mardi 17 novembre 2009

Arméniens - Economie ottomane

Tapis Shirvan (vers 1896) (détail)
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Les Arméniens dans l’économie ottomane

par Anahit Astoyan

Hetq.am


Imprimer sa marque dans le commerce et les manufactures

Avant la Première Guerre mondiale, les Arméniens jouaient un rôle central dans plusieurs secteurs de l’économie ottomane, dont le commerce extérieur et intérieur, les manufactures, le secteur bancaire, etc. La bourgeoisie turque, en comparaison, occupait une place secondaire et souvent dépendante. Les Jeunes-Turcs redoutaient que la puissance montante de la communauté arménienne, à la fois économiquement et matériellement, ne servît de base à de futures victoires politiques. Progressivement, l’élite dirigeante turque en vint à penser que, tôt ou tard, les Arméniens seraient en position de s’emparer des rênes du pouvoir politique, comme ils l’avaient fait dans le domaine économique.

Les organisateurs du génocide arménien, outre le fait de nourrir des ambitions politiques, voulaient aussi s’affranchir de la concurrence des Arméniens. En débarrassant l’empire ottoman des Arméniens, les Jeunes-Turcs supprimaient aussi leur concurrent économique le plus puissant, leurs biens et, grâce à l’expropriation des richesses des Arméniens, furent parallèlement en mesure de couvrir une grande part de leurs dépenses de guerre. En un mot, grâce aux richesses volées aux Arméniens, les Jeunes-Turcs purent payer une grande partie de la dette extérieure qui menaçait la nouvelle république turque indépendante. C’est ainsi qu’une bourgeoisie turque croîtra rapidement à partir des biens et des richesses accumulées depuis des siècles par les Arméniens.

Examinons maintenant brièvement les secteurs économiques où les Arméniens jouaient un rôle significatif.

Le processus de sélection pour les officiels du gouvernement ottoman prenait davantage en compte l’identité nationale et religieuse d’un candidat que sa compétence ou ses qualités personnelles. La bureaucratie, la police, le système militaire et judiciaire se composaient en grande majorité de musulmans, et principalement de Turcs ottomans. S’assurant des fonctions gouvernementales dirigeantes, ils déléguaient pour l’essentiel l’économie aux éléments non turcs. Les Turcs ottomans n’avaient pas encore atteint un niveau de sophistication tel qu’ils puissent gérer et développer l’économie de l’empire et étaient donc contraints de s’appuyer sur l’expérience de leurs sujets non turcs. Les Arméniens, en tant que représentants d’une des plus anciennes civilisations de Proche-Orient, avec d’autres peuples assujettis, s’efforcèrent cinq siècles durant de maintenir florissante l’économie ottomane. Privés du droit de participer aux activités administratives et militaires, le commerce et l’artisanat furent les domaines qui devinrent plus ou moins les secteurs où les Arméniens pouvaient manifester leurs dons et leur compétence naturelle.

Les sultans ottomans peuplèrent rapidement d’Arméniens les villes qu’ils conquirent. En 1453, après s’être emparé de Constantinople, le sultan Mehmed II installa des artisans et des négociants arméniens dans la capitale afin de la rebâtir et d’en faire un joyau de l’empire.

Les marchands arméniens présents en Iran, en Inde et au-delà

Dès le 15ème siècle, les boutiques des négociants arméniens commencent à prospérer à Constantinople. Le commerce entre la mer Méditerranée, la mer Noire, l’Iran et l’Inde, se trouvait principalement entre les mains des marchands arméniens. Et par Smyrne, l’autre principal port ottoman de commerce, les Arméniens se trouvaient en contact avec les nations d’Europe. De là, les caravanes arméniennes faisaient route vers la Perse et d’autres pays asiatiques. Les taxes douanières payées par les marchands arméniens constituaient l’une des principales sources de revenus pour les coffres du gouvernement ottoman. Du 16ème au 19ème siècle, les marchands arméniens jouèrent un rôle majeur dans le développement du commerce ottoman et facilitèrent le transport des marchandises ottomanes vers l’Europe et l’Asie.

