lundi 28 septembre 2009

Ara Güler - Lost Istanbul, années 50-60

© Ara Güler – Corne d’or

Ara Güler – « Lost Istanbul, années 50-60 »

Maison Européenne de la Photographie, Paris
Laura Serani, commissaire d’exposition
09.09 – 11.10.09

par Georges Festa


Être captif, là n'est pas la question,
Il s'agit de ne pas se rendre, voilà.
Nazim Hikmet (1)

Pour Jorge L.,

Les deux marins. Silhouettes sombres, précises. Dominant l’horizon. Tout près, le vapeur. Flou, glissant tel un cétacé. Travaillant les lames. Masse molle, étirée. Où le jour s’attarde encore. Pesant de tout son poids. Appel aux dérives. A l’oubli. Que se disent-ils ? Enfances, pêches. Départs, secousses. Les passeurs.

Vieux murs de la ville, 1969 – Les trois chevaux blancs. Ballet d’encolures sous le vent. Deux hommes, bras levé, main tendue. Comme égarés sur cette hauteur nomade. Sur la gauche, vestiges d’un édifice. Briques descellées. Perspective oblique. La lettre du basculement. Les cycles vont bientôt se refermer.

Corne d’or – Les arcades du pont. Devenu péniche, volute. La rive tangue, ondule. Observe depuis ses ouvertures. Boutre témoin. Eclaboussé d’ailes d’oiseaux. Dialogue de la nuée et du couple blanc. Les étoiles improvisées. Colombes de merci. L’un et le multiple. Flots du ciel. Plissures de l’onde.

Karaköy, 1959 – Proue dévorante, l’homme arc-bouté aux édifices. A la fois proches et lointains. Langue épousant dômes et minarets. Sur son flanc la barque minuscule. Les deux rameurs d’éternité. Rythmes et volumes. Viscosité, échouages. Lenteur. Depuis la rive déserte. Départ. Ce que le jour apporte.

Corne d’or, 1958 – La caravane fluviale. Pont contre nature. Entre deux mers. Dos sombres, luisants. Les territoires articulés. En toile de fond les incendies oubliés. En angle, un battement. Palpitation de l’oiseau. Istanbul s’éloigne, se rapproche. Distances. Mouvements sombres. Le rameur aux ailes brisées.

Pont de Galata, 1955 – Miroitement de facettes. Chevauchant les nuées sombres. Pyramide découpée. Les ciselures fixes. Etoiles, rondeurs, spirales. Ce pont emporte toute logique. Femme voilée, attendant sur la gauche. Les possibles. Vers où me conduira encore ce pont ? Rêver les passages. Encore.

Sirkeci, 1956 – Geste urbaine du cheval et du tramway. Oscillant tous deux parmi la ruelle encombrée d’enseignes. Fardeau de la charrette. Le trouble naît : marchandises, corps ? Souffrance et pesanteur. Cette scène mille fois répétée. L’homme guidant le cheval. Damier dérisoire des pavés. Incertains, fourbus.

Hacopulos Pasaje Beyöglu, 1958 – La ruelle à l’échoppe. Trois hommes assis sur des tabourets, devisant. Ecouter, échafauder on ne sait quelle hypothèse, tandis que le troisième se montre dubitatif. Mur écran de cinéma. Refaire le monde, plaisanter les puissants. Le vendeur de boisson. Escales familières.

Galatasaray, 1968 – Deux tramways se frayant une voie. Tels deux convois prêts à rompre. Sous la neige. Perforés de balles. Carrefour aux lignes courbes, effet de miroir. Perceptible. Les emprisonnements muets. Ce quotidien parcouru de contraires. Cellules grossissantes. Veine charriant un sang millénaire. Glisser.

Eminönü, 1956 – Rue oblique, file d’ouvriers assis, s’appuyant contre un mur. Surfaces floues, lézardées. Ecoulement, déclinaison d’avalanche. Hommes ou pavés, quelle différence ? Tous agglutinés, marqués. Réunis dans un même moule. L’homme au premier plan. Qui attend. Fuir. Les révoltes muettes.

Zeyrek, 1960 – La nuit venue, ruelle aux encorbellements et grilles pansues. Ici et là trois halos de lumière. Un couple âgé regagne son foyer. En toile de fond, l’anse des maisonnées sombres. Ils ont épuisé le jour, dévalé tous les vertiges. Ouvert tant de brèches. Raccompagner l’autre. Eloigner le temps. Qui reste.

Beyoğlu, 1965 – La ville et ses ondulations. Ruelle se perdant parmi les portes, les escaliers. Tel un fleuve remontant vers sa source. L’arbre étend sa ramure, lançant une voûte nouvelle. Maître d’œuvre. Vers lui se portent tous les regards, les murmures. Vers lui se conjuguent les brisures. Passants légers des contes.

