mercredi 4 novembre 2009

Djavakh - I

Forteresse d’Akhalkalak
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Djavakh : panorama historique

par Ashot Melkonian

The Armenian Weekly, 04.08.09



Première partie : le passé historique du Djavakh


Le Gugarq, 13ème des 15 régions (achkhars) du royaume de Grande Arménie [Metz Haiq] en Arménie historique, couvrait la partie nord des plateaux arméniens. Bordée à l’est par la province d’Utiq ; à l’ouest par celle de Tayq ; au sud, l’Ararat ; et au nord l’Ibérie (Virq, Géorgie). Son centre administratif était la ville de Tsurtav. Le Gugarq était l’un des cinq comtés frontaliers du royaume d’Arménie et jouit à certaines époques d’une certaine autonomie. Selon certains historiens géorgiens, le nom Gugarq a une origine géorgienne et dérive des habitants de la région qui étaient appelés « Gogars » ou « Gargars ». Toutefois, les sources arméniennes ne font pas mention d’une telle origine. Quant au territoire des Gargars, il n’a aucun rapport avec le Gugarq.

Les neuf comtés qui constituaient le Gugarq étaient Dzoropor, Koghbopor, Tzobopor, Tashir, Treghq, Kangarq, Kgharjq, le Haut-Djavakh et Artahan. Jusqu’à la première partition de l’Arménie (en 387 après J.-C.), la région comprenait aussi les territoires voisins de Shavshet, du Djavakh intérieur, de Mangleatspor, Qwishapor, Boghnopor, Khantsikhen et Paruar. La zone couvrait au total plus de 16 500 km2.

Le Djavakh est mentionné en huitième position dans l’ordre des comtés du Gugarq. Il était situé dans la partie centrale de cette région et couvrait plusieurs zones du plateau homonyme (le promontoire d’Akhalkalak, plateau du Djavakh), ainsi que la partie montagneuse entourant ce dernier, voisine de Treghq (Trialet) au nord, des montagnes de Samsar et du Djavakh (Kechut, Mtin) à l’est, et au sud du promontoire formant l’extension du plateau d’Ashotsq.

L’historiographie propose plusieurs points de vue quant à la terminologie du nom « Djavakh ». Selon l’écrivain géorgien Leonti Mroveli (auteur des Annales de Qartli et de la Vie de Qartli), la plaine de Kur, les environs de la rivière Potskhov (province historique de Samtskhe, l’actuelle Akhaltskha) et d’autres terres environnantes furent héritées par Djavakhos, fils de Mtskhetos, petit-fils de l’ancêtre des Géorgiens, Qartlos. Après Djavakhos, la région fut nommée Djavakh, Djavakheti en géorgien. Néanmoins, considérant à juste raison cette « thèse » comme mythologique et par trop simpliste, de nombreux chercheurs ont ensuite tenté de trouver d’autres explications. Certains, ayant à l’esprit le climat de la région, propice à la culture de l’orge, ont associé djavi, le mot géorgien pour orge, avec le nom. D’autres ont essayé de trouver dans la région l’origine ethnique des Djavakhis.

En réalité, le nom toponymique Djavakh, comme le prouvent des inscriptions de Van (royaume de Van) – où il est mentionné dès la fin du 9ème siècle avant J.C. – est une variante translittérée du territoire appelé « Zabakha » ou « Zabakhian » : Zabakha-Djabakha-Djavakha-Djavakhq. Sur les inscriptions Khokhorian d’Argishti Ier (786-764 av. J.-C.), parmi les terres conquises de Diaukh ou Daya (Tayq) et Tariun (Daruynq, Basen), il est fait mention de Zabakhan. Ce nom est aussi rappelé dans plusieurs inscriptions laissées par toute une série de rois ourartéens. Toutefois, il n’existe aucune mention du Djavakh avant le 8ème siècle avant J.-C., lorsque l’on étudie l’ère pré-ourartéenne. Il est possible de supposer soit qu’il faisait administrativement partie d’un premier Etat arménien en formation au second millénaire avant J.-C. – selon toute probabilité, celui d’Hayasa ou Etiuni -, soit qu’il constituait une entité beaucoup plus vaste, à part, incluant toute la partie occidentale de la province du Gugarq. Cette seconde hypothèse est plus probable ; ce n’est pas un hasard si l’inscription d’Argishti Ier, mentionnée plus haut, cite Zabakha en tant que pays occupé. Cela signifie que jusqu’au début du 8ème siècle avant J.-C., le Djavakh était alors une nation autonome et, en tant que territoire au peuplement d’origine arménienne, fut absorbé à l’intérieur du royaume unifié de Van, constituant sa province la plus vaste sur sa frontière nord-ouest.

