lundi 30 novembre 2009

Adana 1909 - Séminaire Université Sabanci

© developer.pardus.org.tr

Massacres d’Adana, 1909
Thème d’un séminaire à Istanbul

par Roland Mnatsakanyan

Massis Weekly, 21.11.09


L’université Sabanci d’Istanbul a récemment organisé un séminaire international intitulé « Adana 1909 : histoire, mémoire et identité sur un siècle » (6-7 nov. 2009). Ce séminaire regroupait des chercheurs venus des Etats-Unis, du Canada, du Royaume-Uni, de France, d’Italie et de Turquie. L’événement était soutenu par l’Institut Komitas de Londres, l’université Sabanci, le département d’Histoire de l’université Bilgi d’Istanbul, la Fondation internationale Hrant Dink et le département d’Histoire de l’université Bogazici. Une salle comble occupait l’amphithéâtre, comprenant des enseignants, des étudiants, des journalistes et le public. Une traduction simultanée en anglais et en turc était accessible. Les conférences présentées seront publiées dans des éditions anglaise et turque.
Dans leurs remarques introductives, Cengiz Aktar et Ara Sarafian accueillirent les participants et soulignèrent les opportunités nouvelles qui donnent lieu à de telles rencontres dans la Turquie d’aujourd’hui, expliquant que ce séminaire sur Adana 1909 fut organisé afin de marquer le centenaire des massacres d’Adana. Le projet débuta par un appel à contributions en turc, en arménien et en anglais, et les exposés présentés lors de ce séminaire ont reflété les intérêts multiples des participants.
Le premier exposé fut assez inhabituel, traitant des Turcs qui sauvèrent des Arméniens en 1909. Si le fait que les Arméniens furent massacrés est incontestable, l’intervenant présenta une étude remarquable sur des officiels turcs justes qui sauvèrent des victimes potentielles, et recourut à des archives ottomanes afin de montrer comment les Arméniens ottomans adressèrent une pétition à l’Etat afin de faire reconnaître l’un de ces officiels turcs pour son rôle dans le sauvetage de toute une communauté. Ce premier exposé désamorça en partie le malaise prégnant, l’assistance pouvant sympathiser avec les victimes arméniennes de 1909 sans pour autant vouer aux gémonies les « musulmans » ou les « Turcs » en tant que catégories. Les exposés suivants prolongèrent cette perspective.
Chaque session était présidée par un enseignant chevronné et suivie d’un débat. Le séminaire bénéficia en outre de la présence d’autres chercheurs reconnus, tels que Selim Deringil, Caglar Keyder, Mete Tucay et Hülya Adak.
Les organisateurs furent unanimes à considérer ce séminaire comme un succès.
Les exposés présentés peuvent être résumés comme suit (l’ordre de présentation diffère).

Des perspectives nouvelles

Abdulhamit Kirmizi donna une conférence très nuancée, présentant ces musulmans qui sauvèrent des Arméniens lors des massacres de 1909. Le rôle joué par ces musulmans fut de fait reconnu par les Arméniens ottomans après 1909. L’intervenant s’intéressa au major Hadji Mehmet Effendi et à ses hommes qui défendirent Sis, le siège du catholicossat arménien de Cilicie, contre les attaques des tribus et villages voisins. A. Kirmizi a recouru à des documents ottomans pour évoquer ces musulmans, dont beaucoup furent décorés par le gouvernement ottoman. Les actions de ces officiels allèrent à l’encontre d’autres officiels qui, eux, encouragèrent véritablement les massacres.
Un autre exposé tout aussi nuancé et probant concernait une chaîne complexe de différents facteurs liés aux massacres d’Adana, soulignant que certains de ces facteurs ne peuvent être étudiés que d’une manière exploratoire, mais pertinente à ce stade du débat. Parmi ces facteurs identifiés, la présence de dizaines de milliers de travailleurs migrants appauvris qui ne parvenaient pas à trouver du travail à Adana en avril 1909.
Sinan Dinçer (Université de la Ruhr, Bochum) évoqua ces travailleurs migrants dans la province d’Adana à cette période, laissant entendre qu’ils ont pu être entraînés dans les affrontements sans autre motif que de piller et spolier les biens des Arméniens. L’intervenant précisa qu’il ne prétendait pas que cela constituât un facteur majeur expliquant les massacres, mais que ce facteur a pu exercer une contribution significative.

Points de vue européens

Deux exposés traitèrent des archives françaises et allemandes liées aux massacres d’Adana. Vincent Duclert (EHESS) mit en parallèle la position du gouvernement français suite aux massacres hamidiens, à ceux d’Adana et au génocide arménien. Il fit remarquer que le gouvernement français fut réticent pour faire pression sur les autorités ottomanes après les massacres d’Adana, car de nombreux officiels français soutenaient le gouvernement Jeune-Turc. Bien plus, les autorités françaises minimisèrent l’affaire en France.
Dilek Güven (Université Sabanci) analysa les archives consulaires allemandes, ainsi que celles de la Compagnie ferroviaire du Bagdad. Documents qui témoignent des atroces souffrances qu’endurèrent les Arméniens en 1909. Elle nota qu’à cette époque la politique de l’Allemagne à l’égard de la Turquie ottomane était incertaine, en particulier lorsque les massacres de 1909 furent réputés avoir été commis par des partisans d’Abd ul-Hamid II – que les Allemands soutinrent jusqu’à la révolution de 1908.
Benedetta Guerzoni (chercheur indépendant) évoqua la manière avec laquelle l’imagerie des massacres d’Adana s’élabora dans les journaux occidentaux, se référant en particulier à la presse italienne et française.