A partir du 16ème siècle, se développe la caste des amiras et chelebis [çelebi signifiant pieux en turc] arméniens. Tout comme les amiras, il s’agissait de marchands opulents, étroitement liés aux milieux gouvernementaux et à de hauts fonctionnaires dont ils géraient les affaires. Ces titres honorifiques étaient accordés à des hommes d’affaires entreprenants, originaires de province, qui s’étaient installés dans la capitale, obtenant pouvoirs et influence. Ces amiras et chelebis arméniens se frayèrent rapidement une voie dans le saint des saints de l’élite impériale gouvernante, un monde fermé aux chrétiens. Au 18ème siècle, ces personnalités d’exception commencèrent à gérer d’importantes fonctions et postes gouvernementaux.

Amiras et chelebis : de riches marchands liés au gouvernement

La famille Tiuzian occupait une place à part dans l’art de la joaillerie et devint, au fil des générations, orfèvre de la Cour. C’est à elle que fut confiée la gestion des réserves de monnaies, d’or et d’argent. La famille Demirdjibashian dirigeait les ateliers impériaux de construction navale et de fabrication de canons. Durant des générations, la famille Dadian contrôla l’équipement des armées, ainsi que les manufactures d’armement et l’imprimerie. Le recollement des taxes liées à la production de la soie et aux droits de douanes incomba à Mgrditch Amira Jezayirlian.

Après la guerre de Crimée au milieu du 19ème siècle, lorsque l’empire ottoman ouvrit ses portes à l’Occident, les Arméniens étaient prêts à jouer un rôle majeur entre l’empire et l’Europe. Les marchands arméniens étaient familiarisés avec les langues et les coutumes des Européens. De nombreux marchands arméniens, que ne satisfaisait pas le choix des marchandises proposées par les Européens, établirent des liens directs avec des fabricants et des sociétés commerciales européennes. Beaucoup d’entre eux créèrent des magasins dans plusieurs villes d’Europe et étendirent leurs activités bien au-delà du cadre étroit du commerce ottoman.

Dans les années 1850, un grand nombre de marchands arméniens progressèrent de l’intérieur du pays vers Constantinople, Smyrne et d’autres villes côtières. Ce qui renforça encore la position des Arméniens dans l’économie ottomane. Dans la capitale et à Smyrne, les maisons arméniennes de commerce devinrent des institutions à part entière. Grâce à l’introduction de capitaux et de manufactures venus d’Europe, la situation économique des Arméniens s’améliora rapidement. En 1908, Hay Bankan, une section de la Banque Ottomane gérée par des Arméniens, fut créée, facilitant grandement les transactions commerciales des Arméniens.

Néanmoins, ce développement économique arménien se produisit sous les conditions arbitraires qui sévissaient dans l'empire ottoman. Par exemple, les marchands turcs aux revenus similaires payaient trois fois moins de taxes que leurs homologues arméniens. Pillage et incendies délibérés prélevaient leur tribut sur les marchés de Van, Adana, Kharpert et ailleurs. En 1908, les autorités ottomanes requisitionnèrent les centres manufacturiers arméniens dans la ville de Kharpert.

Malgré ces vicissitudes et tribulations, les Arméniens continuèrent à jouer un rôle dirigeant dans les affaires et le commerce ottomans.

Les statistiques suivantes, recueillies auprès des archives nationales d'Arménie par l'historien John Giragosian, livrent un panorama de l'état économique des Arméniens avant la Première Guerre mondiale.

Dans le vilayet de Sivas (Sebastia), 141 importateurs commerciaux sur 166 et 127 importateurs sur 150 étaient arméniens. Sur les 9 800 petits négociants et artisans, 6 800 étaient arméniens.

Lors d'une conférence présentée à Moscou en 1913, Alexandre Myasnikyan notait qu'en dépit du fait que les Arméniens constituaient 35 % de la population du vilayet de Sivas, ils formaient 85 % des commerçants, 70 % des artisans et 80 % des manufactures.

Le dynamisme et l'esprit d'initiative des Arméniens ne se limitait pas aux affaires et au commerce. Ils prouvèrent leur ardeur dans tous les secteurs économiques. Des négociants arméniens introduisirent des machines et du matériel européens dans l'empire et se mirent à produire des marchandises ayant la qualité et l'aspect de celles fabriquées en Europe.