Il n’existe quasiment aucune référence directe au Djavakh à l’époque post-ourartéenne, des Ervanduni arméniens. L’on peut seulement citer deux références semi-légendaires, mais notables, dans l’Histoire de l’Arménie de Moïse de Khorène et l’Histoire de la Géorgie [Qartlis Tskhovreba]. Le père des historiens note que Vagharshak Ier légua « la moitié de la région du Djavakh » à Gushar des Sharas et y nomma un vice-roi afin de protéger la patrie arménienne des montagnards du Caucase nord. De nombreux érudits, qui ont étudié cette entreprise de Vagharshak, une figure semi-légendaire, la situent au 3ème siècle avant J.-C. Il semble qu’à l’époque le Djavakh appartenait aux Ervanduni et fut donné à Gushar, s’identifiant ensuite à ce dernier ; il cessa ainsi d’être une vaste province autonome et fut inclus dans la principauté frontalière nouvellement créée en formant deux parties séparées : le Haut-Djavakh et le Bas-Djavakh. Le Haut-Djavakh est associé à la « moitié de la région du Djavakh » mentionnée par Moïse de Khorène, puisqu’il fut donné à la province de Shirak du Shara voisin. Il n’existe pas de sources mentionnant le Bas-Djavakh. Or, s’il y eut une partie haute – à savoir, le plateau sud et nord-est -, il y eut certainement aussi un « Bas-Djavakh » comprenant les terres basses de l’ouest et du nord-ouest.

Il est significatif que la mention – relevée plus haut – du Djavakh par Moïse de Khorène, rédigée au 3ème siècle avant J.-C. (environ), apparaisse dans sa version géorgienne inexacte, Qartlis Tskhovreba [Histoire de la Géorgie], selon laquelle – comme nous l’avons rappelé plus haut – il fut donné à Djavakhos. De fait, en 270 avant J.-C., l’Etat Parnavazian des Géorgiens (Ibérie, Virq), voisin de la Grande Arménie [Metz Haiq] au nord, apparut et, grâce à l’aide des Séleucides – qui étaient opposés aux Ervanduni arméniens – occupa et annexa les provinces du Gugarq et du Djavakh, ainsi que d’autres régions avoisinantes. A cette époque, le centre du Djavakh était la forteresse de Tzunda, que les Arméniens appelaient Qajatun (la Ville des Braves). L’écrivain grec Strabon décrit les mesures prises pour reprendre aux Géorgiens les territoires cités ci-dessus. Il écrit qu’au 2ème siècle avant J.-C. le roi des Arméniens Artaxias Ier (189-160) reprit aux Ibériens, entre autres terres, Gogarene (Gugarq) et les réunit à son pays. Des sources géorgiennes en font aussi état, en des termes différents. Selon Levon Mroveli, afin de conquérir le Djavakheti, les Qartvelians (Géorgiens) poussèrent les Ossètes – les Alans mentionnés dans les annales arméniennes – à attaquer Artaxias Ier. Cela signifie que la guerre arméno-alane, décrite par Moïse de Khorène dans l’histoire très connue d’ « Artaxias et Satenik », fut aussi livrée pour le Djavakh. Non seulement Artaxias Ier parvint à reconquérir les terres arméniennes, mais il soumit aussi le petit royaume géorgien. En fait, le trône géorgien passa au vice-roi [bdeshkh] du Gugarq. Il n’est ainsi guère surprenant qu’en conséquence de nombreux écrivains ultérieurs aient fait mention du titre « bdeshkh des Gugariens et des Géorgiens ».

