jeudi 5 novembre 2009

Djavakh - II


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Djavakh : panorama historique (2)

par Ashot Melkonian

The Armenian Weekly, 09.08.09


Seconde partie : les pages tragiques de l’histoire du Djavakh (1918-21)


Bien avant la Première Guerre mondiale, la division administrative de la Transcaucasie fit l’objet d’importants débats au sein de nombreux cercles nationalistes et politiques – une affaire de grande importance pour les activistes arméniens, géorgiens et tatars (azerbaïdjanais), qui expliquaient les divisions mises en œuvre par le pouvoir tsariste par l’échec de sa prise en compte des facteurs territoriaux nationaux. Ces études furent relancées après la révolution de Février 1917. Durant l’été 1917, les mencheviks géorgiens estimèrent que la division territoriale de la Transcaucasie devait se fonder sur des principes ethniques ; autrement dit, dans tous les lieux où un groupe ethnique dépassait en nombre les autres, cette zone devait être cédée au district administratif attribué au groupe ethnique concerné. En conséquence, des plébiscites furent considérés comme nécessaires en matière de litiges territoriaux. Cette position démocratique était aussi partagée par d’autres partis politiques géorgiens. Toutes les entités politiques arméniennes approuvaient une telle approche impartiale. Dans l’éventualité d’une mise en œuvre, ce principe eût rendu inévitable le rattachement des régions, principalement peuplées d’Arméniens, de la province de Tbilissi – Borchalu (y compris Lori), les districts d’Akhalqalaq et la zone sud-ouest d’Elizavetpol (Karabagh et Zanguezour) – à la province d’Erevan. Ajoutés à l’ancienne province d’Erevan, ces territoires auraient constitué 54 000 km2 avec une population de 1 970 000 habitants – répartis entre 1 169 000 Arméniens, 546 000 musulmans, 7 000 Géorgiens, etc.

Au printemps 1917, à Petrograd, une commission spéciale pour la redistribution administrative de la Transcaucasie commença ses délibérations, sous la présidence du juriste Zurab Avalov. Cette commission vota une résolution visant à intégrer Borchalu (soit les 4/5e du territoire de Lori), ainsi que le district d’Akhalqalaq (faisant alors partie de la province de Tbilissi), dans la province projetée d’Alexandropol. Parallèlement, d’autres pourparlers eurent lieu avec la participation d’Alexandre Khatissian et Avetis Shahkhatunian. Ce dernier publia ensuite un ouvrage soulignant les avantages d’une approche démographique quant à la répartition administrative de la Transcaucasie.

En septembre-octobre 1917, plusieurs personnalités politiques géorgiennes, en particulier les démocrates nationalistes, s’opposèrent à la séparation des régions de Borchalu et d’Akhalqalaq de la province de Tbilissi. De fait, ils identifiaient la notion de « province de Tbilissi » avec celle du caractère étatique de la nation géorgienne. Suite aux révisions de 1917, la question des divisions administratives se transforma ainsi en une question élémentaire de frontières territoriales nationales.

Durant la période de l’après-Octobre 1917, parallèlement à la tendance politique de la Géorgie pour sortir de l’orbite russe, l’approche ethnique fut progressivement abandonnée. Concernant Lori et Akhalqalaq, l’intransigeance géorgienne l’emporta.

Début 1918, les Arméniens d’Akhalqalaq tentèrent de résoudre ce problème par eux-mêmes. Le 21 janvier, le Comité Exécutif Régional d’Akhalqalaq vota une résolution visant à une union administrative avec la province d’Alexandropol. Cette mesure constituait un moyen original d’exprimer leur désir de s’intégrer à l’Arménie.

Vers la fin 1917 et au début 1918, encouragé par le retrait de Transcaucasie des forces russes, le commandement militaire turc commença à activer des plans pour une invasion. A l’instigation des Turcs et soutenus par eux, les Meskhètes (musulmans d’Akhaltskha et d’Akalqalaq) attaquèrent la ville d’Akhaltskha, dont la population arménienne et géorgienne fit montre d’une héroïque résistance sous la direction du jeune et énergique maire de la ville, Zori Zoryan.

Fin 1917, le Conseil National d’Akhalqalaq fut créé, dirigé par le maire, Mkrtich Margarian. Ce Conseil nomma une commission temporaire chargée de la défense de la province, qui s’efforça de contenir les excès commis par les éléments activistes des Meskhètes. Dans la province d’Akhalqalaq, comme dans celle d’Akhaltskha, Arméniens et Géorgiens agirent de concert, offrant des exemples remarquables de coopération militaire. Dans le secteur sud-ouest de la province d’Akhalqalaq, les Géorgiens des villages de Gumburdo, Kartzakh et Sulda se joignirent aux Arméniens pour combattre les Turcs des villages de Hokam, Khavet et Erinja. Toutefois, en mars-avril 1918, suite à l’attaque des forces de Vehib Pacha et en particulier à la chute de la province de Kars, la situation d’Akhalqalaq devint critique. Les autorités d’Akhalqalaq parvinrent à sauver 1 500 Arméniens des régions d’Ardahan et d’Olti – principalement des femmes et des enfants – en les échangeant contre des villageois turcs de Kokia, Toq et autres lieux.

Le Conseil Arménien de Tbilissi tenta d’apporter une aide militaire à Akhalqalaq. Le colonel Arakelov fut envoyé dans la province, où un corps d’armée arménienne était en cours d’organisation. Malheureusement, contrairement à Akhaltskha, la garnison russe d’Akhalqalaq en retraite avait emporté avec elle la plupart des armements et des munitions, ne permettant l’incorporation et l’équipement que de 2 000 jeunes volontaires sur les 5 000 disponibles. Le Seim [Parlement] de Transcaucasie ne s’efforça pas véritablement de protéger Akhalqalaq de l’invasion turque. Les appels que lui adressèrent plusieurs intellectuels de premier plan d’Akhalqalaq, comme l’écrivain Derenik Demirdjian et le militant Poghos Abelian, afin de transférer les importants stocks de céréales hors de la zone avant l’arrivée des Turcs, restèrent sans réponse.