Sources arméniennes

Ara Sarafian (Institut Komitas) et Zakarya Mildanoglu (chercheur indépendant) s’intéressèrent aux archives arméniennes liées aux événements de 1909. A. Sarafian présenta Hagop Terzian, qui publia un reportage saisissant en 1912 sur ces événements. Terzian inclut son propre témoignage dans la ville d’Adana, ainsi que d’autres témoignages dans des communes plus petites. A. Sarafian souligna avec quelle force de conviction le texte de Terzian remet en cause les comptes rendus officiels qui tentèrent de minimiser ces graves incidents, citant l’auteur afin de souligner le rôle dévastateur du journal Itidal en terme d’agitation et de fermentation de la violence à l’encontre des Arméniens.
Zakarya Mildanoglu présenta les massacres d’Adana à travers la presse périodique arménienne, avec de nombreuses illustrations provenant de différents journaux. Ses analyses ont inclus la satire comme outil puissant pour traduire ce qui arriva aux Arméniens. (Z. Mildanoglu organisa aussi une exposition à part de photographies représentant les massacres d’Adana. Ces images et ces textes furent exposés lors du séminaire.)

Témoignages américains

Le rôle des missionnaires américains fut abordé par Lou Ann Matossian (Fondation Famille Cafesjian) et Barbara Merguerian (Armenian International Women’s Association), qui présentèrent des exposés frappants, liés aux évènements dans les villes d’Adana et de Tarse.
Tarse fut aussi le thème de la communication d’Oral Çalislar, journaliste turc très connu, qui présenta le témoignage d’Helen Davenport Gibbons dans l’ouvrage qu’elle écrivit, The Red Rugs of Tarsus [Les Tapis rouges de Tarse] (New York, 1917). Çalislar, qui a publié une traduction turque de ce livre, évoqua ses réflexions personnelles sur sa Tarse natale. [L’Institut Komitas de Londres a récemment publié une édition anglaise critique de The Red Rugs of Tarsus.]

Pertes humaines et matérielles

La réalité des pertes subies par les Arméniens fut soulignée par Osman Koker, qui livra un exposé fascinant sur les communautés arméniennes dans la province d’Adana, illustré au moyen de photographies et de cartes postales. Il inclut des images d’Antioche, Alexandrette, Marash, Beylan, Sis, Adana, Tarse et Koz Olouk.
Sait Çetinoglu (éditions Belge Uluslararasi Yayincilik) présenta une communication convaincante sur l’organisation et le pillage des biens arméniens en 1909, tandis qu’Ali Çomu (Cambridge University) lut un exposé solide, fondé sur les registres du cadastre dans la région d’Adana autour des années 1920. Ces archives livrent des aperçus nouveaux sur la manière avec laquelle les biens des Arméniens furent morcelés et distribués à des réfugiés musulmans.
Le nombre réel des victimes arméniennes lors des massacres fut abordé par Fuat Dundar, qui posa certaines questions sur la démographie des massacres d’Adana, suite à ses recherches sur les massacres d’Abd ul-Hamid II et le génocide arménien.
Le sort des orphelins arméniens, après les massacres d’Adana, devint un sujet majeur de préoccupation pour les dirigeants de la communauté arménienne. Nazan Maksudyan lut un exposé poignant sur le sort de ces orphelins, en particulier dans les orphelinats « étrangers ». Un des problèmes clé était l’assimilation dans les orphelinats gouvernementaux, où la langue d’enseignement était le turc et non l’arménien.

Réponses littéraires aux massacres

L’héritage des massacres de 1909 ne saurait se résumer à la simple énumération des victimes ou des biens spoliés. La littérature représenta un moyen puissant de traduire le sentiment de violence, de perte et de traumatisme, qui accompagna ces événements et pesa sur l’existence des survivants. Marc Nichanian (Université Sabanci) et Rita Soulahian (McGill University) étudièrent les réponses littéraires aux massacres d’Adana, se référant en particulier à Arshagouhi Teotig, Daniel Varoujan et Zabel Essayan. (M. Nichanian ne put malheureusement être présent et son exposé fut lu par Hülya Adak, de l’université Sabanci.)

Le Parlement ottoman

Anastasia Iliena Moroni (EHESS et Université Panteion, Athènes) exposa de quelle manière les massacres d’Adana furent présentés au Parlement ottoman.

__________

Source : http://www.massisweekly.com/Vol29/issue42/pg11.pdf
Traduction : © Dr Georges Festa – 11.2009