lundi 9 novembre 2009

Cilicie 1909

© Taderon Press

Hagop H. Terzian
Cilicia 1909 : The Massacre of Armenians
[Cilicie 1909 : le massacre des Arméniens]
Traduit par Ara Stepan Melkonian et édité par Ara Sarafian
Publication spéciale pour le Centenaire
Publié par Taderon Press en accord avec l’Institut Komitas
London, 2009. 146 p. – ISBN : 978-1-903656-95-2

par Varoujan Der Simonian

The Armenian Weekly, 03.11.09


Une nouvelle traduction abrégée en anglais par Ara Stepan Melkonian et Ara Sarafian vient de paraître à l’Institut Komitas de Londres, sous le titre Cilicia 1909 : The Massacre Of Armenians. Cet ouvrage d’Hagop H. Terzian s’intitulait à l’origine Giligie Aghedu [La Catastrophe de Cilicie]. Il fut publié à Istanbul en 1912, mais saisi par le gouvernement ottoman. Terzian, pharmacien de métier, se documenta de lui-même et à travers l’expérience d’autres témoins oculaires lors des massacres de 1909 dans la province d’Adana. Né à Hadjin en 1879 et éduqué à Constantinople, il échappa de peu à ces événements atroces. Il fut néanmoins arrêté le 24 avril 1915 et assassiné avec nombre de ses confrères.

Sarafian a présenté ce nouvel ouvrage lundi 12 octobre 2009 lors du séminaire d’études arméniennes à l’université d’Etat de Californie, à Fresno, à l’occasion du 100ème anniversaire des massacres d’Adana. Les descriptions détaillées que livre Terzian dont son journal sont effrayantes, pour ne pas dire plus, mais doivent être portées à la connaissance d’un large public. Les souffrances auxquelles fut soumise la population arménienne d’Adana de la part de bandes criminelles – en deux étapes – pourraient être résumées par « traverser l’enfer » - si l’on survivait.

Le diaporama présenté à la fin de l’exposé de Sarafian me rappela des souvenirs. Mes grands-parents étaient d’Adana et je me souviens être assis aux côtés du lit de ma grand-mère, lorsqu’elle racontait comment elle et ses enfants avaient survécu, étant les prochains sur une liste de gens devant être assassinés par un escadron de la police. Leurs cadavres devaient être jetés dans le fleuve Sihoun. Je me demande maintenant pourquoi elle choisit d’occulter la description de tant d’atrocités que Terzian détaille si douloureusement dans son ouvrage – y compris le viol public de jeunes filles et d’épouses, et le massacre d’hommes, de femmes et d’enfants arméniens de tous âges, leurs bras et leurs jambes amputés à l’aide de haches. Ma grand-mère espérait-elle protéger les nobles sentiments de son petit-fils adolescent en occultant une telle violence ?

Selon l’ouvrage, plus de 21 000 Arméniens furent assassinés en moins de deux semaines de massacres. Résultat de ces pillages, les pertes des Arméniens dans la province d’Adana sont estimées à 5 400 000 livres d’or (près d’un milliard 370 millions de dollars actuels) au titre de leurs biens économiques et personnels. (1)

A la lecture des événements exposés, émerge un modèle frappant de comportement de la part des Turcs. Sans cesse, tandis que les bandes organisées et les pillards se déplacent d’une ville, d’une bourgade, d’un village à l’autre, le même modèle ressurgit : tromperie et fourberie. Lesquelles caractérisent la nature de la politique turque et soulignent à nouveau ce qu’un chercheur présente en annexe : « Durant les épisodes les plus atroces de l’époque d’Abd ul-Hamid II et des massacres d’Adana en 1909, par exemple (mis à part quelques exceptions), les muftis jouèrent en général un rôle décisif en avalisant officiellement les massacres de masse régionaux et locaux, les déclarant permis par les canons du droit musulman […] »

Et aussi : « Un examen plus détaillé de la manière avec laquelle le sultan Abd ul-Hamid II prit en main cette affaire renseigne sur les projets et les intentions dissimulées des autorités ottomanes face à l’émergence de la question arménienne. L’on se familiarise avec les rudiments de la tactique gouvernementale, déclarant publiquement une politique alors contredite par des ordres secrets. »

