jeudi 17 décembre 2009

Miss Chambers


Miss Chambers – La missionnaire bien-aimée de Kessab

par Vahé A. Apelian

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J’ai entendu pour la première fois le nom de Miss Chambers au début de mon adolescence. Cela venait peut-être de ma grand-mère maternelle ou de quelqu’un d’autre de sa génération parmi nos proches. Dans mon souvenir je suis en compagnie de ma famille et d’amis à Keurkune, assis en tailleur par terre sous la pâle lumière d’une lampe à pétrole, évoquant le passé. Mis à part le souvenir attachant qu’elle laissa derrière elle, il semble que l’on ne savait rien d’autre à son sujet, pas même son prénom. Elle était simplement la bien-aimée Miss Chambers des Kessabtsi, qui prononçaient son nom d’un trait et avec l’accent local, intégrant tout de go Miss à son nom.

Ma curiosité à son égard fut récemment ravivée après avoir lu un article d’Haigaz Terterian sur la fondation de la ligue pour l’enseignement de Kessab en 1910. Citant le Dr Albert Apelian, Haigaz se réfère à l’influence positive de Miss Chambers, promouvant l’éducation et le savoir à Kessab au tournant du 20ème siècle. Couplant son nom à Kessab, j’entamai une recherche, espérant que les puissants moteurs de recherche sur internet Google et Bing m’éclairent à son sujet. Non seulement je découvris plus que ce à quoi je m’attendais, mais j’eus la chance de tomber sur un mél de sa petite nièce, une femme nommée Danette Hein-Snider, qui mène des recherches sur la vie de sa grand-tante et est parvenue à rassembler bon nombre de matériaux en terme de photographies, rapports de première main, articles de journaux et lettres personnelles.

Mme Danette écrit : « Elle [Effie Chambers] envisagea tout d’abord d’intégrer l’activité missionnaire avec son futur mari. Malheureusement elle ne satisfit pas à l’examen médical, si bien qu’elle dut choisir entre rester à la maison et se marier ou partir comme missionnaire. Elle choisit les missions, quitta son fiancé et ne se maria jamais. Sa maison fut brûlée au moins deux fois et ses amis insistèrent pour qu’elle rentrât chez elle, mais elle leur disait que Dieu l’avait envoyée auprès des Arméniens et qu’Il lui dirait quand elle serait censée partir, et qu’en attendant elle vivait avec eux, prenant soin d’eux du mieux qu’elle pouvait. »

Sa notice nécrologique précise : « Miss Effie Chambers, quatrième enfant de Mary et Harlow Chambers, naquit le 3 octobre 1863 dans la maison familiale au nord d’Anderson (Iowa). Elle était l’un des onze enfants, six filles et cinq garçons, dont sept moururent avant elle. Son éducation débuta dans une école rurale près de la maison familiale, puis elle partit à Sidney pour entrer au lycée, où elle se prépara à l’enseignement. C’est alors qu’elle rejoignit l’Eglise presbytérienne de Sydney sous la houlette du Rév. H.B. Dye. Elle enseigna dans les écoles du comté de Fremont, puis intégra l’Iowa State Teachers College [Institut de formation des maîtres de l’Etat de l’Iowa] à Cedar Falls. Elle fut ensuite nommée enseignante à la Creek Indian School en territoire indien, où elle décida de consacrer sa vie aux Missions étrangères. Afin de se préparer à ce travail, elle intégra le Tabor College, obtenant son diplôme en juin 1893, puis fut acceptée par le Bureau de la Congrégation pour les Missions étrangères et, à l’automne 1893, embarqua pour la Turquie, en Asie, où elle resta dix-neuf années au service du Christ. »

Miss Chambers n’alla pas à Kessab, lorsqu’elle gagna pour la première fois la Turquie. Un rapport du Bureau des Missions Féminines en 1898 signale Miss Effie Chambers à Ourfa. Dans son ouvrage Judgment Unto Truth : Witnessing the Armenian Genocide [Au nom de la vérité : témoins du génocide arménien], traduit en anglais par Alice Haig, Ephraïm K. Jernazian situe de même Miss Effie Chambers à Ourfa en 1896. Le volume 23-24 des Mission Studies : Woman’s Work in Foreign Lands [Etudes de la Mission : l’œuvre féminine à l’étranger] pour 1905 note que Miss Chambers est partie enseigner au Séminaire d’Aintab. Urfa [Ourfa], comme Aintab, maintenant dépeuplées de leurs habitants arméniens, comptaient alors une importante population d’origine arménienne.

Le rapport annuel des commissaires américains de la Mission Etrangère en 1904 précise à propos des Kessabtsi : « La première année de Mis Chambers à Kessab a été positive, en dépit de plusieurs événements pénibles. La population a accueilli sa venue avec cordialité et l’a aidée à maintes reprises. Ces gens ne sont pas corsetés par les traditions et sont prêts à apprendre et mettre en pratique des choses nouvelles. L’école dominicale compte près d’un millier d’élèves. Miss Chambers demande avec instance qu’une autre dame la rejoigne dans cette œuvre prometteuse à Kessab. » L’on ignore si une autre missionnaire rejoignit Miss Chambers. Elle demeure seule dans les souvenirs de ses contemporains à Kessab. Sa petite-nièce, Mme Danette, signale qu’elle a retrouvé ces vers dans ses écrits : « Charge-toi du fardeau d’autrui et accomplis ainsi la loi du Christ. » (Galatéens 6 :2) ; « En vérité abondante est la moisson, mais rares sont les travailleurs. » (Matthieu 9 :37)

Nous pouvons donc conclure avec certitude que Miss Effie Chambers arriva à Kessab en 1904, où elle resta jusqu’à son retour aux Etats-Unis en 1912, et qu’elle subit, à l’instar des autres Kessabtsi, les atrocités advenues lors des massacres de 1909.

