dimanche 6 décembre 2009

Nersès Chnorhali – Krikor Dgha – Nersès Lambronatsi – Grégoire de Narek

Citadelle de Vahka (Royaume arménien de Cilicie – Maison roupénide)
© Paul Kazandjian – Editions ASTRIG

Quatre géants du génie et de la littérature arménienne
Nersès Chnorhali – Krikor Dgha – Nersès Lambronatsi – Grégoire de Narek

par Eddie Arnavoudian

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A. L’héritage intellectuel de la Cilicie arménienne aux 12ème et 13ème siècles

La Pensée sociale et philosophique dans la Cilicie arménienne (Erevan, 1979, 176 p.), de K.H. Krikorian, nous présente les trois figures intellectuelles dominantes de la Cilicie arménienne aux 12ème et 13ème siècles – Nersès Chnorhali, Krikor Dgha et Nersès Lambronatsi (1). Polémiste par ailleurs, il s’oppose à la croyance largement répandue selon laquelle les trois furent, à des degrés divers, partisans d’une subordination, sinon d’une intégration, de l’Eglise arménienne dans l’Eglise byzantine. Bien au contraire, affirme Krikorian, ces érudits et militants politiques furent les idéologues enthousiastes d’une Cilicie arménienne indépendante. Ils défendirent, fût-ce au prix de nécessaires compromis et concessions, l’indépendance d’organisation et de doctrine de l’Eglise arménienne qui jouait alors un rôle crucial au sein de la jeune monarchie arménienne de Cilicie.

I.

Des communautés arméniennes, note Krikorian, tout en citant pas de sources, s’établirent en Cilicie dès le 7ème siècle après J.-C. et devinrent majoritaires au 11ème siècle, suite à des émigrations massives depuis l’Arménie historique, dévastée par les invasions des Turcs seldjoukides et des Mongols. Durant le 11ème siècle, la présence arménienne fut suffisamment large pour constituer la base de nouvelles principautés arméniennes, puis d’une monarchie arménienne. La Cilicie arménienne connut par la suite un remarquable développement socio-économique, grâce à l’expansion du commerce, des richesses et de la culture.

Nersès Chnorhali, Krikor Dgha et Nersès Lambronatsi apparaissent comme les trois intellectuels majeurs du nouvel Etat. Ils incarnent au mieux la pensée de leur temps. Ils connaissaient bien et admiraient Platon et Aristote, possédant une telle souplesse et créativité intellectuelle qu’ils intégrèrent dans leur réflexion les avancées scientifiques contemporaines et adaptèrent leurs croyances théologiques aux nécessités politiques et sociales d’alors. Au centre de leur horizon, l’affirmation d’un libre vouloir humain et de la rationalité. L’ « individu », comme le « prince séculier » - soutient Chnorhali – est « souverain de son propre vouloir » et « a le choix de pouvoir faire le Bien ou le Mal ». De même, Lambronatsi affirme que « c’est moi, et non le courroux de Dieu, qui suis la cause de ma propre perte. » S’il prend le mauvais chemin, ceci n’est que « le résultat de ma volonté et de ma conscience » (p. 61-63).

A cet égard, Chnorhali, comme Lambronatsi, apparaissent comme les héritiers de la pensée philosophique arménienne développée au 5ème siècle par Yeznig Goghpatsi. La thèse de Goghpatsi sur la libre volonté s’opposait à la passivité et au fatalisme et s’affirmait en tant qu’aiguillon idéologique d’une autonomie arménienne contre l’Etat persan. Il s’agissait d’une conception philosophique adaptée à une époque où l’Eglise et l’Etat arméniens luttaient pour survivre. Adaptée aussi, note Krikorian, à la Cilicie arménienne des 12ème-13ème siècles en proie à des troubles intérieurs et agressée par des forces extérieures. En insistant sur le libre vouloir et la raison, Chnorhali, Krikor Dgha et Lambronatsi contribuaient à inspirer et organiser l’indépendance et la résistance. Or il ne s’agissait là, bien évidemment, que d’une affirmation du libre vouloir réservée à la royauté et la noblesse. Les gens du commun – serf, artisan ou domestique – devaient continuer à vivre une existence faite d’obéissance inconditionnelle à leurs supérieurs et à s’appuyer, non sur le libre vouloir, mais sur l’opinion et l’éventuelle générosité de leur seigneur.