Les manufactures arméniennes avant le génocide

Progressivement, la nature du capital dans l'empire ottoman se modifia, passant du commerce aux manufactures. A Arabkir, au début du 20ème siècle, ville où les Arméniens étaient surtout impliqués dans la production de lin, il existait déjà des marques de manufactures ciblées sur des produits spécifiques à base de lin : draps, nappes, tissus complexes, etc. Les articles en laine et les productions en cuivre fabriqués dans les villes de Garin, Van et Baghesh étaient vendus localement, mais aussi à l'étranger. Sur les 150 unités manufacturières en fonctionnement dans le vilayet de Sivas à cette époque, 130 appartenaient à des Arméniens; le reste était aux mains de Turcs ou d'étrangers. Sur les 17 000 ouvriers, environ 14 000 étaient arméniens.

Rappelons que les Turcs répugnaient à intégrer le commerce et l'artisanat, estimant ces professions dégradantes. Dans leur immense majorité, ils aspiraient aux hautes fonctions gouvernementales et militaires, laissant aux peuples ottomans sujets la tâche de créer les conditions d'une prospérité économique de l'empire.

Dans ses Mémoires, le sultan Abd ul-Hamid II (le Sultan rouge) écrit : "La source de tous nos maux est que l'Ottoman ne se préoccupe pas de créer quelque valeur réelle. Il est accoutumé à devenir un "baron" et à déléguer à d'autres le travail véritable. Il vit pour profiter de l'existence. Nos jeunes estiment qu'ils ne sauraient devenir autre chose qu'un officier ou un officiel."

En ce qui concerne les artisans arméniens dans l'empire ottoman, il faut tout d'abord rappeler les contributions apportées par les architectes arméniens - maîtres dans l'art de la construction -, travaillant la brique et la pierre afin de créer nombre d'édifices que l'on peut encore voir aujourd'hui à Istanbul et ailleurs. Des siècles durant, ces artisans contribuèrent à de nombreuses ouvrages et projets de construction dans l'empire - édifices publics, palais, mosquées, etc.

Ce sont des Arméniens qui bâtirent l'importante ligne ferroviaire Haydar Pacha - Bagdad. Durant des générations, le suivi des travaux de construction de l'Etat, à savoir l'architecture des souverains, fut l'apanage de la famille Balian. Pendant deux siècles, neuf membres de cette famille d'exception servirent en qualité d'architectes impériaux et décorèrent Constantinople par d'imposants édifices, laissant ainsi leur marque indélébile sur la capitale des sultans. Avant les Balian, il y eut une longue lignée d'architectes arméniens impériaux, depuis Sinan le Grec, qui jouèrent un rôle significatif dans la constitution de l'empire.

L’artisanat du tapis fut introduit et développé grâce aux efforts des Arméniens. Le célèbre voyageur vénitien Marco Polo note que les sujets arméniens de l’empire ottoman tissent les tapis les plus délicats et les plus beaux qui existaient alors.

D’une manière générale, tous les artisanats qui prospéraient dans l’empire ottoman, y compris la fabrication de tapis, étaient attribués à des sources turques en Europe. Aujourd’hui, néanmoins, personne ne s’étonne du fait que tous ces tapis censés être originaires d’Asie Mineure sont en réalité l’œuvre de tisserands arméniens. La fabrication de tapis était l’un des artisanats préférés des Arméniens. Les tapis arméniens tissés dans de nombreuses villes et cités de l’empire – Sebastia, Kesaria – étaient hautement appréciés sur le marché international.

Les armuriers arméniens étaient de même tenus en haute estime à travers l’empire. Les manufacturiers d’armes arméniens de Garin (Erzeroum) furent des siècles durant les fournisseurs de l’armée ottomane. La famille Vemian de Garin était connue parmi les armuriers les plus habiles. De nombreux armuriers arméniens impériaux approvisionnaient aussi en armes les sultans et la Cour impériale. Beaucoup de leurs œuvres sont actuellement exposées dans certains des plus célèbres musées du monde.

