mardi 1 septembre 2009

Murathan Mungan - Interview

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Les identités selon Murathan Mungan
Entretien avec l’auteur

par Selda Paydak

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Murathan Mungan a travaillé comme dramaturge au Théâtre National de Turquie et est l’un des plus grands poètes turcs contemporains. Parmi ses principaux recueils de poésie : Osmanlıya Dair Hikâyat [Récits sur les Ottomans, 1980], Kum Saati [Le Sablier, 1984], Eski 45´likler [Souvenirs d’un 45 tours, 1989], Yaz Sinemalari [Cinémas l’été, 1989], Mirildandiklarim [Murmures, 1990], Oyunlar Intiharlar Sarkilar [Jeux et suicides – Chansons, 1997], Baskalarinin Gecesi [La Nuit des autres, 1997]. Recueils de nouvelles : Son Istanbul [La Fin d’Istanbul, 1985], Cenk Hikayeleri [Récits de combat, 1986], Kirk Oda (Quarante chambres, 1987], Lâl Masallar [Contes silencieux, 1989], Uc Aynali Kirk Oda [Quarante chambres aux trois miroirs, 1999]. Pièces de théâtre : Mahmut ile Yezida [Mahmud et Yezida, 1980], Taziye [Condoléances, 1982], Mezopotamya Uclemes [La Trilogie Mésopotamienne, 1992].

- Selda Paydak : Qu’est-ce qui t’a attiré pour la première fois vers l’Europe dans ton enfance et ta jeunesse ?
- Murathan Mungan : J’ai grandi à Mardin, la forteresse de l’Est. J’étais donc beaucoup plus éloigné de l’Europe que ceux qui ont grandi à Istanbul. Comme pas mal de gens, j’ai connu l’Europe à travers les films, les magazines et les livres. Je me souviens des débats sur l’européanisation parmi les intellectuels de province, que l’on peut considérer comme des élites locales, lorsque l’« occidentalisation » comme politique d’Etat devint un thème d’actualité pour l’Est. Je me souviens aussi des bals qui furent organisés et du changement rapide de la façon de s’habiller, qui heurtait la population locale… Beaucoup d’épisodes tristes qui pourraient constituer autant de scènes dans un roman…

- Selda Paydak : Quel est ton lien actuel avec l’Europe ?
- Murathan Mungan : C’est plus une relation organique qu’un contact établi. Tout d’abord, je ne suis pas en dehors de l’Europe… En fait, c’est naturellement et par dessus tout le monde des arts, de la culture et des idées. Les droits essentiels de l’homme et les tout derniers apports de la technologie et de la civilisation… Quand on y pense, des centaines de choses auxquels on ne songe pas d’habitude, que l’on compte pour acquises, mais qui font partie intégrante de notre vie quotidienne…

- Selda Paydak : Tu te sens Européen ?
- Murathan Mungan : Je préfère me sentir un citoyen du monde. D’ailleurs les Européens devraient se considérer un peu comme tels. L’« identité » est un concept de notre époque que l’on doit utiliser avec beaucoup de précaution. Car toutes sortes d’identités – ethniques, nationales, religieuses, sexuelles ou autres – peuvent devenir une prison au bout d’un certain temps. L’identité pour laquelle tu te bats peut t’asservir et t’isoler du reste du monde. Voilà pourquoi je pense qu’il faudrait instituer des relations plus sereines, plus critiques avec le concept d’identité et sa propre identité. Je trouve l’européanité intéressante comme « super identité » en quelque sorte, au sens de carrefour d’un monde véritablement international, où les frontières nationales sont abolies, tous les types d’identité dépassés et l’humanité entière organisée autour de droits et libertés fondamentales. Et aussi comme une force contrebalançant la suprématie globale de l’Amérique…

- Selda Paydak : Quels rapports entretiens-tu avec l’Europe ?
- Murathan Mungan : C’est par périodes. Récemment, je me suis beaucoup intéressé à la Cour Européenne des Droits de l’Homme. Plus généralement, la culture européenne, par dessus tout. Ce sont les villes, les écrivains, les films et la musique que j’aime… Et aussi, en tant que gay, j’aimerais voir les droits acquis ici se développer et instaurés en Turquie.