Les figures de Krikorian formulent aussi le concept d’un Etat de droit et de sage gouvernance. Lambronatsi écrit que « le prince et le général, s’ils sont avisés, choisissent de sages conseillers et, grâce à leur aide, renforcent leur puissance et affermissent la loi et l’ordre. » (p. 73). Exprimant là les impératifs politiques et sociaux de l’époque. Le développement du commerce régional et le besoin d’unité contre des menaces extérieures rassemblaient des classes jusque là séparées et engendraient un intérêt plus large pour la nation, lequel requérait loi, ordre et sage gouvernance dans les provinces. Avec des bases encore peu solides, une armée aux traditions peu anciennes et une monarchie en cours de consolidation, une situation faite d’à coups et d’arbitraire était particulièrement périlleuse. Dans un passage qui rappelle la distinction de J.S. Mill entre la prise en compte de soi et des autres, Lambronatsi souligne la prise de conscience d’un intérêt plus large, national, social et politique, notant :

« Le paysan qui se trompe ne nuit qu’à lui-même, tandis que les erreurs du roi affectent le pays entier. » (p. 71)

La conscience d’un intérêt général chez Lambronatsi exprime aussi sa fierté d’appartenir à la nation arménienne. Il écrit, par exemple, que, bien que les Arméniens aient des faiblesses, ce n’est pas une raison « pour ne nous en prendre qu’à nous-mêmes tout en faisant l’éloge de nations étrangères » (p. 90). La fierté nationale accompagne ici de manière significative une volonté d’harmonie entre les nations et les groupes nationaux. Dans un passage empreint d’humanisme démocratique, il écrit :

« Un mauvais vouloir n’est l’apanage que de quelques-uns (au sein d’une nation). Il n’y a point de cas qu’une nation entière soit par nature mauvaise, qu’elle soit grecque, arménienne ou de quelque autre nationalité. Par exemple, chez les Persans, beaucoup sont de nobles gens qui plaisent à Dieu. » (p. 109)

Bien qu’il faille éviter toute exagération, il n’est pas inutile de noter ici des éléments significatifs d’une pensée sociale et politique moderne, dont le développement ultérieur sera cependant arrêté par la destruction de la Cilicie arménienne au 14ème siècle.

II.

La thèse de Krikorian est particulièrement convaincante lorsqu’il reconstitue le combat militant de ses figures contre le dogmatisme aride en matière de religion et contre la corruption au sein de l’Eglise. L’Eglise, estimaient-ils, doit être une institution au service des nécessités spirituelles et sociales, alors qu’elle devenait au contraire un moyen de s’agrandir et de s’enrichir pour les rejetons décadents de sa hiérarchie et de la noblesse féodale.

Chnorhali, Krikor Dgha et Lambronatsi n’opèrent aucune distinction qualitative entre le rôle religieux et séculier de l’Eglise, distinction qui par essence ne pouvait être. Lorsqu’ils s’intéressent à des sujets de théologie, leur but répond à une urgence tant sociale que spirituelle, soucieux d’assurer une stabilité sociale et la paix avec les puissances voisines comme de sauver les âmes. A leurs yeux, les principes religieux n’ont de valeur que s’ils combinent la foi et l’action sociale.

