jeudi 26 novembre 2009

Chirvanzadé - Oeuvres choisies


Chirvanzadé – Œuvres choisies
Erevan (Arménie), 1982, 368 p.

par Eddie Arnavoudian

www.groong.org


[Le romancier arménien Chirvanzadé (1858-1935) est parfois considéré avec un dédain immérité, y compris par moi ! Ce que suggère du moins la lecture de trois œuvres publiées dans ce recueil : un roman – Namus, une pièce de théâtre – Au nom de l’honneur, et une longue nouvelle – L’Artiste.]

I.

Namus (1884) est le premier roman de Chirvanzadé. Le traitement qu’il réserve à certaines conséquences du culte primitif de l’honneur, cause de si nombreuses tragédies locales dans les communautés arméniennes à la fin du 19ème siècle, est impressionnant. Shamakh, une ville voisine de Bakou, ancienne capitale provinciale désormais sur le déclin, est le lieu d’un drame qui engloutit deux familles, leurs enfants et bien d’autres êtres. En narrateur habile, doué d’un sens du dialogue dramatique, Chirvanzadé décrit bien les résultats horribles de préjugés sociaux rétrogrades. Et c’est avec un regard aiguisé qu’il capte l’essentiel des rapports et choses dépeintes.

Les parents respectifs de Sussan et Seyran arrangent leur mariage, alors qu’ils sont encore enfants. Mais Sussan, par respect pour la tradition admise, une fois arrivée à l’âge nubile, est enfermée à la maison, se voit interdire de voir quelque homme que ce soit, y compris son futur époux avec lequel elle jouait librement dans sa prime jeunesse. Défier cette tradition est susceptible de frapper les deux familles du plus grand déshonneur. Tradition que transgressent Sussan et Seyran. Mais ils sont découverts et une tragédie s’ensuit. Se sentant profondément déshonoré et humilié, le père de Sussan, Parkhoutar, la bat sauvagement, rompt sa promesse et met fin à des années d’amitié avec le père de Seyran, Hayrabed. Hayrabed renie son fils, tandis que les liens entre les mères des deux enfants se brisent aussi. Le culte de l'honneur demeure omniprésent, dans sa toute-puissance intouchable, incontestée. Son emprise destructrice se révèle dans un monologue de Sussan questionnant une sagesse divine qui permet à des codes moraux d'être la cause de tant de souffrance. Pourtant, elle aussi éprouve des sentiments et se retrouve impuissante face à ce code, n'ayant d'autre choix que de se plier à la volonté de son père et d'attendre la mort comme une libération.

Or une faiblesse se manifeste ici. Chirvanzadé n'arrive pas à proposer un tableau des relations ou du contexte pouvant indiquer la cause, les origines ou quelque but social présidant à ce préjugé empoisonné. Il saisit bien les apparences, sans aller plus avant. Nous ressentons profondément l'humiliation, la haine et la violence que le culte de l'honneur provoque, mais nous n'en percevons pas la raison. Le problème de "l'honneur" semble n'avoir aucune logique sociale, apparaissant comme externe aux relations sociales, purement arbitraire ou subjective - un problème de préjugé irrationnel sans aucun but social apparent. Il en comporte pourtant un - celui de légitimer moralement et de renforcer l'oppression des femmes. Il agit comme une chaîne morale liant les femmes aux hommes tels des meubles physiques.

Si la première partie de Namus narre la douleur causée par le culte de l'honneur, la seconde aborde l'hypocrisie, la cruauté et la barbarie des mariages arrangés. La tradition des mariages arrangés n'était pas au premier abord un obstacle tant pour Sussan que pour Seyran. Ils avaient de la chance, s'aimant mutuellement. Or, plus tard, ils ne peuvent même pas échapper à sa brutale emprise. Espérant redorer son patronyme, Parkhoutar tente de marier une seconde fois sa fille. Sa réputation étant "souillée", il doit engager de l'argent dans cette opération et utilise Shebbanik, une femme retorse, cupide, vénale, portée sur la boisson et louche, qui exerce les services de marieuse. Après plusieurs échecs, elle parvient à organiser un mariage avec Rustam, le fils nanti d'une veuve locale.

Shebbanik s'avère être la seule à tirer profit de cet arrangement, tous les autres personnages se retrouvant piégés dans un tissu d'humiliation, de haine et de haine de soi. Sussan dépérit au sein d’une union qu'elle abhorre. Le chagrin de Seyran se mêle à l'humiliation de ne pouvoir empêcher son aimée d'être mariée à Rustam. Par vengeance, Seyran amène Rustam à croire que sa femme nouvellement épousée est infidèle. Rustam devient alors un meurtrier. Le roman s'achève par le deuil des familles de Sussan, Seyran et Rustam. Un culte primitif de l'honneur et le système des mariages arrangés ont dévasté et gâché de précieuses vies humaines.

