vendredi 25 septembre 2009

Perihan Mağden - Interview

© Perihan Mağden

Perihan Mağden : « Si les gens attaquent mon pays, je me sens Turque. »

Entretien avec Perihan Mağden

par Marjan Terpstra

http://powerofculture.nl


Le dernier roman paru de Perihan Mağden (Istanbul, 1960), Biz Kimden Kaçıyorduk Anne ? [Maman, qui fuyons-nous ?], évoque les angoisses qu’elle éprouva lorsqu’elle fut poursuivie en justice et ridiculisée pour avoir soutenu un objecteur de conscience. « Je craignais pour ma vie », précise Mağden lors d’un entretien sur ses livres, sa vie et son pouvoir d’éditorialiste.

- C’était effrayant, dit-elle en se souvenant de son procès en 2006, lorsque la foule au tribunal la traitait de putain. Dans mon pays, c’est très courant, précise-t-elle. Tous les six mois, il se passe quelque chose. Maintenant cela fait partie de ma vie. Au moment du procès j’étais très déprimée et le livre était devenu lui aussi déprimant. Il parle d’une mère et de sa fille qui fuient quelque chose. Le lecteur ignore ce qu’elles fuient. La mère est « sur-maternante ». Elle essaie de protéger sa fille de ce monde cruel. A la fin, la mère est abattue par des militaires et lorsqu’elle gît à terre, elle est frappée par un des soldats. Sa fille est assise là et regarde. Voilà comment le livre s’achève. Quand j’y pense, j’en ai froid dans le dos. A l’époque, je craignais pour ma vie. En prenant d’assaut ton procès ils te marquent au fer rouge. Tu deviens une célébrité nationale, une putain nationale. J’ai écrit la dernière scène de mon livre pour abréger ma peur. A ce moment-là je pensais que cela me perturberait. Maintenant je ne ressens plus du tout cette peur. Notre relation avec la Turquie est cyclonique. En Turquie les choses deviennent tendues, puis la pression se relâche, on a l’impression qu’elle se relâche, et c’est alors qu’une chose horrible arrive de nouveau. Alors on a cette fausse apparence de calme, une période paisible. Actuellement c’est paisible.

- Marjan Terpstra : Aujourd’hui, tu peux sortir sans crainte ?
- Perihan Mağden : Oui. D’ailleurs ils ne connaissent pas mon visage. En tant qu’individu, je ne suis pas si connue. Je donne rarement des interviews et dans mes portraits j’ai l’air autre. J’ai fait le choix de ne pas me faire connaître de cette manière. Je suis suffisamment connue. Je me protège en n’apparaissant pas à la télévision. Ce qui me permet d’écrire ce que je veux. Après l’assassinat de Hrant Dink, les gens avaient réellement peur et ils ont commencé à s’autocensurer dans leurs écrits. J’ai fait le contraire. Je suis devenue comme un chien enragé. Parce que cela m’exaspère. C’est injuste. Il a été probablement tué parce qu’il était Arménien. Ils ont toujours tué les Arméniens. C’est notre histoire et c’est très triste. Ils ne veulent pas admettre qu’il y a eu un génocide. Or, si tu ne l’admets pas, tu ne peux te confronter à cela. C’est ce genre de choses qui encombrent toujours l’évolution de la Turquie vers une réelle démocratie. La démocratie que nous avons maintenant est une démocratie d’une genre très étrange. J’appelle cela une démocratie militaire. Pas comme au Pakistan. Ce n’est pas aussi flagrant. Mais les militaires sont tout-puissants. Ils disposent d’un budget incroyable et n’ont pas de comptes à rendre. On n’arrive pas à savoir combien ils dépensent. Ils veulent que la Turquie fasse la guerre au sud-est, car cela justifie leur statut tout-puissant. D’une certaine manière, la bureaucratie, le système judiciaire et militaire ne veulent pas que nous fassions partie de l’Union Européenne. Mais nous allons dans cette direction, même s’ils y sont opposés.

- Marjan Terpstra : Penses-tu jouer un rôle dans ce changement ?
- Perihan Mağden : Peut-être. Je ne sais pas. Je plaisante sur l’armée, les fanatiques et je reçois tout un tas de messages haineux sur internet, mais je m’en fiche. Comme si je grattais un grand bloc de glace. Un jour, il craquera.

- Marjan Terpstra : C’est cela le pouvoir d’un éditorialiste ?
- Perihan Mağden : Je pense qu’en Turquie les éditorialistes ont un pouvoir énorme. Tout le monde a hâte de lire les articles. Ils veulent des opinions. Peut-être parce qu’il n’y a pas beaucoup de bons journalistes. Les lecteurs trouvent des choses dans les éditoriaux qu’ils ne trouvent pas dans les articles et ils y prennent goût. Pour moi, c’était incroyable de devenir un faiseur d’opinion, c’est une grande responsabilité. Quand Radikal m’a demandé d’écrire une rubrique pour eux, je me suis engagée politiquement.

