mardi 15 décembre 2009

Arménie, Jérusalem céleste ou terrestre / Armenia, celestial or terrestrial Jerusalem

Jan Van Eyck, Vierge au chancelier Rollin, 1430 (détail)
Musée du Louvre, Paris

Arménie, royaume céleste ou république terrestre

par Eduardo Dermardirossian

http://caucasoypampa.blogspot.com


Quelques mots préliminaires aideront à comprendre ce qui suit. Quelques mots à propos de la Jérusalem céleste, ce royaume de mille ans qui non seulement sera reconstruit par les prophètes, d’après les descriptions de l’Apocalypse, mais descendra du ciel pour le bonheur des hommes. Origène la décrit comme la cité des saints où reviennent les hommes qui ont quitté cette vie. Et dans le commentaire d’Ezéchiel 16.5-6, il est écrit : « Bien que Jérusalem ait été effacée de la face de la Terre, Il ne la méprisa pas en sorte qu’elle demeure toujours ainsi et ne l’abandonna pas comme une nourrice emplie de méchanceté, de manière à ce qu’Il l’oublie complètement et qu’Il ne la fasse plus surgir de terre. » Dieu la rendra à ses fils, et ainsi à la terre et à la gloire qui parfois se perdent entre les mains de l’injustice.

Venons-en, maintenant, aux Arméniens extra-territoriaux, à nous qui vivons ici et là, à travers les cinq continents, en dehors des frontières de cette république qui s’efforce aujourd’hui de parer aux contingences de son histoire et de sa géographie.

Pour être citoyens de ces nations et pour avoir établi ici et là nos affaires, nous, fils de la diaspora, considérons avec réalisme le milieu qui nous entoure, mais nous ne considérons pas d’égale manière l’Arménie. Notre relation avec la pays de Haïk est médiatisée par nos aspirations. Nous sommes réalistes avec l’un et idéalistes avec l’autre. Notre Jérusalem est céleste et nous la considérons comme telle depuis ces latitudes. Nous ne remarquons pas que cette même Jérusalem est terrestre pour les Arméniens qui y vivent, pour ceux qui pour rien au monde ne quitteraient leur terre et bâtiraient là leur vie. D’où la perception différente que les uns et les autres nous avons des faits qui se produisent en ce moment même aux abords de l’Arax.

J’ignore comment les socio-psychologues expliquent ces choses et je préfère ignorer comment les expliquent les politologues. Je me dépouille des mauvaises habitudes nationalistes qui m’habitent encore, je considère avec attention la réalité et je dis ce que je pense de l’Arménie céleste que prêchent les uns, et aussi de l’Arménie terrestre qui, depuis 1918, depuis 1920 et depuis 1991, s’efforce de survivre aux vicissitudes transcaucasiennes.

Et bien qu’en l’espèce, mon opinion diffère de celle qui est déclamée par les partisans du ciel, je me suis promis de ne pas intervenir dans ce débat pour ne pas ajouter aux divisions des Arméniens. D’où mon silence. Mais mon silence ne m’empêche pas d’explorer les causes de notre irréalisme politique et, avec elles, la dimension de notre bêtise.

Je parlerai tout d’abord de l’Arménie céleste, de celle que l’on veut édifier en glorifiant le passé. Je parlerai de l’Arménie qui, à l’égal de la cité des saints, perdure toute droite dans l’âme de ceux qui nous firent naître, de ses rêves irréductibles, de la mémoire brûlante et de la justice encore absente.

Je prie mon lecteur de permettre qu’à nouveau je cite En de Rupén Vartanian, cette année (1). Cet auteur, que j’ai eu le bonheur de lire, mais sans le connaître en personne, puisqu’il a rejoint l’obscurité de l’obscurité, dans un conte qu’il intitula Le dieu vieilli et le démon, décrit l’apocalypse du peuple de l’Ararat. Il le fait avec la finesse de l’artiste, la profondeur du philosophe et l’élévation d’esprit de celui qui a été offensé. Il raconte que ce dieu vieillit, ses forces l’abandonnent et il s’afflige parce que les hommes n’obéissent plus à ses préceptes. Il réunit alors en assemblée les princes du Ciel et leur demande comment il peut s’arranger avec le chahut des hommes, comment il peut retrouver ses forces et sa toute-puissance ébranlées. Chacun expose son opinion, chacun donne son conseil et, après avoir écouté attentivement et pesé les avantages et les inconvénients de chaque proposition, le dieu ordonne que le peuple de l’Ararat se disperse à travers toute la terre pour que son sang se mélange à celui de ces déséquilibrés et que naisse une humanité nouvelle.

