mardi 15 septembre 2009

Joan George - Interview

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Entretien avec l’historienne Joan George

par Louisa Culleton

Armenian Voice, Issue 55, Summer 2009


Joan George, auteur de Merchants in Exile : The Armenians in Manchester, England, 1835-1935 [Marchands en exil : les Arméniens à Manchester, Angleterre, 1835-1935], a donné une suite à cet ouvrage en étudiant l’autre communauté arménienne d’Angleterre, celle de Londres, produisant à nouveau un livre qui fera date, célébrant notre communauté, de ses origines à l’époque actuelle. Merchants to Magnates, Intrigue and Survival : Armenians in London 1900-2000 [Des Marchands aux magnats, intrigues et survie : Arméniens à Londres 1900-2000] propose un exposé historique détaillé, tout en livrant un aperçu plus intime sur plusieurs personnalités et familles, certaines très connues et célèbres, d’autres inconnues et oubliées, mais qui ont néanmoins joué un rôle important tant dans la vie communautaire arménienne de Londres qu’en Grande-Bretagne.

L’ouvrage est riche en information, récits, anecdotes et biographies. Un incontournable pour les Arméniens de Londres aujourd’hui – s’ils veulent apprécier les efforts de nos prédécesseurs et l’héritage de notre communauté, oubliant parfois ou même ignorant cette survie jour après jour d’une petite minorité au sein d’une grande ville et d’une société multiculturelle. Des personnalités importantes du monde des affaires et de la politique aux figures héroïques des Arméniens qui combattirent pour la Grande-Bretagne durant les deux guerres mondiales, nous découvrons la « richesse » de la communauté arménienne de Londres au siècle dernier, qui survécu et prospéra, et comment elle continue à vivre et s’épanouir, tout en contribuant à l’Arménie et aux questions arméniennes sur un plan global.

En tant qu’auteur de ces sources définitives sur les Arméniens de Grande-Bretagne, Joan George est l’une de ces personnalités auxquelles les Arméniens de Grande-Bretagne témoignent leur reconnaissance.

Entretien

- Louisa Culleton : Qu’est-ce qui vous a poussée à écrire ce livre et à donner une suite à votre livre sur les Arméniens de Manchester, Merchants in Exile ? Votre ouvrage couvre un espace si vaste, depuis l’époque précédant le génocide de 1915, les deux guerres mondiales, jusqu’au tremblement de terre, le Karabagh et la période actuelle. Comment avez-vous procédé ? Et quel était votre point de départ ?
- Joan George : Mon objectif principal, lorsque j’écris au sujet des Arméniens, est de leur donner une publicité des plus nécessaire. Les Turcs ont réussi à anéantir non seulement un peuple, mais son identité. Dans la Grande-Bretagne multiculturelle, l’identité des Arméniens est particulièrement menacée, car ils composent une petite minorité. La diversité de ma recherche est née en allant d’une chose à l’autre, plutôt qu’en fouillant dans l’histoire d’une famille. En écrivant l’ouvrage sur Manchester, j’avais deux contacts à Londres. Le Dr Vrej Nersessian m’aida à trouver des documents à la British Library, tandis qu’Andrew Kevorkian, un journaliste arménien américain basé à Londres, me fit rencontrer des personnalités intéressantes, qui m’amenèrent à connaître d’autres membres clé de l’ancienne génération. S’agissant des faits historiques, les travaux d’Akabi Nassibian et Christopher Walker m’ont été très précieux, ainsi que les nombreuses biographies de Calouste Gulbenkian et les écrits inédits de Tiran Nersoyan, aimablement communiqués par le Séminaire Arménien St Nersès de New York. Chose étonnante, de nombreux livres anglais, écrits durant la Seconde Guerre mondiale, m’ont fait découvrir des noms arméniens figurant en index, que je pouvais ensuite rechercher.

- Louisa Culleton : Quelles sont la ou les deux découvertes les plus intéressantes que vous ayez faites sur les Arméniens de Londres à cette période ?
- Joan George : A mon avis, les deux découvertes les plus intéressantes que j’ai faites concernant les Arméniens à Londres, sont la rapidité avec laquelle ils se sont établis, adaptés et développés, et durant les deux guerres mondiales, l’empressement et le courage avec lesquels ils rejoignirent les forces britanniques et combattirent pour les Alliés.