Le 7 mai 1918, les forces turques, avançant depuis Chder, entrèrent dans la province d’Akhalqalaq. Une brève résistance fut organisée près de Kartzakh – dans la région du Mont Giok Dagh – par de petits détachements, mal équipés, de combattants recrutés localement. Au lieu d’avancer vers le front, le colonel Araqelov continua de « commander » les opérations des forces de défense à une distance de 25 à 30 kilomètres d’Akhalqalaq. Grâce à d’anciens membres de l’armée russe – Ludvig Demirdjian, Khoren Mnoyan, Zarmair Khanoyan et Poghos Abelian – récemment arrivés de Tbilissi, ainsi que des groupes de combat sous le commandement de l’officier russe Reznikov, de féroces combats défensifs furent livrés, qui donnèrent le temps d’organiser l’évacuation de la population hors de la province. Les troupes du détachement placé sous commandement du Conseil National Géorgien abandonnèrent leurs positions sur la ligne de front sans tirer un coup de feu.

La population des villages du nord de la province gagna Bakurian, tandis que ceux du sud partirent à Tzalka, laissant derrière eux la plupart de leurs biens. Seuls les catholiques turcophones et les doukhobors russes n’évacuèrent pas. Fin mai, la majorité de la population de la ville d’Akhalqalaq et les habitants de 61 villages arméniens avaient ainsi fui.

Les troupes turques d’invasion et les populations meskhètes locales pillèrent les villages et massacrèrent une partie des habitants qui étaient restés. Parmi les captifs survivants, ils s’emparèrent d’hommes valides par centaines, qu’ils convoyèrent vers la Turquie comme esclaves, tout en exilant plus d’un millier de personnes âgées et de femmes vers le camp de réfugiés situé à Bakurian. Un sort horrible attendit les habitants originaires des villages de Khorenia et Takhcha, qui n’avaient pu quitter la région : la plupart d’entre eux furent regroupés dans des granges et sauvagement assassinés.

Les envahisseurs turcs procédèrent aussi à des massacres dans les villages de Metz Arakeal, Gumburdo et Abul, ainsi que dans la ville d’Akhalqalaq et ailleurs. Ces atrocités auraient atteint des proportions désastreuses si la population de certains lieux n’avait pas recouru aux armes pour se défendre. Les envahisseurs rencontrèrent une résistance farouche autour des villages de Satkha. Non seulement le général Arjevanidze, commandant les troupes géorgiennes stationnées dans le secteur de Borzhom, refusa toute assistance militaire ou matérielle aux réfugiés arméniens, mais il procéda au désarmement des volontaires arméniens et, suivant les ordres du Conseil National Géorgien, empêcha les réfugiés originaires d’Akhalqalaq de s’établir à Baguria ou dans toute autre région de Géorgie. Seuls les Géorgiens furent autorisés à gagner l’intérieur de la Géorgie.

C’est lors de ces déportations massives depuis Akhalqalaq que les trois républiques transcaucasiennes naquirent. Par sa déclaration du 28 mai, le Conseil National Arménien assuma le pouvoir suprême en tant qu’autorité unique dans les provinces arméniennes. Naturellement, le choix de la terminologie, plutôt vague, de « provinces arméniennes » n’était pas sans raisons. Par cette formulation, le Conseil National tentait d’une part d’empêcher un conflit frontalier avec les Turcs ottomans et les pays voisins nouvellement indépendants, dans un période de bouleversement géopolitique ; il proclamait d’autre part les droits des Arméniens sur les terres historiquement arméniennes, sans plus de précisions géographiques. L’Arménie Occidentale, le Karabagh, le Djavakh et d’autres territoires litigieux demeuraient ainsi dans sa ligne de mire.

Moins d’une semaine plus tard, cependant, le 4 juin, les mencheviks géorgiens, qui avaient préparé leur déclaration d’indépendance sous les auspices de l’Allemagne par un traité de paix entre la Géorgie et l’empire ottoman, signé à Batoumi, se réservèrent le droit d’accorder des provinces principalement peuplées d’Arméniens, comme celles d’Akhaltskha et d’Akhalqalaq, à la Turquie. L’on peut supposer qu’une telle mesure ne découlait pas nécessairement d’une incapacité à résister à la pression turque. Elle visait des buts plus vastes. Premièrement, elle créait le sentiment que la Géorgie nouvellement indépendante, comme l’Arménie, faisait d’importantes concessions territoriales à une Turquie victorieuse. Deuxièmement, par ce premier traité international, elle légitimait par écrit son droit de décider du destin de ces provinces. Dans l'éventualité d'une défaite turque finale, la Géorgie serait en mesure de réclamer ses droits "légitimes" sur Akhaltskha et Akhalqalaq. Et finalement, perspective la plus tentante, l'occupation turque pouvait modifier radicalement la structure ethno-démographique du Djavakh en le vidant de sa population arménienne. Les événements qui suivront donneront corps à cette politique géorgienne chauviniste.

Centrés sur la question des frontières entre les républiques nouvellement constituées, les Conseils Nationaux Géorgien et Arménien entamèrent des négociations début juin. Le président du Conseil National Géorgien, N. Zhordania, et le Premier ministre N. Ramishvili proposèrent à A. Aharonian, H. Qajaznuni et A. Khatissian, membres du Conseil National Arménien, d'adopter la doctrine démographique dans le cas de Borchalu. Il n'y eut aucune discussion à propos d'Akhalqalaq, puisque la ville était occupée par les Turcs - bien que, comme nous l'avons rappelé, les Géorgiens considéraient le règlement de cette question comme favorable à la Géorgie. Peu de temps après, I. Tzereteli annonça aux membres de la commission spéciale nommée par le Conseil National Arménien (Kh. Kardjikian, G. Khatissian et G. Ghorghanian) que, pour des raisons stratégiques, la Géorgie ne pouvait renoncer à Akhalqalaq, à Lori et à la région de Pambak dans la province d'Alexandropol. L'officiel géorgien s'efforça de convaincre la commission arménienne que cette décision était aussi dictée par les intérêts des populations arméniennes de ces régions, puisque dans la république géorgienne, soutenue par l'Allemagne, un statut plus sûr pouvait être garanti aux Arméniens. Kh. Kardjikian protesta contre cette décision de la Géorgie qui contrevenait à la doctrine démographique adoptée, qualifiant cette approche menchevik de processus visant à diviser l'Arménie entre la Turquie, la Géorgie et l'Azerbaïdjan. Les consultations arméno-géorgiennes sur la question des frontières entrèrent dans un impasse et ne reprirent qu'à l'automne, lorsque les Turcs commencèrent à évacuer les zones occupées.