De même, durant la période des Artaxiades et des Arsacides [Arshakunis], les références au Djavakh sont rares et ce n’est pratiquement qu’à travers la notion de la province entière du Gugarq que l’on peut visualiser la région. Cette dernière, jusqu’à la chute des Arsacides en 428 après J.-C., demeura la province frontalière nord de la Grande Arménie [Metz Haiq] et n’en fut séparée que durant la première moitié du premier siècle de notre ère (1-52 après J.-C.), lorsque le trône arménien fut occupé par des étrangers, y compris des Géorgiens.

Parmi les quelques références à la région concernée, les plus intéressantes peut-être – une observation révélatrice sur sa composition démographique – se rencontrent sous la plume d’un historien géorgien. D’après la tradition, Nino (Nune, dans les sources arméniennes), membre d’une communauté féminine de missionnaires chrétiennes du culte de sainte Hripsimé, se rendant d’Arménie en Géorgie, se retrouva au Djavakh, où elle rencontra des bergers mskheti sur les rives du lac Parvana et, leur parlant en arménien, apprit la bonne direction pour se rendre à Mskhet. Ce témoignage éclaire deux questions importantes. Premièrement, le fait que Nune, résidant en Arménie jusqu’à son passage à Virq, connaissait bien la langue des populations locales et qu’avec d’autres missionnaires elle apporta le christianisme d’Arménie vers le territoire des Géorgiens. Deuxièmement, le fait que la langue parlée au Djavakh était l’arménien, puisqu’il était peuplé d’Arméniens, car sinon il eut été nécessaire pour ces bergers originaires de Mskhet d’apprendre la langue des Arméniens.

Durant le règne d’Arsace [Arshak] II (350-368 après J.-C.), le Gugarq se révolta et fit allégeance au roi de Géorgie. Sur ordre du roi Pap, le sparapet (commandant suprême) Musheg reconquit le Gugarq et punit le bdeshkh [vice-roi] ainsi que les princes qui l’avaient aidé, rétablissant le fleuve Kur comme frontière entre l’Arménie et la Géorgie : « […] l’ancienne frontière, qui prévalait auparavant entre le territoire des Arméniens et celui des Géorgiens, à savoir le grand fleuve Kur. »

Fait remarquable, tout en appartenant au Gugarq, lors des 3ème et 4ème siècles, le Djavakh réussit à conserver son autonomie interne. Le clan princier des Vardzavuni y régnait, tenant un rang à part dans l’Arménie arsacide [Arshakuni]. Ils occupaient dans le « Gahnamak » [l’annuaire de la noblesse] la 23ème place sur une liste de 70 nakhararutiuns [officialités]. En temps de guerre, ils contribuaient à hauteur de 200 guerriers à l’est des quatre secteurs de commandement. Après la partition de l’Arménie en 387 après J.-C., l’influence des Arsacides sur le Gugarq et le Djavakh se trouva considérablement amoindrie et, après la chute du royaume d’Arménie, les deux régions furent absorbées dans le cadre de la satrapie géorgienne instituée sous domination persane, pendant que l’Artsakh faisait partie d’une autre possession persane, l’Aghvanq.

Ainsi que tout le nord de l’Arménie, le Djavakh demeura sous domination persane jusqu’aux invasions arabes du 7ème siècle. Dans l’Histoire de Taron, écrite par l’écrivain contemporain Hovhan Mamikonian, lors de sa relation des conquêtes arabes, nous rencontrons à nouveau le nom de Djavakh. L’auteur relate que le général arabe Abd el-Rahib mit à sac, au milieu du 7ème siècle, les provinces arméniennes d’Harq, de Basen, du Djavakh, de Vananda et, se dirigeant vers Virq, repartit en Arabie avec son butin. Notons que le Dkjavakh est cité avec les provinces arméniennes et que Virq n’est mentionné qu’à la fin. Ce qui signifie que durant les années 40-50 du 7ème siècle, durant la période des invasions arabes, cette province faisait partie de l’Arménie, contrairement à Virq.

