mardi 1 décembre 2009

Gays arméniens / Armenian Gays


La longue marche des gays arméniens vers la liberté

par Vahan Ishkhanian

Institute for War and Peace Reporting, 13.03.09


[La société demeure aussi homophobe qu’ailleurs au Caucase, mais, selon des militants, il existe quelques raisons d’espérer.]

La récente publication du roman gay Artush et Zaur, de l’écrivain azéri Alekper Aliyev, traitant d’une histoire d’amour entre un Arménien et un Azéri, choqua la société azerbaïdjanaise, conservatrice et majoritairement musulmane.
L’œuvre brisait un double tabou : l’amour entre Arméniens et Azéris et un amour homosexuel, par dessus le marché.
Or, si ce scandale mit brutalement en lumière l’homophobie dominante en Azerbaïdjan, sur l’autre versant ethnique et religieux, en Arménie, les gays font face à autant de préjugés.
Hovhannes Minasian l’apprit à ses dépens. Agé aujourd’hui de 27 ans, il appartient à cette petite minorité d’homosexuels en Arménie qui ne craignent pas de révéler leur véritable identité lors d’interviews.
Cette liberté, il l’a – involontairement – acquise après avoir été jeté en prison à cause de son orientation sexuelle. A la suite de quoi, tous ses anciens voisins et proches furent au courant et il n’y avait plus rien à cacher.
Son cauchemar débuta en 1999, lorsque la police l’arrêta et l’accusa de sodomie. Un homme avec qui il avait eu une relation l’avait apparemment dénoncé, ainsi que quatre autres de ses amis, aux autorités.
H. Minasian, alors âgé de 17 ans, précise qu’il reconnut immédiatement avoir eu des relations sexuelles avec un homme. « Jamais je n’aurais pensé que c’était un crime, alors quand ils m’ont demandé si je l’avais fait, j’ai confirmé. », dit-il.
Lors de son arrestation, précise-t-il, les policiers le frappèrent violemment, exigeant de lui qu’il révélât le nom d’autres homosexuels, ce qu’il refusa de faire.
Il fut l’une des six personnes à être accusées du crime de sodomie – alors institué au titre de l’article 116 du code pénal arménien, se voyant infliger une peine d’emprisonnement relativement courte de trois mois, du fait de sa minorité.
Une fois en détention, Minasian souligne les pressions constantes qu’il a subies. « Les détenus étaient aussi cruels avec moi que les gardiens. J’étais comme un jouet pour eux. Ils n’arrêtaient pas de me frapper et de me cogner en cellule. », dit-il.
Après sa libération, les garçons qui vivaient à côté de chez lui le poursuivaient, lui jetant des pierres et criant « Pédé ! » à son passage.
Et ce n’est pas tout. Un policier, rappelle-t-il, tenta de le faire chanter pour qu’il livre le nom de riches homosexuels qu’il connaissait.
Ne réussissant pas à obtenir cette information, il informa le patron du bar où travaillait Hovhannes de son orientation sexuelle, et Hovhannes et son ami furent virés.
Neuf ans après sa condamnation, les gars du coin ont cessé de le pourchasser. Ils se sont habitués à lui. Il a un travail. Et pourtant il s’apprête à quitter le pays, lassé du climat général d’hostilité.
En 1922, quelques années après la révolution bolchevique, l’homosexualité cessa d’être un délit pénal dans la nouvelle Union Soviétique.
Elle redevint cependant un crime en 1933, pour être finalement retirée du code pénal en 2003.
Or, en dépit du changement officiel du texte de loi, les discriminations et l’intolérance à l’encontre des gays arméniens demeurent largement répandues.
L’an dernier [2008], Khatchig, 21 ans, étudiant à l’université, fut chassé de son domicile, lorsque ses parents découvrirent son orientation sexuelle.
C’est vers 13 ou 14 ans, dit-il, que Khtachig réalisa sa différence et qu’il accepta d’être davantage intéressé par les garçons que par les filles.
« A cet âge, quand on commence à se masturber, j’imaginais des mecs, confie-t-il. Je pensais être seul avec tout ça, et puis j’ai découvert des gens comme moi sur internet. »
Il a attendu d’avoir 20 ans pour avoir son premier rapport sexuel avec un homme rencontré sur internet et qu’il présenta à sa famille en tant qu’ami.
Les ennuis surgirent lorsque la mère de Khatchig découvrit que leur relation n’était pas totalement innocente.
« On regardait un film dans ma chambre et j’ignorais que la porte était ouverte. Ma mère est arrivée et nous a vus en train de nous embrasser. », se souvient-il.
