dimanche 1 novembre 2009

Eren Keskin


Nous sommes tous coupables !
par Eren Keskin
The Armenian Weekly, 20.10.2009


[Eren Keskin (née le 24 avril 1959 à Bursa en Turquie), d’origine kurde, est avocate et milite pour les droits de l’homme en Turquie. Elle est vice-présidente de l’Association turque pour les droits de l’homme (IHD) et ancienne présidente de sa section d’Istanbul. Elle est cofondatrice du projet « Assistance juridique aux femmes victimes de viol ou d’autres abus sexuels par les forces de sécurité nationale » visant à exposer les violences auxquelles sont exposées les femmes dans les prisons turques. Elle a été à plusieurs reprises menacée, agressée, harcelée et arrêtée par les autorités turques. Elle a fait l’objet de nombreuses poursuites en liaison avec ses activités de défense des droits de l’homme. En 1995 elle fut emprisonnée pour son action dans ce domaine et adoptée en tant que prisonnier de conscience par Amnesty International. Elle a reçu en 2004 le Prix de la Paix d’Aix-la-Chapelle « pour ses courageux efforts et activités en faveur des droits de l’homme ». En 2005 lui a été décerné le Prix Theodor Haecker, créé à Esslingen, pour le Courage civique et la sincérité politique.
En mars 2006 un tribunal turc l’a condamnée à dix mois d’emprisonnement pour outrage à l’armée nationale. Cette condamnation fut commuée en une amende de 6000 livres turques, que Me Keskin a refusé de payer.]

Alors que j’écris ces lignes, les protocoles visant à « normaliser les relations » entre la Turquie et l’Arménie ont été signés.

Ce sont toujours les « gouvernements » qui décident ce qui est « normal » !

Même chose aujourd’hui. Les « puissants de ce monde » ont déterminé de quelle manière les relations entre Arménie et Turquie doivent être « normalisées ».

A mes yeux, la seule chose qui serait normale c’est d’accepter la réalité du génocide, avec toutes ses conséquences, et présenter des excuses à la nation arménienne.

J’ai réalisé très tôt que nous vivons sur un « cimetière d’identités ». Mon oncle, le frère jumeau de mon père, avait décidé d’épouser une Arménienne. Ils étaient très épris l’un de l’autre. Le mariage devait avoir lieu. Mais mon grand-père, un gouverneur à la retraite, n’accepta qu’à une condition : Jozefin devait être musulmane et son prénom deviendrait Hulya.

Même si j’étais très jeune, je n’arrêtais pas de penser : comment cela était-il possible ? Comment le droit de quelqu’un à « être soi-même » pouvait-il être retiré ainsi ?

Ils se marièrent. Mais personne dans ma famille n’a appelé ma tante Hulya. Elle est toujours restée notre chère Jozefin.

Au cœur de mon enfance, il y a toujours tante Jozefin ou tante Antuanet ou cousin Alex ou Arthur.

Quand j’étais petite, j’ai toujours pensé que les Arméniens étaient les personnes les plus agréables au monde.

Un jour, alors que j’avais 14 ans, nous sommes allés à la plage de Kilyos (à Istanbul) avec de nombreux membres de notre famille. Le fils de la tante de mon père a dit : « Alons nager, je vais te dire quelque chose. » Nous avons marché, marché, marché…

Quand plus personne ne nous entourait, il me dit : « Nous sommes kurdes, n’oublie pas. Ils [la famille] peuvent nier ce fait, mais nous sommes kurdes. »

J’étais abasourdie et quelque peu contente. Mais le fait que cette réalité était « si risquée qu’elle devait être tenue secrète » me plaça dans un étrange état d’esprit.

Qui, et de quel droit, pouvait décider que sa propre identité devait être tenue « secrète » ?

Suite à ce jour, je me suis mise à lire « l’histoire non officielle ». J’ai essayé de lire tout ce que je pouvais trouver sur les Arméniens et les Kurdes.

