samedi 15 août 2009

Vahan Badalyan

Vahan Badalyan recevant une distinction de Vahe Shahverdyan, directeur artistique du Théâtre National G. Sundukyan (High Fest, 2003)
© www.highfest.am

La grande planète du « Petit Théâtre »

par Nune Hakhverdyan

168 Hours, 14.04.09


Un théâtre doit assumer ses propres valeurs esthétiques et ne pas se contenter d’être un lieu et une troupe d’acteurs professionnels. Or en Arménie, il y a belle lurette que les théâtres n’ont rien à dire à leurs spectateurs ; ils n’existent que parce qu’ils n’ont pas été fermés, comme suppliant dans le « coma » : « Ne nous tuez pas ! et ne nous ramenez-pas à la vie non plus ! » Or il existe à Erevan un petit centre qui, de par son existence et les principes de son directeur, est tout simplement étonnant. C’est le « Petit Théâtre », scène dont le directeur, Vahan Badalyan, crée des merveilles d’émotion théâtrale avec des moyens modestes, mais sans se décourager.

Le « Petit Théâtre » a une riche programmation. Non seulement il donne à voir des spectacles, mais il éduque aussi son public. Et même si l’on ne remarque pas cette vocation au premier coup d’œil, elle n’en demeure pas moins importante. Des ateliers de théâtre pour enfants fonctionnent dans ce lieu, emplis de gosses aux yeux brillants, qui lentement font l’apprentissage du bon goût. Ils y acquièrent une éducation professionnelle et esthétique d’un niveau tel que même si ensuite ils laissent tomber le domaine théâtral, ils deviendront à coup sûr des connaisseurs pleins de gratitude et bien informés, qu’il sera malaisé de tromper avec un pseudo-théâtre officiel. Ces enfants savent qu’une scène n’est pas un jeu, mais un travail sérieux qui a sa hiérarchie et ses règles. La scène réduite et l’étroit couloir du « Petit Théâtre » dégagent une énergie que l’on ne trouve dans aucun autre théâtre, même en leur ajoutant (et en les multipliant) par le ministère de la Culture et l’Union des Comédiens. Chaque enfant a l’opportunité de trouver sa place dans cette grande existence pleine d’illusions. V. Badalyan déploie une activité remarquable tout en communiquant et travaillant avec eux, faisant partager ses points de vue et son savoir aux bons destinataires. Il se pourrait bien que la renaissance du théâtre arménien débute en ces lieux.

L’année dernière, les spécialistes du festival « Le Masque d’or » sont venus en Arménie à l’invitation du festival théâtral « Hayfest ». Tout en regardant des spectacles arméniens, ils voulurent voir un souffle théâtral nouveau et professionnel qu’ils puissent inviter à Moscou. Le programme off de ce festival donne une grande place à la recherche de nouvelles formes artistiques et envoie des critiques de théâtre vers différents pays de la CEI [Communauté des Etats Indépendants] trouver du neuf et le meilleur, qui puisse enrichir le spectateur russe. Le « Masque d’or » ne découvrit que deux spectacles en Arménie pouvant être montrés à Moscou en 2008. Tous deux produits au « Petit Théâtre » par Vahan Badalyan. Le premier était un conte de fées, Le théâtre d’ombres d’Ophélie, et le second un spectacle de pantomime intitulé Sept sentiments, basé sur des œuvres de Grégoire de Narek, mis en scène avec des danseurs venus de Florence, accompagnés de clips vidéo. Ce dernier spectacle ne fut pas présenté à Moscou, car les Italiens ne purent ajuster leur programme de travail avec la tournée du « Petit Théâtre ». Si bien que seule la première œuvre partit à Moscou. Il s’agit d’une histoire tout en finesse, émouvante, qui évoque la souffleuse d’un théâtre fermé, auquel rendent visite les fantômes d’anciens spectacles, qui vivent dans sa maison et emplissent les derniers jours de sa vie avec l’illusion d’un bonheur éphémère. Une production dynamique, où le mot, le son, la lumière et l’ombre sont si bien répartis qu’ils insufflent au public un optimisme incroyable. Le spectacle fut traduit en deux langues pour être représenté à Moscou, devenant ainsi bilingue. Il soulignait le rôle essentiel du théâtre en préservant le texte arménien, tandis que la langue arménienne semblait devenir un symbole secret, parlé des amoureux du théâtre. Cette production, où se produisent des enfants, est une œuvre professionnelle, dont il y a lieu d’être fier. Le public moscovite en fut étonné et enchanté, disant ne pas s’attendre à un tel « spectacle européen » de la part d’une Arménie aussi petite et négligeable.

