vendredi 11 septembre 2009

Ayfer Tunç - Interview

© www.diziler.com

Entretien avec Ayfer Tunç

par Erdem Öztop

www.cumhuriyet.com.tr


- Erdem Öztop : Chère Ayfer Tunç, vous revenez à nouveau à la rencontre de vos lecteurs avec un nouveau recueil de nouvelles, Evvelotel. Pourquoi ce mot composé, au lieu de evvel otel [Il était un hôtel] ?
- Ayfer Tunç : Même si le titre du livre est un mot composé, dans le livre il est écrit séparément, car j’évoque le nom de l’hôtel. Mais je ne voulais pas que le titre du livre et de cette histoire se limitent au nom d’un hôtel. Je voulais réunir le caractère temporaire de l’hôtel en tant que lieu et le sentiment de totalité du mot evvel [premier, ancien, jadis]. Les attentes des lecteurs en général ou de la majorité d’entre eux au regard de la littérature ont tendance à diminuer. Ils aiment une histoire frappante ou fluide, sans trop se soucier du récit, grâce au sens lié au mot, qui constitue la véritable beauté de la littérature, pour son pouvoir de changer la vie. Ils n’aiment pas être obligés de penser et s’imaginent que la littérature n’est qu’un divertissement agréable. Mais je crois à l’intimité du lecteur auquel je m’adresse. Le mot evvel est la réminiscence d’une totalité qui est loin de nous, tout en surpassant notre imagination. Le mot evvel se rencontre surtout dans les contes où le temps est indéfini et où ce qui est révélé au début n’est pas limité par ce qui peut arriver. Le temps des contes et de notre imagination est vaste, plein d’opportunités. Mais une des choses qui est loin de nous est cette idée de totalité temporelle. Aujourd’hui, nous éprouvons le temps non comme une totalité, mais comme des fragments séparés les uns des autres. Il existe un thème sous-jacent auquel je veux amener le lecteur : nous sommes mortels. Quasiment chaque récit dans ce livre y fait référence. Des expressions telles que « le monde est une auberge, dont je suis le voyageur », prononcées avec résignation par des gens un temps insouciants, lorsqu’ils sont confrontés à des obstacles, expriment l’essence de cette aventure nommé la vie. Or maintenant, nous ne vivons plus dans le flux du temps, mais dans la domination de l’instant.

- Erdem Öztop : Dans la nouvelle homonyme, vous racontez une histoire qui se passe « il était une fois », mais reliée au présent. Et qui ressemble beaucoup à une situation « tel père tel fils ». Les abandons, les séparations se transmettent-elles de père en fils ? Ou y a-t-il plus que ce qui est donné à voir ?
- Ayfer Tunç : L’histoire des hommes, quelles que soient les circonstances, c’est l’histoire de fragments qui se séparent d’un tout. Devenir une personne commence à la naissance. D’un point de vue plus large, la naissance n’est-elle pas le traumatisme majeur que nous ayons à vivre ? Nous sommes séparés d’un tout. Il s’agit par essence d’un abandon et d’être abandonné en même temps. Nous quittons le ventre de notre mère, qui nous rejette. Quitter la personne qui nous a créé dans son ventre, être abandonné de sa mère ou de son père, décider de cesser d’être le fils ou la fille sont des étapes traumatisantes pour devenir un adulte. Ne pas réussir à les quitter est aussi un traumatisme continu, une tension qui nous éprouve et se répète. La relation mère-père-fils est ainsi une somme de relations traumatisantes qu’il nous faut travailler afin de prendre les bonnes décisions et faire fonctionner l’ensemble. D’autre part, être parent ne protège pas des traumatismes. Lorsqu’on devient parent, il faut se préparer à des relations difficiles et douloureuses avec des êtres qui émanent de nous ; et face à une levée de boucliers l’âme peut abandonner ceux qui émanent d’elle. Bref, les pères abandonnent leurs fils, les fils leurs pères et cela va continuer.