Pendant ce temps, la situation des réfugiés d'Akhalqalaq continuait de se détériorer. Ils subissaient de fait une véritable ségrégation. Au nord, les troupes géorgiennes leur fermaient la route offrant un refuge à Bakurian et Borzhom, tandis que les Turcs leur interdisaient tout retour dans la province.

Début juillet 1918, le gouvernement géorgien refusa de répondre à la demande du Conseil National Arménien d'autoriser les réfugiés à accéder au centre de la Géorgie ou de s'établir dans les maisons abandonnées par les musulmans qui avaient fui de Borchalu. « Expliquant » cette position inhumaine comme une mesure préventive contre une possible diffusion d'épidémies en Géorgie. Or, entre juin et août, il n'y eut clairement aucun signe d'épidémies parmi les réfugiés; ce n'est qu'à l'automne que de tels événements se produisirent. Même avec ce genre d'excuses, il est impossible d'exonérer le gouvernement géorgien de sa réponse défaillante aux besoins de ses citoyens déplacés. Notons qu'au lieu de remplir leur devoir, les derniers détachements du général Arjevanidze abandonnèrent les frontières nord de la province d'Akhalqalaq, permettant à des troupes turques irrégulières de harceler les réfugiés par de nouvelles attaques.

Grâce à l'aide du Conseil National Arménien, les habitants de Tbilissi originaires du Djavakh fondèrent la "Société Compatriotique d'Akhalqalaq" avec un bureau exécutif de dix membres - parmi lesquels figuraient plusieurs personnalités nationales : Poghos Abelian (secrétaire), B. Ohanjanian (président), Grigor Baboyan (vice-président), Hovhannes Malkhassian, Jalal Ter Grigorian et Karapet Shahbaronian. Grâce à un appel adressé aux Arméniens de Tbilissi, cette Société parvint à collecter les sommes nécessaires pour aider les réfugiés. Une délégation de réfugiés d'Akhalqalaq, qui avaient demandé au commandement turc l'autorisation de revenir dans leurs terres d'origine, se vit opposer un refus immédiat. Ne dissimulant pas leurs plans visant à faire rentrer la province d'Akhalqalaq dans l'empire ottoman, les Turcs déclarèrent que les villages arméniens étaient désormais peuplés de musulmans originaires de Turquie. Dans leur zèle pour "purifier" sur le plan ethnique Akhalqalaq de sa population arménienne et annexer la région à la Turquie, les Jeunes-Turcs, s'agissant de permettre aux habitants originaires de la province de revenir dans leurs foyers, demeurèrent inflexibles dans leur refus de prendre en compte non seulement les intercessions et demandes émanant d’organisations humanitaires arméniennes et étrangères, mais aussi celles du général von Kress, le représentant de l'Allemagne, leur alliée.

Ainsi privées du droit de chercher quelque refuge par les autorités géorgiennes et le commandement turc, les populations déplacées du Djavakh étaient condamnées à périr.

En septembre et au début d'octobre, en réponse aux protestations et demandes répétées du gouvernement arménien et de la Société Compatriotique d'Akhalqalaq concernant l'autorisation de revenir à Akhalqalaq ou de se rendre en Géorgie, le porte-parole du gouvernement géorgien, Kuzhukhov, rendit sa réponse par écrit, le 4 octobre, à la commission principale arménienne en charge des réfugiés. Etant donné la crise des approvisionnements en Géorgie, écrivait-il, et le refus du commandement militaire turc d'autoriser les Arméniens d'Akhalqalaq à regagner leurs foyers, les autorités géorgiennes proposent d'établir les réfugiés au nord du Caucase ou dans la république d'Arménie.

Une rencontre fut rapidement organisée par Samson Harutiunian, président de la commission en charge des réfugiés et dirigeant du Parti populiste arménien, avec la participation de membres du Présidium de l'Assemblée nationale arméno-géorgienne. Invité à représenter la population d'Akhalqalaq, Poghos Abelian déclara avoir été informé par le président de la délégation turque, Abdul Kerim, que les Turcs avaient l'intention d'évacuer Akhalqalaq et ne s'opposaient pas au retour des Arméniens dans la province; en outre, Avetis Aharonian, président de la délégation des Arméniens de Constantinople, était parvenu à un accord avec le gouvernement ottoman.

Il fut demandé à Kuzhukhov de soumettre le document attestant le refus des Turcs. Il n'y eut aucune réponse. Il devint rapidement évident que les autorités géorgiennes ne souhaitaient pas autoriser le retour des Arméniens et tentaient d'en rejeter la responsabilité sur les Turcs. C'est ainsi qu'une famine forcée se développa. La situation des réfugiés devint critique; la saison froide avait commencé, accompagnée de pluies et de la diminution de fourrage et de bétail. Les autorités géorgiennes permirent à des centaines de bandits et spéculateurs originaires de Kutayisi, Coris et Borzhom d'acheter à vil prix et - dans de nombreux cas, avec l'aide des milices géorgiennes - de s'emparer de têtes de bétail et d'animaux de ferme par dizaines de milliers. Grâce à cette politique délibérée, le gouvernement géorgien régla son problème d'approvisionnement pour sa population.

Tout le fardeau du problème des réfugiés retomba sur la Commission arménienne en charge des réfugiés, le Conseil patriotique d'Akhalqalaq, la Société Arménienne de Bienfaisance du Caucase, la Mission Américaine de Géorgie et, en grande partie, sur A. Jamalian, le représentant de l'Arménie. Au nom de la république d'Arménie, le Conseil National nomma Arshak Torossian à Bakuria et Ararat Ter Grigorian à Tzalka, comme représentants permanents dans ces lieux. En retour, les réfugiés nommèrent le Rév. Père Mesrop Selian en tant que porte-parole. Le nombre des réfugiés était cependant si élevé - entre 80 et 85 000 personnes - que ces efforts ne furent guère couronnés de succès.

