dimanche 6 septembre 2009

Charles King

Suivre la complexité du Caucase :

Charles King
The Ghost of Freedom : A History of the Caucasus
[Le Fantôme de la liberté : Histoire du Caucase]
Oxford Press, 2008, 291 p.


par Alex van Oss

www.eurasianet.org


La plupart des écrits sur le Caucase qui paraissent actuellement soit d’ordre soit journalistique, soit universitaire, essentiellement centrés sur les conflits ou le pétrole. The Ghost of Freedom parvient à rompre ce moule : Charles King, enseignant en sciences politiques et relations internationales à l’université Georgetown, présente un travail à la fois instructif, éclectique et très riche.
En moins de 300 pages, King livre une présentation exhaustive et élégante du Caucase nord et sud, ainsi que des régions russes de la mer Noire, comme Sotchi, futur site des Olympiades d’hiver de 2014.
D’excellentes cartes réalisées par Chris Robinson exposent les frontières politiques de 1780, 1890 et 2008, montrant avec acuité comment d’anciens territoires perses ou ottomans devinrent russes le siècle suivant, et maintenant indépendants. Le titre, The Ghost of Freedom, est repris d’un poème de Pouchkine, Le Prisonnier du Caucase, écrit en 1821, dont le protagoniste byronien, las de la Mère Russie,

[…] abandonne les confins de sa terre natale et s’enfuit vers de lointains rivages, où lui apparaît la riante liberté […]

… Ou son illusion. Le héros est capturé par des habitants du lieu, trouve l’amour, puis s’échappe. Ce poème inspira nombre de récits, d’opéras, un ballet, un livre, sans compter un ou deux films – tous homonymes ; et poussa des milliers de Russes impatients à « partir à l’Ouest » (c’est à dire, au Sud) et y chercher amour, profit, prospérités et aventures dans les montagnes.

Autant pour Pouchkine. Lorsque l’on étudie cette intéressante région du monde, il est utile d’avoir en tête deux choses ; tout d’abord, le Caucase n’est pas la Russie, et deuxièmement, la Russie n’est pas le Caucase. The Ghost of Freedom explique pourquoi cette région n’est plus un « joyau de la Couronne » ou le terrain d’expérimentation pour quelque Big Brother ; et pourquoi elle ne peut en aucun cas être considérée comme une entité politique à part entière. Au contraire, son territoire extrêmement bigarré héberge plusieurs écosystèmes culturels distincts, longtemps définis comme « un musée de l’humanité », une « montagne de langues » et même une « sculpture » (voir plus loin), avec une profusion déconcertante de langues, de groupes ethniques et de visions de l’histoire.
De fait, le Caucase pourrait être comparé à un classique puzzle pour enfants dans lequel quinze petits carrés coulissants, enchâssés dans un cadre, doivent être reconfigurés dans l’ordre correct. Chose diablement ardue. Naturellement, le puzzle vivant du Caucase comporte de nombreux autres éléments, que King réassortit grâce à bien des éclairages, tout en résumant habilement de vastes pans d’histoire.
King commence par le commencement, il y a 25 millions d’années, avec la collision de continents qui fit remonter les chaînes montagneuses d’Eurasie, dont le Caucase et ses gisements de pétrole et de gaz. (Bouleversement géologique par ailleurs toujours en cours, bien que très lent.) Au Caucase, durant des siècles, le grincement a été autant culturel que tectonique. Des masses de peuples indigènes et d’envahisseurs se sont affrontées, ont commercé et se sont génétiquement mélangées, laissant des restes et des portions d’elles-mêmes dans les vallées, parmi les alpages et dans des auls isolés (villages montagnards du genre nids d’aigle) entre la mer Noire et la mer Caspienne. Le Caucase a payé cher le fait d’être un carrefour culturel et a connu des incursions venues de toutes parts : les Perses par le sud-est ; les Grecs et les Romains (plus les Byzantins, les Arabes, les Ottomans et les Turcs) par le sud-ouest ; les Huns, les Avars, les Mongols (ainsi que les Russes, les Britanniques, les Allemands et ainsi de suite) par le nord. Résultat – comme les cartographes le découvrent à leur grande consternation : ce que King nomme des « frontières mouvantes » (un concept qui rappelle certaines légendes anciennes du Caucase, décrivant une époque où les montagnes pouvaient réellement se déplacer… sur les « jambes » des nuages !).
Les cartes ne constituent jamais un territoire, bien sûr, mais cet « excès de frontières » chez King illustre avec précision un goulot de terre historiquement plein à craquer de clans féodaux et de vassalités feudataires, de suzerainetés, de satrapies et d’Etats clients – aux alliances changeantes. Ajoutez à cela la pression et l’aiguillon des grandes puissances : rien d’étonnant si la politique au Caucase a des airs d’opéra (révolution bolchevique ici, révolution des Roses là, charmantes danses folkloriques et chansons à boire ailleurs, tandis que les magouilleurs du pétrole et autres « forces du maintien de la paix des conflits gelés » attendent en embuscade). Les lecteurs de The Ghost of Freedom ne seront peut-être pas étonnés d’apprendre que ces manœuvres continuent, les Etats-Unis n’étant que le tout dernier partenaire (ou padrone) en date dans le Caucase sud. Demain – qui sait ? – ce rôle pourrait revenir à la Russie, à la Turquie ou même à la Chine, et de nouveau il nous faudrait redessiner les cartes.

