samedi 12 septembre 2009

Marine Dilanyan - Interview

© www.peoples.ru

L’art naît lorsque s’efface le bruit
Entretien avec Marine Dilanyan

par Nune Hakhverdyan

www.168.am


Une indépendance intérieure est nécessaire si l’on veut vivre en paix et créer dans cette vie, emplie de contraintes et de violence. La véritable indépendance ne résulte pas d’intrigues et de rumeurs, c’est quelque chose de calme et de conscient. L’indépendance intérieure est un trésor, de la plus haute importance pour tout artiste et que les artistes médiatiques ne partagent pas vraiment. Les œuvres d’art ne peuvent avoir quelque influence que si elles sont créées hors du mensonge et de l’illusion (ou plus dangereux encore, l’auto-illusion). Lorsque l’on découvre les oeuvres de la peintre Marine Dilanyan, l’on réalise que son art est bien réel et très fragile, car l’on peut dialoguer avec ses créations, en saisir le silence et la sagesse, tandis que les « habitants de ses tableaux » vous racontent leur histoire. Les tableaux de Marine Dilanyan nous reflètent, notre ville, notre mythologie moderne, nos rêves et notre musique (La Ville, Le Pianiste, Le Musicien, Oiseaux).

Nul besoin de parler des tableaux de Marine Dilanyan ; parlons des impressions qu’ils font naître. Cette impression nous habite longtemps et nous encourage à trouver notre voie. Une dame âgée emplit une tasse de thé, sa chevelure est aristocratique, son cou penché. Pour elle, emplir cette tasse de thé est un rituel, qui répond à ses traditions et à sa famille. L’être humain n’agit pas en sorte que le monde extérieur lui obéisse, mais agit pour ce monde extérieur.

« Ceux qui agissent, créent possèdent beaucoup de dignité. Aujourd’hui, ceux qui sont capables d’agir et de créer ne sont plus parmi nous, ceux qui en ont le désir ont disparu, note Marine. Lorsque j’essaie de parler de mes tableaux en toute sincérité, j’ai honte. Je ne suis pas une philosophe et je ne peux expliquer des tableaux et la vie, je les peins, voilà tout. Celui qui choisit et décide ce que montrent mes tableaux, c’est celui qui les voit. »

Marine dit apprécier le style artistique archaïque. Il semble qu’elle emprunte une même voie que les maîtres du Moyen Age. « L’esthétique que l’on aime doit nous quitter, de toute façon. Je ne prends jamais des personnages du Moyen Age en leur faisant partager notre vie. Voilà ce que me dicte ma conscience. », précise-t-elle. Les tableaux de Marine sont classés en fonction de leur logique, de libertés multiples et de la culture, elles-mêmes classées telle une scène de théâtre, comportant des détails petits et grands, un langage unique, reliant le spectateur à d’anciens mythes et émotions. Ce genre d’émotions ne surviennent pas graduellement ; elles sont bien réelles et ont un sens.

« Pour moi, peindre est un langage. Certains poètes écrivent de très beaux poèmes, se servent de mots magnifiques, tandis que d’autres tentent d’inventer de nouveaux mots. C’est pareil en peinture. Certains très bons peintres créent de nouveaux langages et ce langage est très proche de l’archaïsme. Le peintre est quelqu’un qui ne parle pas ; peindre est sa seule manière de communiquer, en donnant à voir idées et sentiments au moyen des couleurs et des lignes. L’esprit est très souple et a besoin de mots différents. », ajoute-t-elle. Peintre introvertie, Marine refuse ouvertement les styles modernes. Celui qu’elle crée est davantage subtil et naturel. « Je peux avoir beaucoup d’idées en tête, mais je ne me sers pas du quotidien. Ce qui m’intéresse, c’est l’être humain et tout ce qui le concerne. » Elle se concentre, semble-t-il, sur ce qui est éternel. Dans son tableau intitulé Les Habitants, un groupe de gens et des personnages mystiques s’avancent, entourés d’oiseaux. Le paysage a disparu sous leurs pas et ils décident de poursuivre leur chemin sur un mode mystique. Peut-être est-ce une fuite ou un progrès. Il semble que le véritable tableau de notre époque soit cette alternative, même si l’auteur ne le pense pas. Car chaque oeuvre d’art trace sa route.

