mardi 1 décembre 2009

Armenian Literature - 5 / Littérature arménienne - 5

Simon Vratzian
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Une transnationalité pérenne : la littérature arménienne de l’après-génocide

par Myrna Douzjian

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En tant que doctorante en littérature comparée, j’ai eu récemment l’opportunité de présenter devant des étudiants, lors d’un séminaire de second cycle en études arméniennes à l’Université de Californie du Sud, un exposé intitulé « Littérature arménienne de l’après-génocide dans la patrie et en diaspora ».

Je fus tout d’abord déconcertée à l’idée de devoir unifier une vaste période de production littéraire dans deux espaces complexes et fluctuants – la patrie et la diaspora. Le terme de patrie manque de fixité géographique et historique – Arménie Occidentale, Karabagh, Djavakh, République socialiste soviétique d’Arménie, et les deux périodes de la république d’Arménie (pré-soviétique et l’actuelle, post-soviétique) devaient être pris en compte.

Définir la diaspora oblige à un tas d’autres considérations : la génération des survivants du génocide, les différences de points de vue que leurs descendants seront amenés à avoir ; les divers flux de dispersion volontaire durant le 20ème siècle ; et une abondance de lieux et de centres changeants de production littéraire (Argentine, Canada, France, Liban, Russie, Syrie, Etats-Unis, etc) – autant de facteurs contribuant à la nature hétérogène de la diaspora. Je devais transmettre l’idée que la littérature arménienne de diaspora représente plusieurs réseaux de communautés en perpétuelle évolution, ainsi qu’une grande variété d’expériences diasporiques.

Or même ces questions n’étaient pas de celles qui me préoccupaient le plus. Demeurait le fait plutôt évident que, pour l’essentiel, j’avais étudié et lu au sujet de la littérature dans la patrie et la diaspora d’une manière séparée. Dans les études littéraires arméniennes, les sous-catégories abondent : orientale, occidentale, soviétique, république d’Arménie, franco-arménienne, arméno-américaine, arméno-américaine de seconde génération, ad infinitum. La recherche universitaire poursuit encore la spécialisation de la littérature arménienne dans des sous-domaines plus étroits, spécifiques, limitant ainsi l’espace de dialogue qui atteste les connections entre les différentes parties de cet ensemble. Quel fil pouvait lier tout cela afin de produire un exposé cohérent ?

Il est certain que le critique consciencieux s’efforce de faire ressortir les particularismes dans l’œuvre de chaque écrivain. Tenter d’homogénéiser utilement presque un siècle de production littéraire arménienne peut ainsi sembler une initiative contre-intuitive, directement positionnée contre la norme. Mais j’ai réalisé que tenter de trouver un fil directeur dans la littérature arménienne du siècle dernier s’avère néanmoins être une entreprise utile. Considérée comme un tout, la littérature arménienne de l’après-génocide révèle en effet une constante frappante : son caractère transnational.

En termes scientifiques, le concept de « transnationalisme » implique une négociation constante de l’identité culturelle avec celle d’autrui – voisins, colonisateurs et empires -, ainsi qu’une prise en compte de dynamiques fortes impliquant diverses postures, dont celle de dominant/dominé, centre/périphérie. Durant les 20ème et 21ème siècles (et bien avant, certainement), les Arméniens ont vécu dans des interstices, entre cultures et identités, problématisant ainsi la définition traditionnelle de l’Etat-nation. Conséquence, l’Arménie, ou la patrie, existe en tant que lieu ; or sa présence comme état d’esprit dans l’imagination culturelle pèse, pourrait-on dire, d’un poids égal. A cet égard, la signification d’une spécificité géographique s’amoindrit : la littérature arménienne, quel que soit le lieu ou l’époque, possède un caractère transnational, car elle a toujours existé au croisement des cultures comme à celui des forces politiques en présence.

Pour ne prendre qu’un exemple, la littérature arménienne soviétique, si on la considère comme faisant partie de la littérature de la patrie, se fonde toujours sur une interaction entre la politique soviétique et les intérêts de l’Arménie. Durant cette période, les écrivains de république socialiste soviétique d’Arménie durent adapter leurs véritables priorités en fonction de la ligne du Parti communiste et des dogmes du réalisme socialiste. Bien que le niveau de pression exercée sur les auteurs ait varié selon le climat politique régnant à Moscou, la répression par l’exil et les limites concernant l’articulation des questions nationales et ethniques demeurèrent des problèmes constants pour les écrivains arméniens.
De même, bien que vivant à l’époque de l’indépendance post-soviétique, les œuvres d’auteurs contemporains, tels que Berj Zeytountsyan, Aghassi Ayvazyan et Kourken Khanjyan, abordent les effets encore prégnants du régime soviétique sur le nouvel Etat-nation, ainsi que l’émergence de l’influence de forces néocoloniales, en particulier la Russie et les Etats-Unis.