- Selda Paydak : Tes engagements dans la vie et en Europe…
- Murathan Mungan : Nous sommes un pays qui est occidental quand il devrait être oriental et qui est oriental quand il devrait être occidental. Quand je désire synthétiser cela en moi, je suis bien sûr « déchiré ». Mon engagement est de sortir de cette déchirure sans grands dommages, sans blessures, pour rendre cette déchirure supportable et la transformer en un style ouvert au monde. Je pourrais qualifier cela de restructuration personnelle ou de réalisation personnelle, dans la mesure où j’y parviens…

- Selda Paydak : Y a-t-il un poème ou un récit que tu n’as pas écrit, mais que tu aimerais écrire ?
- Murathan Mungan : Je me suis construit avec une certaine distance. Je peux jeter un regard sur moi et mon périple d’un œil serein. Je sais que le monde est vaste, que je ne pourrai pas écrire tous les poèmes, les récits et les pièces du monde. Dans l’écriture comme dans la vie, chacun joue un poème, un récit et une pièce différente. En outre, je n’ai pas l’intention de renoncer au plaisir de la lecture. Etre capable d’admirer d’autres écrivains rend un écrivain plus libre. Pas de poème ou de récit en particulier, mais certains mots que j’aimerais avoir prononcés en premier. Alors je réalise que j’ai dit des choses proches. Tu ne peux pas devenir toi-même en te battant avec le monde. Ce qui fait que tu deviens toi-même c’est le combat que tu mènes avec toi-même.

- Selda Payda : A quoi as-tu le sentiment d’appartenir ?
- Murathan Mungan : Quoi que j’écrive et de quelque manière que je l’écrive, si je me situe comme poète dans le monde, je suis un oriental, mais un oriental de l’Ouest. J’ai les pieds à l’Est, mais je veux m’adresser au monde entier à partir de là. C’est difficile, je pense, mais pas impossible.

- Selda Payda : Quels aspects de toi représentent la tradition et quels aspects de toi représentent la modernité ?
- Murathan Mungan : J’aimerais que ce soit quelqu’un d’autre qui le dise ! Mais c’est ce qui ne va pas chez nous. Ils attendent que tu disparaisses pour parler à ton sujet. Je m’intéresse beaucoup aux matériaux traditionnels, mais il ne s’agit pas de folklore. Je m’intéresse plus au mécanisme de la tradition, à ce qu’elle dissimule dans sa toile, et à ses arguments idéologiques qui parviennent à échapper au regard, qu’à son côté conservateur, répétitif qui tente de maintenir l’ordre ancien. Ce qui m’intéresse, c’est redécouvrir la modernité cachée dans ce qui est brut. Je donne toujours cet exemple. Je fabrique des poteries avec l’argile et la boue de cette terre, mais j’aimerais que ces poteries soient appréciées et utilisées à travers le monde. Je ne sais si je me fais comprendre de la sorte, mais je ne parle pas d’un contraste ou d’une synthèse grossière entre « nationalité » et « universalité ». J’essaie de pointer une distinction plus profonde, plus fondamentale. Peut-être cela m’empêche-t-il d’être immédiatement reconnu. Ce que je fais n’est pas de cet ordre, car cela peut être immédiatement lu et décrypté, facilement défini et étiqueté au moyen de clichés liés à des attitudes et des approches orientalistes dominantes. Je tends vers une totalité plus globale. Peu importe si nos points de départ sont traditionnels ou non. N’avons-nous pas vu des films ou lu Jung, Nietzsche ou Althusser ? Par exemple, lorsque je réponds à tes questions, Skunk Anansie, Placebo, Rammstein et Tinderstiks jouent en arrière-plan, dans cet ordre.

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Cet entretien a été publié pour la première fois dans le magazine mensuel de la Délégation de la Commission Européenne en Turquie, dirigé par Selda Paydak.

Source : http://www.babelmed.net/Countries/Turkey/EU_Project/index.php?c=363&m=314&k=&l=en
Traduction : © Georges Festa – 09.2009.