- Erdem Öztop : Vous écrivez dans Fierté que chacun est seul. Chaque être humain est-il vraiment seul en son for intérieur ?
- Ayfer Tunç : Pour moi la vie est une aventure entre la naissance et la mort, qui sont deux grandes solitudes. On peut essayer de combler l’intervalle avec ce que nous voulons, mais le début et la fin ne changent pas. La solitude est absolue. C’est une solitude ontologique que l’on ne peut compenser en trouvant d’autres amis, d’autres gens ou d’autres partenaires, ce que l’humanité moderne tente de faire. Cette solitude se manifeste dans les systèmes de pensée qui tentent de comprendre le comportement humain. Même si les Saintes écritures tentent de nous faire croire que nous ne sommes pas seuls, grâce au concept de Dieu se tenant perpétuellement à nos côtés, elles ne précisent pas si nous nous trouverons avec nos amis ou nos amours au paradis ou en enfer. Au contraire, elles soulignent combien nous sommes seuls lors de notre jugement et seuls responsables de nos actions.

- Erdem Öztop : Une des caractéristiques communes de vos nouvelles c’est que vos personnages tentent d’affronter leur passé.
- Ayfer Tunç : L’avenir n’a pas encore été vécu, si bien que tout ce que nous rencontrons réside dans le passé. Mais pour moi cela n’éclaire pas forcément le passé. Cela nous montre simplement que les choses qui nous constituent proviennent de notre passé. L’homme est un être qui accumule son passé. Quand on est jeune, on n’a guère rassemblé, aussi regarde-t-on vers l’avenir. La jeunesse est un âge d’attente, non de réflexion. L’expérience que l’on acquiert en vieillissant nous empêche de nous cramponner aux espoirs les plus ténus. Même lorsque nous faisons face à de nouveaux événements, c’est habituellement un film que nous avons déjà vu. Les jeunes ont des espoirs et les anciens des souvenirs. Mais je pense que la maturité, ce temps situé entre la jeunesse et la vieillesse, fait que le temps acquière davantage de sens. Si le temps n’existe pas dans la jeunesse, il est limité par la vie durant la vieillesse. L’idée de la vie arrivant à son terme crée parfois un sentiment de panique. L’âge intermédiaire est un temps où l’on fait face, où l’on réalise, qu’on le veuille ou non, des notions métaphysiques, profondément ressenties.

- Erdem Öztop : « Manger trois fois par jour – garer ta voiture dans un parking – lire des livres à la lumière d’une lampe – ne pas être frustré – ne pas penser au suicide – aller chacun de son côté au cinéma – se coucher en même temps… » Résultat, tout cela met fin à l’amour. Parlons de ce point que tu décris si bien.
- Ayfer Tunç : L’amour est un état d’agitation, c’est un processus extraordinaire, mais le problème est que l’on ne peut vivre perpétuellement sur un mode agité. L’amour finit ainsi par disparaître. Lorsque l’amour anime notre existence, nous nous élevons spirituellement, nous aimerions que ce bonheur, ce bouleversement chimique durent. Ce que nous désirons ce n’est pas l’amour en tant qu’idée, mais les changements qu’il provoque.
Les clichés sur l’amour ne renvoient pas à la richesse de notre monde intellectuel. Au contraire, souligner ces clichés sur l’amour reproduit ces mêmes clichés. Le problème, ce n’est pas l’amour en tant que tel, mais sa disparition. De grands chocs laissent de grandes cicatrices. Aussi les histoires d’amour qui s’achèvent par de profondes blessures sont-elles plus fortes. Or les facteurs qui dévastent l’amour dans Fierté sont ces choses banales qui empêchent l’amour de devenir cette agitation, empêchant même l’amour d’exister. Lisons Cemal Süreya : « L’amour nécessite des actes. Ce que jamais tu n’as appris. » Je pense que l’homme moderne se préoccupe trop d’amour. Son existence devenant de plus en plus superficielle, la consommation qu’il en fait augmente et, son esprit s’appauvrissant, il désire davantage ce qui l’affecte plus rapidement, comme des drogues qui agissent vite. L’amour par exemple. Les clichés bâtis au fil des ans et les nécessités d’un ordre nouveau ciblant une vie matérielle ne nous permettent plus de croire à des histoires du genre Ferhat et Şirin ou Roméo et Juliette. Chacun peut le constater. Les industries, du type cinéma, télévision et littérature de gare, qui utilisent le récit comme ingrédient principal, ont des difficultés à créer des histoires d’amour pouvant entraîner les foules, car la vie devient monotone, rentre dans des catégories.

