vendredi 6 novembre 2009

Khatchatour Abovian 1809 / 2009

Ludwig von Maydell, Portrait de Khatchatour Abovian, 1831
© wikimedia.org

Le piolet et l'encrier
Biencentenaire de Khatchatour Abovian

Akhtamar on line, 15.10.09



Le 15 octobre, il y a deux cents ans, naissait à Erevan (plus précisément dans le village de Khanakher, actuellement un quartier de la capitale) Khatchatour Abovian, l'un des plus grands représentants de la littérature arménienne, en particulier du Romantisme au 19ème siècle.
Son existence fut brève. Il passa à la postérité, âgé seulement de 38 ans, le 14 avril 1848. Peut-être mort. Sa disparition reste un mystère; il sortit ce jour-là de chez lui sans jamais revenir. Peut-être s'agit-il d'un suicide, ou fut-il victime d'un homicide par des tueurs ottomans; peut-être partit-il sans plus d'explications pour l'Europe aux côtés des combattants dans les mouvements révolutionnaires de cette époque ou peut-être encore fut-il secrètement incarcéré et expédié dans quelque lointain exil.
Le fait est qu'à compter de ce jour-là l'on perd complètement la trace de Khatchatour Abovian. Ni son épouse Emilie, ni ses enfants Vartan et Zarmandoukt (respectivement âgés alors de huit et cinq ans) n'eurent plus de ses nouvelles.
Ainsi s'évanouit une figure littéraire et politique qui, comme il advient souvent, connaîtra la gloire après sa mort.
Né dans une famille noble, originaire du Karabagh, apparenté à d'influents personnages de la vie politique arménienne, Abovian recueillit pour ainsi dire la flamme de l'engagement en faveur de sa patrie. Il se sentit engagé dans ce processus de construction de la nation et de la conscience arménienne qui animera tant de jeunes intellectuels durant le 19ème siècle.
A l'âge de dix ans, son père Avetik le conduisit à Etchmiadzine afin d'étudier au séminaire Gevorghian. Cinq ans après, Khatchatour partit à Tbilissi [Tiflis] pour y étudier la langue et la littérature arméniennes au Collège Nersessian, où il obtint son diplôme en 1826 sous l'égide d'Haroutioun Alamdarian. Il aurait voulu perfectionner ses études à Venise, mais le déclenchement de la guerre russo-persane le contraignit à modifier ses projets.
C'est ainsi qu'il partit à Sanahin, où il fut engagé dans le secrétariat du catholicos Yeprem, avec des fonctions de traducteur. Dans l'exercice de cette charge, il parvint à entrer en contact avec des diplomates et des intellectuels d'Europe de l'ouest.
Mais le tournant de sa vie fut sa rencontre en 1829 avec Friedrich Parrott, professeur de philosophie naturelle à l'Université de Dorpat [Tartu] (dans l'actuelle Estonie). Parrott s'était rendu en Arménie dans le but d'escalader l'Ararat et d'y effectuer des études géologiques, et avait besoin d'un guide et d'un interprète.
Avec l'aide d'Abovian, Parrott devint le premier homme à conquérir, à l'époque de l'alpinisme moderne, le sommet de l'Ararat.
Une fois l'expédition achevée, grâce aux liens qui s'étaient créés, Abovian put accéder directement à l'université de Dorpat [Tartu] sans avoir à suivre les études préparatoires. De 1830 à 1836 il se consacra assidûment à l'étude des sciences sociales et naturelles, de l'allemand, du russe, du français et du latin. Il subit l'influence du romantisme allemand et établit de nombreux contacts avec des intellectuels contemporains, assimilant nombre d'idées contemporaines.
Il rentra en Arménie en 1836 et n'eut de cesse de critiquer le dogmatisme tsariste et ecclésiastique.
Il trouva à Tbilissi un emploi d'instituteur dans une école et épousa la citoyenne allemande Emilia Looze.
En 1843 il est démis de ses fonctions et muté à Erevan, sans que disparaisse ce climat d'hostilité à son égard de la part du monde éducatif, peu enclin à accepter sa philosophie politique.
Néanmoins, sa réputation dans le monde académique et intellectuel européen était telle qu'il ne manquait pas de recevoir des visites de la part d'illustres savants de nombreux pays, qui le chargaient souvent (ou tentaient de le faire) de nouvelles missions exploratoires sur l'Ararat ou sur l'Aragatz ou d'enquêtes d'ordre ethnologique (par exemple, sur les campements yézidis).
Une tentative pour trouver un emploi auprès du catholicossat d'Etchmiadzine demeura vaine; en 1846 il se contenta d'écrire trois articles pour le journal Kavkaz.
Deux ans plus tard, il disparut mystérieusement.