En décembre 1918, des épidémies de typhoïde et de choléra commencèrent à décimer les masses de réfugiés. Dans un article contemporain du journal Mshak, rédigé par Poghos Abelian, on lit : "L'anéantissement de la population d'Akhalqalaq progresse si rapidement que, si des mesures immédiates et efficaces ne sont pas prises pour la sauver, cette génération d'Akhalqalaqis sera la dernière à voir le jour."

Entre juin et novembre 1918, plus de 18 000 habitants perdirent la vie dans les forêts de Bakurian. L'on compta un nombre quasi équivalent de victimes parmi les Arméniens qui avaient cherché refuge dans les régions de Tzalka et Manglis. Au printemps suivant, le nombre de victimes avait atteint 40 000.

En novembre 1918, surmontant les difficultés créées par les autorités militaires géorgiennes, les réfugiés survivants parvinrent à regagner leurs foyers en ruine et saccagés via des routes secondaires, peu fréquentées. Pour autoriser le passage de Bakurian à Akhalqalaq, les militaires géorgiens exigèrent des déclarations écrites de la part des réfugiés arméniens, attestant leur volonté d'accepter la citoyenneté géorgienne et la reconnaissance de la province comme partie intégrante de la Géorgie.

De petits groupes de réfugiés en armes tentèrent de rétablir l'ordre à Akhalqalaq, après la retraite des Turcs. La région entourant les lacs de Madatapa, Parvana et Saghamo, près d'Alexandropol, fut placée sous contrôle militaire.

Néanmoins, le 29 novembre, le représentant de la Géorgie à Erevan, S. Mdivani, déclara que, selon son gouvernement, la frontière entre la Géorgie et l'Arménie devait être établie à la limite sud de l'ancienne province de Tbilissi, intégrant ainsi Lori et Akhalqalaq à l'Etat géorgien.

Une semaine à peine après cette déclaration, le 5 décembre, les forces géorgiennes, qui occupaient déjà Lori depuis le mois de novembre, firent route vers Akhalqalaq sous le commandement du général Maghashvili. Les troupes arméniennes locales furent désarmées, tandis qu'une petite unité, partie d'Arménie afin d'éviter une confrontation armée arméno-géorgienne, évacua le secteur des villages d'Ephremovka-Troyitskoye, qu'elle occupait depuis la retraite des Turcs.

Le gouvernement Qajaznuni, ayant reçu tout pouvoir du Parlement d’Arménie pour gérer cette question, protesta plus d’une fois contre l’occupation illégale de Lori et d’Akhalqalaq. Mais les Géorgiens restèrent inflexibles. A la mi-décembre, une guerre arméno-géorgien éclata, provoquée surtout par les desseins des Turcs : avant d’évacuer ces régions âprement disputées, ils avaient assuré à chacun des gouvernements géorgien et arménien, séparément, qu’ils leur cédaient ces territoires.

Les troupes arméniennes, commandées par Dro, libérèrent la plus grande partie de Lori. Les 11 et 12 décembre, un détachement de la 4ème division d’infanterie arménienne partit d’Alexandropol pour Akhalqalaq et, suite à un affrontement avec les troupes géorgiennes, prirent le contrôle d’une grande partie de la province d’Akhalqalaq. Les forces géorgiennes firent retraite vers le nord.

Lors de cette guerre, les Géorgiens organisèrent une véritable chasse à l’homme contre les Arméniens à Tbilissi. Des milliers d’Arméniens furent déclarés prisonniers et convoyés vers Qutayis.

Tandis que le conflit progressait, les puissances de l’Entente cherchèrent les moyens d’y mettre un terme. Le 25 décembre, des officiers britanniques et français de haut rang signèrent un accord avec N. Zhordania [président du Conseil National Géorgien] ; cet accord préconisait un cessez-le-feu, le positionnement des troupes géorgiennes dans des zones situées au nord de la ligne Jalaloghli-Dsegh et de celles arméniennes au sud de cette même ligne. Un gouvernement géorgien devait être imposé à Akhalqalaq sous le contrôle des Alliés, avec des représentants arméniens et musulmans participant à son administration.

Désigné pour signer cet accord, Arshak Jamalian refusa catégoriquement de le faire, s’opposant aux mesures relatives à Akhalqalaq. Les Britanniques ajoutèrent l’addendum suivant au document : « M. Jamalian n’approuve pas le point qui stipule l’occupation géorgienne d’Akhalqalaq. » De fait, les Alliés, écartant les points de vue de la partie arménienne, tentèrent de mettre en œuvre cette proposition d’accord.

Quelques jours plus tard, le 31 décembre, les hostilités arméno-géorgiennes cessèrent grâce à l’intercession des Britanniques. Du 9 au 17 janvier 1919, la conférence de paix de Tbilissi décréta un statut de neutralité pour Lori, tandis que celui d’Akhalqalaq demeura incertain. En mars, les deux républiques reconnurent mutuellement leur indépendance et le chemin de fer fut réouvert pour des échanges réguliers. La tension entre Arménie et Géorgie diminua progressivement.

En mars 1919, les groupes restants de réfugiés d’Akhalqalaq regagnèrent leur territoire d’origine. La province était totalement saccagée et les stocks de céréales avaient été emportés en Turquie. Seuls les villages turcophones peuplés d’Arméniens catholiques et de Russes doukhobors avaient été relativement épargnés. Les deux communautés aidèrent les réfugiés de retour à se réinstaller et refaire leur vie.

En juin, le gouvernement arménien parvint déjà à distribuer les céréales transmises par train aux populations affamées d’Akhalqalaq. Cette opération humanitaire fut soutenue par l’Etat. A Tbilissi, la Mission arménienne créa une commission spéciale sous la direction de D. Davitkhanian. Pour le seul mois de mai, l’Arménie affecta trois millions de roubles aux nécessiteux et 74 autres millions de roubles pour acheter des céréales afin de parer à la menace de famine.