Conséquence du caractère transnational de l’expérience arménienne, un point central de la critique littéraire au cours des vingt dernières années a été la question de savoir où situer la littérature arménienne dans un contexte de tendances littéraires globalisées. Auteurs et critiques ont constamment évalué la littérature de la république en la comparant aux « normes européennes ». Au moment même où l’Arménie continue d’être soumise au Grand Jeu – la quête des puissances mondiales pour prendre le contrôle de la région de Transcaucasie -, la littérature nationale lutte pour affirme sa viabilité culturelle. De même, la littérature de diaspora se définit en se basant sur la conscience qu’elle a d’elle-même, en relation avec des forces sociopolitiques et culturelles externes. Son combat pour une viabilité culturelle représente donc une difficile corde raide entre la résistance des Arméniens contre des cultures dominantes et leur assimilation à l’intérieur de ces dernières ; en outre, ses thèmes transnationaux incluent les identités duales ou hybrides, la langue, le transfert culturel (tel que l’utilisation de la mémoire et de l’histoire dans un grand discours unifiant les Arméniens), la survie culturelle et le génocide.

Pour prendre un exemple littéraire précis, l’œuvre semi-autobiographique de Simon Vratzian, Kianki Ughinerov [Les Chemins de la vie], commence par une description qui met en lumière le rapport séculaire des Arméniens au transnationalisme :

« Au début existait la terre d’Arménie et le royaume des Bagratuni – Ani. Puis Ani devint la Volga. Et la Volga devint la Crimée. Puis la Crimée devint le Don. Et le Don devint la république d’Arménie. Puis la république devint le monde entier. Et l’Arménien devint un citoyen du monde. Telle est mon histoire et, en changeant les noms, celle de tous les Arméniens, passés et présents. » (cité in Richard H. Hovannisian, « Simon Vratzian and Armenian Nationalism », Middle Eastern Studies 5, n° 3, Oct. 1969, p. 192)

Le fait de se situer entre les courants variés d’une capitale culturelle ou à la périphérie d’une activité culturelle hégémonique – autrement dit, luttant avec et contre des forces culturelles et politiques environnantes – rassemble des lieux multiples que les termes de patrie et de diaspora incluent. Et comme la définition historique de la patrie en tant que lieu a elle-même changé, l’identité culturelle arménienne et, par voie de conséquence, les obsessions de tant de ses écrivains, se définissent à la fois par le statut et les combats d’une identité complexe, transnationale.

La critique littéraire et artistique Gayatri Spivak considère l’Arménie et la diaspora comme un modèle pouvant être appliqué à un grand nombre de réalités globales contemporaines. Elle écrit : « Toute théorie de l’hybridité postcoloniale devient insignifiante, si l’on considère l’ipséité millénaire de l’Arménien, existant dans un lien dual malaisé avec l’hybridité que lui impose le lieu. » (Gayatri Chakravorty Spivak, Other Asias, Malden : Blackwell Publishing, 2008). Plus simplement, l’identité (l’ « ipséité ») de la littérature arménienne et de l’expérience arménienne réside quelque part entre le global et le local ; elle se définit par la combinaison « malaisée » des deux. Et loin de représenter une anomalie, le caractère transnational de l’expérience arménienne est rapidement en train de devenir la norme. De même, indépendamment des divisions géographiques intrinsèques aux catégories de patrie et de diaspora arméniennes, la littérature des deux partage un solide terrain commun – la nécessité constante de négocier avec la politique et l’identité de plusieurs autres.

Patrie et diaspora constituent des catégories largement reconnues, quasi indéniables, pour tout ce qui est arménien – dans les arts, l’université, la politique, les médias d’information et, surtout, la vie quotidienne. Ayant trouvé au moins un cadre permettant de représenter la littérature arménienne dans sa diversité, je parvins à me détacher de ces catégories parfois discordantes, même si telle n’était pas leur intention. A une époque où la politique crée un grand écart entre la diaspora et la patrie (maintenant définie dans le sens traditionnel d’Etat-nation), je découvre que la littérature et la critique littéraire nous offrent le moyen de nous souvenir du lien inextricable qui les unit.

Myrna Douzjian est doctorante au Département de Littérature comparée de l’UCLA (Université de Californie du Sud, Los Angeles), où elle enseigne la littérature et l’analyse littéraire.

Il est possible de contacter chaque contributeur de Critics’ Forum à comments@criticsforum.org. Tous les articles publiés dans cette série sont accessibles en ligne sur www.criticsforum.org. Pour s’abonner à la version électronique hebdomadaire d’articles nouveaux, aller sur www.criticsforum.org/join. Critics’ Forum est un groupe créé afin de débattre de questions liées à l’art et la culture arménienne en diaspora.

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Source : http://www.criticsforum.org/pdf/1259335649.pdf
Traduction : © Dr Georges Festa – 12.2009
Avec l’aimable autorisation de Hovig Tchalian, rédacteur en chef de Critics’ Forum.