Dans son édition du lundi 26 avril 1909, le New York Times rapporte les faits suivants : « Constantinople, 25 avril – Des dépêches qui nous parviennent de Turquie asiatique font état d’affrontements entre Arméniens et Turcs à travers tout le pays. Le Dr J.M. Balph, en charge des missions à Lattaquié, Syrie, télégraphe que les réfugiés qui arrivent ici depuis les régions éloignés de ce secteur, signalent des massacres et des villes incendiées. Il précise aussi que les plus graves inquiétudes concernent la situation à Kessab, où Miss Chambers est l’une des missionnaires. » Dans son autobiographie intitulée From Annapolis to Scapa Flow [D’Annapolis à Scapa Flow], Edward Latimer Beach établit que la présence de Miss Chambers à Kessab motiva l’intervention des puissances étrangères à Kessab, qui prévinrent d’autres atrocités en protégeant une citoyenne américaine. Dans son ouvrage en arménien, intitulé Kessab et ses villages, le Dr Albert Apelian note que 152 personnes, pour la plupart des personnes âgées et des jeunes, furent tués lors des pogroms et que 516 maisons, 62 magasins et 4 églises furent détruites, provoquant le désespoir parmi la population.

Après ces atrocités, Miss Chambers resta auprès des Kessabtsi et oeuvra pour améliorer leur situation. Le Missionary Herald signale en juin 1911 les faits suivants : « Il se peut que chez nous, en Amérique, la mémoire des massacres d’Arméniens en 1909 dans la région d’Adana s’estompe ; mais, sur place, les souffrances qu’ils ont occasionné sont bien réelles et présentes. A Kessab, il n’existe toujours pas d’église pour remplacer celle qui a été détruite et Miss Effie Chambers a le cœur brisé de ne pouvoir trouver de lieu où l’on puisse rassembler ce qui reste de l’église, étant de plus découragée et chargée d’un fardeau de souffrances, suite à un hiver terrible. Elever la vie spirituelle est des plus nécessaire, mais il est difficile d’encourager cela en l’absence de lieu de culte et de réunion. Si l’on pouvait trouver quelque argent pour reconstruire, cela ne fournirait pas seulement un sanctuaire, mais aussi un travail bienvenu pour la population, l’aidant à gagner son pain. Bien que la missionnaire et le reste de la population aient besoin de vêtements et d’un lit confortable, l’urgence n’est pas là, mais pour une aide qui puisse empêcher la venue d’un nouvel hiver, privé de la bénédiction d’une église. Il semble aux yeux de cette femme seule, qui s’attelle à sa tâche, que l’aide en faveur de ses ouailles en détresse doive émaner de ceux qui bénéficient plus abondamment des aides et des consolations de la religion. »

Ces circonstances terribles ébranlèrent aussi la santé de Miss Chambers. Sa notice nécrologique précise que sa santé fut affectée au point qu’elle repartit aux Etats-Unis au printemps 1912, où elle passa plusieurs années à faire des conférences pour la cause des Missions étrangères. College Eye, une publication des étudiants de l’Iowa State Teachers College, en date du mercredi 8 mai 1912, signale : « Miss Effie Chambers, diplômée du Teachers College il y a quelque trente ans, réside quelques jours dans notre ville. Miss Chambers a œuvré comme missionnaire en Arménie pendant plusieurs années. Rappelons qu’elle se chargea d’envoyer Bedros Apelian dans notre Collège afin d’y parfaire son éducation. Miss Chambers a parlé aux étudiants de son travail en Arménie lors de la prière du soir, dimanche dernier. » Après l’Iowa, le Rév. Bedros Apelian poursuivit ses études à l’université de Columbia, il exerça ses fonctions sur la côte Est et célébra, entre autres, le mariage d’Henry et Virginia Apelian le 4 avril 1959. Miss Effie Chambers passa les dernières années de sa vie avec son frère Will dans la vieille demeure familiale, où elle mourut le 3 octobre 1947 à l’âge de 84 ans. Elle fut enterrée dans le cimetière de Chambers, qui fut offert à la commune par son grand-père, Ezekiel Chambers, en 1857.

Ainsi s’acheva la vie de Miss Effie Chambers, qui laissa une impression indélébile et durable sur ses contemporains à Kessab, dont certains furent ses élèves à l’école dominicale et, devenus de jeunes hommes et femmes, transmirent son souvenir, l’âge venu, à la nouvelle génération. L’héritage de sa contribution aux Kessabtsi a perduré, même si, à l’instar d’autres histoires non écrites, elle s’effaça au fil du temps pour retrouver la place qu’elle mérite dans les mémoires des générations plus jeunes de Kessabtsi.

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Source : http://www.keghart.com/opinions/miss-chambers-beloved-missionary-kessab
Traduction : © Georges Festa – 12.2009