Certains artisanats étaient le domaine réservé des Arméniens – à savoir la menuiserie et la fabrication de mobilier. Durant les années 1860, la famille Kemhajian s'illustra parmi les fabricants de meubles. Calouste Kemhajian fut le premier à ouvrir et mettre en œuvre une manufacture de meubles dans l’empire ottoman. Beaucoup de ses productions finement ouvragées ornaient les palais royaux des sultans et des princes. La famille Kemhajian fut ensuite rejointe par d’autres maîtres artisans arméniens, qui développèrent alors ce commerce en créant leurs propres affaires de travail du bois et de vente de meubles.

Kyutahia – Centre d’une poterie raffinée

L’art de la poterie dans l’empire fut lancé à Kyutahia par les Arméniens au 15ème siècle. Des artisans arméniens immigrés de Perse introduisirent un style nouveau dans la fabrication de la faïence. L’historien turc Evlia Chelebi note au 18ème siècle, dans ses récits de voyages, que les habitants des trois quartiers arméniens de la ville de Kyutahia travaillaient dans la manufacture de céramiques. Les artisans arméniens étaient capables de s'approprier les innovations venues d’Europe, en particulier de France, et leurs productions furent rapidement compétitives sur le marché européen. En 1914, les trois manufactures de céramique arménienne de Kyutahia approvisionnaient les marchés de Londres et Paris. Cet artisanat existait aussi dans d’autres localités à travers l’empire, où les Arméniens venus de Perse s’étaient établis. La poterie et les céramiques fabriquées à Kyutahia sont reconnues dans le monde entier comme des chefs d’œuvre et plusieurs grands musées en exposent des exemplaires.

Les bijoutiers arméniens

Les bijoutiers arméniens ont commercé durant des siècles. Constantinople, Van et Garin constituaient d’importants centres de joaillerie. Evlia Chelebi écrit que les bijoutiers arméniens de Garin sont alors considérés comme les plus habiles maîtres de cet art au monde. A partir du 18ème et 19ème siècle, les Arméniens dominent la classe des bijoutiers à Constantinople. Dans un édit publié en 1806 par le sultan [Selim III], sur les dix-sept meilleurs bijoutiers recensés un seul est grec, tous les autres sont arméniens. La qualité du travail produit par les bijoutiers et les orfèvres arméniens surpassait celle de leurs homologues européens. Les orfèvres arméniens se révélèrent aussi des artisans accomplis, lorsqu’ils se mirent à travailler les pierres précieuses, en particulier les diamants. Les Arméniens furent les pionniers de cet artisanat dans l’empire. Les polisseurs, tailleurs et sertisseurs arméniens de diamants tenaient la dragée haute à leurs homologues de Hollande, Belgique et France.

Les Arméniens figuraient aussi parmi les meilleurs dans le domaine de la fabrication de montres. Citons le célèbre Kevork Tchouhadjian, père du célèbre compositeur Dikran Tchouhadjian et qui exerça les fonctions d'horloger impérial auprès du sultan Abd ul-Mejid durant les années 1860, tandis que son fils fondera le premier Opéra dans l'empire ottoman.

Zildjian - Près de quatre siècles d'excellence en matière de cymbales

La famille Zildjian fabriqua les meilleures cymbales de l'empire ottoman durant presque trois siècles, à compter d'Avedis Zildjian, un alchimiste, qui recherchait un moyen de convertir du métal vil en or. Il créa en 1623 un alliage combinant étain, cuivre et argent dans une plaque de métal qui soit capable de produire des sons musicaux sans se briser. Les fameuses troupes de janissaires du sultan adoptèrent rapidement les cymbales d'Avedis pour les appels quotidiens à la prière, les fêtes religieuses, les mariages princiers et l'armée ottomane. Le sultan Osman II reconnut Avedis comme créateur de l'artisanat des cymbales turques et lui donna le nom de famille de Zildjian (fabricant de cymbales).

Dans les années 1860, Kerope Zildjian exporte 1300 paires de cymbales par an à travers toute l'Europe. Du milieu à la fin du 19ème siècle, Berlioz et Wagner se mettent à intégrer les cymbales dans leurs œuvres et demandent que seules les cymbales Zildjian soient utilisées. Le compositeur autrichien Johann Strauss commande des cymbales Zildjian et note qu'elles jouent un rôle important pour les percussions dans son orchestre. En 1914, les Zildjian possèdent deux unités de production : la fonderie originelle à Samatya, un faubourg de Constantinople, et une seconde à Bucarest, fondée au début du 20ème siècle. La famille Zildjian continue de produire des cymbales au Massachusetts et continue d'avoir la faveur des meilleurs orchestres et musiciens du monde entier. Presque quatre fois centenaire, Zildjian demeure la plus importante manufacture de cymbales au monde.