En dépit de ces mesures, l’économie du Djavakh ne s’améliora pas. Les autorités géorgiennes imposèrent de lourdes taxes non seulement sur les céréales exportées vers l’Arménie, mais aussi sur celles convoyées vers Akhalqalaq afin d’être distribuées aux réfugiés arméniens, mais aussi géorgiens. Le nombre de têtes de bétail avait fortement chuté. Grâce à un climat glacial, qui débuta fin 1918, les Turcs n’avaient pu emporter tous les animaux et les biens mobiliers hors de la province. Poghos Abelian prit contact avec Makaev, le nouveau gouverneur général d’Akhalqalaq, lui demandant que les biens restants soient restitués aux réfugiés. Makaev refusa catégoriquement d’accéder à cette requête. Avec regret, le Conseil arméno-géorgien qui, en particulier depuis la guerre arméno-géorgienne, était devenu pratiquement inexistant, ne parvint pas à soutenir les efforts d’Abelian et de nombreux autres activistes inquiets de la situation.

Makaev désarma la population arménienne et, utilisant les milices géorgiennes amenées depuis l’Iméréthie et Tbilissi, institua un régime d’oppression, sous lequel les Géorgiens et les Turcs meskhètes conservèrent le droit de porter des armes. Seuls les « volontaires » arméniens, enrôlés de force dans l’armée géorgienne pour combattre les régions rebelles d’Abkhazie et d’Adjarie, se virent accorder des armes.

La politique de colonisation du Djavakh par des populations d’origine géorgienne débuta. Fin 1920, quelques centaines de familles d’Iméréthie furent transférées à Akhalqalaq sous le contrôle du gouvernement géorgien. Les autorités géorgiennes locales confisquèrent aux Arméniens de vastes zones de pâturages au nord et à l’est, qu’ils attribuèrent aux nouveaux arrivants. Grâce à divers artifices, certains villages se retrouvèrent sans terres rentables. L’administration des terres appartenant à l’église du Saint-Sauveur d’Akhaltskha au Kartzakh, à Dadesh, Sulda et autres lieux, fut grandement affectée. Le gouvernement géorgien n’hésita pas à mettre en œuvre une politique d’assimilation ethnique par une campagne de « géorgianisation » de tous les Arméniens catholiques.

Naturellement, la politique chauvine appliquée au Djavakh par le gouvernement menchevik ne passa pas inaperçue en Arménie. Mais en 1919, le gouvernement arménien, pour diverses raisons, jugea nécessaire de se satisfaire de partager ses productions céréalières avec Akhalqalaq et de différer ses pourparlers frontaliers avec la Géorgie, jusqu’à ce qu’un accord satisfaisant puisse être obtenu lors de la prochaine Conférence de Paris. Abordant cette question, Ruben Ter Minassian écrit : « Les intentions de la Géorgie concernant l’Arménie étaient injustes, étant donné qu’elle nous avait enlevé une région purement peuplée d’Arméniens, en dépit du fait que, géographiquement et démographiquement, cette province appartient à l’Arménie. La Géorgie se montra aussi injuste en convoitant Lori […] En dépit de ces faits préoccupants, le Bureau fut d’avis qu’il était nécessaire d’être patient et de céder aux Géorgiens autant que possible. » Or Ruben et les autres dirigeants de la République auraient du considérer que plus la partie arménienne se montrait disposée au compromis, plus celle géorgienne devenait intraitable au sujet d’Akhalqalaq et de Lori.

Le 17 septembre 1919, une nouvelle conférence arméno-géorgienne se réunit à Tbilissi. La Géorgie était représentée par N. Ramishvili et S. Mdivani ; les délégués de l’Arménie étaient S. Mamikonian et S. Khachatrian. Redoutant l’éventualité d’une nouvelle confrontation arméno-géorgienne suite au retrait britannique de Lori, les Géorgiens proposèrent une approche faite de « concessions mutuelles » sur la question des frontières, laissant aux Arméniens les zones méridionales du village de Sqori et la plaine de Lori (Jalaloghli-Vorontsovka), tandis que la Géorgie conserverait toutes les terres au nord de cette ligne, ainsi que la province d’Akhalqalaq. Ils considéraient cette « concession » comme temporaire, jusqu’à l’attribution à l’Arménie des provinces d’Arménie Occidentale par la Conférence de Paris.

La délégation arménienne annonça qu’elle était autorisée par son gouvernement à céder à la Géorgie la région de Khrami (Tzalka), ainsi que les zones nord et centre de la province d’Akhalqalaq. La région des lacs au sud du Djavakh, ainsi que les villages d’Heshtia, Satkha, Hokam et Azmana, jusqu’au fleuve Kur, devaient être rattachés à l’Arménie. D’après le projet arménien, la frontière s’étendait jusqu’au nord de Koghb, le long de Lalvar. Bien que chaque partie fut peu satisfaite des plans présentés et qu’aucun accord écrit ne s’ensuivit, la partie arménienne se montrant réticente à céder la majeure partie d’Akhalqalaq, la Géorgie accepta d’accorder à l’Arménie des droits de transit, des moyens de communication par télégraphe, ainsi que d’autres équipements. Il est à noter que la Géorgie considéra cette « propension aux concessions » comme une réelle concession et se décida à d’ultimes mesures concernant le Djavakh. « Les Géorgiens profitèrent de notre faiblesse, écrit Ruben, et utilisèrent leur avantage géographique sur un mode brutal, afin de piétiner l’intégrité et les droits légitimes de notre peuple. »

Les pourparlers sur la frontière se poursuivirent à Tbilissi. S. Mamikonian et S. Khachatrian restèrent et, comme on disait à l’époque, continuèrent de marchander les frontières dans un « bazar stérile » - une situation qui ne satisfit ni les milieux géorgiens, ni ceux arméniens. Convaincus, depuis 1919, qu’il était vain de continuer à demander aux Géorgiens de faire des concessions mutuelles au regard des frontières, la partie arménienne s’efforça d’inscrire cette question dans l’agenda de la Conférence de Paris.

Citons, parmi les résultats positifs de ces négociations, l’accord arméno-géorgien du 14 novembre 1919, au terme duquel tous les sujets litigieux actuels et futurs entre les deux parties seraient réglés par des moyens politiques ou un arbitrage.