Tophane, 1954 – Cour intérieure d’une maison. Fillette sur l’escalier. Drap bariolé, reliant les étages de bois. Du linge sèche. Visage sombre de la mère. Dans ce caravansérail quotidien, des enfances un moment immobiles. Chacun se demande ce qui arrive. Bientôt les portes s’ouvriront. Grand large. Sol lézardé.

Ankara, 1970 – Autre cour, extérieure. File d’enfants, livrés à eux-mêmes. Le garçon au pistolet factice. Mimant un suicide. La fillette aux trois pains. Quelles scènes les entourent ? Jouant ou travaillant déjà. Dans cette cour deviner un monde rétréci, chargé. Les codes invisibles. Où se modèle une jeunesse volée.

Allah – Mosquée Erdine, 1956 – L’autre empire du signe. Le mur yatagan. Aux calligrammes noirs. Zébrant le regard. Suivre la lettre. Scansion du souffle. Quand la pierre dicte. Femmes voilées, prolongement informulé. Fusion des corps. Disparaître, traverser les éléments. Les injonctions. Mêlées d’infini.

Eyüp, 1957 – La vierge à l’enfant. Auprès d’elle, profil de femme au foulard. Traits du visage. A la fois éperdu, inquiet. Se détachant d’un pilier ciselé. Les sourates en relief, nervures. Dévidant leur fil. Ce qui est dit. Maternité et contingence. Parmi le désordre du monde. Les absents, l’incertitude. Lancinante.

Beylerbeyi, Üsküdar, 1960 – La maisonnette de bois, troncs d’arbres, pierres tombales. Telles des totems oubliés, dansant. Epousant la vague profonde. Strates aux inscriptions, surmontées de cercles. Creux, germinations. Tout ce peuple oublié. Buissons ardents. Les esprits des forêts. Parcourues d’âmes.

Mausolée d’Eyüp, 1975 – Grille en fer forgé, composant des carrés réguliers. Boursouflures de métal. Autre grille sertie de calligrammes, sur fond de décor en moucharabieh. Débauche d’ouvertures, savamment calculées. Constellation de vides et de sphères. Visage voilé, au premier plan. Qui connaît les détours.

Pont de Galata, 1954 – Les trois fleuves, coexistant. Rangées de bateaux à gauche, passants et empressés, limousines sombres et tramway. Les trois pulsations de la ville. Echappant encore à la frénésie prochaine. Horizon mêlé de minarets et dômes. Ce qui s’en échappe, se déverse. Fumées, brouillards.

Pont de Galata, 1955 – Le vapeur à quai. Ombres en mouvement. Homme au balluchon, femme à la sacoche. Chacun se presse vers le fleuve ou rejoint l’autre rive. Car il s’agit encore et toujours de traverser, de lier. Permanence des passages. Croisement des destinées. Les miracles tus. Se chercher. Les autres.

Eminönü, 1959 - Route boueuse, une charrette. Trois silhouettes évoluant dans un décor de chantier. Automobile en suspens. Les désastres quotidiens. Autres minarets rappelant vers quelle transcendance. Cheval attelé. Les humbles. Hommes et bêtes emportés dans une même obscurité. Les asservissements.

Üsküdar, 1954 – La proue immense. Surgissant au milieu des vivants. Issue d’un naufrage d’opéra. Deux personnages devisant, complices. Bilan des jours, flottaison incertaine. En embrasure, la découpe frêle d’un mausolée, surmonté de sa pointe. Tel un sein au joyau. Pêches miraculeuses de l’instant. Accordé.

Kumkapı, 1950 – Les navigants. Comme rassemblés sur une nef de fortune. Nappes de bois éventrant le roulis. Regard fixe du pilote. Puis ces cordages enroulés, occupant le devant de la scène. Leur désordre animal. Où s’enroulent des filets imaginaires. Partir la nuit. Revenir à l’aube. Les cycles de la terre.

Karaköy, 1965 – Les silhouettes au béret. Fumées et nuages dominant la ville. Quel incendie se rappelle ? Les convulsions secrètes. Tandis que les bateaux amarrés veillent. Il sera toujours temps. Contempler ce chaos symphonique. Lieux de naissance et de maturité. Enchaînements. Ponctués de manques.

Sur le pont de Galata, 1956 – Trois hommes. De dos. Tous comptes faits. Les âges approximatifs, décrypter à plusieurs. Savourer un même regard. Nuées d’orages. Obscurcies, menaçantes. Tous ces éléments en fusion. Se croire amarrés. Instabilité sous-jacente. Le pont avance, zigzague. Au bord du gouffre.

