dimanche 29 novembre 2009

Alexandre Chirvanzadé - Dans la fournaise de la vie / Arampi

Sam West et Helena Bonham-Carter – Howards End, réal. James Ivory (1992)
© The Kobal Collection

Alexandre Chirvanzadé
Dans la fournaise de la vieArampi
In Œuvres choisies – Erevan, 1986-1988

par Eddie Arnavoudian

www.groong.org


I. Dans la fournaise de la vie – L’autobiographie d’un romancier arménien


Le premier volume de l’autobiographie de Chirvanzadé, Dans la fournaise de la vie (Œuvres choisies, Erevan, 1988, vol. 5, pp. 6-223), est parsemé d’observations avisées et spirituelles, lesquelles ne sont pas sans évoquer les conditions d’alors et font revivre certains hommes et femmes qui contribuèrent à la politique et à la culture arméniennes dans l’Arménie orientale et le Caucase à la fin du 19ème siècle.

Dès sa prime jeunesse, Chirvanzadé est révolté par la pauvreté et l’exploitation sociale dont il est témoin lorsqu’il part à Bakou en 1875. Il espère y gagner quelque argent afin d’aider sa famille demeurée dans la ville voisine de Shamakh, ancienne capitale provinciale qui ne se remit jamais du tremblement de terre de 1872, lequel la dévasta, réduisant à la misère de nombreux habitants, dont son père. Les premiers articles de Chirvanzadé exposent le mépris et la cruelle indifférence des riches à l’égard des pauvres et de leur situation critique. Décrivant le quotidien terrifiant des ouvriers dans les champs de pétrole alors en pleine expansion de Bakou, ces articles possèdent ce souci du détail, du concret et ce ton véhément qui rappellent celui d’Engels dans La situation de la classe laborieuse en Angleterre, lequel, même en ces temps de l’après-socialisme, demeure une référence sur l’histoire sociale anglaise pour les étudiants britanniques. Cette rencontre avec la pauvreté et les souffrances extrêmes laissa chez Chirvanzadé une marque indélébile, lui inspirant une carrière littéraire à l’origine d’une fine analyse de la vie urbaine dans le Caucase et d’une critique de cette nouvelle bourgeoisie philistine.

Bien que la misère le contraignit tôt à abandonner ses études, Chirvanzadé développa une passion dévorante pour les livres. A peine âgé de vingt ans, il prend l’initiative de créer l’une des premières, et par la suite la mieux achalandée et la plus réputée, librairies arméniennes de Bakou. C’est là qu’il se mit à écrire pour des journaux arméniens et russes. En 1884, il part à Tbilissi, pôle d’alors de la vie intellectuelle arménienne au Caucase.

A Tbilissi Chirvanzadé se lie d’amitié avec, semble-t-il, l’ensemble des personnalités littéraires arméniennes de l’époque – des hommes comme le journaliste et éditeur Krikor Ardzrouni, le romancier Raffi, le poète et pédagogue Ghazaros Aghayan, le dramaturge Gabriel Soundoukian, le poète nationaliste Kamar Katiba, le célèbre acteur Bedros Atamian, le romancier Berj Broshian et bien d’autres. Fait significatif, Hovaness Toumanian est absent de cette galerie de personnages dépeints grâce à tel trait de personnalité, tel penchant intellectuel ou simplement quelque anecdote amusante.

Dans ce volume, Chirvanzadé essaime aussi commentaires et points de vue personnels sur la nature et l’objet de l’art. Lesquels mettent en question cette vision traditionnelle selon laquelle il écrirait des romans à des fins sociales ou politiques. Chirvanzadé était certainement un être conscient sur le plan social et politique, et de fait un homme de gauche, toujours sensible aux vicissitudes des miséreux et des opprimés. Mais s’il se passionnait pour la politique, il se passionnait davantage encore pour l’art qu’il ne considéra jamais au service de la politique. Certes, ses romans exposent les maux de la société. Mais il n’entreprit jamais de les coucher par écrit en ayant cela en tête.

