jeudi 17 décembre 2009

Armenian Art / Arthur Sarkissian

© Arthur Sarkissian, Armenian Chronicle, 2006, huile sur toile, 95x120 cm

Art et changement : l’art contemporain en Arménie

par Tamar Sinanian et Taleen Tertzakian

www.criticsforum.org


Pour comprendre où va l’art dans la république maintenant indépendante d’Arménie, il nous faut regarder d’où il vient, en particulier depuis les journées décisives de l’indépendance en 1991.
L’effondrement de l’Union Soviétique en 1991 entraîna des changements non seulement dans le sphère économique, politique et militaire des anciennes républiques, mais dans la liberté quotidienne de leurs populations. Les politiques sœurs de la glastnost et de la perestroika, mises en place à la fin des années 1980 par Gorbatchev dans ses faibles efforts pour sauver la structure soviétique, débouchèrent finalement sur une ère nouvelle. A l’époque, un petit groupe d’artistes organisèrent plusieurs expositions intitulées « Etage 3 », du nom de l’étage à l’Union des Artistes où ils exposaient. A « Etage 3 », les artistes expérimentèrent différentes formes et techniques artistiques, poussant au changement tout en annonçant la liberté de création à venir.
L’abondance de styles artistiques, qui émergèrent en Arménie durant cette époque tumultueuse de rapide transition, révéla un besoin anticipé de libération pour lequel luttait la communauté artistique. Cet « appel d’air » qui suivit l’effondrement s’était fait longtemps attendre. Les artistes d’Arménie s’affranchirent des contraintes que leur faisait subir un style de réalisme socialiste imposé par l’Etat, un style d’art représentatif au service du socialisme et du communisme, et se mirent à explorer d’autres techniques et formes d’expression. Désormais, les artistes n’avaient plus à restreindre leur thème d’inspiration et leurs buts dans leurs créations.
Cette liberté nouvelle fit que les artistes délaissèrent les images rebattues, convenues, de tracteurs, d’ouvriers et autres modèles prolétaires de l’art réaliste socialiste, pour découvrir de nouveaux thèmes d’inspiration, de nouvelles formes et techniques, étant eux-mêmes enfin autorisés à apprendre, étudier et découvrir en toute liberté l’art occidental. Les écoles de pensée abstraite et moderne, qui fleurirent dans la New York des années 1950 et 1960 (l’expressionnisme abstrait, suivi du pop art) et emportèrent dans leur tourbillon le reste de l’art mondial, devinrent plus accessibles et palpables pour ces artistes. Ils se mirent à étudier Rauschenberg, Rothko, Warhol et leurs pairs américains, ainsi que nombre de représentants du mouvement néo-expressionniste dans l’Allemagne des années 1980. L’influence de ces diverses écoles de pensée, corrélée au contexte social et historique entourant ces artistes, créèrent un nouvel horizon – et finalement une nouvelle école d’art arménien.

La dichotomie influence pré-soviétique et post-soviétique est très apparente dans l’œuvre de nombreux artistes qui occupent la scène artistique en Arménie aujourd’hui, parmi lesquels Arthur Sarkissian, basé à Erevan. Comme nombre de ses contemporains, durant les années 1980, Sarkissian se détourna du réalisme socialiste et commença à expérimenter l’abstraction. Dans un interview en 2005, il confiait : « Mon approche de la peinture est partie du désir de me libérer du réalisme socialiste. La pensée abstraite constitue un moyen de libre expression. Je n’ai jamais renoncé et j’ai toujours expérimenté. Ce qui fait que, maintenant, il n’y a plus de frontières pour moi ; je crée librement et à tout moment je peux revenir à l’art abstrait ou incorporer plusieurs styles. »
Cette notion de liberté, à laquelle aspire Sarkissian dans son désir de sortir des principes restrictifs du réalisme socialiste, est observable dans son style et sa technique. Souvent comparé à l’artiste américain Robert Rauschenberg, l’un de ceux qui l’ont le plus influencé, la méthode picturale, proche du collage, de Sarkissian juxtapose des sérigraphies sur un canevas au moyen de gestes pictorialistes. Dans son travail, il incorpore des signes, des textes, des manuscrits, des photographies, des vues intérieures et extérieures de différentes structures architecturales, ainsi que des images de l’art renaissant et baroque. L’inscription spontanée de ces images sur le canevas, parallèlement à des coups de pinceau expressionnistes, témoignent de la liberté d’expression qui anime aujourd’hui son art.

Dans l’Arménie actuelle, des artistes tels que Sarkissian expérimentent divers modes d’inspiration, états d’humeur, philosophies et points de vue, sans avoir à rendre hommage à quelque dogme idéologique que ce soit. Sarkissian s’empare de cette liberté et s’en nourrit. Et l’Occident prend note. Dans une recension de l’œuvre de Sarkissian, Peter Frank, critique d’art au Los Angeles Weekly, écrit : « Tout comme il peut passer du geste manuel au document photographique, son imagerie peut fluctuer selon son humeur, passant de l’allégresse et de l’harmonie à l’inquiétude et la gravité, de la fluidité et de la beauté à la désolation et la rudesse. Les changements entre tonalités peuvent être plus violents que les tonalités elles-mêmes. »
Comme Sarkissian, de nombreux artistes à Erevan s’emparent de la liberté de création dans cette ère nouvelle que traverse l’Arménie et changent collectivement le discours historico-culturel de la scène artistique arménienne contemporaine. Avec des débuts aussi prometteurs, nous sommes impatients de voir où nous conduiront ces artistes et leur art.

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Tamar Sinanian est titulaire d’un mastère d’art contemporain de l’Institut Sothebys à Londres. Elle est aussi la co-fondatrice de T&T art, une société de consultants artistiques.
Taleen Tertzakian est avocate et titulaire d’un mastère en études russes, est-européennes et eurasiennes de l’Université de Stanford. Elle est aussi co-fondatrice de T&T Art, une société de consultants artistiques.

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Source : http://www.criticsforum.org/pdf/1201970293.pdf
Traduction : © Georges Festa – 12.2009
Avec l’aimable autorisation de Hovig Tchalian, rédacteur en chef de Critics’ Forum.

Site d’Arthur Sarkissian : http://www.arthursarkissian.com/index.html