Photographie - Les frères Abdullah

Les frères Viken, Hovsep et Kevork Abdullah, Arméniens, furent les pionniers de la photographie dans l'empire ottoman, possédant un atelier réputé de photographie à Constantinople de 1858 à 1900. Connus sous leur patronyme français "Abdullah frères", ils devinrent les photographes officiels du sultan ottoman en 1863, jouissant du privilège d'utiliser le monogramme impérial. Entre 1866 et 1895 ils possédèrent aussi une antenne au Caire. Ils firent le portrait de nombreux Européens célèbres durant leur séjour à Constantinople, dont le prince de Galles, Edouard, en 1869 et l'impératrice française Eugénie. Particulièrement intéressant, celui de l'écrivain américain Mark Twain, lors d'un séjour dans la capitale ottomane en 1867.

Dans la capitale et les villes principales de l'empire, les Arméniens dominaient dans les professions juridiques, la médecine, la photographie, la pharmacie et d'autres secteurs. D'après l'historien russe Goloborodko, s'il n'y avait pas d'Arméniens dans les centres urbains de l'empire, il n'y aurait ni arts, ni sciences, ni artisanat ou techniques.

L'agriculture et l'élevage, en particulier dans les vilayets d'Anatolie orientale, sauf quelques exceptions, étaient aux mains des Arméniens. De même, ce sont eux qui développèrent la production de vin, l'horticulture, l'apiculture, l'élevage de vers à soie.

Durant le 19ème siècle, les experts arméniens diplômés des meilleurs instituts d'agronomie d'Europe furent les premiers à diffuser de nouvelles méthodes d'exploitation agricole à travers l'empire. Citons dans ce domaine les noms de Krikor Aghaton, Hagop Amasian et Aram Yeram. C'est grâce à leurs efforts que des écoles d'agriculture et vétérinaires s'ouvrirent à Constantinople et dans d'autres villes.

La création d'élevages de vers à soie et de manufactures de soie constituent deux domaines agricoles voisins que les Arméniens contribuèrent à développer, ayant noté très tôt leur importance. Au début du 19ème siècle, Boghos Amira Bilezigjian et Hagop Chelebi Diuzian ouvrirent les premières filatures dans la ville de Bursa. Les articles en soie produits dans leurs filatures étaient très demandés, en Turquie comme en Europe. C'est un autre Arménien, Mgrditch Amira Jezayirlian, qui modernisa le processus de fabrication de la soie, augmentant ainsi le potentiel de cette industrie. La soie tissée dans ses magasins remporta plus grands prix à l'Exposition universelle de Londres en 1851. La sériciculture atteingnit de nouveaux sommets lorsqu'en 1888 Kevork Torkomian ouvrit un institut technique spécialisé e sériciculture à Bursa. Durant les 35 années qui suivirent, il exerça les fonctions d'administrateur et de directeur d'études.

En 1870, les frères Faprigatorian ouvrirent une manufacture de soie à Kharpert, équipée des machines les plus modernes d'Europe. Manufacture unique en son genre dans l'empire.

Mikayel Pacha Portukalian et Hovhannes Pacha Sakuzian, vizirs en charge des affaires personnelles du sultan Abd ul-Hamid II, jouèrent un rôle clé dans la mise en œuvre des réformes économiques dans l'empire. Ils furent les premiers à créer des départements de sciences économiques et politiques dans les meilleures écoles du pays.

Les lignes suivantes de Johannes Lepsius, témoin oculaire du génocide arménien de 1915, évalue de manière concise la part des Arméniens dans la vie économique de l'empire ottoman : "Suite aux déportations des Arméniens, dans les villes et cités dépeuplées, mis à part quelques exceptions, il n'y avait plus ni quincailliers, ni tailleurs de pierre, ni charpentiers, ni bijoutiers, ni tailleurs, ni potiers, ni cordonniers, ni orfèvres, ni pharmaciens, ni avocats. Plus personne qui soit engagé dans des professions libérales ou dans le commerce."