En dépit de toutes ses imperfections, dont une fin assez peu mémorable - scènes inondées de sang lorsque Seyran se suicide et que Rustam tue Sussana - Namus demeure éminemment lisible. Son approche sans concession des mariages arrangés et du culte irrationnel de l'honneur se déroule dans le cadre d'une condamnation passionnée d'une brutalisation généralisée de l'existence des femmes. Des tableaux frappants de l'émotion, de la psychologie et de la perception individuelles confèrent aux personnages une profonde qualité humaine, assurant par là même leur durabilité. L'avenir de ce roman très stimulant serait mieux assuré si une part substantielle de ses dialogues en dialecte arménien de Shamakh, aujourd'hui incompréhensible, fussent restitués en arménien moderne.

II.

Au nom de l'honneur, une tragédie en quatre actes, écrite par Chirvanzadé en 1905, transporte le lieu de l'action de la provinciale Shamakh dans la nouvelle capitale pétrolière de Bakou. Chirvanzadé y dépeint avec réalisme le monde sordide des parvenus, accumulant des richesses au moyen de la fraude et de la tromperie, richesses justifiées sans aucun égard pour l'honneur ou la probité. Une intrigue complexe et néanmoins parfaitement crédible entoure les efforts d'Andreas Elizabarian, un homme d'affaires autodidacte, afin de contourner la menace visant à réduire de moitié ses richesses de la part d'Artashes Otarian, le fils de son associé en affaires qu'il a escroqué sans pitié. L'entreprise est complexe. Margaret, la fille d'Andreas, est amoureuse d'Artashes. Ne pouvant accepter les accusations d'Artashes selon lequel son père puisse être malhonnête, Margaret exige des preuves. Ce que fournit promptement Artashes sous la forme de documents qu'il lui remet, mais avec la ferme promesse de les rendre intégralement. Découvrant ces documents, son père les détruit et, animé par la cupidité, sacrifie les sentiments profonds de principe et d'honneur chez sa fille.

Des dialogues tranchants, écrits avec un souci du détail révélateur, reconstituent dans leur épaisseur les relations sociales et familiales contemporaines - ce Caucase de la fin du 19ème siècle et du début du 20ème, en transition vers le capitalisme. L'existence de la famille Elizaberian dévoile les tensions et les contradictions d'un monde dans lequel "la conscience, en dépit de son mérite, est de plus en plus asservie à l'argent". Les modes et préférences occidentales commencent à pénétrer dans les familles et la vie publique, causant des ravages dans leurs valeurs traditionnelles. Or, tandis que la vie économique et sociale s'adapte aux plus récentes avancées technologiques et industrielles, dans la sphère privée Andreas demeure un tyran féodal, ne traitant guère mieux son épouse et sa fille que ses domestiques.

Andreas est le représentant typique d'une étape précoce du développement industriel, parvenant au summum de l'opulence sans se soucier de légalité ou de probité. Or son fils Bagrat tient ces richesses pour acquises et rejette les objections quant à leur origine illicite, proclamant que "tout ça c'est du passé". Partial, bien décidé à devenir "un puissant financier, l'un de ces géants qui contrôlent de nos jours les forces essentielles du capital", Bagrat n'a aucun scrupule moral. "Après tout, quel père est celui qui n'a pas escroqué tel ou tel ainsi ou autrement ?" Il n'existe qu'une seule différence, selon lui : "La vieille génération truandait à l'ancienne, la nouvelle à sa façon."

Tel est le cadre présidant à l'affrontement entre la soif d'argent et les principes moraux, illustré par les relations entre le père et sa fille. Portons au crédit de Chirvanzadé que le mérite de cette dernière est montré comme étant lié non à son sexe, mais à l'accent mis sur la nécessité de relations interpersonnelles intègres. Le conflit de Margaret avec son père est d'autant plus forte qu'il souligne combien, en dépit d'une tyrannie patriarcale, l'esprit d'indépendance subsiste dans l'identité opprimée de la femme. Outre le père et la fille, une foule d'autres personnages entrent en scène, soulignant les contradictions et la tension sociales au cœur de ce drame.

