mercredi 18 novembre 2009

Les amiras

Pascal Carmont
Les amiras / seigneurs de l'Arménie ottomane
Paris : Salvator, 1999. 190 p.
ISBN 10 : 270670182X

Les amiras
Restituer aux Arméniens une part de leur histoire


par Christopher Atamian

The Armenian Reporter, 20.02.09



Depuis la petite cité d'Agn (l'actuelle Kemaliye), dans la province anatolienne d'Erzindjan, un groupe remarquable d'Arméniens entreprenants et ambitieux se hissèrent au premier rang de l'empire ottoman aux 17ème, 18ème et 19ème siècles. Sobrement qualifiés d'amiras (variante d'émirs), ces hommes issus de milieux provinciaux modestes accomplirent de grandes choses dans quasiment toutes les sphères humaines. Publié à Paris sous le titre Les amiras, seigneurs de l'Arménie ottomane, ce livre fascinant de Pascal Carmont comble un vide important dans les études arméniennes, à savoir l'histoire économique et sociale d'un large segment de la société de Constantinople qui subsista jusqu'à la fin du 19ème siècle. Le récit de Carmont s'achève par les massacres hamidiens et les signes de mécontentement à l'intérieur de l'empire, qui prendront finalement la forme monstrueuse d'un génocide maximal.

Les Arméniens ont toujours entendu dire qu'ils jouèrent un rôle clé dans l'empire ottoman, qu'avec les marchands et diplomates grecs ils étaient les sujets les plus brillants de cet empire, et pourtant aucun récit historique ou autre à l'appui de cette thèse n'avait raconté en détail cette histoire fascinante. La volonté d'anéantissement des gouvernements turcs successifs fit en sorte que cette histoire restât ensevelie près d'un siècle durant, constat qui reste en grande partie actuel. L'ouvrage de Carmont attire l'attention du lecteur sur des personnages et des événements bien réels dans un monde que l'on croyait disparu. La première réussite de l'auteur est ainsi de rendre aux Arméniens une part de leur passé, de les aider à réparer l'histoire d'un peuple que déchira une catastrophe.

Qui étaient donc ces amiras, ces soi-disant seigneurs de l'empire ottoman, qui servirent si loyalement les sultans durant plus de deux cents ans ? Parmi ces grandes familles figuraient les Balian, qui devinrent architectes de la Cour et bâtirent ces chefs-d'œuvre que sont le palais Dolmabahçe, la mosquée Yildiz et le Collège impérial de Médecine, lequel héberge aujourd'hui le célèbre Lycée Galatasaray. Une autre famille, les Manasse, servirent comme portraitistes et miniaturistes à la Cour ottomane durant plusieurs générations. Leur travail était si admiré que les dirigeants ottomans leur commandèrent des portraits, contrevenant ainsi à la loi musulmane et qu'ils dissimulaient dans leurs appartements et oratoires privés au sein de leurs palais. Les dynasties bancaires des Momdjian et des Karakehia (d'où est issu Nubar Pacha, entre autres) contrôlaient l'essentiel des finances de l'empire. La famille Duzian occupait la fonction de surintendant de la Monnaie ottomane, tandis que les Arpiarian contrôlaient les mines d'argent. Les Dadian, connus sous le nom de Barutshi Bashuh ou grands-maîtres de la Poudre, parvinrent à contrôler les munitions et l'artillerie ottomanes, ce qui n'était pas une mince affaire dans un empire de la taille et de l'envergure de celui des Ottomans. Autres familles célèbres, les clans Duz et Noradoughian. Ces derniers approvisionnaient quotidiennement toute l'armée ottomane en pain.