- Marjan Terpstra : Qu’est-ce qui te pousse à faire tout cela, en tant que mère célibataire ? Te demandes-tu : « Dois-je faire ceci ou cela ? » ?
- Perihan Mağden : Parfois. Cet hiver, mon visage est paru dans un gros titre avec ces mots « Donnez à cette mauvaise femme ce qu’elle mérite ! », quelque chose dans ce genre. A ce moment-là, je me protégeais, je me sentais très mal. Je m’inquiétais pour sa sécurité. J’ai décidé de partir à l’étranger. J’ai consulté internet pour chercher des points de chute. Après le meurtre de Hrant Dink, j’ai voulu partir en Amérique, et puis j’ai décidé de rester. Le problème c’est que je trouve normal tout ce que j’écris. Pour des Européens tout ce que j’écris est des plus normal. Je suis un écrivain très pro-démocratique, pro-européen et antimilitariste.

- Marjan Terpstra : Comment es-tu devenue « non turque », pour ainsi dire ?
- Perihan Mağden : Je ne sais pas. Tout d’abord, j’ai été élevée par une mère seule, très bohème, très différente, à part, mais très intéressante. Puis j’ai fréquenté une école anglaise et américaine en Turquie. Ma mère a divorcé lorsque j’avais dix ans et nous sommes devenues comme des parias. On appartenait à la classe moyenne supérieure et on ne voulait pas de nous. Un divorce était quelque chose de choquant. Qui dépassait les bornes. Je pense que le fait d’avoir été mise au ban de la société turque m’a peut-être libérée de leurs normes.

- Marjan Terpstra : Cela me fait penser au narrateur de Meurtres d’enfants messagers, qui est aussi un paria et la seule personne à voir les choses autrement, alors que les autres mentent constamment.
- Perihan Mağden : On dit qu’un premier livre est toujours biographique et c’est mon premier livre. Comme le narrateur, je reviens après un long voyage et, de retour à Istanbul, j’éprouve ce sentiment horrible d’étrangeté, de n’appartenir en aucune façon à l’identité turque. Je voulais savoir comment m’intégrer à cette ville. En voyageant en Asie, je pensais qu’il me fallait démarrer une vie sérieuse, avoir un travail, une famille, me marier. Mais je ne le voulais pas vraiment. Je retardais ça. Je me suis mise à boire et à écrire. Le livre est surtout une réflexion sur mes sentiments à cette époque. Je ne voulais pas faire un livre turc. Ni même que ce livre soit celui d’une femme turque. J’ai écrit ce livre en dehors de tout lieu, de tout concept, du temps, comme un reflet de ma vie. Il s’agit d’un meurtre mystérieux. Des dangers présents au sein d’une société.

- Marjan Terpstra : Parmi les thèmes du livre, l’amour obsessionnel, le désir de mort et d’aliénation. Quel est le plus important pour toi ?
- Perihan Mağden : Pour moi, cela montre aussi comment des êtres supérieurs comme ces garçons messagers sont aliénés par leur société. Le fait qu’ils n’arrivent pas à s’adapter à elle et désirent mourir parce que leur existence est ennuyeuse. C’est peut-être aussi le reflet de mon passé, car j’étais l’enfant projeté par ma mère. Tu sais, je suis allée dans les meilleures écoles. En un sens, j’étais supérieure à la société, j’étais comme un garçon messager. Mais je me sentais si à part, si déprimée en quelque sorte.

- Marjan Terpstra : Tu pensais aux Turcs qui vivent en Allemagne et aux Pays-Bas, en partie coupés de la société ?
- Perihan Mağden : Non, pas du tout. Je ne connais personne dans ce cas. En fait, l’idée des garçons messagers vient d’un projet nazi. Ils prenaient de belles femmes blondes et les accouplaient à des soldats allemands pour fabriquer une race aryenne idéale. Les enfants étaient éduqués par les nazis et non par leurs mères. C’étaient les enfants d’un projet. J’ai lu un article dans une revue sur ce programme des Lebensborn. Dans mon enfance j’en avais entendu parler par un ami de ma mère disant qu’elle avait mis au point son projet d’enfant en Allemagne. Ça m’a toujours fascinée.

- Marjan Terpstra : Tu te sens plus Turque, depuis ton retour d’Asie ?
- Perihan Mağden : Je n’ai pas l’impression d’être plus Turque. Je suis trop stambouliote pour me sentir Turque. Je pense qu’Istanbul devrait être une ville-Etat. En un sens, je suis tout à fait coupée de la société. Je n’arrive pas à m’imaginer en faire partie. Mais si les gens attaquent mon pays, je me sens Turque. Je n’aime pas que des non-Turcs haïssent mon pays. En tant que Turque, j’ai une relation de haine et d’amour avec mon pays.

Source : http://powerofculture.nl/en/current/2008/december/perihan-magden
Traduction : © Georges Festa – 09.2009