Le Djavakh demeura sous domination arabe jusqu’à la fin du 9ème siècle, lorsque Smbat Ier, de la dynastie des Bagratides (890-914 après J.-C.), selon l’historien Hovhannes de Draskhanakert, « […] attaqua la province des Gugars, les subjugant et les conquérant afin de fortifier ses possessions. »

Durant la période 70-80 après J.-C., l’essentiel du Gugarq faisait partie du royaume de Lori, ou Kiurik (nommé aussi Gugarq, Dzoraget]. Le Haut-Djavakh – en particulier Gogshen, sa section méridionale – demeura un temps sous domination bagratide, tandis que vers la fin du 10ème siècle le Djavakh intérieur s’intégra aux Bagratides de Géorgie, de plus en plus puissants. Au début du 11ème siècle, la partie centrale du Haut-Djavakh connut un destin identique. En peu de temps, les rois de Géorgie transformèrent le Djavakh et le Samtskhe voisin en avants-postes redoutables, fortifiés, de leurs possessions méridionales, les protégeant de forces séparatistes, de l’empire byzantin, puis des Turcs Seldjoukides. Au début du 11ème siècle, Bagrat III fortifia l’un des centres de la provinces et l’appela Ville Nouvelle, Akhalqalaq en géorgien (akhali signifiant « nouveau », qalaqi « ville »). Durant les années 1044-1047, en guerre contre Liparit Orbelian, Bagrat IV construisit la forteresse d’Akhalklaq sur la rive gauche du fleuve nommé Qarasunaghbiur. Un certain nombre de Géorgiens y furent conduits afin de peupler le secteur.

L’hégémonie géorgienne fut de courte durée. En 1064, l’Arménie et la Géorgie furent ravagées par les Seldjoukides. C’est alors, écrit Matheos Urhayetsi, que le sultan Alp Aslan « […] établit son camp dans la province nommée Djavalis [Djavakh] et entourant de soldats la ville nommée Alakh [Akhal-qaghaq], prit d’assaut la ville d’Alakh, passant sans pitié au fil de l’épée hommes et femmes, prêtres, clercs et nobles. Il inonda la ville de sang, emmenant une multitude de jeunes gens et jeunes filles comme esclaves en Perse, s’emparant de trésors sans nombre en or, argent, bijoux et perles. » L’historien Vardan rapporte lui aussi ces événements : le neveu de Tughril, Alp-Aslan « […] revint avec une armée de cent mille hommes et s’empara de la ville nouvelle que les Géorgiens nomment Akhal-ville [qaghaq]. » Ces observations d’historiens indiquent qu’au milieu du 11ème siècle, Akhalqalaq, qui avait remplacé Dzunda comme centre régional, perdit une grande partie de sa population suite à d’atroces massacres et déportations de masse.

Au début du 12ème siècle, le roi de Géorgie David II le Bâtisseur (1089-1125) parvint à reprendre le Lori et le Djavakh aux Turcs Seldjoukides. Mais durant tout le 11ème siècle, le Djavakh – ainsi que d’autres provinces – continua de changer de mains. En août 1175, les troupes du sultan Atabek Eltkuz de Gandzak occupèrent et saccagèrent le Djavakh et Treghq. Georges III (1156-1184), évitant une confrontation, ne fit pas opposition à l’agression seldjoukide. Après avoir détruit Ani et Shirak, Eltkuz « […] dévaste entièrement Akhal-qaghaq et le Djavakhet, puis se tourne vers Dvin […] » Ce n’est que vers la fin du 12ème siècle – selon l’historien de la reine Tamar (1184-1213) -, après les campagnes victorieuses de Zachary et d’Ivane Eacharians, que les territoires situés entre le Djavakh et Sper tombèrent sous domination géorgienne.

Durant cette période, les infiltrations de groupes d’origine qartvélienne dans le Djavakh se poursuivirent, parallèlement à la diffusion de l’orthodoxie géorgienne – processus qui fut évident durant l’ascension des Bagratides de Géorgie (du 12ème au début du 13ème siècle), non seulement à Akhalqalaq, mais aussi dans d’autres zones du nord de l’Arménie qui, suite à l’alliance grandissante arméno-géorgienne, furent absorbées à l’intérieur des frontières de la Géorgie. Quoi qu’il en soit, parmi ces provinces, le Lori, le Samtskhe-Akhaltskha, le Daush, les régions avoisinant le lac Sevan, ainsi que le Djavakh, demeurèrent des territoires essentiellement peuplés d’Arméniens. Ce n’est pas un hasard si la monarchie géorgienne confia ces provinces aux Zacharian d’Arménie, lesquels, sous l’égide de la Géorgie, créèrent leur propre fief.