Les amiras, nous apprend Carmont, vivaient dans de magnifiques palais et yalis [résidences d'été] longeant le Bosphore. Ils bâtirent aussi de somptueuses demeures dans Constantinople, prenant toujours soin, en tant que chrétiens dans un empire musulman, de superposer des enceintes et entrées d'allure modeste afin de ne pas s'attirer la jalousie de leurs voisins turcs. Quelle fut la réussite des amiras ? Remarquable. Ils jouissaient de la confiance des grands sultans, dont Mahmoud II. Ils participaient aux processions officielles et bénéficiaient de privilèges et récompenses accordées à nul autre dans l'empire. En moins d'un siècle, ils l'emportèrent et supplantèrent les Juifs, qui avaient émigré d'Espagne et de Portugal sous l'Inquisition, en tant que conseilleurs financiers et banquiers de la Cour ottomane.

Les amiras étaient aussi chargés de la collecte des impôts dans l'empire. En tant qu'Arméniens, ils s'efforcèrent souvent d'alléger les abus dans ce domaine qui frappaient leurs compatriotes en Anatolie, livrés aux officiels turcs et aux propriétaires terriens kurdes. Il y eut bien sûr des amiras corrompus, mais la plupart de ceux qui sont présentés ici furent industrieux, pieux et loyaux, du moins jusqu'à la fin du 19ème siècle, lorsque la situation commença à se défaire, comme il est de règle dans tout empire ou classe dirigeante. Les amiras devinrent aussi les dirigeants de la communauté arménienne, faisant le lien entre le palais du sultan et le puissant patriarcat arménien. Ils bâtirent nombre d'églises, écoles et hôpitaux arméniens et réglèrent maints litiges et affaires au sein de la communauté. Chaque fois que cela était possible, ils intervenaient aussi auprès de leurs maîtres ottomans, lorsque des Arméniens se trouvaient en difficulté dans la capitale ou en province, même si parfois ils ne purent rien pour les sauver.

Le récit de Carmont est fascinant sous bien des aspects, dont le moindre n'est pas la saga des Arméniens d'Agn, le fait véritablement surréaliste qu'une ville aussi petite (population actuelle estimée à dix mille habitants) ait pu produire autant de jeunes hommes aussi brillants et entreprenants. (Notons en passant que certaines familles d'amiras n'étaient pas originaires d'Agn, contrairement à la grande majorité.) D'évidence, un réseau exista parmi ces Agntsi grâce auquel ils s'aidaient mutuellement à gagner Constantinople et à se lancer dans les affaires et les arts. Ce qui n'explique pas pour autant l'aura de leur règne. A cet égard, Carmont ne propose pas d'hypothèse convaincante. Un résultat de leur éducation ou peut-être de quelques chefs charismatiques ? Un capital génétique exceptionnel ? Des facteurs endémiques ou extérieurs à cette communauté ? Détail intéressant, Agn fut aussi le berceau de Papken Siuni, qui dirigea l'occupation de la Banque Ottomane le 15 septembre 1896. En représailles, deux mille Agntsi furent massacrés par les autorités turques.

Très peu d'études sérieuses ont été consacrées à cette période véritablement remarquable de l'histoire arménienne et ottomane. Pascal Carmont n'est pas un érudit et n'aspire pas à ce titre. Diplomate chevronné qui exerça en qualité de consul de France à Johannesburg, São Paolo et Alexandrie (jusqu'en 1992), il est lui-même un descendant d'une famille amira. C'est de mémoire qu'il narre maints épisodes présents dans cet ouvrage. Certains possèdent une qualité adorablement désuète, le charme d'un style historique romanesque, tombé en discrédit depuis des lustres dans les milieux érudits et littéraires à l'Ouest. Quand il était enfant, par exemple, sa mère lui enseigna comment faire une révérence devant un thé parisien dans la demeure du persan Malcolm Khan. Ailleurs, il décrit ainsi le clan Dadian : "Leurs excentricités n'avaient pas de bornes. Durant les quarante jours du Lent [carême], la famille ne jeûnait pas, mais cessait de fumer et arborait des gants noirs. Madame de Hubtsch, un membre très important de la société à Constantinople, avait coutume de dire aux Dadian : "Vous êtes si particuliers ! Vraiment je vous adore, mais, tout de même, vous êtes particuliers…"" (p. 130)