Quand j’avais 16 ans, tante Jozefin et moi nous sommes allées à l’île de Sedef. Nous étions assises sur la plage lorsque je lui ai demandé : « Tatie, ta famille a beaucoup souffert durant le génocide, n’est-ce pas ? »

Ma tante regarda autour et me dit : « Allons nager. » A ce moment-là, je me suis souvenue de l’épisode de Kilyos.

Nous nageons loin, loin, loin du rivage…

Quand nous fûmes certaines que personne ne pouvait nous entendre, ma tante m’apprit ce qu’ils avaient enduré.

Depuis lors, j’ai pensé qu’un grand crime avait été commis sur cette terre – et que la mentalité qui l’avait commis n’était pas du tout restée dans le passé.

Plus tard, dans ma vie personnelle, j’ai réfléchi, j’ai travaillé et je me suis exprimée à ce sujet autant que je l’ai pu.

En 2005, il y eut un colloque à Istanbul. Les intellectuels qui organisèrent ce colloque, connu sous le nom de « Colloque arménien », écrivirent dans l’appel à contributions : « Les ordres qui conduisirent au déracinement de centaines de milliers de gens et à la mort et au meurtre d’un grand nombre d’entre eux furent, après tout, donnés et exécutés par un gouvernement de l’empire ottoman (qui n’est pas à confondre avec l’actuelle république de Turquie). »

J’estime que la différence essentielle dans les mentalités réside dans les parenthèses ci-dessus. J’estime que l’idéologie des responsables du génocide arménien – le Comité Union et Progrès et son organisation spéciale, Teşkilât-ı Mahsusa – constitue « l’idéologie fondatrice » de la république de Turquie.

Durant des années j’ai soutenu que le principal problème en Turquie est le militarisme ; que la « ligne blanche » et la peur conséquente qu’elle provoque dans la société, conduisent au totalitarisme ; que le militarisme est le plus grand obstacle à la démilitarisation de la politique « intérieure et extérieure » ; et que les institutions législatives, exécutives et judiciaires subissent toutes l’influence et la pression du militarisme. Comme quelques autres qui partagent cette opinion, je me suis retrouvée sous une pression constante à cause de cette façon de penser.

Or la vie elle-même nous donne raison !

Alors même que la « normalisation des relations » entre la Turquie et l’Arménie était en débat, la Haute Cour de Turquie rendait un arrêt qui montre combien il est difficile de changer les choses. Elle déclara que toute personne « souffrant psychologiquement » à cause de ce que l’écrivain Orhan Pamuk avait dit dans un interview – concrètement, que « nous avons assassiné un million et demi d’Arméniens » - pouvait poursuivre Pamuk au titre de sa peine et de ses souffrances. Cet arrêt révèle une fois encore la situation réelle de la république de Turquie – à savoir qu’elle est sous influence du militarisme.

Etre un démocrate et être réaliste exige au contraire d’appeler la république de Turquie à reconnaître le crime de génocide et payer des réparations pour les dommages que les Arméniens ont subi.

Il s’agit naturellement d’une position difficile et risquée.

Benda écrivait : « Les véritables intellectuels doivent prendre le risque de mourir sur un bûcher, être exilés, crucifiés. Voilà pourquoi ils ne sont pas si nombreux. Et surtout, ils doivent toujours critiquer le statu quo. »

Edward Said décrit l’intellectuel comme quelqu’un qui « tente de provoquer des crises, non de les résoudre ».

En vérité, nombreux sont ceux qui tentent de résoudre une crise, de la normaliser… Mais d’autres choisissent de « ne pas permettre que les crimes et les criminels soient oubliés ».

Voilà ce que nous faisons.

- Cela fait 94 ans !
- Ceux qui croient aux mensonges,
- Ceux qui ne mettent pas en doute les mensonges,
- Ceux qui restent silencieux, même s’ils ne croient pas aux mensonges,
- Ceux qui, par leur silence, approuvent les mensonges,

Nous sommes tous coupables…

Et nous devons des excuses par milliers, par millions…

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Source : http://www.hairenik.com/weekly/2009/10/20/eren-keskin-we-are-all-guilty/
Repris in : http://www.keghart.com/Eren_All_Guilty
Photographie : © Agence dpa

Traduction : © Georges Festa – 11.2009