L’historien de la reine Tamar précise que Sargis Erkainabazuk Tmogveli [Tmogvetsi] et Shalva Toreli [Toretsi] furent vice-rois du Djavakh. Le premier établit son siège à Tmogvi, dans la forteresse arménienne de Tmuk ou Tmka, située dans la vallée de Kur, non loin de la ville de Tzunda ; tandis que le second, selon toute probabilité, gouverna depuis le hameau de Torea. Fait significatif, il existait deux gouverneurs au Djavakh. Ce qui veut dire que l’ancienne division administrative de la province fut conservée. Les Toréans étaient aussi sous la juridiction des Zacharian de Tmkaberd. La région autonome d’Akhalqalaq constituait le centre administratif et économique le plus important de la province.

Vers 1225, le Djavakh fut soumis par Djalaleddin, un conquérant d’Asie Centrale, puis durant la décennie suivante, fut dévasté par les invasions mongoles. Mais dans plusieurs provinces, comme au Djavakh, l’autonomie des Zacharian prévalut. Sur la base d’une nouvelle division administrative mise en place en 1245, le Djavakh fut laissé aux Toréens, sous contrôle mongol. En 1266, tirant profit de la lutte des rois de Géorgie contre les Mongols, le seigneur de Tmkaberd, Sargis Jaghetsi parvint, au nom du satrape de Samtskhe, à établir une vaste principauté allant de Tashir à Erzeroum, y compris le Djavakh. Jusqu’au début du 14ème siècle, grâce au paiement de certains impôts aux Mongols, cette principauté principalement peuplée d’Arméniens, constituée au nord et au nord-ouest de l’Arménie, maintint son autonomie jusqu’en 1535 en résistant aux pressions de Qartli, Timour-Leng [Tamerlan] et ses successeurs timouriens, puis, à partir du 15ème siècle, aux tribus turkmènes Koyunlu. La vie culturelle arménienne était florissante au Djavakh sous les Bagratides, les Zacharian et leurs successeurs Jaghetsi, comment l’attestent les nombreux monuments d’architecture à avoir survécu.

Vers la fin du 15ème siècle, le Djavakh devint la cible de nombreux agresseurs. En 1484, les troupes du persan Yacoub Khan dévastèrent la région, massacrant et asservissant la population, livrant la province aux flammes. En 1535, dans un effort conjoint, les rois d’Imeretia et de Qartli vainquirent les forces du seigneur du Samtskhe et occupèrent Akhalqalaq et Akhaltskha. Néanmoins, lors des guerres contre l’Iran safavide en 1547, les Turcs ottomans occupèrent ces deux villes. En vertu du traité de paix turco-persan d’Amasia en 1555, le Djavakh fut cédé à la Perse. Mais la guerre reprit en 1578, les Turcs entrèrent de nouveau au Djavakh et l’intégrèrent au vilayet [province] nouvellement constitué de Chlter, puis en 1637 à un sandjak [district] distinct.