- Nune Hakhverdyan : Le « Masque d’or » possède aussi son festival de spectacles, donnant l’opportunité d’une tournée. Est-il possible que le « Petit Théâtre » gagne de l’argent grâce à ses productions et franchisse les frontières de l’Arménie ?
- Vahan Badalyan : Ce festival est tout d’abord très prestigieux et peut être comparé aux Oscars dans le monde théâtral. Le « Masque d’or » est moins un festival comme par exemple celui d’Edimbourg, qu’une très grosse production. Cette année, le festival célébrait le 15ème anniversaire de sa création et ils ont invité les meilleures troupes de ces dernières années. Naturellement, ce festival donne la chance d’être invité dans d’autres pays, mais pour moi, le plus excitant c’est que les gens commencent à découvrir l’Arménie d’un point de vue tout différent. Il est vraiment dommage qu’en Russie tout le monde s’imagine que les Arméniens sont marchands ou hommes d’affaires, très éloignés de l’art. Nous avons réussi à ajouter une tonalité nouvelle à l’image de l’Arménien, notre spectacle étant accueilli très chaleureusement, devenant une sorte de révélation pour le public russe. Beaucoup de gens sont venus nous dire qu’ils ne pensaient pas les Arméniens capables de raconter une histoire pleine de finesse à notre époque, emplie d’assassinats horribles. On aurait dit que nous venions d’une toute autre planète. Beaucoup de critiques soulignent le professionnalisme des jeunes acteurs. A Moscou, nous avons joué au Centre Meyerhold, dont la scène est incroyablement mobile. Muet d’admiration, j’étais sans cesse étonné par la scène, la disposition des sièges, les lumières que l’on peut modifier aussi rapidement. On pouvait tout faire, apparemment. Rien que les lumières, il y en a un millier et à chaque seconde, on peut éclairer en particulier tel ou tel point de la scène.

- Nune Hakhverdyan : Quand on connaît tes spectacles, on peut vraiment dire que tu trouves toujours un moyen ingénieux et que tu arrives à créer un effet incroyable sur ta scène réduite, presque sombre.
- Vahan Badalyan : Récemment, on a réussi à obtenir l’effet de petites lumières d’éclairage en plaçant de petites lanternes dans des tasses de café. Franchement, c’est fascinant car le processus de création devient intéressant par lui-même. Mais si nous essayons de présenter un spectacle d’un format plus grand, cette approche ne fonctionne pas.

- Nune Hakhverdyan : On dirait que tous les théâtres en Arménie sont endormis et font tout pour ne pas se réveiller. Pourquoi ? Un manque de moyens ou de volonté ?
- Vahan Badalyan : J’étais plus optimiste sur notre création théâtrale il y a quelques années, puis vint une période où j’étais très triste. Maintenant, j’essaie d’avoir une approche pragmatique. Mon opinion sur le théâtre, les acteurs et le processus de production est complètement différent de la vision que nous avons actuellement de la situation. Voilà pourquoi il m’est difficile de trouver une place dans cet environnement. Alors j’essaie toujours de ne pas être « dedans », mais « à côté », de ne pas être impliqué dans la situation que nous connaissons. Si nous considérons notre vie plus largement, il est sûr que c’est triste. Voilà pourquoi, peut-être, j’essaie de recourir à une approche de proximité et dans certaines situations, de ne pas seulement relever telle ou telle chose. Mieux vaut s’intéresser à une œuvre concrète et s’impliquer dans ses propres spectacles.

- Nune Hakhverdyan : Tu vas maintenant travailler aussi au Théâtre Sundukyan. Autrement dit, « dedans ».
- Vahan Badalyan : Oui. Je prépare un spectacle dans ce théâtre. J’ignore comment ça va se passer. Et même si je m’attends à des difficultés, je suis prêt à courir le risque, car il est temps maintenant d’en finir avec les stéréotypes.

- Nune Hakhverdyan : A quoi va ressembler ta Légende de Macbeth sur cette scène ?
- Vahan Badalyan : C’est le même Macbeth de Shakespeare, qui subira naturellement quelques modifications, car l’on ne peut présenter actuellement un spectacle de quatre heures. J’ai choisi cette pièce pour son soubassement, qui m’intéresse : la légende utilisée par Shakespeare. Et tout le spectacle s’articulera autour de cet esthétique légendaire.

- Nune Hakhverdyan : Lors de notre dernier entretien, tu disais que les sujets nouveaux et graves sont simplement à nos pieds. Pourquoi ne sont-ils pas mis en scène ?
- Vahan Badalyan : Dernièrement, j’ai désespérément tenté d’écrire quelque chose, mais je ne suis pas un dramaturge. Alors, si quelqu’un écrit une pièce, je la mettrai en scène avec grand plaisir. Le désir de parler de notre époque sur scène a vraiment beaucoup mûri.