- Erdem Öztop : Vous écrivez : « Parfois quelque chose nous emporte… Parfois ce sont des choses banales qui en sont la cause, et parfois c’est l’ordre des choses… Je pense que des choses que nous croyons oubliées font à nouveau surface et nous poussent vers la souffrance et la confrontation… »
- Ayfer Tunç : A mon avis, oublier est l’un des meilleurs mécanisme de défense de notre moi. Nous ne pouvons vivre si nous n’arrivons pas à oublier. En naissant nous apprenons à exister, à nous adapter à la vie. C’est un effort très difficile et c’est cela être un homme. Comme le montre la psychologie, notre moi cherche les moyens de gérer la souffrance. Une de ces manières est de renvoyer, d’affronter notre souffrance à travers autrui. Par exemple, nous cultivons des rancunes, ce qui est le contraire d’oublier. Or cela provoque un état permanent de stress, c’est épuisant, exige beaucoup d’énergie. Alors qu’oublier apporte une tranquillité car notre âme cherche la « paix » dans ce monde. D’autre part, l’on ne peut oublier car l’on n’oublie pas vraiment, l’on refoule simplement au fond de la conscience. Si l’on fait face à quelque chose que l’on a oublié, c’est parce que la répression n’est pas une solution non plus. Il nous faut être plus faibles ou plus forts pour affronter un problème. L’on ne fait pas face à lui par hasard, il existe une raison à cela, les facteurs qui protègent notre moi au moyen de la répression décident qu’il est temps de se confronter. C’est alors que l’on se souvient.

- Erdem Öztop : Vous avez obtenu le Prix Yunus Nadi 1989 de la Nouvelle grâce à Ce qui est caché. Ecririez-vous aujourd’hui ce récit tel quel ou y aurait-il des modifications ?
- Ayfer Tunç : Pour moi, cela prouve la nécessité qu’Evvehotel change d’aspect. Dire que Ce qui est caché pourrait être écrit tel quel serait contraire à sa nature et à toute logique. Ce qui est caché est le reflet de l’être que j’étais autour de mes vingt ans, lorsque je l’ai écrit. Vingt ans après, j’arrive à Evvelotel. Dirais-je que je n’ai pas changé ? Non. Si bien que tout ce que j’ai pu écrire autour de mes vingt ans ne saurait se répéter.

- Erdem Öztop : Restons encore dans Ce qui est caché. Une dernière question : les fous dans ce récit sont-ils les autres qui croient que la tante élégante est folle ?
- Ayfer Tunç : Dans le dictionnaire folie signifie perdre son équilibre mental. Or, au fil des ans, la notion de folie a changé. Dans le théâtre ou la littérature le fou avait un rôle comique. Il comblait en quelque sorte l’écart entre le sain et le malsain. La première chose qui me vient à l’esprit c’est le personnage principal dans la pièce de Cevat Fehmi Başkut, Avant que la glace ne fonde. Il est fou ; la pièce critique la mentalité en question en disant que seul le fou peut régler les choses. La folie dénote aussi un courage extraordinaire, en ce sens qu’il faut être fou pour être capable de franchir certains obstacles. Mais cette notion a beaucoup changé aujourd’hui. Que ce soit du point de vue scientifique ou littéraire, la folie est perçue d’une manière très différente d’il y a vingt ans. Qu’appelle-t-on folie aujourd’hui ? Pouvons-nous prononcer ce mot aussi facilement qu’auparavant ? Pouvons-nous rire du fou comme nous le faisions ? Je ne crois pas, car nous rencontrons cette réalité, à savoir que nous pouvons, nous aussi, même brièvement, perdre la raison. Je ne considère plus la folie comme une notion pertinente. Avec notre perception contemporaine, il est donc impossible de dire : « Lui n’est pas fou, celui-ci oui. »