- Louisa Culleton : Que peuvent apprendre aujourd’hui de nos prédécesseurs les Arméniens de Londres ?
- Joan George : Je pense que l’adaptation est le maître mot que nous enseignent les premiers arrivants à Londres.

- Louisa Culleton : Il y eut nombre de scandales et d’affaires, par exemple la vie et les habitudes de Calouste Gulbenkian, la vente stoppée par Sotheby’s de manuscrits arméniens enluminés. Lesquels vous semblent les plus importants ?
- Joan George : Le déni du génocide par Nubar Gulbenkian est à coup sûr le scandale le plus frappant.

- Louisa Culleton : De tous les personnages excentriques présentés dans votre livre, lequel vous a le plus intéressée ?
- Joan George : Je ne saurais dire lequel m’a le plus intriguée. Nous sommes tous un peu bizarres, d’une certaine façon. Quand je juge des Arméniens excentriques, je prends toujours en compte leur histoire. Des siècles de répression par une culture incompatible conduisent inévitablement à ce genre de réaction. Calouste Gulbenkian fut élevé dans le préjugé qu’il était supérieur à tous les autres, dans un sens très oriental. Il était très intelligent et utilisa l’excellente éducation qu’il avait reçue pour accroître non seulement sa richesse, mais sa liberté de choix. Son fils, Nubar, réagit contre l’austérité de son père, mais partageait sa perspicacité de jugement et son sens aigu des affaires, si bien qu’ils se comprenaient mutuellement.

- Louisa Culleton : Le livre a pour titre Des Marchands aux magnats, Intrigues et survie : les Arméniens à Londres 1900-2000. Comment êtes-vous parvenue à ce titre et que vouliez-vous qu’il reflète ?
- Joan George : C’est ma petite-fille qui a épicé le titre plutôt terne que j’avais choisi Les Arméniens à Londres, 1900-2000. L’objectif est de vendre le livre !

- Louisa Culleton : Maintenant que le livre sur Londres a suivi celui sur Manchester, comment les deux communautés arméniennes d’Angleterre peuvent-elles se comparer ? Trouvez-vous des similitudes ? Quelles sont les différences ?
- Joan George : La différence essentielle entre les communautés de Londres et de Manchester était, et est, que la première est plus jeune et issue de différents pays hôtes, ce qui crée des antagonismes et des ruptures, tandis que la seconde est presque entièrement issue de l’Arménie ottomane, de Constantinople et de Smyrne, ayant prospéré à la même époque et possédant de nombreux intérêts en commun. Les différences y sont minimes.

- Louisa Culleton : En termes d’identité duale, étant à moitié anglaise et à moitié arménienne, vous sentez-vous autant Arménienne qu’Anglaise, ou davantage l’une que l’autre ? Qu’en est-il de l’identité des Arméniens de Londres en général ?
- Joan George : A mon avis, ce que partage la communauté de Londres c’est ce besoin de voir reconnue son identité.
S’agissant de l’identité arménienne, je pense qu’il est nécessaire de l’établir au Royaume-Uni, car la communauté est relativement réduite, et la propagande turque et azérie agissent en sorte que l’Arménie et les Arméniens soient rarement cités.
Il en allait tout autrement dans le dernier quart du 19ème siècle, lorsque la presse britannique, plus que toute autre, signalait régulièrement les atrocités commises à l’encontre des Arméniens dans l’empire ottoman. (J’aborde ce sujet dans mon ouvrage Merchants in Exile). A cette époque, une grande partie de l’Angleterre victorienne avait clairement conscience de l’identité des Arméniens, principalement en tant que martyrs chrétiens, puis comme réfugiés et orphelins. Plusieurs personnalités rassemblèrent des fonds pour leurs coreligionnaires chrétiens, tandis que Gladstone, comme vous le savez probablement, qualifia le sultan d’« odieux assassin ».
Le génocide qui suivit (présenté alors comme une extermination massive ou comme d’horribles massacres et déportations perpétrées par le gouvernement turc) fut rendu public au Parlement et dans la presse, malgré l’engagement de la Grande-Bretagne dans la Première Guerre mondiale. Les Etats-Unis, la France et la Grande-Bretagne promirent que l’Arménie serait libérée du joug turc après le conflit.
Actuellement, la communauté de Londres tend à prêcher des convertis – il serait d’ailleurs difficile, dans la situation actuelle, de ne pas le faire. Elle fait l’éloge du génie arménien, de son histoire, de son héroïsme, etc, dans ses journaux et lors de ses rassemblements, mais les injustices énormes subies par les Arméniens durant des siècles sont rarement évoquées dans la presse britannique.
Globalement, les Arméniens de Londres semblent avoir trouvé le juste équilibre entre maintenir leurs traditions et s’adapter à la vie britannique, en particulier dans le domaine éducatif. En ce qui me concerne, lorsque je suis parmi des Arméniens, je me sens plutôt britannique et réservée. D’un autre côté, lorsque je suis avec des Britanniques, je suis consciente d’appartenir à une civilisation bien plus ancienne. Quand ils pèsent le pour et le contre sur tel sujet, j’ai plutôt tendance à l’aborder comme un tout nécessitant une solution rapide.