Les nations actuelles peuvent être anciennes ou carrément nouvelles. L’Azerbaïdjan, écrit King, n’est qu’une construction du 20ème siècle ; mais même d’anciennes entités comme la Géorgie et l’Arménie peuvent connaître des éclipses au cœur des siècles :

Il y a deux siècles, la carte du Caucase était très différente de celle qui existe aujourd’hui. Les zones unifiées nommées Géorgie et Arménie avaient depuis longtemps disparu, la première au quinzième siècle et la seconde dans l’Antiquité. Toutes deux étaient des expressions géographiques, bien plus que politiques. L’endroit nommé Azerbaïdjan, lorsque le terme fut définitivement adopté, se référait plus probablement à ce que l’on nommerait maintenant le nord-ouest de l’Iran. (p. 14-15)
Les cartes modernes qui montrent de grandes bandes de terres en couleur comme appartenant clairement à tel ou tel khanat, royaume, principauté ou empire, se trompent fondamentalement sur la nature réelle de la souveraineté territoriale. Le but de tout pouvoir politique était de contrôler le lieu d’extraction, tel qu’un pont stratégique, un port, un passage montagneux ou une forteresse. Lorsque les frontières servaient quelque but moderne, elles visaient généralement non à empêcher les populations d’entrer, mais de sortir. (p. 21)

Les photographies de l’ouvrage sont précieuses et invitent à une étude détaillée. Deux images poignantes, provenant de la Bibliothèque du Congrès, présentent des victimes de la guerre et des massacres en 1919 : l’une montre une file d’orphelins arméniens (nu-tête, nu-pieds), l’autre une rangée pareillement disposée d’orphelins musulmans / turcs (chaussés, la tête couverte, tenant des bâtons). Une photographie de 1935, des Archives de la Hoover Institution, représente l’éminence grise de Staline, Lavrenti Beria, se tenant aux côtés de trois de ses collègues originaires d’Arménie, d’Abkhazie et d’Azerbaïdjan. Il s’agit rétrospectivement d’un montage terrifiant, car l’année suivante l’Arménien et l’Abkhaze mourront dans des circonstances inhabituelles après avoir rencontré Beria (morts respectivement par « suicide » et spasmes, ou peut-être d’une « crise cardiaque ») ; l’Azéri sera liquidé trois ans plus tard. Le Caucase se montre parfois cruel envers les siens. Les dates de batailles et de traités peuvent conduire à une lecture des plus assommante ; heureusement, King parvient à traverser l’histoire avec panache, marquant fréquemment une pause afin de clarifier des événements et leurs implications plus larges (que les événements au Caucase ont toujours eu). Il débarrasse ainsi la région de tout romantisme :

