mardi 10 novembre 2009

La main / The hand

© Nicholas Birch – David Mdzinarishvili / Reuters
www.irishtimes.com

Arménie – Turquie :
tandis que le processus de réconciliation progresse, un monument alimente la polémique à Kars


par Nicholas Birch

www.eurasianet.org


Surgissant au sommet d’une colline surplombant la ville de Kars, à l’est de la Turquie, le monument dédié à l’Humanité semble symboliser parfaitement l’actuel rapprochement turco-arménien.
Deux pays qui s’avancent afin de laisser leurs inimitiés derrière eux, représentés sur trente mètres de béton : deux personnages se tenant face à face, sur le point de se serrer la main.
Le rapprochement est à coup sûr l’objectif de celui qui rêva d’ériger ces statues, l’ancien maire de Kars, Naif Alibeyoglu. Elu une première fois en 1999, il invita des artistes azéris et arméniens à Kars, signa des accords de jumelage à travers la région et fit campagne en 2005 pour mettre fin à seize ans d’embargo frappant l’Arménie.
« Ce monument représentait mon appel pour la paix, précise Alibeyoglu. Des deux côtés, les préjugés sont profonds, car ni l’un ni l’autre ne se connaissent. Il nous faut briser la glace. »
C’est exactement ce qu’Ankara et Erevan tentent actuellement de faire. Signés le 10 octobre dernier, deux protocoles proposent un plan par étapes en vue d’une normalisation des relations. Ces protocoles prévoient des relations diplomatiques pleines et entières, la réouverture des frontières et la création de commissions bilatérales sur des questions allant des taxes à ce que leurs concepteurs nomment « la dimension historique ».
Protocoles qui doivent maintenant être ratifiés par les parlements des deux pays afin que le processus de paix avance. A en juger par le destin du monument de Naif Alibeyoglu, la route qui y mène sera tout sauf aisée.
Depuis sa mise en chantier en 2006, le monument rencontre une vive opposition locale. Certains critiquent son appellation originelle – un monument dédié à la Paix. D’autres désapprouvent les plans de l’architecte Mehmet Aksoy visant à faire couler de l’eau telle des larmes le long du front des deux personnages, se mêlant dans un bassin à leurs pieds.
« Les gens demandaient lequel représente la Turquie et lequel l’Arménie, se souvient Aksoy. Quelle ignorance ! Il s’agit d’un monument contre toutes les guerres, et non contre telle ou telle guerre. »
L’homme qui dirige l’opposition contre ce monument, le chef local du Parti d’Action Nationaliste, Oktay Aktas, demeure sceptique quant au projet. « Pourquoi l’un des personnages se tient-il la tête penchée, comme s’il avait honte ? La Turquie n’a rien à se reprocher ! »
En fait, les deux personnages se tiennent debout. Mais Aktas, d’origine azérie comme près de 20 % de la population de Kars, soutient que le monument est « une statue arménienne », représentant l’Arménie tentant d’étreindre les terres orientales de la Turquie, qui comptaient une importante minorité arménienne jusqu’en 1915. « J’ai déclaré que j’abattrai cette statue de mes propres mains et je le ferai ! », ajoute-t-il.
Il se pourrait bien qu’il n’ait pas à le faire. En novembre 2008, répondant à sa requête, la Commission turque en charge des monuments se cramponna au fait que M. Alibeyoglu avait bâti une plate-forme d’observation sous le monument sans avoir prévu d’autorisation, et ordonna qu’elle soit démolie, ainsi que les statues.
Le destin de l’œuvre dépend maintenant du ministère turc de la Culture.
Aujourd’hui le monument reste inachevé. Sa main haute de trois mètres, censée réunir les deux personnages, n’a jamais été fixée. Elle gît, doigts levés, sur le gravier en face. « Cette décision est totalement politique, note l’architecte Ali Ihsan Alinak, basé à Kars. C’est la même commission qui accorda l’autorisation de construire le monument à cet endroit ! »
Or, ce ne sont pas seulement des nationalistes locaux tels Oktay Aktas que M. Alibeyoglu a pu irriter. Les efforts enthousiastes de l’ancien maire, converti de fraîche date au gouvernement du parti Justice et Développement (AKP), au pouvoir, pour améliorer les relations de Kars avec son hinterland naturel au Caucase, semblent aussi incommoder ses supérieurs politiques.
En mai dernier, il a été évincé de son parti dans la course aux élections municipales. Beaucoup de gens à Kars estiment que le consulat d’Azerbaïdjan, inauguré en 2004, joua un rôle actif dans sa disgrâce.
Le caractère extrêmement sensible de la question arménienne empreint la politique turque depuis le rapprochement lancé à la suite de la visite en Arménie du président turc, Abdullah Gul, en septembre dernier.
Les espoirs de voir le protocole avancer rapidement ont été refroidis en mai dernier, lorsque le Premier ministre turc déclara que leur signature dépendait d’un règlement du conflit du Nagorno-Karabagh. Près de 15 % du territoire de l’Azerbaïdjan se trouve sous occupation arménienne depuis les début des années 1990.
La Turquie esquive actuellement cette condition. Or sa sympathie naturelle pour l’Azerbaïdjan demeure forte. Selon certains commentateurs, cela pourrait même provoquer des scissions à l’intérieur de l’AKP, une coalition d’anciens islamistes, de politiciens du centre-droit et de nationalistes, qui possède suffisamment de sièges au parlement pour ratifier le protocole en dépit de l’opposition des partis laïc et nationaliste.
« Il s’agit d’une question très émotionnelle, reconnaît Suat Kiniklioglu, vice-président de l’AKP, en charge des affaires extérieures. Ce qu’il faut souligner [..] ce sont les améliorations qu’un Caucase sud stable peut apporter à la demande turque d’adhésion à l’Union Européenne, à sa dimension et sa légitimité internationales. »
A Kars, une ville dont l’économie a été frappée de plein fouet par la fermeture de la frontière arménienne, distante de seulement quarante kilomètres, le maire AKP, qui a succédé à Naif Alibeyoglu, Nevzat Bozkus, est persuadé que les dirigeants de son parti conduiront sans encombre le protocole au parlement.
Alibeyoglu est moins optimiste. « Des gens étroits d’esprit bloquent le monument comme ils bloqueront le processus de paix, dit-il. Attendez un peu, vous verrez, ça finira comme ma statue : une statue sans mains ! »

Note de la rédaction d’Eurasianet : Nicholas Birch est spécialiste de la Turquie, de l’Iran et du Moyen-Orient.

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Source : http://www.eurasianet.org/departments/insightb/articles/eav101609.shtml
Traduction : © Georges Festa – 11.2009