« La foi seule, écrit Chnorhali, […] si elle n’est pas accompagnée par l’action, ne peut faire de la personne une demeure pour Dieu. La foi sans l’action, et l’action sans la foi, sont toutes deux chose morte […] Il est impossible […] d’être en paix avec Dieu, si l’on n’est pas en paix avec les hommes. » (p. 94)

Conformément avec ces principes, les trois penseurs dénoncent sans concession la corruption de l’Eglise, la morale relâchée du clergé et son abus des bénéfices ecclésiastiques afin d’accumuler une richesse personnelle. « Bien avant leur mort, écrit Lambronatsi, les évêques considèrent déjà leur évêché comme un bien personnel, qu’ils lèguent à leurs enfants. » « Nous, évêques, ajoute-t-il, sommes devenus des voleurs et des loups, faisant violence au peuple. » (p. 107) Lambronatsi dénonce avec force les inégalités sociales, écrivant :

« […] Les riches engloutissent les pauvres […] s’emparant de leurs maisons et de leurs champs, qu’ils s’approprient […] » (p. 81)

Par opposition à cette exploitation incontrôlée, son plaidoyer en faveur d’une régulation monarchique démontre une prise de conscience de la nécessité d’un bien-être collectif comme condition d’une stabilité de l’Etat.

Chnorhali, Dgha et Lambronatsi furent d’habiles militants politiques et sociaux, s’opposant logiquement à une foi réduite à l’état de fétiche ou de dogme. Animés par d’importantes considérations politiques, ils se montrèrent tolérants à l’égard des déviations doctrinaires, prêts à considérer tout compromis et même toute concession envers l’Eglise de Byzance. La stabilité politique de l’Arménie cilicienne exigeait une harmonie entre les chrétiens arméniens et grecs vivant sous son autorité. Il ne fallait pas permettre que les communautés grecques intérieures servissent d’aliment à une stratégie byzantine anti-Arméniens. D’où la nécessité d’une collaboration et de concessions à leur égard.

Plus tard, menacée par les Turcs seldjoukides et les forces égyptiennes, l’Eglise jouera son rôle en tentant de désarmer l’hostilité des Byzantins grâce à des concessions et des compromis. Elle se considérait par ailleurs comme responsable des communautés arméniennes vivant sous domination byzantine. Là encore, les concessions, qui assurèrent l’harmonie entre les Eglises arménienne et byzantine, servirent à réduire les pressions de Byzance sur ces communautés arméniennes. Malgré tous ces compromis, souligne Krikorian, l’Eglise arménienne ne renonça jamais à son indépendance, ni à ses traditions historiques et à sa doctrine fondamentale.

La thèse de Krikorian est convaincante. Après tout, Chnorhali, Krikor Dgha et Lambronatsi furent les représentants d’une force ascendante. Pourquoi des dirigeants intellectuels, qui jouaient un rôle aussi central dans les affaires d’un Etat puissant et prospère, eussent-ils assisté à l’assujettissement à une puissance étrangère ? Il n’est pas inutile de rappeler ici l’éloge enthousiaste de Lambronatsi, écrit autour des années 1930 par Hagop Ochagan, qui lui aussi, bien avant Krikorian, remet en question ce qui, même à son époque, apparaît comme une orthodoxie établie. Il est possible que Krikorian n’ait pas eu connaissance de cette contribution d’Ochagan, car il n’en fait pas mention. Or celle-ci est pertinente. Ochagan écrit :

« L’histoire de l’Eglise arménienne comporte une « question Lambronatsi », épineuse. J’ignore d’où et pourquoi les catholiques déduisent de [ses écrits] qu’il ait eu pour idéal l’unité de l’Eglise aux dépens de l’indépendance de l’Eglise arménienne. Il est vrai qu’il était d’une grande largeur d’esprit. J’ai déjà noté que, bien qu’évêque, il fut aussi un solide militant politique et, comme tel, apte à apprécier de façon réaliste la position de l’Eglise […] Le concile de Hromgla, qui se proposa d’unifier les Eglises chrétiennes, n’apporte aucune preuve d’un quelconque renoncement aux traditions de l’Eglise arménienne. Si, lors de cette rencontre, le visage de Nersès [Lambronatsi] rayonna comme apôtre de l’unité de l’Eglise, il faut se rappeler en même temps que, comme en Arménie, ainsi que notre clergé, il projeta aussi une opposition déterminée à toute proposition visant à assujettir notre Eglise à une autre. »