Au début, elle pleura, puis, une fois son père rentré, tous deux devinrent beaucoup plus agressifs.
« Mon père s’est vraiment mis en colère et m’a dit : « Les filles ne te suffisent pas ? Tu veux te rencarder avec des mecs ? Mon fils ne peut pas faire ça ! » Ma mère s’est mise à hurler que mieux valait que je sois mort. Mieux valait ne pas avoir de fils que savoir qu’il est pédé. Elle essaya même de me frapper. J’ai tenté de la repousser, mais mon père s’y est mis aussi. Alors ils m’ont dit que je n’étais plus leur fils et que je devais partir. Et je suis parti. »
Khatchig vit depuis dans des locations et doit occuper deux emplois pour subvenir à ses études.
Deux mois après son expulsion par ses parents, il fut exempté du service militaire pour « déviation » sexuelle.
D’après le Comité Helsinki pour les Droits de l’homme en Arménie, en 2004, un code interne du ministère de la Défense interdit de fait aux homosexuels de servir dans les forces armées.
« Quand j’ai dit au psychologue militaire que j’étais gay, il a jeté son stylo sur la table en s’écriant : « Merde ! » », se souvient Khatchig.
Un autre officier, précise-t-il, l’a frappé avec un classeur, lui disant : « T’es pas un mec ! Comment un Arménien peut-il dire qu’il est une tapette ? »
Il fut dirigé ensuite vers un service médical pour un diagnostic officiel – l’estampillant comme porteur d’une « orientation sexuelle non traditionnelle ».
Concernant le refus de la conscription pour les homosexuels, le colonel Seyram Shahsuvaryan, représentant le ministère de la Défense, a répondu par écrit à la rédaction d’IWPR.
Dans cette lettre, le colonel nie toute existence de quelque interdiction officieuse concernant les homosexuels servant dans l’armée. « La loi sur le service militaire obligatoire en Arménie ne permet pas l’exemption du service militaire pour les homosexuels. »
Dans le roman controversé d’Aliyev, Artush et Zaur, les deux amants décident finalement d’en finir, se jetant du haut de Maiden Tower à Bakou, symbolisant la condamnation de leur amour en Azerbaïdjan.
Selon le psychologue Davit Galstian, les pressions sociétales en Arménie peuvent amener les gays à se suicider ainsi par désespoir.
Ces trois dernières années, il a eu connaissance d’au moins dix homosexuels qui se sont jetés du haut du pont Kiev à Erevan, le plus important de la capitale.
Il évoque plusieurs cas tragiques rencontrés au cours de sa carrière. La vie d’un homme détruite lorsque sa famille découvre son orientation ; une femme qui rejette ses propres enfants et les envoie à l’orphelinat, en apprenant que leur père, son mari, est gay ; et un père qui jette à la rue son fils gay de 14 ans, lequel se tourne alors vers la prostitution.
« Il existe une véritable phobie contre les homosexuels dans notre société, les gens les traitent comme des animaux, dit-il. Mes patients [gay] font ma connaissance de bouche à oreille et arrivent ici. Au moins, disent-ils, je les écoute. »
La classe politique agit peu pour dissiper le brouillard d’ignorance et de préjugé qui entoure le sujet. Certains l’aggravent même.
Une ancienne parlementaire, Mme Emma Khudabashian, allait jusqu’à dire que les gens devaient lapider les homosexuels.
En juillet 2006, M. Armen Avetisian, dirigeant de l’Union Aryenne d’Arménie, un groupe ultranationaliste, publia une étrange diatribe contre les homosexuels – et contre l’Europe -, qui fut publiée dans trois journaux.
« On devrait leur réserver un secteur appelé Hamaserashen (littéralement « Pédéland »), déclarait-il. Naturellement, il se situerait en Europe, car l’homosexualité fait partie des valeurs européennes. Qu'ils aillent donc se regrouper là-bas ! »
L’Eglise constitue un autre facteur de conservatisme. L’Eglise apostolique arménienne – à l’instar des Eglises chrétiennes les plus traditionnelles à travers le monde – considère l’homosexualité comme un grave péché.
La chasse aux pédés reste un loisir populaire parmi les jeunes désoeuvrés d’Erevan. Dans le parc Komaygi, où se rencontrent parfois les homosexuels, il arrive souvent que des bandes les attaquent et les rouent de coups.
Cette homophobie est dommageable pour la société, observe Davit Galstian, car elle la prive de talents potentiels.
« Nous avons ainsi perdu un chanteur talentueux, un informaticien programmeur et un excellent étudiant qui aurait pu devenir chimiste », dit-il, rappelant leurs suicides. D’autres ont tout simplement quitté le pays.