Les Ottomans entamèrent à des fins fiscales un recensement dans les régions conquises. L’une de ces listes de contribuables, préparée par les Turcs à la fin du 16ème siècle, contient de précieuses informations sur l’état démographique d’Akhalqalaq. Intitulé « Grand registre du vilayet du Gurjistan [Georgie] », il comporte une liste de tous les comtés, leurs villages et habitants. Il montre que dans la plupart des régions d’Akhalqalaq, les habitants étaient chrétiens, avec des noms arméniens ou géorgiens, et d’autres communs aux deux groupes ethniques. L’on y trouve des noms arméniens – ou des noms largement usités par les Arméniens : à Kokia, Ruben, Roseb [Hovsep] ; à Orja, le prince Hanes, son frère Sargis, l’aîné de Hanes, Kirakos, Simon, Ghazar fils de Nazar ; à Kotelia, Zachar ; à Baralet, le petit-fils de Mitich [Mkrtich], son fils Sargis ; à Turtskh, le fils de Masur [Mansur] Sargis, Avag ; à Khando, Hacob ; à Vachia, Qerob ; à Qartzep, Bayandur ; à Hokam, Manuel fils de Sargis ; à Qilda, Khatchatur ; à Khospia la Haute et Khospia la Basse, Mitich, Ter-Beki, Khosik-Husik, Sahak ; à Jigrashen, le petit-fils de Zachar ; à Majadia la Grande, Hacob ; à Naqalaqev, Havategh fils de Karapet ; à Korkh, Rostom, son fils Kirakos, Shahaba fils de Mkrtich, Hanes fils de Sargis, Kirakos fils d’Astvatzatur ; à Gumburdo, David fils de Kharaba, Mkrtich fils d’Amirkhan, Yaral fils de Kirakos, Abraham fils de Shahkul, Manuk ; à Olaverd, Abas ; à Khulgumo, Astvatzatur, Artashes ; à Heshtia, Ter-Hacob ; en Grande Khorénie et à Chamdura, Grigor, son frère Mose, Sahak fils de Grigor, son frère Sargis, Ter-Hacob, son frère Yaral, Katchatur, Murat fils de Jihanshe ; à Orja, Vahram, Sargis, Eghiazar ; à Zresk, Shahmurat, Rosep, Simon, Samson, Astvatzatur ; à Ghaurma, Sargis ; à Bavra, Bayandur ; à Toria, Araqel, Bayandur, Janibek fils de Sargis, Mkrtich ; à Abul, Eghiazar, David, Sargis ; dans la forteresse d’Akhalqalaq, Murat, son frère Zadik ; à Murjakhet la Petite, Hanes fils de Sargis ; à Manzara la Petite, Dolik fils d’Astvatzatur ; à Tzunda, Jojik fils de Jhanshe, son frère Manouk ; à Sulda, Shermazan, son fils Simon ; à Erinja, le fils d’Eghiazar, son frère Manas, Hacob ; à Khozabun, Manouk fils d’Astvatzatur ; à Aragova, Sargis ; à Apnia, Abas ; à Bezhono, Simon ; à Alastan, Arzuman ; à Lomaturtskh, Rostom fils d’Alibek ; à Zak, Eghiazar, Rosep ; à Burnashet, Sargis ; etc.

Notons qu’il existait aussi des endroits où la population était arménienne dans une écrasante majorité. Ainsi, selon cette même source, la fameuse ville fortifiée de Tmuk [Tmotsvi] était surtout peuplée d’Arméniens. Nous y lisons les noms suivants : Sargis fils d’Araqel, Rostom fils d’Anania, son frère Mkrtich, Vardan fils d’Etigar, Hovhannes fils de Bayandur, Papu fils de Shirin, Berik fils de Piraziz, son fils Mkrtich, Murat, Ter-Hacob, Berik fils de Murat, son frère Margar, Hacob, Sargis fils de Meliq, etc. Le village de Qenarbel, dans la région de Chldri, était entièrement peuplé d’Arméniens : le fils de Tzaruk, son frère Astvatzatur, fils de Margar, Norses [Nerses] fils de Ghulijan, Khosik-Husik, fils de Rostom, Sargis fils de Mukhtar, Mkrtich fils de Velijan, fils de Mkrtich, son frère Sargis, Murat fils de Karapet, Martiros fils d’Avanes, Hovhannes fils d’Amiraziz, son frère Karapet, Khatchik fils d’Hambardzum, Tornik fils de Tzaruk, Khatchatur fils d’Alexan, Margar, Papu fils de Margar, etc.

De nombreux Arméniens vivaient aussi dans les villages de Metz et Poqr Kartzakh, dans cette même province : Nadar fils de Shahnazar, Vardan, Grigor fils de Suqias, Jhanshe fils de Kirakos, fils de Mkrtich, son frère Vardzel, Bayandur, Khatchik fils de Yarali, fils de Sahak, fils d’Anton, Ter-Hacob fils de Jomerd, son fils Shahaziz, Yaraziz fils de Ter-Hacob, Sargis, Astvatzatur, Diarbek fils de Sahak, son frère Astvatzatur, etc. Remarquons que parmi les noms cités ci-dessus, le nom Ter-Hacob est mentionné à plusieurs reprises, alors qu’à Khospia, c’est le nom Ter-Bek – une occurrence qui prouve la présence du clergé arménien, ainsi que celle d’églises et de paroissiens.