La puissance économique des Arméniens : principale cause du génocide de 1915

En dépit du fait que le gouvernement ottoman persécutait ses sujets chrétiens, en particulier les Arméniens, il utilisait leurs talents et leurs aptitudes afin de faire progresser les intérêts de l'Etat. Les activités économiques des Arméniens à titre individuel ne menaçaient pas l'Etat ottoman. Les Arméniens pouvaient librement s'engager dans le commerce et les affaires, satisfaisant ainsi aux demandes en argent du gouvernement et de sa classe dirigeante. Durant ces années productives, les dirigeants ottomans n'eurent pas besoin de persécuter la communauté arménienne, en particulier depuis que les biens des infidèles chrétiens appartenaient officiellement aux musulmans. Tradition bien établie dans l'empire ottoman.

A partir du milieu du 19ème siècle, l'influence économique grandissante de la communauté arménienne commença à inquiéter grandement les autorités ottomanes qui lancèrent une politique de terreur économique contre les Arméniens et d'autres groupes chrétiens. Résultat, ces communautés perdirent une grande partie de leurs possessions (terres, propriétés) et d'autres avoirs, dont de vastes étendues de terre arable.

A peine cette vague de malversations et d'actes arbitraires de coercition s'apaisa, que les massacres d'Arméniens entrèrent en scène en 1894-1896 - amenant une poussée sans précédent de nouvelles destructions et pillages, la rupture des échanges économiques dans certaines régions, une diminution de la production et une grave récession économique.

Lord Bryce, officiel britannique, note à l'époque que l'une des causes majeures de ces massacres était le fait que les Arméniens étaient parvenus à concentrer entre leurs mains les leviers économiques essentiels et qu'ils avaient un rôle vital de pionniers dans le développement de l'économie.

Immédiatement après les massacres de Sassoun en 1894, le sultan Abd ul-Hamid II déclara à l'ambassadeur d'Allemagne Ratoyn : "Plutôt mourir que d'accorder des réformes en Arménie, car ces réformes donneraient aux Arméniens des droits égaux et, avec leur intelligence et leur morale industrieuse, ils progresseraient si loin que les Turcs deviendraient leurs sujets."

Les massacres de 1894-1896 servirent de signal pour les générations suivantes de Turcs. Les Jeunes-Turcs, qui accédèrent au pouvoir en 1908, estimaient qu'Abd ul-Hamid II, en ne tuant pas tous les Arméniens, n'avait rempli que la moitié de sa tâche, puisque les Arméniens étaient étonnamment parvenus à se relever de leurs pertes et constituaient à nouveau une menace sérieuse pour les Turcs.

Le désir des Turcs de prendre le contrôle des richesses des Arméniens

Réalité historique indéniable, dans la politique de l'Etat visant à organiser et mettre en œuvre les massacres d'Arméniens, l'un des facteurs essentiels, outre la haine religieuse, fut le désir des Turcs de prendre le contrôle des richesses des Arméniens. Comme une obsession de devenir riche du jour au lendemain, en un clin d'œil, et qui joua un rôle important dans les massacres d'Adana perpétrés en 1909 par les Jeunes-Turcs.

Peu après la proclamation de la Constitution de 1908, il devint clair pour les dirigeants Jeunes-Turcs que ceux qui profitaient de l'application imparfaite et incomplète de la Constitution étaient les éléments non turcs, lesquels commençaient à développer leur économie et leur culture nationale à un haut niveau. Les Arméniens se mettaient aussi à jouer un rôle direct dans la vie sociale et politique du pays. Par leur maîtrise de l'art oratoire et du discours, leur connaissance fine du droit et leur familiarité avec la culture et les langues européennes, les parlementaires arméniens suscitaient la jalousie et la crainte de leurs collègues turcs.