Les talents légendaires de cavalier et l’audace des guerriers du Caucase étaient reconnus de leurs ennemis mêmes. Des peintres russes ont représenté des combats entre des Cosaques de la frontière (alliés aux Russes) et leurs adversaires circassiens et daghestanais, les cavaliers galopant à toute vitesse l’un vers l’autre, se rencontrant à coups de sabres et de lances. Or de tels engagements furent probablement plus une exception qu’une règle. Les guerres du Caucase furent toujours en partie des campagnes de guérilla – que l’on qualifierait aujourd’hui d’opérations saisonnières anti-rebelles. Elles impliquaient rarement ce qui pouvait ressembler à des batailles rangées, du moins du genre de celles que les officiers et les soldats russes connaissaient de par leurs guerres avec d’autres empires. (p. 73)

L’étranger connaissait le Caucase par les récits de voyages, les écrivains russes du 19ème siècle (Pouchkine, Lermontov, Tolstoï et d’autres), et par les reportages sur les guerres interminables opposant montagnards et armées tsaristes. Ajoutons à cela l’attrait des spectacles : Buffalo Bill mit en scène des cavaliers « Cosaques » - en réalité Géorgiens – dans son Wild West Show, tandis que Phineas Taylor Barnum colporta des « beautés Circassiennes » (peut-être Irlandaises) parmi ses attractions. Des représentations exotiques du Caucase perdurent encore : Our Game [Notre jeu], roman d’espionnage de John Le Carré, conduit ses lecteurs dans les régions les plus primitives du sud de la Russie ; tandis que John Ringo a écrit toute une série de romans populaires de science-fiction situés à l’Est de la Géorgie : Ghost [Fantôme], Kildar, Choosers of the Slain [Le Choix des braves], Unto the Breach [Dans la brèche].
Le Caucase accueillit les premiers Etats chrétiens et musulmans, et avant eux des communautés juives et zoroastriennes ; le paganisme, jadis très répandu, continue d’exister. S’il ne fut jamais un parangon de tolérance, le Caucase a échappé au « choc des civilisations » - bien que la Russie impériale ait périodiquement utilisé la religion en recrutant des Arméniens pour combattre les Ottomans et que des imams radicaux aient souhaité unir le Caucase nord dans une djihad contre l’avancée russe. Quoi qu’il en soit, ces étincelles ne s’embrasèrent pas, pour partie du fait de l’hétérogénéité de la région. Qui constitue à la fois sa force et aussi sa faiblesse. King décrit la stratégie tsariste de division et de conquête du Caucase au moyen de ses « flancs » géographiques (correspondant grossièrement au partage des eaux entre Caspienne et mer Noire :

Le territoire situé au milieu… entre les flancs droit et gauche hébergeait aussi une grande variété de populations, certaines loyales envers le tsar, d’autres vivant dans des zones excentrées et ne constituant par conséquent aucune menace immédiate pour le pouvoir impérial. Parmi ces dernières, les Karatchaï et les Balkars turcophones ; les Ossètes, dont les villages aidèrent à protéger la route contre les attaques des montagnards ; et les peuples des montagnes de la Géorgie, les Svans, Khevsours, Pshavs et Tushs. Le grand rêve de certains chefs montagnards était d’unir les deux flancs, qui ne sont séparés que par 240 kilomètres, en un seul front. La grande réussite de la politique russe fut de les en empêcher. (p. 68)

Le terme pittoresque de « Caucasien », comme catégorie ethnique, revient à Johann Friedrich Blumenbach, dans son ouvrage De la diversité naturelle du genre humain (1775), où ce médecin allemand tenta de lier particularités physiques (comme la taille du crâne) et culture. Blumenbach considérait les Caucasiens comme le peuple blanc le plus ancien – et le plus beau. (En fait, les Caucasiens sont de toutes tailles, formes, teintes de cheveux et de peau.) L’ethnologie fut souvent politisée, et dans le Caucase universitaires russes et soviétiques firent preuve de ce que King nomme la « fièvre taxinomique des Lumières ». L’imaginaire populaire russe, note-t-il, s’alimenta des œuvres des écrivains et des peintres (ne faisant parfois qu’un, comme chez Mikhaïl Lermontov), lesquels en retour dévoraient des volumes d'ethnologie. Leur curiosité était vaste et profonde ; King inclut les instructions que l’Académie impériale de Saint-Pétersbourg adresse à un explorateur allemand, Julius von Klaproth en 1807. L’Académie désire savoir :

