dimanche 29 novembre 2009

Michael Bobelian


Michael Bobelian
Children of Armenia : A Forgotten Genocide and the Century-Long Struggle for Justice
[Fils d'Arménie : un génocide oublié et un combat centenaire pour la justice]
New York : Simon & Schuster, 2009. 308 p.

Children of Armenia : un éclairage sur la politique et la diaspora américaines concernant le génocide

par Richard G. Hovannisian

The Armenian Mirror-Spectator, 17.10.09


L’un des premiers enseignements dans les écoles de journalisme, dit-on, est que les premières pages d’un manuscrit jouent un rôle essentiel dans son acceptation ou son rejet. Ces pages introductives doivent capter l’attention du lecteur professionnel, du critique littéraire et enfin du public qui achètera l’ouvrage. Si telle est la norme, Michael Bobelian a réussi son pari. Son avant-propos présente Gourgen Yanikian se préparant à l’impensable dans les années 1970 – un plan soigneusement chorégraphié ciblant des autorités consulaires turques. Ce survivant d’âge mûr, bien éduqué, espère alors attirer l’attention sur le crime énorme, resté impuni, commis contre le peuple arménien en s’engageant dans une action frappante de violence contre des individus eux-mêmes innocents, excepté le fait d’être les représentants d’un Etat criminel et négationniste. Grâce à un sens éprouvé de l’intrigue et utilisant l’approche de Samantha Power et d’autres essayistes reconnus, l’auteur tient son lecteur en haleine quant à ce qui arrive véritablement ensuite. Bien plus, au lieu de se remettre à démêler le mystère beaucoup plus avant dans son récit, il revient à l’histoire du génocide arménien et aux efforts des groupes de défense arméniens américains pour obtenir une reconnaissance et une condamnation du Grand Crime et une sorte de réparation et de justice. Et il le fait à l’aide d’un style littéraire attachant et d’un vocabulaire vivant, entrelaçant faits historiques et anecdotes personnelles.
Les cinq premiers chapitres livrent un panorama historique du génocide arménien ; le simulacre de justice dans les cours martiales de la Turquie d’après-guerre ; les actions de vengeance des Arméniens qui ciblèrent plusieurs hauts responsables du génocide ; le combat pour créer une république d’Arménie indépendante, et les campagnes en ce sens menées par le Comité Américain pour l’Indépendance de l’Arménie, mobilisant toute une liste de personnalités politiques, religieuses et universitaires des Etats-Unis, sous la direction de l’infatigable avocat Vahan Cardashian. Il analyse aussi les stratégies des gouvernements turcs successifs visant à supprimer la mémoire du génocide arménien, une politique qui eut tant de succès que cette catastrophe était virtuellement devenue un « génocide oublié » lors du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, à peine deux décennies plus tard.
Si ces développements qui s’étendent de 1915 aux années 1940 sont généralement bien connus de ceux qui étudient cette période, les quatre chapitres constituent une utile introduction à l’objet central de cette étude. Or, comme il advient parfois, la plupart des erreurs historiques mineures et autres bévues apparaissent dans cette section introductive (inexactitudes ou inconséquences dans la datation, les distances géographiques et la terminologie, la chronologie des événements, les statistiques utilisées et l’identification correcte). En outre, de nombreux passages, avec ou sans attribution, semblent trop familiers ou dérivés. Si elles ne diminuent pas grandement la valeur d’ensemble de cet essai, ces quelques faiblesses eussent pu être évitées grâce à la collaboration d’un historien spécialiste de l’Arménie moderne et peut-être aussi au regard plus perspicace de quelque secrétaire de rédaction…
Ces remarques mises à part, l’ouvrage est captivant et d’un intérêt particulier pour quiconque s’intéresse à la politique étrangère des Etats-Unis, à l’histoire de la communauté arménienne américaine, ainsi qu’aux succès et aux maladresses des défenseurs de la cause arménienne, en particulier au Congrès des Etats-Unis. Non seulement Bobelian en livre une vision pénétrante grâce aux nombreux interviews de personnalités clé, mais il est aussi le premier, à notre connaissance, à avoir utilisé les dossiers concernés, aujourd’hui déclassifiés, du Département d’Etat et d’autres institutions pour la période allant des années 1940 jusqu’à nos jours. Il est ainsi parvenu à fouiller en coulisse pour mettre au jour les véritables opinions et attitudes d’officiels, dont les subtiles déclarations publiques se révèlent à l’occasion bien différentes de leurs opinions privées plus abruptes, sinon désapprobatrices.
Il apparaît clairement, suite aux chapitres introductifs, que la politique des Etats-Unis, à commencer par la présidence d’Harry S. Truman et la formulation de la doctrine Truman visant à bloquer l’expansion soviétique en soutenant la Grèce et la Turquie, ne fut plus dictée principalement par des intérêts économiques, mais également et plus encore par des considérations idéologiques, géostratégiques et militaires propres à une superpuissance. Cette posture opposa de grands obstacles aux tentatives quelque peu mal assurées pour défendre la cause arménienne, considérées comme des perturbations indésirables par des officiels de haut rang de toutes les administrations à partir des années Truman. Cette redéfinition de la politique des Etats-Unis est clairement mise en évidence dans un mémorandum du Département d’Etat dès novembre 1945 : « Ce gouvernement ne défend pas actuellement la position adoptée par le président Wilson [...] Ce gouvernement ne favorise pas la création d’un Etat national arménien indépendant aux dépens de quelque pays que ce soit. » Un autre mémorandum instructif du Département d’Etat, qui fait entendre un son encore familier de nos jours, observe que « l’affaire arménienne […] pèse trop lourdement sur l’histoire et les massacres. » Autrement dit, les Arméniens n’ont ni le pouvoir ni les moyens d’influencer le cours des événements. En clair, les facteurs humanitaires et historiques n’étaient plus – et ne sont plus – au centre de l’élaboration de la politique étrangère fondamentale des Etats-Unis.