Chirvanzadé déclare à plusieurs reprises qu’il ne s’est tourné vers l’art que pour reproduire et disséquer l’existence des gens qui l’entouraient. Le fait qu’il décrive la laideur urbaine, le côté sombre de la richesse bourgeoise, la dure réalité de l’oppression féminine, la violence de l’existence des miséreux ne résulte pas d’une ambition politique, mais reflète son souci de réalisme, son profond humanisme et l’époque qu’il dépeint.

Selon ses propres dires, Chirvanzadé ne fut qu’accidentellement et fortuitement un militant politique, un simple compagnon de route. Or même cet éphémère engagement politique lui coûte parfois sa liberté, lorsqu’il est emprisonné quelque temps et aussi contraint à l’exil. Des démêlés avec les dirigeants de la Fédération Révolutionnaire Arménienne (FRA), nouvellement créée, provoquent son hostilité à l’égard de ce qu’il considère comme un nationalisme extrême, déséquilibré. Soulignant sa préférence pour l’activité littéraire, Chirvanzadé récuse à maintes reprises l’invitation de Kristapor Mikaelian, fondateur de la FRA, lui proposant de contribuer à l’œuvre journalistique de la FRA. Suite à ses contacts avec la FRA, Chirvanzadé rejoint les socialistes hentchaks, à nouveau comme sympathisant, mais ne mettant aucunement sa plume d’écrivain au service du parti. Il ne se joignit à eux que pour répondre à l’esprit de l’époque et parce que, dit-il, il souhaitait interrompre quelque temps son activité littéraire. Revenant à l’écriture, il créa une dizaine de pièces qui furent considérées parmi les meilleures de son temps.

L’hostilité de Chirvanzadé à l’égard de la FRA fut si implacable que le lecteur en vient à se demander s’il ne se fit pas l’écho de la politique officielle de l’Etat soviétique. Après tout, il écrivit Dans la fournaise de la vie en 1928 dans une Arménie et une Géorgie qui se caractérisaient alors par une hostilité officielle envers la FRA. Pourtant, son opposition ardente et personnelle à ce qu’il considérait comme un nationalisme extrême ne se confirme que beaucoup plus avant, dans la description qu’il livre de son engagement visant à assurer une réconciliation entre Arméniens et Azéris, suite aux sanglants affrontements de 1905 à Bakou et dans le Caucase. Le premier volume s’achève peu après le départ de Chirvanzadé pour un long périple en Europe, dont le récit occupe le volume suivant.


II. Arampi – Le roman d’un amour blessé


Dans Arampi (Œuvres choisies, vol. 2, Erevan, 1986, pp. 178-213), son second roman, publié pour la première fois en 1887, Chirvanzadé nous livre à nouveau des scènes de la vie quotidienne dont la qualité durable est assurée par l’aptitude conséquente de l’auteur à caractériser habilement son récit, porter son regard sur tel détail révélateur, ainsi que par sa capacité à traduire dans la narration et le dialogue une part significative de la situation émotionnelle et psychologique de ses personnages.

Arampi traite le même sujet abordé par Namus, le premier roman de Chirvanzadé, éclairant à la fois la situation de subordination des femmes et la façon avec laquelle cela est légitimé et renforcé par le préjugé, une morale sociale arriérée et le dogme religieux. Or Chirvanzadé n’ajuste pas son art à quelque couperet social ou politique qu’il aurait à aiguiser. Dans Arampi, l’hostilité de la société à l’égard du droit des femmes au divorce et à la séparation surgit naturellement à travers le constat d’un récit qui nous éloigne de la Shamakh rurale et isolée de Namus pour nous transporter dans la capitale géorgienne relativement urbaine et cosmopolite, sous occupation russe, qu’est alors Tbilissi.

Arampi se déroule autour d’un groupe de locataires qu’héberge leur propriétaire, Natalia Petrova. Stepan Rostomian, jeune homme timide et solitaire, réalise d’un coup la vacuité de son travail, lorsqu’il rencontre Varvara, 26 ans, qui vient juste de louer, avec son père commerçant, un appartement chez Natalia. Stepan et Varvara, deux êtres victimes du chagrin et de la solitude croisent leurs chemins vers la promesse d’un amour et du bonheur. Mais le préjugé social ne permet pas à leur amour de s’épanouir. Dès le début, l’on pressent une tragédie. Ignorant le passé de Varvara, Natalia se met en tête de la marier à Stepan. Or Varvara se révèle être une femme déjà mariée qui a fui son mari débauché. En dépit de son innocence, la société la condamne comme immorale et lui interdit d’avoir de nouvelles relations avec d’autres hommes.

