samedi 5 septembre 2009

Dikran Tcheugurian - Arpiar Arpiarian

© Editions Parenthèses, 1988


Dikran Tcheugurian (1884-1915)
Le Monastère
Erevan : Bibliothèque des Classiques arméniens, 1983

Arpiar Arpiarian (1851-1908)
Patmoutioun XIX daru Turkio hayots grakanutyan
[La littérature arménienne au 19ème siècle]
(1ère éd. 1943)

par Eddie Arnavoudian

www.groong.org

1.

La tragédie d’un homme véritablement honnête


Il est de ces créations littéraires qui, sans être des chefs-d’œuvre, expriment néanmoins quelque chose de significatif quant à l’expérience humaine et proposent des aperçus critiques sur des réalités souvent sous-estimées de la vie sociale. Le Monastère (Erevan : Bibliothèque des Classiques arméniens, 1983), de Dikran Tcheugurian, appartient à ce genre-là. D’atroces images des massacres de 1895-96 dans l’Arménie occupée par les Ottomans complètent en sinistre arrière-plan la description de chapitres rétrogrades et dégénérés du clergé arménien, qui dominait la vie publique dans les provinces arméniennes avant 1915. Tel est le contexte entourant le personnage le plus conséquent dans cette œuvre – la tragédie d’Ardag, prêtre nouvellement confirmé. A travers le journal d’Ardag nous assistons à la désintégration personnelle et morale d’un homme véritablement bon.

Inspiré par des idéaux de progrès et brûlant de nobles ambitions, Ardag quitte l’éclat brillant et coloré de Constantinople pour remplir ses fonctions dans un monastère éloigné, situé dans les provinces arméniennes. Il désire réformer l’Eglise arménienne et en faire un instrument pour la renaissance et la libération du peuple arménien. Il projette de bâtir une école afin de créer une génération de jeunes éclairés. Dans ce programme visant à placer l’Eglise au service de la libération nationale du peuple arménien, l’on songe aux ambitions politiques du clergé latino-américain de la « théologie de la libération » des années 1960 et 1970.

Réformer le clergé arménien ne s’avère toutefois pas une tâche aisée. Le journal d’Ardag constitue une condamnation implacable de l’inertie et de la passivité de la vie religieuse et monastique des Arméniens. L’action révolutionnaire nationale au nom du peuple est un anathème aux yeux du clergé, qui apparaît sous la forme de l’abbé du monastère comme une classe « exploitante » et « sans cœur » d’hommes « dont l’unique préoccupation est d’engraisser grâce aux poules, aux œufs et au beurre du monastère ». D’après Ardag, le peuple arménien n’a rien à attendre de ces hommes qui « par égard pour leur statut, leur position et une miche de pain ont sombré dans une impasse morale où ils se trahissent et s’entredéchirent mutuellement ».

Ardag n’est malheureusement pas en mesure de défier l’ordre conservateur d’un monde corrompu. Dans quasiment chaque page du livre nous découvrons un être plutôt confus, incertain, quelque peu renfermé et introverti, dépourvu de cette énergie et de cette force de volonté qui lui permettraient d’affronter l’adversité de l’existence. Tcheugurian n’explique pas directement pourquoi Ardag n’entreprend jamais de mettre en œuvre ses ambitions nationales. Il ne commente pas le fait que ces ambitions s’évanouissent littéralement dans la seconde partie de son journal.

Or cette absence n’est pas un défaut, car une explication plus éloquente ressort du propre témoignage par Ardag de son amour pour Shoushan, la fille d’un ouvrier agricole au monastère. En tant qu’homme d’Eglise, Ardag est une création inhabituellement heureuse. Ce n’est pas la caricature d’un prêtre idéalisé. En dépit de ses vœux religieux, il est tiraillé par le désir et la frustration sexuelle. De fait, sa paralysie issue de la contradiction entre ses instincts sexuels naturels et son amour pour Shoushan d’une part, et ses vœux religieux d’autre part, livre le secret de son incapacité à aborder les questions urgentes de l’existence.

Malgré ses vœux et convictions religieuses, Ardag ne peut supprimer son amour ou son désir sexuel. Il a conscience du choix qui se présente à lui : renoncer à Shoushan ou la demander en mariage, quitter l’Eglise et l’épouser. Mais le personnage d’Ardag a un défaut fatal. Il est incapable d’une action décisive. Lui manque la volonté et la détermination d’agir. Dans un passage révélateur, il note que le Werther de Goothe, enchaîné lui aussi par un « amour illégal », se tue. Ardag avoue cependant : « Je n’ai pas le courage de me jeter dans les bras de la mort. »

Plus avant, il remarque, tout en considérant le flot rapide d’une rivière, éprouver qu’« il doit être beau d’être libre tel une rivière, gagner des rivages inconnus, puis s’évanouir parmi les mers bleues ». Malheureusement, Ardag n’a pas le courage d’être libre. Telle est sa tragédie personnelle. Incapable de résoudre les contradictions de sa vie, il est aussi incapable de se colleter aux problèmes de la vie nationale et sociale.