Le rusé associé en affaires d'Andreas est un maître d'hypocrisie, se remplissant les poches tout en se pavanant, comme s'il était au service désintéressé et dévoué de son maître. Relevant sur un mode banal que "notre argent étant sale, ce n'est pas un péché de le gaspiller". Souren, le cadet d'Andreas, illustre une nouvelle justification radicale aux dépenses dissolues de la jeunesse dorée. Rosalia, jeune fille désargentée, aux biens de consommation ostentatoires et singeant à bon marché les modes parisiennes, nourrit comme nombre de ses contemporains un mépris hautain à l'égard des Arméniens et Arméniennes modestes, qualifiant d'"ours" ses domestiques arméniens et réclamant, au contraire, que "l'on engage des étrangers".

Inscrite dans une intrigue dramatique aux personnages finement dessinés, la vision morale de Chirvanzadé donne vie aux conséquences corrosives d'une submersion des relations humaines par des considérations financières. Malgré tous ses défauts, pris au second degré par quelque metteur en scène efficace, Au nom de l'honneur reste très actuel par les questions qu'il pose.

III.

L'Artiste, de Chirvanzadé, charme le lecteur par son tableau aimable du jeune Levon, épris d'opéra, de théâtre et de musique. Doué d'une fine sensibilité et créativité, il est néanmoins piégé par des circonstances contraires à ses ambitions. A travers la mère de Levon, une femme plutôt fragile, peut-être brisée, Chirvanzadé résume bien une certaine hostilité plébéienne à l'égard d'une personnalité artiste, souvent considérée comme inutile, incapable de gagner son pain. Dans son cas, cette attitude est renforcée par une expérience personnelle. Car la passion de son mari pour le théâtre l'a conduit à s'éprendre d'une actrice extérieure à sa classe sociale, qui l'a ensuite conduit à la boisson et à la ruine. A l'instar de nombreuses mères, elle préfèrerait que Levon s'engageât dans une voie solide plutôt que celle risquée de l'art. Aussi place-t-elle devant lui toutes sortes d'obstacles.

Même s'il décrit bien le tempérament artiste de Levon, ce n'est pas un roman sur la personnalité artiste. Il s'agit plutôt d'un récit sur un talent et une jeunesse victimes des caprices, du caractère imprévisible et des accidents de la vie. Pour échapper à l'emprise étouffante de sa mère et voyager en Italie où sa chère Louisa est repartie, Levon délaisse sa passion du théâtre et se met à gagner quelque argent facile en chantant pour des marins dans les bars miteux des quais d'Odessa en Russie, cadre du récit. Chirvanzadé révèle son aptitude à exprimer la réalité matérielle de l'existence dans les "bas-fonds". L'on ressent presque la crasse et les odeurs de tabac et d'alcool émanant de bars bondés de marins avinés et bagarreurs.

Le sacrifice et le dévouement sans bornes de Levon aboutissent à une impasse. A deux doigts de se laisser corrompre par l'alcool, il économise finalement assez d'argent pour partir en Italie. Il est enthousiaste, certain de voir son ambition et sa passion comblées. Mais, un soir, il est agressé et dépouillé de tout, y compris de ses chaussures et celle de droite dans laquelle il dissimulait ses 150 roubles. S'ensuit un tableau déchirant du désespoir de Levon, s'engageant dans une vaine recherche pour recouvrer une paire de chaussures usées, lesquelles finissent par incarner tous ses espoirs et ambitions. Chirvanzadé évoque avec une maîtrise incomparable la concentration d'émotion et de douleur dans cette tragédie personnelle. Pour ajouter à son malheur, Levon découvre que Louisa n'est plus éprise de lui et a épousé un autre homme en Italie.

La prose de Chirvanzadé s'écoule avec aisance, lentement, ne se laissant pas démonter par des envolées poétiques ou par quelque pénétrante observation et notation personnelle. Elle suscite néanmoins une réaction émotionnelle et intellectuelle. Ce style simple, direct, en vérité narratif, presque monotone, en impose, évoquant véritablement le monde que décrit Chirvanzadé. Il s'agit d'un naturalisme qui, même s'il sacrifie la vision analytique du réalisme critique, est compensé par une approche sensible, sympathique et généreuse de personnages réels, mémorables. Les descriptions précises que nous livre Chirvanzadé d’êtres humains vivant des relations sociales et des circonstances qui nous sont familières nous permettent à chacun d’intégrer leur drame personnel, à mesure qu’ils luttent ou trébuchent, entraînés par leurs espoirs et ambitions quotidiennes.

____________

Eddie Arnavoudian est diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester, Grande-Bretagne. Il anime la rubrique littéraire arménienne sur Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).

Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20041207.html
Traduction : © Georges Festa – 11.2009