Le Dr Nazim Bey - La lutte des Arméniens en faveur des réformes conduira à leur indépendance

La crainte et la haine des Turcs envers les Arméniens atteignit un point d'orgue en 1912-1913 après les défaites des Ottomans dans les guerres balkaniques et le surgissement de la question des réformes arméniennes. Aux yeux du Dr Nazim Bey, l'un des dirigeants des Jeunes-Turcs, la lutte engagée par les Arméniens en faveur des réformes servirait de pierre angulaire à l'indépendance de l'Arménie et il considérait l'établissement d'un Etat arménien dans les vilayets orientaux comme sonnant la fin des aspirations pan-turques de son mouvement. A l'appui de cette thèse, il soulignait le fait qu'après la proclamation de la Constitution les Arméniens s'étaient engagés sur une voie conduisant à un développement national, culturel et économique inégalé. Avec la formation d'un Etat arménien, non seulement les Turcs renonceraient à leur idéal d'unifier les différentes races turques, mais l'Etat turc serait réduit aux frontières étroites de l'ancien sultanat seldjoukide de Konya.

Le Dr Nazim Bey considérait une telle perspective comme le début de la fin de la nation turque. Il estimait aussi que l'anéantissement des Arméniens non seulement mettrait un terme à la question arménienne, mais qu'il libérerait les Turcs de leur assujettissement à la concurrence économique des Arméniens, leur ouvrant de vastes perspectives d'action. Les richesses arméniennes reviendraient ainsi à l'Etat ottoman et au peuple turc.

Un autre dirigeant Jeune-Turc, Djavid Bey, estimait que le massacre des Arméniens dans l'empire ottoman, jusqu'au dernier homme, femme et enfant, n'importait pas seulement en terme de politique nationale, mais qu'il était également vital, s'agissant d'établir la domination des Turcs sur l'économie du pays.

La puissance économique des Arméniens se traduirait en puissance politique

Selon John Giragosian et plusieurs politologues non arméniens, les Jeunes-Turcs, ultranationalistes dès le début, devinrent des plus fanatiques dans leurs conceptions non seulement suite à des nécessités extérieures, mais principalement du fait que les Turcs avaient perdu leur suprématie économique, à cause de cette concurrence intérieure. Le gouvernement Jeune-Turc redoutait que cette puissance économique des Arméniens ne servît de base à leurs futures victoires politiques. Progressivement, les milieux dirigeants Jeunes-Turcs se persuadèrent que tôt ou tard le peuple arménien "sujet" prendrait le contrôle des rênes du pouvoir, comme il l'avait fait dans le domaine économique.

L'avenir de la race turque ne pouvait, selon eux, être assuré que par la suppression de ce puissant concurrent. En dehors de l'armée et d'autres leviers gouvernementaux, les Turcs ne pouvaient s'appuyer sur d'autres ressources pour supprimer la menace que constituaient, selon eux, les Arméniens pour la continuation de leur existence et leurs rêves pan-touraniens.

Les yeux rivés sur leurs propres intérêts géopolitiques, les nations d'Europe ne firent aucune tentative pour empêcher les Jeunes-Turcs d'appliquer leurs plans d'éradication du peuple arménien. Elles avaient obtenu de nombreux monopoles économiques dans l'empire ottoman. Or les Arméniens contrôlaient le commerce de ce même empire, représentaient une concurrence sérieuse pour les Européens et entravaient leurs plans visant à contrôler totalement l'économie de l'empire.

Les Jeunes-Turcs publièrent nombre d'ordres, directives et communiqués concernant le recensement, la confiscation et la redistribution des biens abandonnés par les Arméniens, qui ont survécu jusqu'à ce jour. En outre, il existe des mentions "Biens abandonnés" sur les registres arméniens en vue de réguler la saisie et l'appropriation des biens des Arméniens.

L'éradication des Arméniens, cause de la récession économique ottomane

Durant la période 1915-1923, les Arméniens qui résidaient dans 66 villes et 2500 villages furent spoliés. Les biens de 500 000 familles arméniennes furent confisqués et pillés.

Après les massacres et les déportations des Arméniens, l'économie ottomane sombra.

Dans un document diplomatique en date du 2 décembre 1915 et publié par l'empire austro-hongrois, on lit : "Outre leur signification d'un point de vue strictement humaniste, les persécutions contre les Arméniens ont de graves conséquences économiques. Avec l'élimination des Arméniens, la Turquie se trouve au bord d'une catastrophe économique."