Vieux pont de Galata, Eyüp, 1959 – Tandis que ce paquebot blanc avance. Masse lumineuse, parmi le tourbillon de fumées. Les promesses d’un ailleurs. Strié de lumière. Assister depuis la rive aux mirages. Partir, les terres nouvelles. Flancs de l’arche. Retour d’Eden. Ceux qui sont déjà partis. Revoir.

Sur le Bosphore, Kandilli, 1965 – Deux pliants face à la mer. Scène nocturne, absences. Un navire s’approche. Scintillements. Ce qui est fixe et mobile. Les spectateurs ont déserté. La fête s’est achevée. Ou commence vraiment. Libérée de ses derniers doutes. Le refuge secret des quais. Partager cette ombre humide.

Taşlitarla, 1959 – Jeunes filles lors d’un mariage. Le joueur d’accordéon. Décor nu, lacéré. Les murs de misère. Tournoiement de noir et de blanc. Sur la gauche, silence maternel. Projetant les attentes, les milliers de jours. La salle s’élargit, repousse les limites. Pour un temps danser l’espoir. Etre soulevé, emporté.

Beylerbeyi, 1972 – Fendre les rides noires. Ballet de rames, sur la gauche. Donnant la mesure. L’homme au chapeau contemple un vapeur démesurément étale. Reptile carnassier ou inoffensif. Répétition anodine. Surprise toujours affleurante. Ce qui se joue là. L’entre-deux. Attendre. Se souvenir encore.

Kandilli, 1965 – Sur le quai. Les flancs dominants du navire. Hublots, cheminée crachant son souffle. Lumières des cabines. Ces libertés improbables, rejouées. Hors de contrôle. Vaisseau d’utopie. Débarquant ses fidèles. Casino de fortune. Où tu joues tes cartes maîtresses. Les illusions superbes. Nuits d’anonymat.

Beyoğlu, 1969 – Le théâtre des nuits. Joueurs de mandoline et de violon. Les deux matrones, au centre. Hublot, aérateur. Silhouettes masculines de l’assistance. Les codes convenus, attendre les flux. Paroles d’épousailles, d’exil ou de rachat. Les épopées séculaires. Faites de montagnes et de sources.

Beylerbeyi – Üsküdar, 1960 – La foule près du navire. Aux hublots sans fin. Cette transparence feinte. Tout se sait, s’observe. Jetée sinueuse. Comme si la perspective se troublait, s’immergeait. Terres en flottaison. D’un point à l’autre. Ces navigations vaines. Personne n’est dupe. Comédie convenue. Prestiges.

Pont de Galata, 1957 – Autre scène nocturne. Le vendeur d’eau, se déplaçant parmi les points lumineux. Au loin, la sarabande des dômes, aux minarets frémissants. Progresser dans cet entre-deux. Clairs-obscurs de tous les possibles. Où tu t’aventures toujours. Entre menaces et résignations. Sourires brefs.

Sur le vieux pont Galata, 1956 – Flot de berlines ventrues. Aux phares tourbillonnant en tous sens. Tels des animaux affamés. Rectangles, réverbères qui se mêlent à l’obscurité. Quelques halos résistent à cette débauche de vitesse. Pour un temps. Regarder, amusé, l’irruption moderne. Pacotille. Inaccessible.

Unkapane – Fatilı, 1954 – En superposition. Strates. Masse allongée d’un bateau, les ouvriers regroupés, tas de terre ou de minerai, barques côte à côte, silhouettes à quai. Ordre ou désordre. Tout dépend du moment. Scission des uns, départ des autres. Les éléments interdépendants. Du puzzle journalier. Attendre.

Kartal, 1956 – L’enfant près de la fenêtre. Le cadre flou. Café peuplé d’anciens. Vitrine aux vêtements entassés. Les générations muettes. Ce qui ne se transmet pas. Expliquer, tant expliquer. Celui qui partira. Tandis que les autres se sont déjà tus. Ressassent les étoiles perdues. Plâtre écaillé. Décor précaire.

Les portraits. 1954-2002. D’Orhan Veli à Chagall, entre Man Ray et Fellini, passant d’Orhan Pamuk à Dali, cette autre traversée de ponts, de quais. Regards de poètes, de cinéastes ou de peintres. Ces Istanbuls multiples. Disséminées en chacun. Invitant à tous les échanges. Ara Güler ou nos Bosphores. Solaires et nocturnes. S’éloigner, revenir. Orient-Occident des nostalgies.

Note
1. Nazim Hikmet, "Voilà" (1948) - trad. Hasan Gureh, in Anthologie poétique, éd. Temps Actuels, 1982, p. 105.

© Georges Festa – 09.2009

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