Un grande partie de l'ouvrage de Carmont se lit comme les mémoires distanciés d'une famille ou ceux de plusieurs familles qui n'en feraient qu'une. Et bien que l'auteur livre une bibliographie de cinq pages, il ne recourt à aucun moment aux notes en bas de page ou en fin de chapitre, et n'apporte pas non plus d'explications alternatives à certaines de ses présentations plutôt tendancieuses. L'on se demande, par exemple, si tel ou tel amira fut réellement aussi charmant que le raconte Carmont ou si certains récits ne furent pas embellis, une fois transmis oralement par un ami ou un membre de la famille. La déférence de Carmont pour tout ce qui est aristocratique ou impérial semble quelque peu précieuse pour un lecteur contemporain et interfère peut-être parfois avec son sens de l'objectivité.

Malgré l'absence de notes en bas de page et une prose à la Fragonard, nous devons à Carmont une grande dette, car Les amiras fait revivre des noms, des lieux et des événements qui eussent pu disparaître à jamais. L'on se prend à imaginer les documents et détails sur les amiras accumulés dans les archives ottomanes. A ce jour, trois exemples seulement de travaux scientifiques ont abordé ce thème. Le premier est l'ouvrage de Levon Tutunjian, Harutiun Amira Pesdjian yev ir zhamaknere : anor tznndian 200-amiakin artiv 1771-1971 [Harutiun Amira Bezdjian et son temps, à l'occasion de son bicentenaire], publié au Caire en 1971. Le second est la thèse anglaise de Hagop Barsoumian, soutenue à l'université de Columbia en 1980, intitulée The Armenian Amira Class of Istanbul [La classe des amiras arméniens d'Istanbul], publiée par l'Université américaine d'Erevan en 2007. Le troisième est un article de Barsoumian, intitulé "The Dual Role of the Armenian Amira Class within the Ottoman Government and the Armenian Millet (1750-1850)" ["Le rôle dual de la classe des amiras arméniens dans le gouvernement ottoman et le millet arménien (1750-1850)"], paru in Christians and Jews in the Ottoman Empire [Chrétiens et Juifs dans l'empire ottoman], édité par Benjamin Braude et Bernard Lewis (New York : Holmes and Meier, 1982).

Puis les amiras perdirent le pouvoir. Carmont suggère que la combinaison d'une décadence grandissante chez certains amiras (comme dans toute classe dirigeante, ils finirent par perdre de leur éclat et travaillaient peut-être avec moins de diligence) et d'un changement du climat politique à l'intérieur de l'élite turque, accompagnée de la montée grandissante d'un sentiment anti-Arménien et anti-chrétien, conduisirent finalement une période glorieuse de l'histoire arménienne à son terme. Beaucoup reste à faire. Les possibilités semblent infinies, y compris une analyse sociologique des relations entre Turcs et Arméniens, dominants et dominés, en prenant peut-être en compte ce que Marc Nichanian a récemment écrit sur la notion de sacrifice dans l'empire. Il conviendrait aussi d'entreprendre une histoire commerciale de la période, dont les routes du commerce et l'histoire économique. S'intéresser aussi à l'impact des idées progressistes venues d'Europe et à l'émancipation grandissante des femmes dans la société ottomane; au rôle des amiras jusqu'à la période réformiste du Tanzimat; aux relations entre les communautés arméniennes, grecques et juives; et ainsi de suite. Une traduction anglaise de l'ouvrage de Carmont est peut-être en cours. Nous attendons de futures recherches sur les amiras, animées d'un esprit scientifique.

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Source : http://www.reporter.am/go/article/2009-02-20--the-amiras--giving-armenians-back-some-of-their-history
Traduction : © Georges Festa - 11.2009