- Nune Hakhverdyan : Nos théâtres amènent des spectateurs par bus entiers. Il y a quelques jours, l’acteur Sergey Danielyan a refusé de jouer dans de telles conditions, car il y avait des enfants dans la salle lors de la représentation. Pourquoi ne pouvons-nous refuser le public « amené » ?
- Vahan Badalyan : C’est absurde d’amener de force le public au théâtre. Je veux souligner ce point, car il n’y a rien de pire. La personne amenée de force dans un théâtre n’aimera jamais y venir d’elle-même. Nous, nous n’avons pas ce genre de problème, car notre salle n’a que 80 places, mais les grands théâtres pratiquent la chose, car ils ne peuvent pas faire salle comble autrement. L’attitude du spectateur envers le théâtre est très préoccupante. Tu as pu voir la différence entre notre public et celui de Moscou. Je suis toujours étonné par l’engouement et même la passion du public russe à l’égard du théâtre. Les gens se mettent sur leur trente et un, sans luxe inutile, se rendent au théâtre, et tu ressens tout de suite qu’ils viennent profiter du spectacle et y prendre plaisir. Le théâtre remplit alors son objectif et devient un lieu de divertissement. Mais si quelqu’un entre dans un théâtre par force ou sur injonction, il devient écoeuré par ce type de loisir, en particulier s’il n’a pas la chance de voir une bonne pièce. Et si le spectateur s’ennuie au théâtre, alors celui-ci cesse d’exister et d’être un art viable. Et ce que nous appelons par contrainte un « médium artistique » ne peut que distraire l’attention de la société. Ce médium artistique ne rassemblera jamais des gens autour de lui. Je remarque une chose étrange dans notre théâtre : quand nous jouons, les gens arrivent comme des molécules de différentes parties de la ville, entrent dans notre théâtre, regardent, parlent, s’échangent des nouvelles et achètent des tickets pour les spectacles suivants. Ainsi, en se parlant mutuellement, ils trouvent ce à quoi ils s’attendent. J’ai toujours été convaincu que c’est de la sorte que se crée le processus de production.

- Nune Hakhverdyan : Le problème est que nous n’avons pas d’autres petits théâtres. Tous les théâtres sont des colosses aux pieds d’argile, fonctionnant grâce à des subventions.
- Vahan Badalyan : Il ne devrait pas y avoir un temps déterminé pour le repos, l’âge ou le recensement si l’on veut profiter du travail de quelqu’un en matière de mise en scène ou de jeu d’acteur. Le metteur en scène et l’acteur doivent prouver chaque jour qu’ils existent encore et peuvent travailler. Peu importe qu’il s’agisse d’un conte de fées ou de Hamlet. Récemment, il a beaucoup été question de titres et de signes témoignant de réussites. Or aucun débat, aucun litige, aucune émulation n’entoure cela. Il est intéressant de voir que des gens essayant d’obtenir des titres ou des récompenses pensent que lorsqu’ils les obtiennent, c’est suffisant, qu’alors ils peuvent dormir en paix, qu’ils n’ont pas besoin de se lever le matin et prouver qu’ils sont des professionnels. Si un acteur ne craint pas qu’aujourd’hui, il peut perdre sa chance, il cesse d’être un acteur. Nous vivons une situation inverse : tous les metteurs en scène et acteurs mènent une vie aisée, obtiennent un salaire sous forme de pension et peuvent rester ainsi sans se produire sur les planches pendant une éternité. Je ne comprends pas une telle attitude. Pour moi, un théâtre c’est un travail qui demande que l’on fasse ses preuves quotidiennement. Les gens qui décident sur des critères sont si absorbés dans leurs mensonges qu’ils ignorent eux-mêmes ce qui est bien. Je n’arrive pas à comprendre comment quelqu’un peut aller voir un metteur en scène après un spectacle, le serrer dans ses bras et l’embrasser, lui dire « Une pièce incroyable ! », puis, après s’être éloigné de quelques pas, dire à un voisin : « Rien à voir ici ! » Je ne peux admettre ce genre d’approche que ce soit moralement ou physiquement.

- Nune Hakhverdyan : Si tu avais le choix, tu continuerais à travailler avec des enfants ou bien tu choisirais de ne faire que de la mise en scène ?
- Vahan Badalyan : Actuellement, je continuerais certainement à travailler avec des enfants, car j’ai l’impression de faire un travail concret et j’en vois les résultats. L’atelier donne des résultats, ils deviennent ou non des étudiants, mais ils grandissent dans l’amour du théâtre. Beaucoup de gens me disent que ce n’est pas sérieux de travailler avec des enfants, mais je considère cela comme une mission très importante.

- Nune Hakhverdyan : Quel dommage que nous n’ayons qu’un seul Vahan Badalyan ! Quel bonheur si on avait au moins dix metteurs en scène comme toi !
- Vahan Badalyan : En réalité, ce genre de metteurs en scène existent. Notre problème c’est d’avoir le choix. Si je suis un spectateur et que je veuille voir un spectacle musical ou autre, je devrais avoir le droit d’en voir.

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Source : http://www.168.am/en/articles/6502-pr
Traduction : Georges Festa – 08.2009 – Tous droits réservés.