Pour Marine Dilanyan, l’appartenance nationale n’est pas une affaire de vêtements ou de tapis nationaux. « La véritable appartenance nationale relève du tempérament, de la géographie, du sang et des gènes. Par exemple, dans les icônes russes, l’appartenance nationale est ce profond sens religieux que donnent des expressions minimalistes. Dans nos miniatures, il existe un profond sens dramatique. Chacun de leurs détails est national pour moi. », explique-t-elle.

Marine Dilanyan est un être d’harmonie, et même si des orages peuvent traverser son âme, elle trouve le moyen d’aider son monde intérieur à trouver l’équilibre et parler aux autres grâce au langage des arts. « Il existe beaucoup de bonnes choses dans notre vie. On fait beaucoup de rencontres, on discute beaucoup, après quoi certains pans de conversations, des visages, des souvenirs agréables ou tristes demeurent en nous. Notre caractère se forge à partir de toutes ces choses qui arrivent dans la vie, des êtres, de l’éducation et de l’expérience. Voilà comment les gens sont élevés. Ils entrent dans ce bruit et finissent par en faire partie. Mais, lorsque l’homme met fin au bruit et garde le silence, il/elle montre son âme véritable. L’âme véritable est plus profonde et divine. Par moments, on a l’impression que notre peau n’existe plus, que nous voyons les nerfs sous la peau. Voilà pourquoi nous devenons aussi sensibles. Par moments, le véritable visage des gens se dévoile. Quant à la peau, elle nous protège, et lorsqu’elle devient transparente, elle ouvre notre vrai visage, alors on est prêt à faire des choses dont on n’est pas capable habituellement. On est prêt à voir des choses que l’on ignorait auparavant. Par exemple, on peut voir une fourchette des milliers de fois et ne pas la voir. Et puis, un jour, tu regardes cette fourchette, tu t’aperçois que c’est une belle chose, tu penses aux gens qui l’ont tenue dans leurs mains avant toi. Autrement dit, sans que tu t’y attendes, quelque chose devient important pour toi. Ce genre de choses n’arrivent pas souvent, parce que nous avons une carapace dans laquelle nous nous cachons, comme des tortues, pour ne pas sortir et devenir fous. »

Lorsqu’un tableau rencontre celui qui le regarde, lorsque la question de l’autodétermination et de la connaissance de soi se pose, c’est toujours comme un miracle. Un miracle magnétique, que l’on ne peut expliquer. Les tableaux de Marine Dilanyan possèdent cette densité et ce magnétisme miraculeux, inexplicable. L’artiste expose souvent ses œuvres en Europe et de nombreux musées et collections privées en possèdent.

Il est souvent très difficile pour un peintre de faire connaître son nom et d’en faire une carte de visite. Certains peintres arméniens modernes ont une grande maîtrise artistique, mais ne sont pas connus à l’étranger. Pour Marine, apprécier l’art est aussi important que l’art en soi. « C’est à ceux qui soutiennent le peintre, au collectionneur ou à l’Etat de faire connaître un peintre. De tout temps, les collectionneurs ont réuni des tableaux qui n’étaient pas connus, mais qu’ils appréciaient beaucoup. Actuellement, les riches ne s’intéressent pas aux arts. »

Il existe en Arménie des artistes qui ne se résignent pas. Ayant pour règle de ne pas faire de publicité pour leur art et de fuir tout contact avec les autorités et ce qui s’apparente à de la hiérarchie. Ils continuent à croire que rien n’est perdu et que grâce à leurs efforts l’art existe dans notre pays. « Ce sont des êtres profondément sensibles, avec de grandes qualités, mais ce ne sont pas eux qui prennent les décisions. Il y a peu de gens comme eux. », note Marine Dilanyan. Elle a remarqué que des listes d’artistes et de tableaux très chers sont établies. Autrement dit, que les artistes sont classés. « Parfois, je pense que c’est une bonne chose de ne pas figurer dans ce genre de listes, ce qui signifie que je suis en marge », dit-elle en souriant. De nos jours, être sincère et professionnel c’est être en marge, et cela signifie que l’art joue un rôle essentiel.

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Source : http://168.am/en/articles/6428
Traduction : © Georges Festa – 09.2009.