La conquête de l'Ararat

Parrott et Abovian traversèrent l'Arax et rejoignirent sur le versant nord de la montagne le village d'Agori, célèbre pour son monastère de Saint-Jacques, qui sera complètement détruit dix ans plus tard par un terrible séisme.
Leur première tentative d'ascension échoua par manque d'équipement adéquat, capable de les protéger des très basses températures.
Six jours plus tard, nouvelle tentative et nouvel échec, tous deux n'étant pas parvenus à rejoindre le sommet avant le coucher du soleil.
A la troisième tentative, à 15h15, le 9 octobre 1829, Parrott et Abovian conquirent l'Ararat.
Abovian recueillit dans une bouteille de la glace prise sur la cime, qu'il rapporta chez lui, la conservant comme de l'eau bénite. Le 6 novembre ils gravirent le petit Ararat.
Abovian regagna le sommet de l'Ararat à deux autres reprises : en 1845 il accompagna le minéralogiste allemand Otto von Abich, et l'année suivante l'Anglais Henry Seymour.
Un pic de l'Ararat est dédié à Parrott.

Les œuvres d'Abovian

Malgré sa brève existence, Abovian eut une intense activité d'écrivain : sa production s'étend des nouvelles et de la poésie à des traités scientifiques et artistiques, ainsi qu'à des contes pour enfants.
Son œuvre la plus célèbre demeure Verk Haiastani [Les Plaies d'Arménie], écrite en 1841, mais publiée à titre posthume seulement en 1858.
Il s'agit du premier récit spécifiquement consacré au destin du peuple arménien avec un accent particulier porté sur la lutte de libération lors de la guerre russo-persane (1826-1828).
Décrivant les souffrances du peuple arménien lors de la domination persane, l'œuvre exalte et encourage l'esprit patriotique arménien, personnifié par le héros principal, Aghassi, qui s'oppose à l'oppresseur, illustrant la devise "Donne ta vie, mais ne donne jamais ta patrie."
Il apparaît évident que l'auteur voit dans l'alliance avec la Russie la garantie d'une survie du peuple arménien, ce qui ne l'empêchera pas d'écrire aussi quelques poésies satiriques à l'encontre de la bureaucratie tsariste ("La Cruche de vin").
Mes loisirs est un court traité inspiré de notations prises lors de réunions publiques.
Ses travaux d'ordre scientifique (parmi lesquels La Découverte de l'Amérique et Le Livre d'histoires) sont nombreux, de même que ses traductions en arménien d'œuvres de grands poètes et écrivains européens (dont Schiller, Goethe, Krylov).
Dans la production d'Abovian figurent aussi des textes pédagogiques (Introduction à l'éducation) ou encore une grammaire du russe.
Citons sa nouvelle arménienne Histoire de Tigrane, manuel moral pour les enfants arméniens, ainsi que plusieurs traités ethnographiques, tel celui relatif à l'étude de son village natal de Khanakher et celui sur les Kurdes et les Yézidis.
Presque toute sa production parut à titre posthume, parfois plusieurs décennies après sa mort. Rappelons, entre autres, Exercices d'algèbre (1868), Œuvres inédites (1904), Lettres inédites (1929), Chansons populaires (1939), Poèmes (1941), Poésies pour enfants (1941), Fables (1941), La fille du Turc (1941).

Quasiment ignoré à son époque, Abovian aura connu un sort identique à celui de nombreux autres artistes et intellectuels. Sa renommée fut posthume, bien des années après sa mort. Une sorte de redécouverte de l'écrivain, de l'érudit, du héros révolutionnaire, qui se fit jour à l'époque soviétique.
Le village d'Elar (situé à une dizaine de kilomètres au nord d'Erevan) fut rebaptisé Abovian en 1961. Sa maison natale à Khanakher fut transformée en musée en 1939.
La capitale arménienne abrite deux statues de l'écrivain. La première fut commanditée par un groupe d'intellectuels arméniens en 1908, soixante ans après sa disparition : une fois les fonds nécessaires recueillis et le projet approuvé, elle fut réalisée à Paris en 1913, mais ne fut envoyée à Erevan qu'en 1925 et érigée face au cinéma Moscou en 1933, puis déplacée dans un parc. La seconde statue (haute de neuf mètres) fut érigée en 1950 sur la place homonyme d'Erevan.
L'Institut Pédagogique National porte son nom, ainsi qu'un prix qui récompense depuis 1964 les meilleurs enseignants de la république.
Cinq documentaires ont illustré sa vie.

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Source : http://www.comunitaarmena.it/akhtamar/akhtamar%20numero%2081%20(15%20ottobr)%20.pdf
Traduction de l'italien : © Georges Festa - 10.2009