Plus loin : « […] Des groupes ethniques [à savoir les Kurdes, les Circassiens, les Laz…] furent cooptés dans des proportions notables par les autorités ottomanes afin de servir d’alliés et de représentants […], autrement dit, des bandes de tueurs en quête de pillage et de butin. » (Dadrian, 1999). L’on croit rêver en lisant dans cette nouvelle traduction du document de Terzian comment les dirigeants turcs locaux, gouvernementaux et religieux, agirent quasi semblablement dans plus de 57 communes, où ils commirent des massacres de masse et des destructions – alors même qu’ils assuraient les Arméniens de ne pas avoir à s’inquiéter, que rien ne leur arriverait. Par exemple, lors d’un incident (ce qui suit n’est que ma version abrégée), quand, le lundi 19 avril, la nouvelle des massacres d’Adana fut confirmée à Antioche et que les Arméniens concernés fermèrent leurs magasins et se réfugièrent chez eux. Le kaymakam [gouverneur de la région] turc et ses officiers invitent tous les notables arméniens à une réunion au siège de la prélature afin de calmer les tensions, leur assurant : « Il n’y a rien ; que chacun ouvre son magasin et vaque à ses affaires ! » Toutefois, à la minute où les officiels turcs quittent la réunion, une bande de criminels, qui s’étaient rassemblés au-dehors, envahissent la prélature, tuant tout le monde, y compris le vicaire du catholicos et les prêtres du monastère. Cette meute dépouilla l’église de ses ornements et de son mobilier, et en quelques heures tous les Arméniens d’Antioche (environ 800 au total, sauf 20) furent assassinés. Après les massacres, ils brûlèrent entièrement les deux églises arméniennes, apostolique et évangélique.

Cette nouvelle publication est aussi un incontournable pour toute personne désireuse de mieux comprendre l’impact que les massacres d’Adana eurent sur la littérature et la musique arméniennes. Des poèmes tels que « La Danse », « L’Etranglement » ou « Nouvelles de sang de mon ami » de Siamanto, « La Terre rouge » et d’autres oeuvres de Daniel Varoujan, demeurent les expressions poétiques vivaces des profonds effets psychologiques laissés par les expériences relatées dans l’ouvrage de Terzian, tandis que la musique classique troublante composée par le professeur K. Kalfayan – ce Requiem joué à Paris en 1913 – pousse encore celui qui l’écoute à s’interroger sur le traumatisme émotionnel que vécut l’artiste, tandis qu’il composait… Ce n’est qu’après avoir lu Cilicia 1909 que l’on peut commencer à se faire une idée du bouleversement et des souffrances à l’origine d’une telle musique.

Je me suis longtemps demandé pourquoi les massacres d’Adana eurent lieu dans l’empire ottoman à cette époque particulière de son histoire. Après tout, la ville était l’un des centres commerciaux névralgiques de l’empire. En arrivant à la moitié du livre, une phrase m’a frappé. Elle se trouve dans le paragraphe suivant :

« Ces terribles journées et heures qui nous abattirent sont impossibles à oublier, et naturellement nos petits-enfants et même leurs enfants se souviendront des horreurs que nous avons enduré. La grande, riche et fière ville cilicienne d’Adana, qui n’avait jamais daigné demander quelque assistance que ce soit ou quémander de l’aide, fut contrainte après cette catastrophe de tendre la main, de demander à être aidée et de quémander une assistance. Un mois avant le massacre, la ville d’Adana, qui avait collecté des milliers de livres pour les besoins de l’Arménie, fut réduite à un même état de nécessité. Comme si les Arméniens avaient pour destinée d’être massacrés, pillés et brûlés, et de toujours chercher aide et assistance auprès de l’humanité. »

Pour comprendre davantage l’énormité de ce crime contre l’humanité, la culture et la civilisation mondiale, commis en 1909, citons toute une série de travaux de recherche présentés lors d’un congrès à l’Université de Californie de Los Angeles (UCLA) en 2000 et l’ouvrage Armenian Cilicia, publié par le Dr Richard Hovhanessian.

Grâce à leur traduction, Ara Stepan Melkonian et Ara Sarafian ont rendu un grand service non seulement à la connaissance de l’histoire, mais aussi à l’éclairage de nos générations à venir. Bien que le livre contienne de nombreuses descriptions et images dérangeantes à travers les récits des témoins oculaires, il est d’une lecture aisée et devrait être lu par chaque étudiant en sciences humaines. Il livre un aperçu de ce qui suivra six ans plus tard, lors du génocide arménien de 1915. Toute personne désireuse d’éduquer les plus jeunes au sujet des atrocités que l’homme peut commettre contre l’homme, ou d’aider à interpréter des événements actuels, dans le but d’anticiper et de prévenir de nouvelles entreprises génocidaires, se doit de leur communiquer un exemplaire de Cilicia 1909.

Note

1. Une livre d’or ottomane contient 6,62 grammes d’or pur, équivalent à 0,24 onces. Une once d’or est aujourd’hui estimée 1 060 dollars. Par conséquent, au taux actuel, 0,24 onces d’or valent 254 dollars, tandis que 5 400 000 livres d’or de 1909 s’élèvent à 1 371 400 000 dollars pour le seul capital. A combien s’élève le retour potentiel sur investissements d’un milliard trois cents millions de dollars durant le siècle écoulé ?

Pour plus d’informations sur Cilicia 1909 : The Massacre of Armenians, contacter par mail l’Institut Komitas : info@gomidas.org.

Source : http://www.hairenik.com/weekly/2009/11/03/book-review-cilicia-1909-the-massacre-of-armenians/
Traduction : © Georges Festa – 11.2009