dimanche 13 décembre 2009

Corry Guttstadt

© Assoziation A Verlag

Une chercheuse allemande révèle la propagande de la Turquie concernant les Juifs

par Harut Sassounian

The California Courier, 05.06.09


Durant des années, le gouvernement turc et ses zélés propagandistes ont affirmé que les Juifs furent bien traités à travers l’histoire de la Turquie.

Ces dernières années, la Turquie se trouvant soumise à une intense pression internationale pour qu’elle reconnaisse le génocide arménien, les officiels turcs ont décidé de présenter une image plus positive de leur pays en contraignant des dirigeants juifs locaux à faire des déclarations publiques selon lesquelles leur communauté vivrait dans la paix et la prospérité depuis des siècles.

Les dirigeants juifs de Turquie se plièrent aux ordres du gouvernement turc afin d’assurer la sécurité de leur communauté et préserver leurs propres intérêts.

Or, peu de recherches ont été menées sur la véritable situation de la communauté juive dans l’empire ottoman et la république de Turquie. La chercheuse allemande Corry Guttstadt vient de combler ce vide en publiant une étude exhaustive de 520 pages sur les agissements répréhensibles de la Turquie pendant la Shoah. Le titre allemand du livre est : Die Türkei, die Juden und der Holocaust [La Turquie, les Juifs et la Shoah]. En se basant sur des matériaux d’archives situés dans plusieurs pays européens, elle est parvenue à se documenter sur le destin tragique des Juifs de Turquie durant la Shoah.

Dans un interview mené par Sonja Galler et publié sur www.qantara.de, Guttstadt explique pourquoi la communauté juive en Turquie a décru de 150 000 membres durant la Première Guerre mondiale à seulement 20 000 actuellement.

« Présenter l’empire ottoman comme un « paradis multiculturel » est absurde et contraire à l’histoire, dit-elle. Comme les non musulmans, les Juifs étaient soumis à d’innombrables contraintes. De même que les chrétiens, ils devaient payer une capitation et étaient obligés d’avoir un comportement de soumission à l’égard des musulmans. »

Ayant été témoins du génocide du peuple arménien, les Juifs furent terrifiés à l’idée de subir un destin similaire. Afin d’assurer leur sécurité et leur survie, ils firent tout leur possible, y compris la conversion à l’islam, pour prouver qu’ils étaient de loyaux sujets turcs.

« Au début, la plupart des Juifs se virent comme alliés du mouvement kémaliste et considérèrent la nouvelle république avec des attentes largement positives, explique Guttstadt. Ces espoirs furent rapidement brisés car, malgré leurs tentatives pour s’adapter et leurs protestations de loyauté, les Juifs devinrent rapidement une cible pour le nationalisme rigide de la jeune république. Un des traits politiques caractéristiques de celle-ci était la « turcification » de l’Etat, de l’économie et de la société. » Résultat, les Juifs furent « progressivement exclus de toute une série de professions et de secteurs économiques. Ce qui conduisit nombre d’entre eux à émigrer » de la Turquie.

Dans l’entre-deux-guerres, l’intolérance se fit grandissante en Turquie à l’encontre des Juifs et des autres minorités. Selon Guttstadt, « des brochures antisémites comme les Protocoles des Sages de Sion parvinrent en Turquie et furent traduites en turc dans les années 1930. Suite à un séjour en Allemagne, Cevat Rifat Atilhan, que l’on pourrait présenter comme le père de l’antisémitisme musulman en Turquie, commença à publier le journal antisémite Milli Inkilap [Révolution Nationale] à Istanbul, lequel contenait des caricatures antisémites reprises directement du journal nazi Der Sturmer [L’assaillant]. Les Protocoles des Sages de Sion et Mein Kampf n’ont cessé d’être réédités à ce jour. Parmi les mesures à caractère nationaliste, qui affectaient non seulement les Juifs, mais aussi les Kurdes, les Arméniens et les Grecs, le déplacement forcé, le soi-disant « impôt sur la richesse » - qui conduisit à la confiscation des biens de ceux qui n’étaient pas en mesure de payer les sommes fréquemment arbitraires et souvent astronomiques, dont ils devaient s’acquitter -, ainsi que les camps de travaux forcés en Anatolie orientale. »

Avant la Seconde Guerre mondiale, près de 30 000 Juifs turcs fuirent en Europe afin d’échapper à ce traitement injuste et parfois cruel. Ils ignoraient qu’un sort plus tragique encore les attendait. En 1942, l’Allemagne nazie demanda à Ankara de transférer ses citoyens juifs des territoires occupés par le Reich allemand, afin qu’ils ne soient pas réunis au reste de la communauté juive d’Europe. Ankara refusa néanmoins d’autoriser leur retour en leur retirant la citoyenneté turque. Résultat, plusieurs milliers de Juifs turcs périrent après avoir été expédiés dans des camps de concentration allemands.

Guttstadt fait aussi justice de cette imposture maintes fois répétée, selon laquelle la Turquie aurait constitué un asile sûr pour de nombreux Juifs d’Europe durant la Shoah. Elle établit que certains consuls de Turquie dans les pays européens, qui intervinrent pour obtenir la libération de Juifs turcs incarcérés, ne l’ont pas toujours fait « pour des raisons purement humanitaires », mais « pour se remplir les poches ».

Cet ouvrage clé de Corry Guttstadt doit être traduit et publié en plusieurs langues afin d’exposer la politique raciste et criminellement négligente du gouvernement turc vis-à-vis de ses citoyens juifs durant la Shoah.

Corry Guttstadt : Die Türkei, die Juden und der Holocaust. Berlin et Hambourg : Assoziation A, sept. 2008, 520 p. ISBN : 978-3-935936-49-1. Prix : 26 €

Site des éditions Assoziation A : www.assoziation-a.de

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Source : http://www.keghart.com/node/488
Traduction : © Georges Festa – 12.2009