mardi 15 décembre 2009

Exposition "Le coût humain de la guerre" / "The Human cost of War" Exhibition

© Irene MacWilliam – Peace Quilt 1, 2009

Le coût humain de la guerre

par Diana Francis

www.opendemocracy.net


[Diana Francis découvre, à travers une exposition de quilts [courtepointes] et d’arpilleras [toiles de jute] fabriquées par des femmes, de l’Irlande au Chili, un appel à se rassembler pour dire non à la violence, publique et privée, à quelque échelle que ce soit ; à œuvrer pour l’abolition de la guerre et à transformer une culture de violence, dans laquelle les femmes sont réduites à l’état d’objet et soumises.]

Le Centre pour la Réconciliation et la Paix de Saint Ethelburga est situé dans une ancienne église, juste en dehors de Bishopsgate, en plein cœur de Londres. A l’extérieur, des hommes en complet veston se dépêchent, criant dans leurs téléphones portables. Pénétrer dans l’espace lumineux et élevé du Centre c’est entrer dans un monde bien différent, dont la clarté intérieure met parfaitement en valeur la couleur et l’énergie des images de cette exposition intitulée « Le Coût humain de la guerre : exposition de quilts et d’arpilleras », organisée par le Mouvement pour l’abolition de la guerre (1).

Je connaissais les quilts, mais quid des arpilleras ? J’interroge la commissaire de cette exposition, Roberta Bacic (2). Elle m’explique qu’il s’agit d’images créées sur le revers d’une toile de jute à partir de vieux sacs, parsemées de formes brillantes et sombres créées à partir des restes de vêtements usagés.

Visuellement, l’exposition est saisissante, parfaite. Elle est aussi politique, les œuvres ayant été créées afin de communiquer des messages vitaux.

Huit de ces arpilleras proviennent du Chili, le pays d’origine de Roberta, où elle faisait partie de l’Association nationale pour les réparations et la réconciliation (3), instituée à la suite de la Commission pour la Vérité (4), chargée d’enquêter sur les atrocités de la sanglante dictature d’Augusto Pinochet dans les années 1970. Au cours de son travail, elle a interviewé de nombreuses femmes dont les proches furent victimes d’enlèvements, de tortures et de meurtres extrajudiciaires. Cinq de ces arpilleras, toutes anonymes, ont été réalisées durant cette période, lors d’ateliers qui leur offrirent un espace pour partager leurs souffrances et leur résistance, une façon de leur donner une expression visuelle et de faire savoir ce qui leur avait été fait. La vente de leurs œuvres leur permet aussi de gagner un peu d’argent.

Ces images ont un impact fort, leur puissance d’affirmation de la vie contrastant avec la douleur et la colère que véhiculent leurs messages et se combinant à elles pour transmettre un esprit d’ardente détermination. L’une d’elles, composée de manière simple, mais expressive, met au premier plan un groupe de femmes aux habits éclatants, qui se tiennent face aux sinistres et gris palais de justice de Santiago, brandissant une bannière avec la question qui donne son titre à l’œuvre : Où sont les disparus ? Deux policiers s’approchent, armés, sans visage, leur véhicule se tenant à proximité.

Toute différente, une arpillera intitulée Danser la cueca seule, au style rappelant une affiche de Toulouse-Lautrec et au contenu profondément poignant et digne, évoquant à la fois la mort et la vie. Je trouve cela émouvant, presque insupportable. Une autre, intitulée Hommage à ceux qui sont tombés, montre les maisons encore lumineuses qu’ils ont laissé derrière eux, tandis que Paix, justice, liberté montre des montagnes, un soleil radieux et des bâtiments colorés, mais aussi des femmes qui manifestent face à un véhicule de police et distribuent des tracts, la route et le sol étant respectivement composés à partir des vêtements d’un disparu.

Cinq arpilleras proviennent d’Espagne. Elles n’ont été créées que cette année, à Badalona, dans un atelier de Femmes cousant l’histoire, où des femmes se rassemblent pour se souvenir de leur vécu lors de la guerre civile espagnole et donner une expression à leur mémoire. Ces œuvres sont moins détaillées que les arpilleras originaires du Chili ou du Pérou, mais leur simplicité est aussi éloquente. L’une d’elles a été créée par Angela Matamoros Vazquez, âgée de 72 ans, et sa fille, Angela Vazquez Gonzalez, le processus de création constituant un moyen de transmettre la mémoire d’une génération à la suivante. Cette œuvre montre des hommes emmenés dans un camion et les femmes qui sont venues leur dire au revoir, sachant qu’ils ne reviendront jamais. L’arpillera ne montre pas le lieu de leur exécution. La route qu’emprunte le camion passe devant des maisons et des arbres aux couleurs vives et se dirige vers leurs tombes, signalées par de grosses pierres et de sombres croix.

Plusieurs quilts proviennent d’Irlande, où cet artisanat est pratiqué dans le but de rassembler les femmes des deux côtés de la frontière, les aidant à commencer à gérer le passé et bâtir à nouveau un sentiment d’appartenance commune. Une de ces œuvres exposées au mur, le Quilt pour la paix en Irlande du Nord, a été créée par Women Together [Femmes ensemble]. Elle consiste en seize panneaux très variés sur un arrière-plan noir, avec les mots justice, égalité, solidarité et paix sur les bords. Ces mots se combinent avec la variété d’images positives, tandis que les couleurs vives font contraste afin de créer un climat d’espoir. Mais la paix est de nouveau menacée et l’arpillera de Sonia Copeland, avec des femmes manifestant face à l’Hôtel de Ville de Belfast, appelle à un No going back [Ne revenons pas en arrière].