Hrant Tamrazian note avec raison qu’Arampi manque d’une intrigue dramatique comparable à celle de Namus. Mais il a tort d’y voir un défaut. Dans Arampi l’intrigue n’est pas l’essentiel. Grâce à un sens aigu de l’observation psychologique, Chirvanzadé crée des personnages qui retiennent l’attention du lecteur jusqu’à la fin du récit. Son talent pour décrire la sensibilité de ces êtres, leurs émotions et leur souffrance psychologique permet de peser l’effet dévastateur du préjugé, lequel, tel une bruine persistante, pénètre chaque recoin de la société, jusqu’au plus intime de ses victimes.

Un échange entre Catty, la fille de Natalia, et son mari, empli de sarcasme et de mépris, exprime l’aspect violent de la rumeur sociale qui suit la découverte de la situation difficile de Varvara. La souffrance de Natalia, la propriétaire, illustre l’impact personnel des heurts entre la sensibilité humaine et le préjugé social. Natalia sait que Varvara est innocente et ressent profondément qu’il devrait lui être permis d’avoir une nouvelle opportunité d’être heureuse. Mais, en même temps, elle se sent impuissante face aux conventions sociales et espère qu’au nom de cette loi d’airain qui doit alors être respectée, Varvara et Stepan résisteront à consommer leur amour. Le préjugé contamine même les deux amants, provoquant culpabilité et crainte d’une mise au ban de la société. Il obscurcit leur jugement, influence leurs décisions et finit par détruire leur amour.

Comme Namus, Arampi souffre du réalisme naturaliste propre à Chirvanzadé, qui ne parvient pas à proposer une explication quant à l’origine et la fonction de l’hostilité sociale à l’égard du droit des femmes au divorce et à la séparation. Or, à travers le personnage du père de Varvara, Minas Grillitch, il avance quelques raisons. Grillitch contraint, malgré elle, sa fille à se marier, dans le seul but d’accroître son statut social et sa position financière. En dépit de l’expérience ultérieure de Varvara, désireuse d’échapper à l’opprobre public qui s’ensuivra, il n’a de cesse qu’elle retourne chez son mari. Il aime sa fille, ressent son infortune. Mais la crainte de l’ostracisme social et son aspiration au conformisme se révèlent plus fortes.

Concernant le monde intérieur opposé du père de Varvara et de Natalia, il n’est peut-être pas inutile de rappeler le rejet plutôt peu imaginatif d’Arampi par le célèbre historien et critique littéraire Léo. Incapable de saisir la réalité vivante d’individualités déchirées par des sentiments contraires tels ceux du père de Varvara, il cite celui-ci, entre autres choses, pour preuve de l’échec de Chirvanzadé à développer des personnages cohérents. Or, dans les deux cas, se manifeste l’affrontement intérieur entre la probité inhérente à ces deux personnages et les pressions qu’exerce sur eux une société arriérée, affrontement qui fait d’eux des êtres pleins, vivants et bien réels, les distinguant sur le plan artistique.

En narrant ce récit, Chirvanzadé saisit les dispositions, les sentiments et les sensations de l’amour dans ses manifestations subtiles, nuancées et délicates. Il dépeint avec émotion la condition de l’amour que menacent de sombres forces et restitue bien la psychologie d’un amour en proie à l’effroi et considéré comme illégitime par la société et la religion. Enrichissant son récit, il l’entoure d’observations et de commentaires sur la vie, l’hypocrisie et le préjugé, sur la solitude, la tristesse et l’ambition. Certes, le récit tend vers une fin plutôt inégale, sur-dramatisée, à propos de laquelle Léo ne manque pas d’ironiser. En dépit de cette conclusion, Arampi livre toutefois un aperçu neuf et émouvant sur le monde émotionnel et psychologique d’êtres humains, dont les existences sont rétrécies par des contraintes sociales rétrogrades.

________

Eddie Arnavoudian est diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester, Grande-Bretagne. Il anime la rubrique littéraire arménienne de Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).

Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20041108.html
Traduction : © Georges Festa – 11.2009