Au cours des périodes qui suivirent, durant la longue et brutale domination ottomane, cette province ne put échapper à une islamisation forcée. L’islam fut surtout adopté par les Arméniens qui s’étaient convertis au rite chalcédonien. Aux 17ème et 18ème siècles, ces éléments islamisés, ainsi que de nouveaux arrivants turcs, étaient connus dans la région sous le nom de Meskhètes à Akhaltskha, Adige et, à un degré moindre, à Akhalqalaq. C’est ainsi que, selon l’écrivain géorgien Vakhusht Bagration, dans les années 1740, les populations principales des villages bien connus d’Akhlalqalaq, Baralet et Kokia étaient meskhètes et arméniennes. Si, comparés aux chrétiens, les musulmans étaient peu nombreux, les réalités destructrices de l’occupation étrangère conduisaient à défigurer les caractéristiques d’origine. L’invasion de Nadir Shah, en particulier, au milieu des années 1730, eut de terribles conséquences. Quelque 6 000 prisonniers arméniens, du nord de l’Arménie, furent conduits de force en Perse : « […] et ils réduisirent en esclavage la province de Nariman, la Djavakhétie, Chltur et Ghayi Ghula, où vivaient beaucoup de nos compatriotes », écrit Abraham de Crète, qui poursuit : « Et ils emmenèrent les hommes et les femmes, les anciens et les jeunes, et ils les conduisirent au Khorassan – 6 000 au total, d’après ce que nous avons entendu dire. » Quoi qu’il en soit, comme le note Ghucas Injijian, à la fin du 18ème siècle, la province d’Akhalqalaq restait une région principalement peuplée d’Arméniens. Rien que dans la ville d’Akhalqalaq, il y avait 600 foyers arméniens et géorgiens. Au cours des dernières décennies du 18ème siècle, les rois de Géorgie tentèrent de libérer la province d’Akhalqalaq des Turcs. En 1772, Héraclius II de Kakhétie [Kskhet] et Salomon Ier d’Iméréthie assiégèrent sans succès la forteresse d’Akhalqalaq. Au début du 19ème siècle, l’engagement de l’empire russe en Transcaucasie devint progressivement plus actif. En avril 1807, les troupes du feld-maréchal Gudovitch cernèrent Akhalqalaq, mais subirent de lourdes pertes et se retirèrent. Le 5 septembre 1810, aux environs d’Akhalqalaq, une division sous le commandement du général Paulucci l’emporta sur les troupes de Hussein Ghuli, khan d’Erevan, envoyé pour porter assistance aux Turcs, et le 8 décembre 1811, le corps d’armée de Kotliarevski, franchissant les montagnes de Treghq couvertes de neige, attaqua par surprise le Djavakh et s’empara de la citadelle d’Akhalqalaq. Toutefois, en vertu du traité de paix de Bucarest en 1812, celle-ci fut rendue à la Turquie.

Le 24 juillet 1828, le général Paskevitch occupa Akhalqalaq lors d’un assaut éclair, et le 26 juillet le fort de Khertvis [Khertez]. Le 2 septembre 1829, au terme du traité d’Adrianopolis, les provinces d’Akhalqalaq et d’Akhaltskha furent attribuées à la Russie. La guerre avait causé de graves dommages aux villages arméniens et géorgiens ; nombre d’entre eux étaient dépeuplés, beaucoup d’habitants ayant émigré. L’occupation russe donna aux populations locales une chance de revenir et de reconstruire en partie plusieurs hameaux, tels que Hokam, Baralet, Kokia, Gondura, Abul, Diliska, Majadia et Aragova. A la fin du conflit en 1829, la région comptait déjà 1 716 familles arméniennes, 639 familles musulmanes et 179 familles géorgiennes.