Bien qu’ayant la marque d’un débutant, l’ouvrage est convaincant et fort. Pratiquement chaque page livre des aperçus sur la vie, l’art, l’histoire et la politique arménienne, d’où l’on peut glaner quelque pertinence et importance aujourd’hui encore. Il gagnerait aisément à être traduit. (1)

2.

La littérature arménienne du 19ème siècle vue par un remarquable penseur


Arpiar Arpiarian (1851-1908) est une figure éminente de la vie publique arménienne au 19ème siècle. Essayiste, journaliste, romancier et nouvelliste prolifique, il participa avec passion aux affaires nationales arméniennes. Dans un essai brillant consacré à « La littérature arménienne [occidentale] au 19ème siècle », il livre un commentaire impressionnant et encore pertinent sur l’imperfection fatale qui pesa sur la fondation de la renaissance arménienne au 19ème siècle, et qui allait avoir une influence négative, et pourtant décisive, non seulement sur la littérature, mais dans chaque aspect de la vie nationale.

Pour des raisons historiques, le lieu principal de la renaissance nationale arménienne ne se trouvait pas en Arménie, mais à Istanbul. C’est là que, étayée par la prospérité commerciale et le développement social des Arméniens, se développa tout d’abord la littérature arménienne. Or, éloignée des préoccupations directes et immédiates de l’Arménie véritable, Istanbul/Bolis produisit inévitablement une intelligentsia d’émigrés qui avaient peu ou pas de liens avec l’Arménie historique, alors encore la patrie de la plupart des Arméniens. Résultat, une part substantielle de la littérature qu’ils produisirent ne reflétait et ne pouvait refléter la véritable situation psychologique et sociale de la population de l’Arménie. A l’inverse, singeant les toutes dernières « écoles », engouements « théoriques » et modes littéraires d’Europe, l’héritage littéraire arménien d’Istanbul est encombré d’une grande quantité d’œuvres illisibles tentant de condenser une réalité essentiellement orientale dans des formes occidentales mal assorties.
Le destin de la littérature arménienne, et même de l’histoire arménienne, ajouterions-nous, eût été tout différent si l’Arménie historique avait connu quelque développement économique et social significatif. Sur une telle base, une renaissance culturelle aurait pu se développer dans une relation organique avec l’existence réelle du peuple arménien et aurait été en mesure d’amener plus directement un folklore ancien, mais survivant, à alimenter une littérature véritablement nationale. Or la répression politique exercée par les Ottomans, en particulier les massacres de 1895-96, et la vénalité de l’élite arménienne à Bolis, empêchèrent cela. C’est véritablement l’une des tragédies de l’histoire arménienne moderne que ces personnalités qui plaidaient pour le transfert du centre de la vie culturelle, sociale et politique vers l’Arménie historique, n’aient pas eu les moyens de l’emporter.

Malgré ce panorama artistement critique de la littérature arménienne occidentale, Arpiarian rejette la thèse selon laquelle l’intelligentsia de Bolis, préoccupée de « l’art pour l’art », fut indifférente aux questions nationales. Bien au contraire, un vaste corpus de la littérature arménienne occidentale au 19ème siècle eut pour objectif central la tâche de cultiver une conscience nationale arménienne, intégrée au projet plus large d’une instruction et d’un progrès de la nation. En fait, comme le note avec justesse Arpiarian, se souvenant de l’excellent essai de Zabel Essayan sur Mkrtich Beshigtashlian, une autre raison importante de l’absence d’une littérature de haut niveau était précisément que la plupart des écrivains avaient pour première préoccupation l’éducation et non l’art, la culture d’une conscience nationale et non le sentiment esthétique. Afin de contribuer au modelage d’une conscience nationale, ces écrivains sacrifièrent les critères artistiques pour produire une littérature emplie de visions sentimentales, d’un romantisme outrancier, caricaturales, du courage, de la grandeur et de la liberté ancienne. (Pour ceux qui aimeraient en lire davantage à ce sujet, Génération et Tradition de Sergei Sarinian contient un excellent essai livrant un panorama des débats de l’époque avec de nombreuses citations extraites de la presse d’alors.)

Tout en reconnaissant les ambitions honorables des hommes et des femmes qu’évoque Arpiarian, relevons cependant que la conscience nationale qu’ils contribuèrent à développer fut si idéalisée et irréelle qu’elle n’eut quasiment pas de prise sur la situation véritable de l’existence des Arméniens dans l’empire ottoman. L’historien anglais Eric Hobsbawm parle d’une « invention de la tradition », notant qu’une image romancée de l’histoire est commune à toutes les nations nouvellement émergentes. Or à Bolis, la conscience arménienne ne dépassa que rarement cette « invention » outrageusement romantisée. Eloignée de l’Arménie et incapable, pour des raisons compréhensibles, d’aborder des questions liées au pouvoir politique et étatique, cette conscience nationale d’un romantisme échevelé ne livra pas le matériau intellectuel pouvant penser de manière réaliste la menace du nationalisme turc réactionnaire qui culminera lors du génocide de 1915.

NdT

1. Traduction française par Pierre Ter-Sarkissian, éditions Parenthèses, 1988.

Eddie Arnavoudian est diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester (Grande-Bretagne). Il anime la rubrique de littérature arménienne sur Groong. Ses études littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).

Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20001023.html
Traduction : © Georges Festa – 09.2009.