mercredi 16 décembre 2009

Hasan Ali Toptaş - Interview


« J’essaie d’insuffler de la vie, mot après mot. »
Entretien avec Hasan Ali Toptaş

par Fatma Sagir

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[En 2006, le romancier turc Hasan Ali Toptaş fut choisi pour recevoir le prix littéraire le plus prestigieux de Turquie, le Prix Orhan Kemal. Fatma Sagir s’est entretenue avec lui sur sa double carrière de romancier et de huissier de justice.]

- Fatma Sagir : Avez-vous un jour pensé que vos livres seraient lus dans d’autres pays ?
- Hasan Ali Toptaş : Non, d’ailleurs jamais je n’aurais pensé que mon roman Les Ombres disparues serait traduit en allemand. J’ai financé moi-même la publication de mes premiers livres.
Puis, en 2006, quelque chose est arrivé dont je n’avais jusque là que rêvé. J’ai écrit une fois quelques textes poétiques qui parurent beaucoup plus tard sous le titre Solitudes. Ces écrits furent traduits en flamand et réécrits dans une pièce d’un acte. La pièce a été produite durant plusieurs mois cette année à Amsterdam, Rotterdam et La Haye. Une représentation est actuellement envisagée en Turquie. Jamais je n’aurais imaginé tout ça.

- Fatma Sagir : Ecrivez-vous pour vous-même ou pour le lecteur ?
- Hasan Ali Toptaş : Pas pour moi ; je ne pense pas qu’on puisse le dire ainsi. Bien évidemment, j’écris en premier lieu parce que j’aime écrire. Mon lecteur idéal pourrait être moi. Quand j’écris, je ne me demande pas ce qui peut plaire aux lecteurs d’aujourd’hui. Je pense que l’on n’écrit pas sur du papier, mais sur le temps. J’écris certainement pour mes lecteurs, mais pas à cause d’eux.
En Turquie, je ne suis devenu célèbre que très tard. Naturellement, les romanciers ne sont que des êtres humains ; ils ont aussi leurs faiblesses, et même les romanciers aiment voir leur égo flatté. J’ai écrit cinq romans et chacun a obtenu un prix ; l’un d’eux en a même reçu d’eux. Mais c’est suffisant maintenant ; c’est presque trop. Trop de louanges font trembler votre stylo, elles peuvent même le conduire dans une mauvaise direction.

- Fatma Sagir : Dans quelle mesure votre double carrière de huissier de justice et de romancier vous influence-t-elle ? N’est-ce pas une existence schizophrénique ?
- Hasan Ali Toptaş : Oui, vraiment. Travailler durant la journée pour le gouvernement, avec des gens qui vous maudissent et pestent contre vous : vous appelez les gens au moment du souper au nom de l’Etat et vous retirez la télévision à un enfant qui est en train de regarder des dessins animés. Ma vie explosait en miettes durant la journée et je me sentais souillé.
Mais je ne pouvais lâcher mon travail ; il n’y avait rien d’autre à faire et je devais gagner ma vie. De retour à la maison, je me levais à nouveau en pleine nuit, après quelques heures de sommeil, et j’écrivais jusqu’au matin. Quand j’écrivais Les Ombres disparues, nous vivions dans une maison chauffée par des poêles à charbon. Lorsque je me levais la nuit, j’enfilais mon manteau d’hiver, je me faisais une tasse de thé et j’écrivais le roman sur la table de la cuisine.
D’un côté je suis écrivain, de l’autre huissier de justice. Ce qui laisse en vous des sentiments très mélangés. Ma vie de huissier de justice m’influence-t-elle en tant que romancier ? Je n’ai jamais écrit à propos de ce que je vivais au travail. Mais il est sûrement possible que mon écriture ait été influencée par lui. A cette époque, je me suis mis à détester de plus en plus la vie. Je voulais fuir dans un monde de mots. Voilà quelle a été l’influence.

- Fatma Sagir : Le roman Les Ombres disparues se passe dans un village. Pourquoi avoir choisi ce lieu ?
- Hasan Ali Toptaş : Tout d’abord, je viens moi-même de la campagne. Je connais le milieu rural et ses réalités. C’est peut-être mon inconscient qui a fait que le roman se situe dans un village.
Deuxièmement, il existe un genre dans la littérature turque que nous appelons « littérature de village ». Beaucoup de romans ont suivi cette tradition, si bien qu’un modèle particulier s’est développé.
D’un côté il y a le chef du village ou le maire qui représente l’Etat, puis l’imam ou le hodja qui représente la religion, et de l’autre vient l’instituteur qui représente le mouvement vers les lumières qui suivit la fondation de la république.
Dans ce cadre l’instituteur est toujours une lumière qui brille dans l’obscurité du village. C’est toujours lui qui résout les problèmes. L’imam est toujours réactionnaire, le maire est toujours ignorant et prend toujours le parti des grands propriétaires. Voilà le modèle.
Quand le roman Les Ombres disparues est paru en 1995 en Turquie, quelqu’un a écrit : « Pourquoi n’y a-t-il pas d’instituteur dans ce village ? » Rien de plus simple : avec ce roman je voulais casser le moule de la littérature de village.
D’autre part, la littérature de village classique aborde principalement des problèmes économiques, la misère et la répression. Questions que ne traite pas Les Ombres disparues. Le sujet de mon roman est l’existence et la non existence. L’existentialisme ressort du lieu.
Pour le dire d’une façon moins abstraite, à mon avis ce n’est pas très important de savoir où se déroule un roman ou quels sont les personnages. Que le lieu soit une ville ou un village n’importe guère. Pour moi il n’y a pas de romans ruraux ou urbains.
Un roman est un roman. Des êtres humains y interviennent ; il doit questionner l’humanité ; il doit refléter l’existence humaine. Il doit aussi poser des questions aux gens ; non apporter des solutions et des réponses.