Dans un rapport enregistré le 19 mai 1915, l'attaché militaire d'Autriche-Hongrie près la Sublime Porte note que, suite à la déportation de la majorité des Arméniens, de vastes régions en Turquie d'Asie manquent d'une population productive et voient leur vie économique paralysée.

Le consul américain à Alep, Jesse Jackson, adresse le rapport suivant à l'ambassadeur des Etats-Unis, Henry Morgenthau, le 3 août 1915 : "Etant donné que 90 % du commerce intérieur de la Turquie était contrôlé par les Arméniens, le pays est au bord de la catastrophe. Dans les districts qui ont connu les déportations des Arméniens, il n'existe plus un seul maroquinier, médecin, quincaillier, orfèvre, potier, tailleur, cordonnier, bijoutier, pharmacien ou avocat, ni d'artisan ou autre professionnel qualifié. Même en prenant en compte quelques exceptions à cet état de choses général, le pays est dans une mauvaise passe."

Leslie Davis, le consul des Etats-Unis à Kharpert, joint le rapport suivant, en date du 30 juin 1915 : "Suite aux déportations des Arméniens, la province, en terme de commerce et de manufactures, va revenir au Moyen Age. Selon des statistiques officielles, 90 % des transactions commerciales et des affaires étaient le fait de banques détenues par les Arméniens. Toutes ces transactions vont sombrer sans aucune possibilité de renégociation. Dans de nombreux secteurs, il est impossible de trouver le moindre professionnel, ni même un ouvrier qualifié. Si aucune exception n'est faite pour certains artisans, il est difficile de s'imaginer comment ces Turcs, qui ont adopté tel ou tel trait de civilisation, vont continuer à vivre."

Les dirigeants Jeunes-Turcs furent contraints de prendre des mesures particulières. Le consul américain en Syrie, Jese Jackson, écrit dans un rapport adressé au Secrétaire d'Etat, le 4 mars 1918, que quelques mois après l'extermination des Arméniens d'Ourfa, "la population musulmane de la ville, constatant qu'elle n'avait plus ni boulangerie, ni pharmacie, ni minoterie, ni filature et autres artisans et commerçants, envoya une pétition au gouvernement en décembre 1916 afin de réinstaller les Arméniens d'Ourfa qui avaient survécu."

La dette extérieure ottomane payée grâce aux dépôts bancaires des Arméniens

Suite à l'éradication physique des Arméniens, le niveau de production du pays diminua fortement. Résultat, le commerce, l'activité manufacturière et le commerce intérieur chutèrent brutalement. Or, pour les Turcs, il s'agissait d'un problème temporaire.

Au contraire, le budget de l'Etat, en dépit des graves conditions de guerre, enregistra une croissance sans précédent : 35 millions de livres d'or ottomanes (1913-1914), 38 millions en 1915-1916, 85 millions en 1917-1918. En 1918, pour la première fois dans l'histoire de l'empire ottoman, le gouvernement Jeune-Turc déclara des réserves à hauteur de 19 millions de livres d'or ottomanes (une livre d'or ottomane contient 6,62 grammes d'or pur, équivalent à 0,24 onces). Il est aisé d'en déduire que les coffres ottomans se remplirent grâce au pillage et aux réquisitions des biens des Arméniens. Selon des chercheurs européens, l'empire parvint à rembourser les prêts à l'étranger qui menaçaient son indépendance nouvellement acquise, grâce aux dépôts des Arméniens dans les banques ottomanes.

Les Turcs créèrent finalement une bourgeoisie nationale à partir de l'expropriation des biens des Arméniens, biens amassés au fil des siècles au prix d'un rude labeur et d'efforts constants. Ils purent ainsi rapidement "turciser" l'économie interne de la Turquie.

Anahit Astoyan
Chargée de recherches - Matenadaran, Erevan (Arménie)

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Source :
http://hetq.am/en/society/armenians-in-the-ottoman-economy/
http://hetq.am/en/society/armenians-in-the-ottoman-economy-2/
http://hetq.am/en/society/armenians-in-the-ottoman-economy-3/
Traduction : © Georges Festa – 11.2009