- Erdem Öztop : Même si, lors d’un entretien au sujet de ce livre, l’image de la famille se réduit, je dirais, à un sujet singulier, la « mère » est l’un des points de départ. Vous seriez d’accord ?
- Ayfer Tunç : La mère, comme archétype de tous mes écrits, est un sujet révélateur de soi, même si je ne veux pas l’aborder. Mais le père est tout aussi fort. Si, mettons, vous laissez de côté Roc-Papier-Ciseaux et Le Phénomène Aziz Bey et que vous regardiez Evvelotel, dans ce récit la mère est une compagne, tandis que le père est le personnage auquel on se heurte. Fierté est une histoire à la Caïn et Abel, le frère est un archétype aussi riche et ancien que celui de la mère. Dans Goût amer, la sœur et le beau-frère du narrateur sont sincères, le frère aîné est celui qui met en avant la question d’être soi-même, la véritable mère est quasi inexistante. Mais, comme vous l’aurez compris, cette relation mère-narrateur reflète un amour sexualisé mère-fils et se substitue avec force à l’archétype maternel. Dans Hélas, la mère est centrale, mais n’oublions pas le frère et le père dont les existences sont partagées entre vivre et ne pas vivre. Il s’agit ainsi d’un ensemble composé d’une mère, d’un père et d’un frère, d’une famille.

- Erdem Öztop : Dans la nouvelle A quoi ressemblent les révolutions ?, notre poète se compare à la révolution, à moitié brisé, et sa non existence à un simulacre meilleur ! Quel est votre position à ce sujet ?
- Ayfer Tunç : Le pouvoir de connotation des mots a toujours été la principale ressource de mes écrits. Pour moi, en termes de sens et de sonorité, aucun mot n’est invariable. En entrant dans un texte, une chaîne de connotation démarre et apporte aussi ses autres significations. Peut-être est-ce là la principale différence entre l’écriture et les autres arts qui racontent une histoire. Dans ce récit, je voulais utiliser la richesse de connotation du mot ihtilal [révolution]. Comme vous le savez, il dérive d’un mot arabe signifiant porter atteinte, briser. Son sens global est négatif et son caractère négatif augmente lorsqu’il est utilisé dans des syntagmes. Par exemple, ihtilal-i dimağ [révolution de l’esprit] signifie un dérangement de l’esprit, c’est à dire la folie. Mais cela signifie aussi un changement ou une innovation importante, véritablement nouvelle. Lorsque nous utilisons le mot « révolution » dans notre vie quotidienne, nous recourons à son poids sentimental, plus que politique. Quel est ce poids sentimental ? C’est une explosion violente et soudaine de l’ordinaire. C’est une élévation des sentiments, qui crée un puissant changement, et lorsqu’elle se produit, nous ne songeons pas vraiment à ses conséquences. C’est un pic, dont la nature est de décroître. Il attire car il est porteur d’un état d’excitation collective, parallèlement à ses significations négatives, destructrices. Dans le récit mentionné plus haut, le narrateur se compare à une révolution manquée. La révolution est donc le mot approprié pour son état d’esprit. Après avoir vécu le 12 Septembre (coup d’Etat militaire de 1980) et ses lourdes conséquences, j’ai pris mes distances avec le mot révolution.

- Erdem Öztop : Dernière question : mis à part ce dont nous avons parlé, « où est ton enfance » ?
- Ayfer Tunç : Vous évoquez le paragraphe ultime de Ce qui est caché. Chose intéressante, je mentionne mon aspiration vers mon enfance dans le dernier paragraphe d’une histoire que j’ai écrite à un âge plus proche de cette même enfance. Aujourd’hui je regarde en arrière et je ne pense pas qu’il y ait quelque nostalgie. Lorsque j’ai écrit Si tu es libre, mes parents aimeraient venir, j’ai vécu une catharsis et je pense m’être libérée de cette nostalgie. Je ne suis pas de ceux qui disent qu’un enfant existe en nous et que nous devons lutter pour le trouver. Je ne pense pas qu’il y ait un enfant en nous. Je pense que cet « enfant intérieur » est un alibi pour les fautes de notre volonté et nos erreurs. J’aime avancer en âge, vieillir. Je n’aimerais pas revenir à mes années d’enfance. Peut-être parce qu’écrire est le jouet de mon moi grandi (lorsque j’étais petite, c’était aussi mon jouet favori) et qu’il me comble immensément.

_________

Source : http://www.ayfertunc.com/erdemoztop_en.html
Traduction : © Georges Festa – 09.2009
Avec l’aimable autorisation d’Ayfer Tunç.