L’ouvrage de Krikorian n’est pas sans défauts, entaché d’un trait commun à nombre d’historiens de l’époque soviétique. Cherchant à construire à travers l’histoire une identité nationale arménienne censée être continue et caractéristique, ils élaborent un intérêt national et une vertu patriotique abstraits et an-historiques, eux-mêmes façonnés dans le sillage de l’expérience arménienne des 18ème et 19ème siècles, dans le cadre d’une recherche historique sur l’Arménie ancienne et classique. En conséquence, ils oublient souvent la spécificité historique de la vie culturelle, sociale, économique et politique de chaque époque, dont la connaissance eût peut-être proposé une vision plus utile des figures et institutions historiques du passé.

B. La vision de l’humanité chez Grégoire de Narek

La Vision du monde chez Grégoire de Narek, par H.G. Tavtian et E.V. Lalayants, est un enchantement, immédiatement éclairant et stimulant, tandis que les auteurs retracent la géographie et l’histoire du lieu de naissance de ce poète du 10ème siècle, avant de transporter leur récit à travers les époques, vérifiant sa large influence sur le peuple arménien et sur la littérature et la culture arméniennes. Et tout cela préludant à une présentation conséquente, originale et pénétrante des monumentales Lamentations de Grégoire de Narek.

I.

Grégoire de Narek (940/950-1003/1010) vécut dans une époque de transition marquée par d’énormes contradictions et de violentes oppositions. Il fut témoin à la fois de l’apogée de la renaissance politique et sociale de l’Arménie sous les Bagratides [Bagratouni] et du début de son déclin. Ce fut une période d’expansion commerciale et de prospérité économique, allant de pair avec une pratique de consommation ostentatoire, toute d’indulgence et d’hédonisme. Mais ce fut aussi pour beaucoup une époque d’extorsion, de brigandage, de duperie, de vol et d’appauvrissement, ainsi que de désordre et de mécontentement social et religieux, autant de traits évidents dans les Lamentations de Narek. Ce fut une époque de laïcisation et d’humanisme naissant, mais aussi de réaction religieuse conservatrice et de refuge vers le mysticisme pour faire face à l’instabilité, au bouleversement, au changement et à l’incertitude.

Narek est tout entier absorbé par ces contradictions. Sa vision surplombante, son appréhension et sa compréhension de toutes choses, sa perception, sa profonde expérience et sa sensibilité à l’égard de son époque, de la réalité du changement et de la transition qu’il condensa dans la poésie des Lamentations, qui sont autant un cri de douleur et de désespoir qu’un sursaut d’espoir et de confiance. Beaucoup voient en Grégoire de Narek un mystique. Or ce mysticisme, notent Tavtian et Lalayants, est d’un genre des plus singulier, différenciant le poète de tous les autres mystiques, qu’ils soient chrétiens, bouddhistes, brahmanes ou autres. En quête d’harmonie, de sérénité, de totalité et de communion spirituelle avec leur divinité, ceux-ci rejettent et renoncent au monde matériel et au corps humain, qu’ils considèrent comme une entrave à l’accomplissement spirituel. Tel n’est pas le cas chez Grégoire de Narek. Le progrès et la perfection de l’être humain tout entier – corps et âme – est la condition pour réussir à atteindre Dieu et la nature divine. En outre, chez Narek, l’harmonie avec le divin ne saurait être obtenue par quelque état individuel isolé d’extase ou quelque abstraction du monde réel, mais en raffinant et en perfectionnant le potentiel inné de noblesse et de beauté de l’être humain durant le cours de son existence.