- Louisa Culleton : Vous ne parlez pas arménien. Comment avez-vous vécu votre recherche et le fait d’écrire un livre avec ce handicap ? Cela vous a-t-il posé des problèmes ?
- Joan George : Les archives ecclésiastiques sont les seules que j’ai consultées en arménien. Le Père Shnork me les a traduites.

- Louisa Culleton : Vous évoquez votre rencontre avec la génération ancienne des Arméniens de Londres. Qu’en est-il de la deuxième et troisième génération des Arméniens de Londres ? Trouvez-vous des différences de comportement ou d’attitude, peut-être sur l’identité, la culture, la langue, etc, entre les générations ?
- Joan George : Il est difficile de généraliser à propos de la jeune génération des Arméniens vivant dans, et hors de Londres. L’école dominicale reste populaire et montre que de nombreux parents désirent que leurs enfants maintiennent la langue vivante et apprennent des chants arméniens, etc. D’autres, qui ont suivi le système éducatif anglais, favorisent une adaptation pour la carrière future de leurs enfants. Je connais aussi plusieurs cas où les conjoints anglais ont adopté avec enthousiasme les coutumes des Arméniens et soutiennent leur cause.
Comme je suis habituée à la médiocrité anglaise, le talent et l’habileté des Arméniens m’étonnent toujours. Bien sûr, il y a un talon d’Achille. On me parle de conflits internes et de jalousies futiles. On dirait que la nature a toujours besoin de freiner le génie. Si seulement les Arméniens du monde entier S’UNISSAIENT, leur avenir serait plus prometteur que leur passé tragique. Mais certains ne peuvent se libérer de l’influence et des préjugés de la génération précédente et les Britanniques n’ont d’autre alternative qu’un terrain glissant, malheureusement.

- Louisa Culleton : Un projet en vue ?
- Joan George : La publication du livre en 2009 coïncide malheureusement avec le cinquantième anniversaire de la mort de notre célèbre artiste local, Stanley Spencer. Je l’ai interviewé plusieurs fois en 1955 et publié un article sur lui l’année dernière. J’ai aussi d’autres matériaux inédits sur lui, si bien que la journaliste qui est en moi m’a dit : « Fais quelque chose pour ce cinquantenaire ! » Résultat, 50 Years on : some Memories of Stanley Spencer [50 ans : en mémoire de Stanley Spencer], une anthologie de souvenirs personnels et collectifs. Un travail urgent. Un ami m’aide pour l’auto-édition, pendant que les éditeurs traversent une passe difficile au moment critique. Mais c’est mon projet final !

[Des exemplaires de Merchants to Magnates, Intrigue and Survival : Armenians in London 1900-2000 peuvent être commandés auprès de l’association CAIA ou de l’Institut Komitas, éditeur.]

Source : http://www.caia.org.uk/armenianvoice/55/index.htm
Traduction : © Georges Festa – 09.2009