vendredi 6 novembre 2009

Parler arménien - Speaking armenian - Hablar armenio

© Editions Ophrys

Est-il exact qu'il faille parler la langue de Dieu pour être Arménien ?

par Eduardo Dermardirossian

www.caucasoypampa.blogspot.com


Je ne sais ce qui est le plus ennuyeux : compter un à un les voyageurs qui vont et viennent à la station Constitución un lundi matin ou lire le dictionnaire. A coup sûr, mon lecteur ne choisira ni l'un ni l'autre. Quant à moi, nul risque d'être dans l'embarras en choisissant le dictionnaire : bien plus, je me plonge avec délices dans ses pages. Je savoure ses avant-propos, ses instructions d'usage, chacun de ses articles, ses notices étymologiques, ses locutions composées. Les dictionnaires éveillent en moi des idées qui, sans leur aide, demeureraient lettre morte.

Quel vide dans le cerveau de celui qui ne connaît pas le mot juste, désignant l'image qui colle à sa rétine, la voix qui résonne dans son tympan, l'odeur qui inonde ses narines ! Combien de sensations veulent aller à la rencontre du mot qui les nomme afin de mériter quelque lieu dans la constellation des sentiments ! Et quel sentiment d'abandon pour celui qui ne peut exprimer ses pensées !

Miguel de Unamuno écrit : "L'on pense avec des mots et si deux peuples ou plus conservent un même idiome, ils penseront au fond de même." (1) Il est sûr que certains idiomes sont parlés par diverses nations, mais il est aussi vrai qu'il existe des nations parlant des idiomes différents. Ce qui n'invalide pas le caractère matriciel de la langue, puisque dans de tels cas d'autres traits culturels viennent suppléer à la différence. L'un parle hindi et cet autre gujarati, or tous deux sont Indiens, car d'autres traits culturels les identifient et les renvoient à cette communauté nationale (2). Inversement, l'Espagnol et le Bolivien parlent la même langue et néanmoins il s'agit de communautés et de nations différentes, aux intérêts et téléologies si diverses. L'Espagnol contemple le monde depuis le nombril du monde, tandis que le Bolivien le considère depuis la périphérie américaine. Là-bas on rend un culte au dieu des Juifs, ici ce même dieu partage les offrandes avec la Pachamama. Sur ce point, peut-être, Unamuno s'est surpassé.

Après cet avant-propos et mes reproches envers l'homme de Salamanque, j'ai toute latitude pour parler des Arméniens. Et pour me demander s'il est exact qu'il faille parler la langue de Dieu pour être Arménien (3).

Chaque nation est, avant tout, une communauté, un ensemble de personnes liées par des caractéristiques et des intérêts communs. Dans le cas des Arméniens, une marque qui les distingue est l’idiome. Leur idiome est distinctif, puisque aucune autre nation ne le parle, parce que l'alphabet qui l'écrit est composé à dessein, parce que sa structure grammaticale est différente, parce qu'il est imbriqué à un tel point avec la religion que tu ne peux penser à l'une sans te référer à l'autre. La condition de l'arménité se base davantage sur son idiome que celle de l'hispanité sur le sien.

De plus, être Arménien est-ce parler l’idiome arménien ? Je crois qu'ici une pause et une réflexion nous feraient du bien.

Le dictionnaire arménien est catégorique : Azk. 1. Nation. 2. Communauté de personnes qui ont la même origine (4).

La langue espagnole précise ainsi : Nación. (Du latin natio, nationis). 1. Ensemble des habitants d'un pays régi par le même gouvernement. 2. Territoire de ce pays. 3. Ensemble de personnes d'une même origine et qui parlent généralement un même idiome et qui possèdent une tradition commune. 4. Action de naître […] 5. Homme originaire d'une nation, par opposition à celui qui est originaire d'une autre (5).

De leur côté, les Anglais disent : Nation. 1. Rassemblement de personnes ou de gens d'une ou de plusieurs cultures, races, etc, organisées en un Etat unique […]. 2. Communauté de personnes qui ne constituent pas un Etat, mais qui sont liées car elles partagent une même descendance, langue, histoire, etc. 3.a. Fédération de tribus, en particulier les Indiens d'Amérique. b. Territoire occupé par la dite fédération (6).

Les Français sont plus prolixes : Nation. 1. Groupe de personnes qui possèdent une origine commune, en particulier religieuse. Les nations, nom au moyen duquel on désigne dans les Ecritures les peuples païens en opposition avec le peuple élu […]. Se dit, par extension, de n'importe quelle classe d'individus qui possèdent des caractères, intérêts communs et qui forment une classe de la société. La nation des poètes, des gens de justice […]. 2. Communauté dont les membres sont unis par le sentiment d'une même origine, d'une même appartenance et d'un même destin : a. Ensemble de personnes établies sur un territoire et unies par des caractères ethniques, des traditions linguistiques, religieuses, etc. […]. On parlait de la nation italienne, de la nation allemande à l'époque où l'Italie et l'Allemagne étaient divisées en différents Etats. b. L'ensemble des personnes qui forment la population d'un Etat déterminé, soumises à une même autorité politique souveraine; par extension, l'entité étatique qui représente cette collectivité. La nation française, espagnole […] (7).