D’après la fable de Ren, c’est par la volonté divine que le peuple arménien traversa tant de vicissitudes, c’est par la volonté divine qu’il s’est dispersé à travers le monde. Cela pour sauver une humanité qui avait abandonné la voie de la vertu. Une mythologie qui, parmi les modernités du 20ème siècle, voudrait souligner l’idée d’un nouveau peuple élu de Dieu pour la rédemption des hommes. Une mythologie qui se marie avec le désir d’une Arménie céleste qu’elle présente ainsi, nue et désincarnée, à ceux qui se veulent les porte-drapeaux de la rédemption historique et politique de la nation. Je parle ici des luttes de libération qui, apparues à la fin du 19ème siècle, culminèrent avec la fondation de l’Etat en 1918.

Or cette Arménie céleste n’est pas celle qui doit parer aux difficultés que lui pose sa géographie méditerranéenne, son sol peu fertile, ses frontières ardentes et l’hostilité sournoise des puissances occidentales.

Celle qui doit parer à ces immenses défis, c’est l’autre Arménie, la terrestre, celle à laquelle nous ne sommes pas habitués, nous les extra-territoriaux. Et c’est là où je veux redoubler de prudence, avoir les mots justes et non battre le tambour caucasien. Car ces choses, ce sont les Arméniens de là-bas qui doivent les affronter. Nous, ceux d’ici, naviguons dans d’autres eaux et avons d’autres urgences. En outre, nous ne pouvons pas compter sur des canaux institutionnels fiables pour dire quelle est notre volonté ; une volonté qui, d’autre part, n’a pas valeur de citoyenneté aux abords d’Erevan.

Les partis politiques qui agissent de ce côté de la frontière n’ont pas une base militante qui puisse représenter la volonté des expatriés. Ils se nourrissent d’une histoire qui arrête de s’écrire fin 1920. Ces partis – je le répète -, dans la mesure où ils agissent en dehors des frontières de l’Arménie et du Karabagh, doivent se transformer en un autre type d’organisations parce qu’ils n’ont pas, ne peuvent avoir, vocation au pouvoir. Ils peuvent demander la reconnaissance internationale du génocide, diffuser la culture et les valeurs arméniennes et favoriser les échanges avec la mère-patrie, mais ils ne peuvent diriger depuis ces latitudes la politique extérieure de ces républiques.

En ce qui concerne l’Eglise apostolique arménienne, elle est présente de part et d’autre de la frontière, et cette présence est à la tête de son autorité suprême. Curieusement, tandis que nous, les extra-territoriaux, profanes et laïcs que nous sommes, nous aspirons à une Arménie céleste, cette Eglise, théiste et cléricale évidemment, bat au diapason de la réalité intérieure de la république, connaît la température de ses frontières et ainsi considère la dimension terrestre que nos yeux sont incapables de voir.

Je dois parler aussi de l’Arménie et de ses autorités. Et ce faisant, j’anticipe mes désaccords avec sa politique économique et sociale. Mais je ne puis ignorer que ces mêmes autorités réagissent face à une réalité régionale et mondiale adverse. J’ai traité dans d’autres articles de ses frontières ardentes, de son identité méditerranéenne, du peu de fertilité de sa terre, de l’absence d’hydrocarbures, du caractère problématique de sa centrale nucléaire ; j’ai aussi évoqué les alliances fragiles que noue l’Arménie face à des voisins qui s’entendent avec les pays les plus puissants de la terre.

Pour être viable, la république d’Arménie a besoin d’un gouvernement qui réagisse avec réalisme face à cet état de choses. Voilà pourquoi les Arméniens extra-territoriaux et leurs institutions doivent accompagner les efforts en cours sur cette voie. Accompagner le gouvernement avec un esprit critique, en brandissant les drapeaux de la réparation et de la justice, mais en tâchant de ne pas éroder une administration qui porte sur ses épaules depuis moins de deux décennies les destinées du pays. Car rien ne profitera davantage aux ennemis de l'Arménie que la division de son peuple.

Je crois qu’aujourd’hui il convient d’éviter les attitudes radicales et le discours enflammé, il convient de réfléchir, d’être prudent et de soutenir de façon critique un gouvernement désireux de briser le kyste qui enferme ce pays entre des montagnes qui, quelque chères qu’elles nous soient, font obstacle à ses rêves et entravent son développement.

Voilà pourquoi la Jérusalem des Arméniens ne peut être que terrestre.

Note
1. La première fois ce fut dans un article que j’ai intitulé « L’histoire dans le miroir », que le lecteur trouvera dans les archives de ce site, en date d’avril 2009.

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Source : http://caucasoypampa.blogspot.com/2009/11/armenia-reino-celestial-o-republica.html
Traduction de l’espagnol : © Georges Festa – 12.2009