Le 7 mai 1920, un accord de reconnaissance mutuelle fut signé entre la Russie et la Géorgie. Par cet accord, la Russie reconnaissait les prétentions de la Géorgie sur Lori, Akhalqalaq et Zaqatala. Suite à quoi, le Premier ministre Hamo Ohanjanian adressa des télégrammes de protestation aux gouvernements de la Fédération de Russie Soviétique et de Géorgie, déclarant qu’en considérant Lori et Akhalqalaq comme leur appartenant, les autorités géorgiennes contrevenaient à l’accord arméno-géorgien de 1919, selon lequel l’attribution de ces territoires n’était pas décidée.

La loi de 1920 sur la citoyenneté arménienne, qui garantissait de fait les droits liés à la citoyenneté aux Arméniens résidant à l’étranger, mécontenta les Géorgiens et les poussa à prendre des positions démagogiques lors des pourparlers arméno-géorgiens qui se tinrent en juin et juillet. Ils s’opposaient au fait d’attribuer la citoyenneté arménienne aux Arméniens de Géorgie, affirmant qu’alors ces derniers devaient être envoyés en Arménie. Lors de ces mêmes pourparlers, la délégation géorgienne demanda aux Arméniens toute la province d’Akhalqalaq, ainsi que la région des lacs, Lori, jusqu’au poste de Sanahin, et la majeure partie des provinces d’Ardahan et d’Olti. Demandes qui furent rejetées par la partie arménienne.

Rencontrant une impasse, les parties arménienne et géorgienne demandèrent aux puissances de l’Entente de les aider à régler ce litige. Ce n’est pas un hasard si une clause particulière fut introduite dans le traité de Sèvres du 10 août 1920, stipulant que la question des frontières entre les pays transcaucasiens serait réglée par une commission formée de représentants des parties intéressées et qu’en cas d’échec pour parvenir à un accord, l’arbitrage reviendrait aux puissances alliées.

A l’automne 1920, lors de la guerre arméno-turque, le gouvernement arménien, conscient des relations secrètes entre Turcs et Géorgiens, se trouva contraint de faire des concessions à la Géorgie au sujet des frontières. Le 13 novembre, les Géorgiens envoyèrent des troupes dans la zone neutre de Lori et à Ardahan.

Vers la fin du mois de février et début mars 1921, la province d’Akhalqalaq subit une nouvelle attaque de la part des Turcs kémalistes. En envahissant le Djavakh (considéré à l’époque comme territoire géorgien), les Turcs contrevenaient à l’accord secret turco-géorgien, stipulant de ne pas pénétrer en territoire géorgien. Il y a lieu de penser que, juste avant la chute du gouvernement de la Géorgie indépendante, pour des raisons politiques, permission fut accordée aux Turcs d’entrer dans la province d’Akhalqalaq, après avoir désarmé, une fois de plus, la population arménienne.

Les troupes de Ghumantar Pacha et des bandes turques, ainsi que Jamal Agha et le mollah Bairam, originaires du village d’Hokam peuplé de Turcs, se dirigèrent vers les villages de Kartzakh, Sulda, Dadesh et Gumbordo, au sud de la province. De nombreux habitants de Gumbordo, dont des femmes, livrèrent un combat inégal et les Turcs firent prisonniers des centaines d’hommes, tuant certains d’entre eux dans les gorges de Kuri et noyant les autres dans des puits. Il y eut aussi des massacres dans d’autres villages. Cette fois, la population de la province n’émigra pas. Les Turcs rencontrèrent une forte résistance aux environs d’Alastan, Molit, Tabatzghuri et d’autres villages.

Suite aux agressions turques de 1918 et 1921, la région d’Akhalqalaq perdit entre 42 et 45 % de sa population arménienne lors du conflit armé, de la famine et des épidémies. Alors que la ville d’Akhalqalaq comptait 5 070 habitants en 1917, ils n’étaient plus que 2 737 en 1922.

Dans la seconde moitié de mars 1921, les troupes de la 11ème Armée Rouge entrèrent à Akhalqalaq. Alors qu’elles étaient entrées dans Lori depuis l’Arménie, elles pénétrèrent dans Akhalqalaq à partir de la Géorgie, via le chemin de fer Borzhom-Akhaltskha – fait qui jouera ensuite un rôle important dans le processus d’attribution de la région.

Après le retrait des forces turques, les pétitions des populations du Djavakh auprès des comités révolutionnaires d’Arménie et de Géorgie soviétiques, du commandement de l’Armée Rouge, ainsi que d’autres tribunaux compétents, visant à rattacher la province à l’Arménie ou la Russie soviétiques, se firent plus fréquentes. Dans l’une d’entre elles, rédigée le 23 avril, des délégués des villages de Sulda, Mragoval, Dadesh, Vachian et Karzakh déclarèrent au représentant de l’Arménie en Géorgie : « Nous demandons que notre province, où plus de 60 000 habitants sur 80 000 sont arméniens […] soit rattachée à la république d’Arménie […] Si notre patrie ne devient pas une partie de l’Arménie, qui nous protégera des massacres […], de l’oppression ? De plus, si notre patrie ne devient pas une partie de la Russie soviétique et que les cimeterres turcs planent au-dessus de nos têtes, nous ne pourrons plus demeurer dans notre patrie qui, ces dernières années, est devenue un enfer, et nous serons contraints d’émigrer au fin fond de la Russie […] »

Au printemps 1921, la question des nombreux territoires que se disputaient les républiques transcaucasiennes, y compris ceux d’Akhalqalaq et de la région adjacente de Khram (Tzalka), fut débattue par les républiques soviétiques de Transcaucasie, nouvellement créées. Une commission spéciale, instituée en mai 1921 par le bureau caucasien du Parti communiste de Russie, tint sa première réunion du 25 au 27 juin à Tbilissi sous la présidence de S. Kirov. La Géorgie était représentée par deux membres, l’Azerbaïdjan en comptait trois et l’Arménie un (A. Bekzadian). Lors de la toute première réunion, Bekzadian, évoquant les injustes attributions territoriales imposées par le régime tsariste et la situation critique dans laquelle se trouvait l’Arménie, demanda aux membres de la commission de concéder à l’Arménie la province d’Akhalqalaq, majoritairement peuplée d’Arméniens (72 %), Lori et le Nagorno-Karabagh (94 % d’Arméniens). Mais il demeurait minoritaire face aux représentants géorgiens et azéris, qui bénéficiaient en outre du soutien de Kirov, prétendant que de tels changements territoriaux encourageraient les activités contre-révolutionnaires en Géorgie et en Azerbaïdjan. La proposition de Bekzadian fut rejetée. Ce dernier demanda que la décision finale soit laissée au Comité central du bureau pour le Caucase.