Les Italiens sont plus brefs : Nazione. 1. Ensemble de personnes qui partagent une langue, une histoire, une civilisation et des intérêts et sont conscientes du dit patrimoine commun. 2. Etat (8).

Et les Allemands donnent cette définition : Nation. 1. Grande communauté établie, normalement délimitée, de personnes qui partagent l'ascendance, l'histoire, l’idiome et la culture, et constituent un système politique étatique : La nation allemande. 2. Etat, système étatique […]. 3. Personnes qui appartiennent à une nation; peuple (9).

En ce qui concerne les Arméniens, la seconde acception anglaise requiert que la diaspora constitue une communauté unique pour être une nation, et la première acception française, par extension seulement, admet qu'il en est ainsi. L’idiome allemand est résolument restrictif et seule la troisième acception de son dictionnaire nous reconnaît comme nation, moyennant une tautologie ou une synonymie suspecte. Tandis que la première acception italienne nous impose, outre une langue, une histoire, une civilisation et des intérêts communs, un état de conscience communautaire. La troisième acception du dictionnaire espagnol convient à notre condition d'Arméniens : Ensemble de personnes d'une même origine et qui parlent généralement un même idiome et possèdent une tradition commune.

Ici réside un hic et une commodité. Le hic d'exiger de nous d'être une communauté alors que l'Histoire nous a dispersés à travers cinq continents, et la commodité de reconnaître que nous parlons d'autres langues. Hic et commodité qui, de toutes manières, proviennent des lexiques et non de la sociologie ou de la politique. Beaucoup moins de la psychologie qui, sagement cette fois-ci, nous dit que nous sommes ce que nous ressentons. Qui sait si ce n'est pas pour cela que le dictionnaire arménien enseigne que c'est l'origine commune qui distingue et construit une nation.

Soulageons mon problème de conscience, aussi fidèle que mon ombre, aussi vrai que mon existence. Et je le fais en tenant le dictionnaire le plus espagnol qui soit : Conciencia. (Du latin conscientia). 1. Propriété de l'esprit humain de se reconnaître dans ses attributions essentielles et dans toutes les modifications qu'il expérimente en lui. 2. Connaissance intérieure du bien et du mal. 3. Connaissance réflexive des choses. 4. Activité mentale à laquelle seul peut avoir accès le sujet. 5. Psychologie. Acte psychique par lequel un sujet se perçoit comme tel dans le monde.

Résultat de cette excursion philologique, pour l'aridité de laquelle je m'excuse auprès de mon lecteur, je réponds négativement à la question du titre. Je crois que, bien que la langue soit un signe distinctif d'une nation et un réservoir de sa culture, elle n'est pas déterminante pour être membre de la communauté qui la parle. Je crois que la conscience d'appartenir à une communauté culturelle déterminée et la volonté de participer à son destin sont les signes qui définissent une nation.

En ce sens, je ratifie ce que je disais lors du 90ème anniversaire du génocide : "Je ne demande pas un radicalisme arménien, ni même un humanisme arménien. Je demande une arménité humaniste." (10). Titre excessif qui néanmoins invite à conjuguer dans une nation toute la condition humaine. Et nous consacre fils de Haïk, quel que soit l'idiome de notre pensée et de notre discours.

Notes

1. Cité par Alfonso Lopez Miranda dans l'avant-propos du Diccionario de Ideas Afines d'Eduardo Benot, édition 1940.
2. L'Inde est une nation multilingue qui parle 18 langues principales et d'autres secondaires, outre de nombreux dialectes.
3. Der Kurken, premier curé de la communauté arménienne de Córdoba, après l’église Santa Cruz de Varak de Flores et aussi maître et directeur de l’école Arzruni, nous enseignait que Dieu parlait en arménien. Je crois que sa ferveur nationale l’emportait sur sa foi chrétienne.
4. Granian, Kordznagan Parraran Haieren Lezvi, édition 1990.
5. Annonce pour la 23e édition du Diccionario de la Real Academia Española, prévue pour 2011.
6. Oxford Dictionary of English, édition 1979.
7. Dictionnaire de l’Académie Française, édition 2003.
8. Zingarelli, Vocabolario della Lingua Italiana, édition 2001.
9. Duden Deutsches Universalwörterbuch, édition 2003.
10. Revue Armenia, n° 13054.

_________

Source : http://caucasoypampa.blogspot.com/2009/07/es-preciso-hablar-la-lengua-de-dios.html
Traduction de l'espagnol : © Georges Festa - 10.2009