Fin 1829, grâce aux efforts de l’archevêque Karapet Bagratuni, 58 000 Arméniens originaires d’Erzeroum, de Basen et de Khnus, et en partie des environs de Derjan, profitant de l’article 13 du traité d’Adrianopolis, s’établirent dans les provinces d’Akhaltskha et d’Akhalqalaq. Dans la seule province d’Akhalqalaq, les Arméniens d’Erzeroum, avec la population locale, rebâtirent ou fondèrent une cinquantaine de villages. En 1831, quelques dizaines de familles arméniennes d’Akhaltskha créèrent les bases d’un vaste district dans le secteur sud, à demi-ruiné, d’Akhalqalaq. Le nombre des Arméniens originaires du Djavakh fut ainsi augmenté grâce aux Arméniens de l’ouest, lesquels, plus nombreux de fait que les populations locales arménophones de l’est (qu’ils appelaient Yerli ou Yerlagan), imposèrent leur dialecte, leur façon de vivre et leurs traditions dans la région. Durant les années 1830, un petit pourcentage d’Arméniens de l’ouest, déçus de ne pas avoir trouvé des conditions d’existence favorables promises par les autorités russes, repartirent en Arménie occidentale, tandis que la majorité, surmontant nombre de difficultés, restèrent et développèrent la région. Akhaltskha et Akhalqalaq devinrent rapidement des provinces de Transcaucasie essentiellement peuplées d’Arméniens, tandis que la majorité des Meskhètes locaux, peu désireux de vivre sous domination russe, émigrèrent en Turquie. En 1831, le nombre d’Arméniens dans la province d’Akhalqalaq dépassait 30 000 – parmi lesquels, comme nous l’avons noté plus haut, 1 716 familles (environ 10 à 13 000 habitants) étaient originaires de la province, certains étant catholiques.

En 1840, la province d’Akhalqalaq, constituant la principale zone du sandjak turc, fut intégrée à la Géorgie-Iméréthie et en 1846 dans la province de Tbilissi. En 1860, elle devint un sous-secteur d’Akhaltskha et, en 1874, se vit attribuer le statut de province à part entière. La même année, Akhalqalaq obtint le statut provincial de troisième niveau ; en 1890, le grade de ville de second rang ; et en 1896 l’autonomie standard d’une métropole.

Entre 1841 et 1843, des membres exilés de la secte russe des Doukhobors fondèrent huit des neuf villages se trouvant dans le secteur sud de la région (l’actuelle région de Ninotzminda). Le Djavakh devint ainsi multiethnique. En 1886, la province comptait 110 villages, regroupés en dix districts ruraux : Aragova (13), Baralet (23), Varevan (9), Vachian (11), Gorelovka (8), Diliska (9), Kartzakh (10), Satkha (8), Khertvis (11), Heshtia (8). Globalement, environ 63 800 habitants, dont 46 386 Arméniens (39 597 apostoliques, 7 236 catholiques), 6 674 Russes (6 597 doukhobors), 3 735 Géorgiens, 6 824 musulmans, 53 juifs, 14 yézidis et 102 Grecs. A cette date, il est clair que l’écrasante majorité de la population (72,7 %) était arménienne. Les musulmans représentaient 10,7 %, les Russes doukhobors 10,4 %, et les Géorgiens 5,8 %. Les Arméniens dépassaient en nombre les autres groupes non seulement dans les villages, mais aussi dans la ville d’Akhalqalaq ; en 1893, 4 084 de ses habitants sur une population de 4 303 étaient arméniens. A la fin du 19ème siècle, ces mêmes 110 villages et la métropole comptaient 63 799 habitants, dont 50 467 (soit 79 % de la population globale) étaient des Arméniens sous domination russe ; la province d’Akhalqalaq avait grandement progressé sur le plan socio-économique et culturel, devenant un centre technologique, tandis que les villages jouaient un rôle important en fournissant des céréales dans tout le Caucase. Au début des années 1830, l’école pour garçons Mesropian ouvrit ses portes grâce aux efforts de l’archevêque Karapet. En 1856, l’église Sourp Khach [Sainte-Croix] fut rénovée grâce aux dons du mécène Karapet Yaghubian. En 1870, l’école pour filles Sandkhtian, puis dans les années 1880 les écoles russes et en 1889 le stade municipal furent inaugurés.

Vers la fin du 19ème siècle, un mouvement de libération fut organisé par J. Ter-Grigorian et P. Abelian. Dans ce sillage, des activités politiques furent lancées par la Fédération Révolutionnaire Arménienne (FRA). Le Djavakh produisit plusieurs hautes figures nationales, comme Hovhannes Qajaznuni, Hamo Ohanjanian, Vahan Terian, Ruben Ter-Minassian, Ruben Darbinian et beaucoup d’autres.


Source :
http://www.hairenik.com/weekly/2009/08/04/javakhq-historical-outline-part-i/
Traduit en anglais par T. Sonentz-Papazian
Traduction française : © Georges Festa – 10.2009