Existe-t-il des traditions concernant l’existence des Amazones ? Qui sont les descendants probables des Scythes, ces anciens habitants des steppes décrits par Hérodote ? Où se trouvent les passages dans les montagnes ? Que trouve-t-on dans les régions au sud des montagnes, en particulier le long de la mer Noire ? Quel est le mot désignant une « tribu » en dialecte lezgin ? Les femmes du Caucase sont-elles aussi belles qu’on le prétend ? (p. 104)

Un autre érudit, Semyon Bronevskii, travailla durant des années à un vaste panorama en deux volumes des écrits des premiers explorateurs, tout en exerçant dans l’administration postale. Le fruit de son labeur, intitulé Dernières informations géographiques et historiques sur le Caucase, sortit le Caucase du champ universitaire et le fit entrer dans la conscience russe – tradition que poursuit King à l’attention des lecteurs occidentaux.

The Ghost of Freedom aborde nécessairement une foule de sujets. Divisé en cinq chapitres, l’ouvrage présente la géologie et la géographie ; les visées impériales et coloniales sur le Caucase (et la résistance farouche qui s’y opposa) ; l’ethnologie et l’imagerie du Caucase dans la culture populaire ; les périodes bolchevique, soviétique et d’indépendance, entre autres. Trente articles portent des titres faciles à retenir, tels que « Et Ermolov vint ! », « Il y a à gagner dans les hauteurs », et « Eros et le Circassien ».
La plus grande partie de l’ouvrage se lit facilement, mais certaines sections sont d’une grande densité. Le chapitre 2, par exemple, aborde la complexité de l’islam, la stratégie militaire au Caucase, les techniques de combat, la biographie des imams, la bureaucratie géorgienne, la diaspora circassienne – sujets fascinants, mais lourds à digérer. Plus de rubriques eussent été utiles ; en l’état, les lecteurs doivent recourir à l’index ou rédiger des notes en marge (une honte, car ce livre est trop beau pour l’annoter).
Cela dit, l’écriture de King est attachante : relevant son récit à l’aide d’anecdotes et de poèmes, descendant en piqué et remontant en flèche sur son tapis magique du Caucase, allant de région en région et d’une période à l’autre. Un tel brio transmet un sens admirable du Caucase, quasiment une œuvre d’art, physiquement et culturellement : une sculpture naturelle, dont aucune partie ne peut être véritablement comprise sans avoir conscience de l’ensemble – un ensemble qui subit des modifications considérables au 19ème siècle, à mesure que les troupes russes fortifièrent, abattirent de vastes forêts et édifièrent des routes militaires afin d’extirper toute résistance.

The Ghost of Freedom rassemble des travaux récents de recherche, mais aussi les œuvres classiques d’aventuriers et érudits anglais, français, allemands et russes. Nous lisons les aventures de Douglas Freshfield, escaladant les montagnes du Caucase en 1869 – l’aventure, souligne King, étant un aspect central de l’alpinisme à cette époque, qui devait être bientôt surpassé par la passion nouvelle de rechercher des défis technologiques encore plus grands, autres qu’une simple vision de l’esprit. (Quel dommage ! Je me souviens du plaisir que j’eus en découvrant dans ma bibliothèque publique locale un rare chef-d’œuvre de l’époque victorienne, écrit par James Bryce, parlementaire britannique et ambassadeur aux Etats-Unis. Bryce escalada le Mont Ararat en 1876 lors d’une des premières ascensions attestées. C’était un périple ardu ; Bryce prit néanmoins de précieuses notes et décrit chaque roche intéressante qu’il trouva, chaque formation géologique, chaque espèce de fleur et de faune, ainsi que chaque nappe de brouillard, chaque nuage, chaque changement de lumière. Bien évidemment, Bryce n’avait pas de caméra.)
Charles King livre de nombreux aperçus étonnants et incisifs concernant, par exemple, le rôle ambigu des officiers britanniques lors de combats entre Russes et montagnards, et le destin de soldats réduits en esclavage. Le Caucase a une longue tradition d’esclaves, d’otages, de déserteurs et de renégats ; la comparaison avec l’Amérique du Nord est inévitable : beaucoup de soldats au Caucase « se firent Indiens » par choix ou suite à une proposition qu’ils ne pouvaient refuser.
L’histoire du Caucase a parfois des airs de chaises musicales. A cet égard, King s’attaque à un thème délicat : le fait que la Géorgie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan, en dépit de leur ancien patrimoine artistique et religieux, ont une dette culturelle considérable envers la Russie et l’Europe. Imprimerie, jurisprudence, pédagogie, théâtre, littérature, musique, étude philosophique, etc : autant d’injections de vitamines au 19ème siècle, grâce aux diplômés des universités de Saint-Pétersbourg et de l’étranger. Prenons l’étonnant Mikhaïl Vorontsov, éduqué à l’anglaise, que le tsar Nicolas Ier nomma commandant en chef des forces du Caucase ; il fut certainement impitoyable, mais aussi cosmopolite :