Se distinguant des autres mystiques, Narek se montre aussi réservé quant à un autre aspect central de l’idéologie chrétienne orthodoxe. Il ne considère pas l’institution ecclésiastique comme une condition nécessaire à la communion avec Dieu ou la réalisation du potentiel humain de perfection. Dans les Lamentations, le Christ illustre un rôle et un modèle des plus humain que nous pouvons tous imiter en accord avec la raison, la conscience et la vertu qui sont nôtres. Toutes choses que l’institution traditionnelle de l’Eglise est encline à nier. Se penchant au contraire au-dessus des êtres en tant que juge et accusatrice, insistant sur le Mal inhérent à l’être humain et sur la seule possibilité d’une rédemption après la vie, et cela à condition d’accepter les préceptes de l’Eglise, de se soumettre à elle et à son autorité.

Les « conditions » et les « clés » de lecture que proposent Tavtian et Lalayants révèlent en Narek une conception de l’homme et de la femme en tant qu’êtres affirmés, conscients d’eux-mêmes, des individus qui se réalisent et pour lesquels la prière et la méditation constituent une injonction vers une énergie spirituelle intérieure. Prière et méditation : une analyse de soi et un examen de soi, afin d’affronter et de surmonter les vicissitudes de notre existence. Un moyen de prendre conscience de notre potentiel inné d’accomplissement personnel, d’acquérir probité, harmonie et noblesse, et finalement d’atteindre à cette union totale avec Dieu, pinacle, selon Narek, de l’ambition humaine.

Dans le cadre de leur étude, Tavtian et Lalayants s’intéressent à l’auréole historique entourant les Lamentations de Narek, qui se manifeste dès le 13ème siècle, lorsque Lambronatsi note avec sagacité l’affirmation par Narek de l’unité de la raison et de l’esprit. A la fin du 19ème siècle et au début du 20ème, Archag Tchobanian joua un rôle clé, rapprochant Narek de l’intérêt pour une renaissance nationale de l’Arménie et notant comment le concept et la définition de Dieu chez Narek sont de l’ordre du ressenti et de l’expérience, plutôt que d’une perception de tout un ensemble de formules métaphysiques. Or Tavtian et Lalayants semblent réserver leurs suffrages à P. Yeghiayan, lequel présente Narek comme le premier psychologue et psychanalyste moderne.

II.

Tavtian et Lalayants réalisent avec succès leur projet visant à démontrer que la vision profondément chrétienne de Narek n’est pas seulement unique, mais aussi compatible avec une interprétation humaniste. Il est certain que pour Grégoire de Narek le Paradis et l’Enfer existaient pour les hommes et les femmes dans la vie après la mort, en laquelle il croyait. Or le Paradis et l’Enfer peuvent aussi exister ici-bas. Le défi pour l’homme et la femme en vie ne consiste pas seulement à vivre une vie vertueuse comme moyen d’atteindre au Paradis éternel, mais aussi de vivre vertueusement afin d’éviter par là même une existence infernale sur terre, existence que Narek dépeint avec tant de force. Cette voie vertueuse n’est pas en outre dictée par la loi de l’Eglise, mais par la raison et la conscience de chacun. Chez Narek, le salut de l’homme n’est pas l’œuvre de Dieu, mais un effort de l’homme et de la femme. Le Christ n’est pas venu sur terre afin de sauver l’homme et la femme, mais pour leur montrer comment lui ou elle doivent se sauver. Homme et femme possèdent ce potentiel. La vie est le processus permettant de le réaliser.

Empruntant aux Pauliciens, notent Tavtian et Lalayants, Narek rejette la doctrine d’une opposition entre esprit et corps, entre l’idée et la matière, où dans chaque cas la première s’apprécie comme divine ou positive, tandis que la seconde est condamnée comme mauvaise et négative. Dans les Lamentations, la matière et le corps font partie intégrante de l’existence, composant avec l’esprit et l’âme un tout organique. Dans un passage propice à de futures recherches, les auteurs soutiennent qu’ici Narek s’inspire des principes philosophiques élaborés par le fondateur de l’Eglise arménienne, Krikor Loussavoritch [Grégoire l’Illuminateur], qui, selon l’historien Agatangheghos au 4ème siècle, affirmait que le corps et le monde matériel, étant aussi une création de Dieu, sont à la fois nécessaires et positifs.