Les dirigeants arméniens firent appel à des experts et des scientifiques afin de préparer une documentation sur ces territoires disputés. Sur recommandation du ministre arménien des Affaires étrangères, A. Mravian, Poghos Abelian présenta en juillet 1921 un document détaillé sur Akhalqalaq, contenant les fondements historiques, géographiques, démographiques et économiques validant les prétentions arméniennes sur cette province. « Les Arméniens du Djavakh, écrit Abelian dans son rapport, considèrent le gouvernement menchevik comme pire que la Turquie. Ils sont si inquiets qu’ils n’accepteront aucune domination géorgienne […] Tel est la vérité. L’habitant d’Akhalqalaq désire que la région soit russe, protégée pour toujours des agressions turques ; bref, il désire que son destin soit lié à celui de l’Arménie et, présentement, il désire rejoindre l’Arménie soviétique. » Abelian écarta toute forme d’autonomie. En dernier ressort, il était prêt à étudier un Djavakh autonome, ainsi que Tzalka – sous contrôle arménien.

Le 7 juillet 1921, la réunion plénière du Bureau pour le Caucase, avec la participation de Staline, examina la question des provinces disputées de Lori et d’Akhalqalaq, réclamées par l’Arménie et la Géorgie. Par six voix pour et un vote blanc, il fut décidé de rattacher la région centrale de Lori à l’Arménie et de confier la question de la cession à l’Arménie des régions d’Akhalqalaq et Khram (Tzalka) au Comité Central du Parti communiste de Géorgie, puis de soumettre la décision de ce dernier à l’examen et à l’évaluation du Bureau pour le Caucase, réuni en session plénière. Il n’est pas difficile d’en déduire que, confiées aux lubies des bolcheviks géorgiens, les prétentions arméniennes seraient rejetées. Et de fait, le 16 juillet, le Politburo du Comité central du Parti communiste de Géorgie estima ces demandes inacceptables, fondant sa décision sur des « liens » économiques artificiels entre ces régions et d’autres « considérations politiques ». Par une étrange « coïncidence », lors de sa réunion plénière du 5 juillet, le Bureau pour le Caucase décida, à l’aide d’ « arguments » semblables, de détacher de l’Arménie une autre région arménienne, le Nagorno-Karabagh et de le rattacher à l’Azerbaïdjan. En juillet 1921, l’alliance azérie-géorgienne fut quasiment évidente. C’est ainsi que le Djavakh, historiquement arménien, fut attribué à l’Arménie.

Durant la période 1918-21, la question de la réunification du Djavakh avec la mère patrie demeura irrésolue pour les raisons fondamentales suivantes : la république d’Arménie, considérant l’acquisition de l’Arménie Occidentale comme prioritaire, ne fit pas montre d’un même zèle, s’agissant des territoires arméniens sous occupation géorgienne et azérie. Suite aux incursions turques de 1918 et 1921, près de la moitié (40 000 Arméniens) des habitants furent tués, tandis que la province connaissait un effondrement économique quasi total – situation qui empêcha la population arménienne de défendre efficacement la cause de la réunification avec l’Arménie.

A l’annonce des décisions du Bureau pour le Caucase et du Parti communiste de Géorgie, les Arméniens du Djavakh adressèrent en juillet 1921 plusieurs lettres de protestation à Moscou, Tbilissi et Erevan. Le Comité Révolutionnaire de Géorgie paraissait enclin à exacerber le problème. Arustamov, un bolchevik bien connu et membre de l’Armée Rouge, bénéficiant du respect et de la confiance de la population d’Akhalqalaq, fut sommairement démis de ses fonctions par la direction du Comité Révolutionnaire. Toutes les pétitions des habitants restèrent ignorées et le camarade Arustamov dut quitter Akhalqalaq, malgré des manifestations populaires de sympathie et de soutien. Peu après, un homme détestée par la population, S. Nadiradze, ancien chef d’unités punitives spéciales de l’ancien régime menchevik, fut nommé commandant militaire de la province. Lorsque, sous la pression populaire, le Comité Révolutionnaire le limogea, les bolcheviks géorgiens de Tbilissi le renvoyèrent à Akhalqalaq, avec des prérogatives et une autorité encore plus grandes. De nouvelles protestations populaires furent suivies par l’arrivée d’une commission spéciale. Sur ordre de cette commission, plusieurs personnes furent arrêtées, dont Mnoyan, bolchevik arménien très connu, membre du Comité Révolutionnaire. Ils furent conduits à Tbilissi et remis aux mains de la Tcheka [Commission extraordinaire]. Un mois plus tard, une nouvelle commission spéciale arrive à Akhalqalaq et, sous prétexte d’activités « chauvines », arrête Karapet Ghazanjian, militant bolchévique de longue date, l’un des fondateurs du Comité Révolutionnaire d’Akhalqalaq. (Commandant l’une des compagnies de la 11e Armée Rouge, Ghazanjian s’illustra en février 1921 lors des combats menés contre les forces menchevik géorgiennes pour la libération de Lori.)

Parallèlement à la liquidation des cadres communistes arméniens, entre avril et juillet 1921, la confiscation des biens des paysans arméniens se poursuivit. La population turque locale, qui avait pris part au pillage et au meurtre des Arméniens, amassant une fortune aux dépens des Arméniens lors des deux incursions turques, se trouvait maintenant favorisée par tous les moyens possibles.

C’est ainsi que les Arméniens d’Akhalqalaq, opprimés et maltraités sous domination géorgienne, comptant plusieurs dizaines de milliers de victimes lors des deux invasions turques, se retrouvèrent au printemps et à l’été 1921 à la merci de bolcheviks géorgiens chauvins et prédateurs. Ce n’est pas un hasard si les délégués de certains villages (en particulier catholiques) aidèrent à cette époque leurs compatriotes à émigrer vers la Russie. De nombreux villageois étaient déjà partis spontanément. Le gouvernement de la Géorgie soviétique, redoutant un éventuel dépeuplement de la région, interdit l’exode des Arméniens par décret spécial.