Pourtant, le 9 novembre 2008, le gouvernement arménien a approuvé une déclaration des Nations Unies bannissant toute discrimination fondée sur l’orientation et l’identité sexuelles.
Ce qui déclencha immédiatement les plus vives protestations de la part des éléments homophobes en Arménie.
« Il s’agit là d’un plan global, élaboré par des structures maçonniques en vue de détruire le monde ! », déclara ainsi Khatchig Stambolcian, personnalité très connue lors d’un débat public.
Le journal de droite Iskakan Iravunk [La Vraie Droite] accusa ce document des Nations Unies de glorifier ce qu’il qualifia d’« épaves humaines – ces sodomites et lesbiennes ».
Hraïr, 26 ans, militant, explique que l’approbation par le gouvernement de la déclaration des Nations Unies peut se révéler nuisible aux gays d’Arménie à court terme.
« Avant, on vivait notre vie et on travaillait, mais depuis ils en ont fait toute une histoire et la situation s’est tendue. », note-t-il.
Avetik Ishkhanyan, président du Comité Helsinki pour les droits de l’homme en Arménie, et membre du Groupe d’observateurs indépendants sur les Prisons, souligne que les homosexuels traversent les pires épreuves dans les espaces clos tels que les prisons et les casernes.
« En prison, ils ont leur cellule à part et c’est un tabou de leur serrer la main, recevoir d’eux des cigarettes ou même de toucher leurs affaires, dit-il. Si un détenu utilise la vaisselle d’un homosexuel, fût-ce par accident, les criminels le considèrent lui aussi comme un « pervers ». Ils se voient confier les travaux les plus humiliants, comme nettoyer les toilettes et les égouts. »
D’après A. Ishkhanyan, il est difficile de prendre la défense d’homosexuels, car rares sont ceux qui sont prêts à dénoncer publiquement leur manque de droits.
M. Arsen Babayan, membre de l’administration pénitentiaire du ministère de la Justice, nie que les gays détenus en prison soient discriminés pour les tâches les plus humiliantes. Chaque prisonnier, affirme-t-il, choisit l’activité qu’il souhaite.
« Le fait que les gays vivent à part dans les services pénitentiaires répond à leur volonté. Même chose pour les témoins de Jéhovah, qui vivent aussi à part. », explique-t-il.
Quoi qu’il en soit, Davit Galstian pense que les choses peuvent évoluer, fût-ce lentement.
Depuis que l’Arménie est devenue membre du Conseil de l’Europe en 2001, les gens commencent à défendre plus activement leurs droits, et de plus en plus d’homosexuels font ouvertement état de leur identité.
L’ONG PINK [sigle pour : Public Information and Need for Knowledge / Information de l’opinion et nécessité de savoir], fondée en 2007, prend ouvertement la défense des droits des homosexuels, tout en se spécialisant dans la prévention des maladies sexuellement transmissibles.
Hraïr, membre de PINK, a rompu avec son ami iranien lorsque ce dernier a voulu partir en Europe.
« Il ne pouvait vivre en Iran, car là-bas ils pendent les homosexuels. Mais ici aussi il se sentait déprimé. Alors il a essayé de me convaincre d’aller en Europe, mais j’ai refusé. », dit-il.
Même s’il est très conscient du climat d’intolérance en Arménie, Hraïr déclare qu’il n’envisage pas de quitter son pays, alors que les choses commencent à changer.
« Quand j’était enfant, je souffrais, essayant de comprendre qui j’étais, et personne n’était là pour m’aider, se souvient-il. Mais maintenant on forme une super équipe, on essaie d’aider les plus faibles à se tenir debout. Pour moi, c’est très important. Je me sentirais vaincu si je partais vivre dans un pays européen, cachant ma tête dans le sable comme une autruche ! »

Vahan Ishkhanyan est journaliste indépendant et correspondant pour www.armenianow.com.

_________

Source : http://www.iwpr.net/?p=crs&s=f&o=350900&apc_state=henh
Repris in : http://gayarmenia.blogspot.com/2009/03/iwpr-armenia-gays-face-long-walk-to.html
Signalons aussi l’article de Yelena Osipova : « Abused, mistreated, and stigmatized : Yet there is still hope for gay Armenians », The Armenian Reporter, 20.06.09 - http://www.reporter.am/go/article/2009-06-20-abused-mistreated-and-stigmatized-yet-there-is-still-hope-for-gay-armenians

Site de l’ONG PINK : http://www.pinkarmenia.org/

Traduction : © Georges Festa – 12.2009