Vorontsov était persuadé que le Caucase avait besoin d’un véritable centre politique, culturel et économique – autant qu’Odessa, devenue la capitale de fait de la Nouvelle Russie – et que Tiflis devait être ce centre. Certaines parties de la ville demeuraient à l’état de ruines depuis l’attaque perse de 1795. Vorontsov dressa des plans pour sa reconstruction, créant de larges avenues et dessinant de nouveaux quartiers résidentiels… Les premiers théâtres furent établis en 1850 et 1851 (l’un pour le répertoire géorgien, l’autre pour le russe). Le fameux opéra de Tiflis fut rapidement inauguré, doté d’une compagnie italienne jouant régulièrement des pièces très connues… L’épanouissement de la vie culturelle dans la Tiflis de Vorontsov illustra la transformation de cette ville de garnison en avant-poste urbain de l’empire. (p. 86)

Grâce au pétrole, Bakou aussi se développa rapidement ; Erevan dut attendre la fin de la Première Guerre mondiale, lorsque sa population augmenta, suite à l’afflux d’Arméniens fuyant la Turquie ottomane.

Un des chapitres les moins connus de l’histoire mondiale concerne l’expulsion en masse, par les Russes au 19ème siècle, des Circassiens et d’autres groupes du Caucase nord-ouest et des côtes de la mer Noire. Ces montagnards et ces Abkhazes furent refoulés vers l’Anatolie, les Balkans et d’autres recoins de l’empire ottoman. Mal logés et mal nourris, un grand nombre d’entre eux périrent de maladies ou lors de tempêtes en mer. Près de 500 000 habitants du Caucase (souvent nommés « Circassiens », quelle que soit leur origine) partirent dans les années 1860 ; King estime leur nombre total, entre 1859 et 1878, à deux millions. Ces déportés s’établirent dans leurs nouvelles patries, acquérant souvent de hautes fonctions militaires et administratives. A partir de la Russie révolutionnaire et du Moyen-Orient, ils émigrèrent par milliers vers l’Europe et les Etats-Unis, préservant souvent leurs traditions et leurs codes d’honneur, trouvant un emploi dans la diplomatie, divers organismes militaires ou sécuritaires, et d’autres services gouvernementaux. Il existe actuellement des villages circassiens en Turquie, en Jordanie, en Israël et ailleurs.
L’onde de choc de la politique au Caucase s’étend bien au-delà, jusqu’aux Etats-Unis, sous la forme d’entreprises commerciales pouvant conduire à des mésaventures politiques (un évêque arménien fut ainsi assassiné à New York en 1933) et à des groupes de pression politiques. Ferrailler au Capitole sur une reconnaissance officielle par les Etats-Unis du génocide arménien a, directement ou non, mis fin à la carrière de tel diplomate américain en Arménie, entravé la nomination de tel autre, et risque de peser encore lourdement sur les pas de bien des peuples. Concernant les Ottomans, les Arméniens et le génocide, King déclare sans ambages :

Dans pratiquement tous les cas de violence sur une large échelle, la manipulation par l’Etat et les circonstances locales se conjuguent pour former un mélange hasardeux, complexe et finalement mortel. Le génocide arménien ne fut ni explicitement ordonné en tant qu’acte isolé de violence, ni la conséquence inévitable de quelque ancien litige entre musulmans et chrétiens. Il résulta plutôt d’une crainte collective, de représailles ethniques, d’une paranoïa gouvernementale et d’une expérimentation intermittente ciblant les massacres comme outil de la politique moderne. (p. 197)

King ne cesse de nous rappeler les tragédies sans nombre que connaîtra l’Anatolie au tournant du 20ème siècle : l’effondrement d’empires et la formation de nations nouvelles, la Première Guerre mondiale, la brutalité et le chaos de périodes en mutation, et l’éclatement d’antagonismes locaux sur une large échelle, de type génocidaire. Une telle saga serait de nature à inspirer de grands romans, des films et des séries télévisées – avec la dimension et la subtilité, mettons, de The Raj Quartet d’un Paul Scott, sur les dernières années du régime britannique en Inde – mais ils ne sont pas encore apparus.