Il est aussi significatif que dans de nombreuses lettres adressées aux autorités soviétiques arméniennes – des pétitions que l’on ne peut lire sans éprouver de la sympathie et de l’émotion -, les Arméniens d’Akhalqalaq décrivent comme cauchemardesque la situation locale et expriment leur conviction que la seule solution à cette situation difficile est la réunification de la région avec l’Arménie soviétique. « […] Pour lever le blocus sur la Djavakhétie, lit-on dans une lettre, […] mettre fin aux visites des commissaires spéciaux, faire cesser toutes sortes d’excentricités enfantines et de rapines institutionnalisées, il n’existe qu’un moyen, une solution, à savoir le profond souhait des Arméniens de la province, lesquels constituent 75 % de la population, qui est de rendre la province à sa république soviétique d’origine. »

Même après les décisions du Bureau pour le Caucase, le 7 juillet, et du Comité Central géorgien, le 16 du même mois, certains bolcheviks arméniens, représentant l’aile nationale, prirent plusieurs mesures afin de rectifier le problème de la dépendance étrangère du Djavakh et du Nagorno-Karabagh. Le secrétaire général du Parti communiste d’Arménie, A. Miasnikian, visita la province d’Akhalqalaq afin de désamorcer la montée de l’agitation populaire, endiguer l’exode de la population et chercher des moyens de régler le problème. A son initiative, en 1922, un groupe d’archéologues prépara une proposition visant à instituer une région arménienne autonome dans le cadre de l’Etat géorgien, qui aurait inclus la province d’Akhalqalaq et la région de Borchalu, peuplée d’Arméniens. Mais les milieux dirigeants géorgiens, ainsi que certains intellectuels, en particulier l’historien I. Javakhashvili, rejetèrent cette idée, la considérant comme une mesure visant à démembrer la Géorgie. Et en 1923, cette proposition fut définitivement enterrée.

Dépassés en nombre et manipulés par les bolcheviks géorgiens et arméniens, qui bénéficiaient aussi du soutien du Centre, les dirigeants arméniens, affaiblis, finirent par renoncer. Recourant à des méthodes répressives, le régime soviétique parvint à réduire au silence les Arméniens du Djavakh en détruisant leur rêve de voir leur patrie revenir à ses légitimes possesseurs, comme partie intégrante de l’Arménie.

Une nouvelle région administrative homonyme fut formée à partir de vastes zones de la province d’Akhalqalaq. Parmi les villages situés au nord, Tabatzghuri, Molit et Chkharola furent rattachés à la région de Borzhomi, tandis que Damalan fut intégré dans la région d’Aspindza, de création plus récente. En 1930, le secteur sud-est d’Akhalqalaq fut détaché et reconstitué en région de Bogdanovka (rebaptisée ensuite Ninotzminda).

Durant la période soviétique, suite aux conditions socio-politiques difficiles dominantes, l’exode de la population du Djavakh devint un phénomène démographique endémique. Dans ce contexte, ce n’est pas un hasard si, durant la Seconde Guerre mondiale, Akhalqalaq perdit plus que d’autres régions peuplées d’Arméniens, un grand nombre d’habitants. Sur 12 684 recrues, Akhalqalaq déplora 7 788 victimes (61,4 %), en partie disparus lors d’opérations. Les Turcs meskhètes furent aussi victimes de « purification ethnique », après que Staline les ait accusés, l’été 1944, de trahison ; ils furent regroupés à partir Akhaltskha, Adigeni, Aspindza et d’autres secteurs de l’Akhalqalaq, puis déportés en Asie Centrale. Les Arméniens locaux ne furent pas autorisés à s’installer dans les villages laissés vacants ; au contraire, un grand nombre de Géorgiens furent déplacés d’Iméréthie par le gouvernement et se virent attribuer les propriétés abandonnées par les Meskhètes. Suite à ces redéploiements démographiques soutenus par le gouvernement, une entité peuplée de Géorgiens, nommée Aspindza, émergea entre les régions d’Akhaltskha et d’Akhalqalaq, peuplées d’Arméniens. A la même époque, entre 1946 et 1949, des Arméniens originaires de plusieurs régions de la république socialiste soviétique de Géorgie – dont le Djavakh – furent déportés vers l’Altaï et la Sibérie.

De 1950 à 1970, l’émigration des Arméniens vers la république socialiste soviétique d’Arménie, le Caucase nord et d’autres républiques de l’URSS, due à des facteurs économiques et politiques, s’accéléra notablement. Ce qui explique pourquoi des régions avec un taux de natalité élevé comme Akhalqalaq et Bogdanovka (constituant la province historique du Haut-Djavakh) comptaient en 1989 le même nombre d’habitants (105 000) qu’en 1917.

Au lendemain du tremblement de terre de 1989 en Adjarie, le gouvernement géorgien s’empressa de redéployer les sans abri et autres victimes de ce désastre vers les villages de Kotelia, Hokam, Gogashen, Chunchkha et autres, dans la région d’Akhalqalaq, leur construisant des maisons à deux étages dans les villages des Doukhobors russes. Durant les 70 ans du régime soviétique, Akhalqalaq et Bogdanovka n’avaient jamais connu une telle frénésie immobilière. Toutefois, même cette tentative temporaire pour modifier la structure démographique se révéla inefficace. Le rude climat de la région contraignit la plupart d’entre eux à repartir chez eux.

Aujourd’hui, le Djavakh historique, avec ses deux régions, sa centaine de villages peuplés d’Arméniens et une population de plus de 100 000 habitants (dont 95 % d’Arméniens), constitue le territoire arménien le plus homogène en dehors des frontières de la république d’Arménie, continuant d’exister en tant qu’entité vivante de langue, culture et traditions arméniennes.

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Source : http://www.hairenik.com/weekly/2009/08/09/javakhq-historical-outline-part-ii/
Traduction anglaise : T. Sonentz-Papazian
Traduction française : © Georges Festa – 10.2008