Mis à par cette conclusion négative, 1965 fut une année décisive pour un nouveau départ de la cause arménienne, grâce désormais à une nouvelle génération née en Amérique qui découvre les moyens de prendre part au processus politique américain. Bobelian rappelle l’avancée que constitua l’érection d’un monument commémoratif arménien dans la municipalité de Montebello, en Californie, les âpres et vifs débats publics qui la précédèrent et l’inauguration finale du monument à Bicknell Park en 1967, en présence de milliers se survivants et de leurs descendants. Il signale aussi les réactions de plus en plus stridentes des gouvernements turc et américain.
L’Assemblée des Arméniens d’Amérique fut créée en tant qu’organisation cadre en 1971-72 et devint le vecteur essentiel de la cause arménienne à Washington, D.C., tandis que le Comité National Arménien s’y établit dans les années 1980. Grâce au soutien d’un petit groupe de membres sympathisants du Congrès, dont certains représentants d’électeurs d’origine arménienne, le lobby arménien fut en mesure de faire voter des résolutions commémoratives à la Chambre des Représentants en 1975, puis à nouveau, sous l’égide du mémorable président de cette même Chambre, Thomas « Tip » O’Neill, en 1984, une autre résolution en mémoire des « victimes du génocide perpétré en Turquie ». Bobelian présente à la fois ce qui apparaît dans les documents officiels et, grâce à des entretiens personnels, ce qui se passait en coulisse, évaluant les facteurs qui permirent aux Arméniens de voir leur cause avancer par deux fois en une décennie, en dépit des pressions grandissantes du pouvoir exécutif américain, ainsi que des groupes de pression et affairistes stipendiés par le gouvernement turc.
La cause arménienne perça véritablement après 1984, tandis que la mobilisation de certains éléments, profitant de relations cordiales avec la Turquie, obtenaient le puissant soutien du Département d’Etat, du Pentagone et de la Maison-Blanche, et que chaque président successif reniait ses promesses de campagne concernant la reconnaissance du génocide arménien.
Bobelian relate avec force détails la poussée majeure de la cause arménienne au Sénat des Etats-Unis en 1989-90, sous l’impulsion du sénateur républicain et futur candidat à la Présidence Robert Dole et de ses collègues démocrates, Edward « Ted » Kenedy et Carl Levin. Même si l’administration de George H.W. Bush, appuyée par nombre de compagnies américaines, tenta par tous les moyens de saborder cette résolution, la législation progressa grâce à la Commission sénatoriale à la Justice, plus clairvoyante. C’est alors qu’une pression politique et économique grandissante de la part du gouvernement turc et une inquiétude quant aux bases militaires américaines en Turquie, à l’impact économique sur l’industrie américaine de la Défense, la sécurité de la communauté juive en Turquie et d’autres questions firent chorus pour priver les défenseurs de la cause arménienne du nombre de voix minimum nécessaires pour surmonter la menace d’une obstruction parlementaire. D’autre part, ces débats furent significatifs en ce sens que les opposants brandissaient des arguments d’ordre pragmatique et que, contrairement aux années précédentes, plus personne ne mettait en doute la réalité du génocide arménien, ainsi que de la douleur et des souffrances du peuple arménien.
Bien que Bobelian achève en 1990 l’aspect parlementaire de son étude, bon nombre de ces thèmes ont perduré sous l’administration Clinton, lorsque le président lui-même dut intervenir directement afin de retirer de l’agenda de la Chambre des Représentants une résolution commémorative sur le génocide arménien, et jusqu’au 21ème siècle, quand le président Barack Obama dut trouver un moyen de contourner la question dans sa déclaration d’avril 2009.
Depuis les années 1990, les défenseurs de la cause arménienne cherchent aussi de nouvelles modalités d’action. L’une d’elles, suivant en cela le modèle juif, consiste à entamer des poursuites judiciaires à l’encontre de compagnies ou de gouvernements ayant un lien avec le génocide arménien. Exemple abouti, l’enregistrement d’un recours collectif en justice contre la New York Life Insurance Company au nom d’ayants droit de titulaires de polices d’assurance disparus lors du génocide. L’affaire se conclut par un règlement négocié de quelques millions de dollars, qui furent versés aux descendants des victimes, ainsi qu’à plusieurs organisations humanitaires, caritatives et éducatives arméniennes. Approche étendue depuis à d’autres cas.
Michael Bobelian apporte ainsi une contribution significative à la compréhension du potentiel et des limites des groupes de défense de la cause arménienne, qui peuvent détenir une haute légitimité morale, mais ne possèdent qu’une force économique, démographique et politique limitée. Il s’agit d’une saga faite de persévérance contre des forces supérieures, qui récolte parfois des bénéfices suffisamment édifiants et prometteurs afin que le combat pour la justice se poursuive.

[Le professeur Richard Hovannisian enseigne l’histoire arménienne moderne à l’Université de Califormie de Los Angeles. Une version légèrement différente de cette recension paraîtra dans le prochain numéro de décembre 2009 du Journal of the Society for Armenian Studies, édité par le Dr. Joseph Kéchichian.]

Source : http://www.mirrorspectator.com/pdf/Oct%2017,%202009%20ARTS.pdf
Traduction : © Dr. Georges Festa – 11.2009