- Fatma Sagir : Bien que des intrigues villageoises typiques se déroulent dans le roman, ce village semble davantage refléter notre époque. Au premier abord, les événements décrits ressemblent à des histoires villageoises classiques ; puis ils commencent à poser des questions humaines existentielles. Normalement l’on s’attend à ce genre de questions dans un roman se passant dans une ville.
- Hasan Ali Toptaş : C’est exactement en cela que le roman Les Ombres disparues diffère d’un roman rural : l’existentialisme, le fait que cet état d’esprit peut tout à fait surgir dans la vie intellectuelle d’une population rurale.
Les questions existentielles concernent de façon plus typique les habitants des villes. Or je pense que l’existentialisme a existé avant Jean-Paul Sartre, et même bien avant lui. Peut-être ne l’appelait-on pas ainsi ou cette philosophie n’était-elle pas encore formulée, mais elle existait.
Naturellement, la question « Qui suis-je ? » a surgi dès que le premier humain s’est mis à penser.

- Fatma Sagir : Les personnages du roman vivent dans une grande variété d’univers, qui estompent les frontières entre rêve et réalité. En Turquie, il y a un monde entre la campagne et la ville ; beaucoup de gens font la navette et vivent un choc des cultures. Peut-on dire que le roman évoque les difficultés et les contradictions qui naissent dans la vie entre ces deux univers, le moderne et le traditionnel ?
- Hasan Ali Toptaş : Chaque texte raconte quelque chose de différent par rapport à ce que l’auteur avait l’intention de dire. Si vous voyez les choses comme ça, c’est bien. J’aime le fait que le texte s’ouvre à des interprétations différentes. Quand j’ai écrit ce roman, je ne pensais pas du tout à votre interprétation. Ce n’est que lorsque vous en avez parlé que j’y ai songé. C’est vrai, on dirait que le texte fait allusion à ce conflit.

- Fatma Sagir : Dans vos textes, le langage est-il davantage un instrument ou est-il aussi un personnage ?
- Hasan Ali Toptaş : A l’école, on me disait que le langage est un instrument, un moyen pour nous de transmettre nos pensées. J’ai appris beaucoup plus tard que tel n’est pas le cas. Le langage est fondamentalement notre âme, notre façon d’être. Ce n’est pas un instrument. Le langage c’est la pensée-même.
Il m’a fallu des années pour le comprendre. Pour moi, écrire une phrase, c’est écrire une partition. J’essaie de savoir combien de mots s’achèvent par des syllabes ouvertes et combien par des syllabes fermées, si tous les mots aux consonnes dures sont regroupés à la fin d’une phrase, même si l’ordonnancement convient.
Même si une phrase est correcte d’après toutes les règles grammaticales, on repère parfois un déséquilibre dans la sonorité de cette phrase lorsqu’on la teste sur le plan acoustique. Comme si l’on devait placer un autre mot ou une autre syllabe à l’autre bout de la balance pour rétablir l’équilibre.
Je pense que c’est comme une chanson, car les lettres déterminent le son. Le langage est aussi un objectif ; en ce sens aussi il intervient dans mes romans.
A mes yeux, le héros d’un roman c’est le texte lui-même. Il dit parfois plus que ce que l’auteur investit en lui. Quand c’est le cas, c’est un texte merveilleux. Je me souviens de ce que Milan Kundera disait : « Les écrivains qui pensent être plus intelligents que leurs romans devraient changer de métier. » J’aime cette phrase.

- Fatma Sagir : Vous disiez avoir l’impression d’être souillé par certains événements, quand vous travailliez encore comme huissier de justice. Ecrire vous en a-t-il libéré ?
- Hasan Ali Toptaş : Oui, peut-être. Ecrire représente bien sûr davantage pour moi. Mais, dans un sens, je me sens lavé de toute cette saleté en écrivant.
En tant qu’être vivant sur cette planète, je désire rendre quelque chose à la planète, quelque chose que je sois en mesure de donner. Voilà pourquoi je m’assois ici au milieu de la nuit. J’essaie d’insuffler de la vie, mot après mot. Pas pour l’argent évidemment. Je n’ai jamais vécu de ce que mes livres me rapportent ; même s’ils n’avaient jamais été édités, je les aurais de toute façon écrits.

Sur l’auteur :

Né en 1958 à Çal (Denizli), Hasan Ali Toptaş est l’un des auteurs majeurs du roman turc contemporain. Il a publié son premier recueil de nouvelles, Bir Gülüşün Kimliği, en 1987. A ce jour, trois anthologies de nouvelles et quatre romans de lui ont paru. Il vit actuellement à Buldan au sud-ouest de la Turquie.

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Source : http://en.qantara.de/webcom/show_article.php/_c-310/_nr-376/i.html
Traduit de l’allemand en anglais par Steph Morris.
Traduction française : © Georges Festa – 12.2009
Avec l’aimable autorisation de Lewis Gropp, Comité de rédaction Qantara.de