Trois autres sont l’œuvre d’Irene MacWilliam, dont les compositions sont frappantes et les couleurs aux effets dramatiques, avec plusieurs nuances de rouges qui prédominent. La plus puissante est peut-être Common loss : 3000+ dead between 1969 and 1994 [Perte commune : plus de 3000 morts entre 1969 et 1994]. Elle mesure 1,5 m sur 2,3 et est structurée en quatre panneaux. Chacun d’eux se compose de petits morceaux de tissu rouge, amoncelés et en même temps tous clairement individualisés et différenciés. Chaque morceau de tissu représente une des personnes tuées lors des « Troubles », d’après les chiffres donnés à l’époque par la police.

Dans un autre quilt, Executed at dawn [Exécutés à l’aube], Irene commémore un des soldats abattus pour lâcheté lors de la Première Guerre mondiale. Une silhouette grise se tient, immobile et les yeux bandés, contre un arrière-plan d’une abstraction saisissante, fait de rouges et de gris. Sa troisième œuvre, une arpillera, dépeint dans des formes stylisées, pâles, sur une ligne descendante, les enfants disparus en guerre, subissant le traumatisme de la peur et de la séparation. Ils se tiennent sur un premier plan rouge, tandis que, derrière eux, le ciel est sombre et menaçant. Sur cette œuvre sont cousus cinq petits portraits d’enfants, brièvement présentés.

Helen Heron, elle aussi Irlandaise, propose un petit quilt intitulé Walking to death [Marcher vers la mort]. Un petit groupe de soldats, dont les visages sans expression leur font incarner beaucoup d’autres, se dirigent vers le front durant la Première Guerre mondiale, inconscients de leur destin, dénoncé par des coquelicots d’un rouge incandescent, éparpillés au premier plan. Bien que les images de cette exposition concernent surtout les femmes et soient l’œuvre de femmes, les souffrances et le statut de victime des hommes sont aussi présents, tandis que le chagrin exprimé répond à leur disparition.

Je m’assieds et m’entretiens avec Roberta. Près de nous, une Anglaise en train de coudre, tandis que nous parlons. Elle a été si émue par une exposition d’arpilleras à Cambridge qu’elle s’est mise aussi à en fabriquer, témoignant de son vécu. Une de ses œuvres, Reflections on violence [Réflexions sur la violence], très proche du style des œuvres chiliennes et habilement détaillée, est présentée dans cette exposition. Elle dépeint une manifestation de Free Tibet contre la traversée de Londres par la flamme olympique, dans son parcours vers Pékin, avec la réaction de la police britannique et du personnel de sécurité chinois.

Dans notre petit groupe figure aussi Heidi Drahota, originaire d’Allemagne, dont la cimaise brodée, aux effets dramatiques, intitulée Cast lead [Plomb durci], se trouve près de la porte et retient l’attention de ceux qui entrent. Elle explique qu’il s’agit de sa réaction à l’opération Cast Lead, la récente offensive militaire israélienne contre Gaza, durant laquelle une population sans défense, dont de nombreuses femmes et enfants, cherchèrent refuge dans des écoles et autres bâtiments publics, où ils furent tués ou blessés. Pour moi, les fils de cette œuvre représentent la pluie de métal et d’explosifs. Les formes grises en bas suggèrent la destruction des bâtiments, tandis que le rouge au-dessous évoque le feu et le carnage.

Alors que nous parlons, un groupe d’élèves entre avec leur professeur. Elles s’assoient par terre et Sue Gilmurray, présidente du Mouvement pour l’abolition de la guerre, leur parle et chante, captivant leur attention. Puis, Roberta leur fait visiter l’exposition, engageant un débat animé, tandis que je m’éclipse et repars chez moi.

Cette exposition est bouleversante, attristante et stimulante. J’y vois un appel fédérateur pour un engagement renouvelé : dire non à la violence, publique et privée, quelle qu’en soit l’échelle ; œuvrer pour l’abolition de la guerre et transformer la culture de la violence dans laquelle les femmes sont réduites à l’état d’objet et soumises. Elle renforce aussi ma prise de conscience de ces milieux féminins de solidarité qui traversent la planète, avec leur ressort et leur force. Ce que m’explique Roberta : au cœur de l’exposition, l’idée de solidarité et le fait que son objectif, et le but de chacun des artistes qui la composent, n’est pas de provoquer la compassion, mais de subvertir le système de la violence et de stimuler le changement. Saluons cela.

Pour voir l’exposition dans son intégralité, cliquer sur (2).

Notes
1. http://www.abolishwar.org.uk/
2. http://cain.ulst.ac.uk/quilts/followup/docs/London_catalogue_1109.pdf
3. http://www.justiceinperspective.org.za/index.php?option=com_content&task=view&id=77&Itemid=126
4. http://www.beyondintractability.org/case_studies/Chilean_Truth_Commission.jsp?nid=5221

Sur l’auteur :
Diana Francis travaille comme consultant sur la transformation des conflits avec des militants locaux en Europe, au Moyen-Orient, en Afrique et en Asie. Elle a dirigé l’International Fellowhip of Reconciliation et préside le Committee for Conflict Transformation Support.

Cliché : http://www.macwilliam.f9.co.uk
Source : http://www.opendemocracy.net/5050/diana-francis/human-cost-of-war
Traduction : © Georges Festa – 12.2009