La dernière partie de The Ghost of Freedom nous ramène à l’actualité, montrant comment le Caucase d’aujourd’hui se compose de régions anciennes et comment les changements de l’ère post-soviétique constituent une bénédiction trouble :

L’histoire véritable (post-soviétique)… ne relève pas de sentiments profondément enracinés d’ordre ethnique ou d’anciens différends, mais de la manière avec laquelle une ambition personnelle, des motivations structurelles et la simple présence d’une quantité suffisante d’armes conduisent à un conflit sanglant. (p. 212)

L’auteur présente équitablement l’écologie politique des inextricables « conflits hérités » en Abkhazie, en Ossétie du Sud, au Nagorno-Karabagh et dans la Caucase nord. Trop souvent, la litanie des événements en Tchétchénie, Ingouchie et de plus en plus de régions – arrestations illégales par la police, « disparitions » de citoyens, exécutions, brutalité érigée en système, mais aussi actes de terrorisme tels que l’occupation d’une école primaire à Beslan en Ossétie du Nord – sont considérés comme des affaires éloignées et internes à la Russie. Les journalistes qui voyagent dans ces régions risquent leur vie. La triste vérité est que cette instabilité du Caucase mine la sécurité de la Russie, faisant les affaires des trafiquants d’armes, de drogue et de contrebande. Le trafic d’êtres humains, les combines clandestines, même si cela n’est pas nouveau ou particulier au Caucase, sont de plus en plus lucratifs, à un niveau international.
Paul Goble, spécialiste des minorités de la CEI [Communauté des Etats Indépendants], rappelle avec sévérité que la Russie n’a jamais contrôlé le Caucase Nord sans contrôler tout d’abord le Sud. Or ce contrôle ne saurait résulter d’une invasion ou d’une occupation. La Russie possède et coordonne actuellement une grande part de l’infrastructure énergétique du Caucase, tout en entretenant sur le plan militaire des liens étroits avec l’Arménie et en maintenant des mandataires et des « forces de maintien de la paix » en Abkhazie et en Ossétie du Sud.
Or la Russie n’est pas le seul acteur dans cette région : parmi les nouveaux venus figurent les Etats-Unis (qui poursuivent ouvertement leurs intérêts et maintiennent des agents d’influence, y compris militaires, dans le Caucase Sud), sans parler du Kazakhstan et de la Chine.
Finalement, The Ghost of Freedom aborde une question ancienne et essentielle : le Caucase fait-il partie de l’Asie, du Moyen-Orient ou de l’Europe ? Des deux premiers, certainement. Quant au troisième, j’entends toutes sortes d’affirmations enthousiastes : le fait, par exemple, que l’Europe et le Caucase ont une affinité naturelle, et que tout, depuis la chevalerie et l’art de la cavalerie à l’« allure » des statues et temples helléniques, aux techniques de construction romanes et gothiques, au jeu de jambes curieux de la danse écossaise – bref, que nombre d’aspects de la culture européenne sont apparus dans ces régions. Quoi qu’il en soit, l’Union Européenne, motivée par le besoin qu’elle a des ressources énergétiques de la Caspienne, commence à ajuster son appareil bureaucratique afin de s’impliquer plus utilement au Caucase. Si la Géorgie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan se retrouvent dans l’Union Européenne, cela entraînerait des changements radicaux dans leur perception en Europe et dans les régions de la mer Noire et de la Caspienne. The Ghost of Freedom de Charles King nous aide à en comprendre les raisons.

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Source : http://www.eurasianet.org/departments/insight/articles/eav011808a.shtml
Traduction : © Georges Festa – 09.2008