Parallèlement à l’affirmation d’une vertu possible du monde terrestre et physique, s’élabore une vision du potentiel divin de l’être humain et de sa capacité à se perfectionner, atteindre l’état de sainteté de d’unité avec Dieu. Thèse fondée philosophiquement sur une conception axiomatique de Dieu comme tout-puissant. Or ce Dieu n’est pas seulement la cause, mais aussi la substance de tout ce qui existe. Il ne crée pas simplement le monde, mais il le crée en tant que manifestation de sa propre substance et de son être. Le monde, l’univers, la nature, l’homme et la femme eux-mêmes sont donc des particules, des moments, des expressions de l’existence divine. Ils sont les manifestations physiques, matérielles et finies de l’essence divine de Dieu.

La foi et la confiance dans le divin expriment aussi une foi et une confiance dans le potentiel humain ici-bas, dans son aptitude à affronter et surmonter problèmes et crises et à réaliser sa noblesse innée. Les êtres humains ne sont pas mauvais par nature. Ils sont des extensions de Dieu. La foi n’est pas un dogme définitif irrationnel. Elle est modelée par la pensée et guidée par la conscience et par l’amour qui, tous ensemble, nous aident à déchiffrer, montrer et proposer le chemin moral adapté à la vie.

Lalayants et Tavtian défendent une thèse d’autant plus convaincante, qu’ils n’essaient pas de détourner ou d’éluder les convictions chrétiennes de Narek. Ils l’acceptent en tant que religieux et ne tentent pas de forger quelque moderne penseur laïc en le privant de sa foi. Mais ils montrent que, dans le cadre de cette foi, à laquelle il tient, existe une dimension soulignant le fait qu’un christianisme authentique requiert une situation sociale harmonieuse, équilibrée et civilisée, ainsi que des individus également équilibrés et harmonieux. Dans ce contexte, Narek rejette autant l’ascétisme stérile d’une grande partie de la religion médiévale que la violence, l’injustice sociale, la décadence et le déclin de son époque. Sa vision était celle d’un homme et d’une femme chrétienne idéale sur terre – honnêtes, cultivés, raisonnables, sains, dévoués à leur prochain, mais proclamant toujours une primauté de l’esprit, tentant de vivre cette existence précieuse comme l’expression assumée de leur moi divin et dans l’espoir d’une éventuelle union avec Dieu.

Dans cette étude frappante, Grégoire de Narek apparaît de manière convaincante comme un grand réformateur pour lequel le principe religieux intangible n’est pas d’ordre exclusivement transcendantal, mais exige une traduction dans la vie quotidienne. En affirmant que Narek fut un grand réformateur humaniste, un précurseur, plusieurs siècles avant la Réforme protestante de Luther, les auteurs montrent les Lamentations comme une critique de la société féodale et de ses classes sociales, détaillant son injustice et sa violence. Dans cette vie sur terre, dans sa vie en tant qu’homme, le Christ nous montre en exemple comment nous pouvons nous sauver tous de tels excès et d’une telle violence et, le plus important, comment nous devrions vivre et nous comporter envers autrui, afin de vivre et nous comporter comme l’on voudrait que les autres vivent et se comportent envers nous-mêmes.

NdT :

1. Nersès IV Chnorhali [Nersès le Gracieux] (1100-1173), catholicos de l’Eglise apostolique arménienne de 1166 à 1173. Krikor IV Dgha [Grégoire l’Adolescent], catholicos de l’Eglise apostolique arménienne de 1173 à 1193. Nersès Lambronatsi [Saint Nersès de Lambron] (1153-1198), neveu de Nersès IV, archevêque de Tarse (royaume arménien de Cilicie).

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Eddie Arnavoudian est diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester, Grande-Bretagne. Il anime la rubrique de littérature arménienne sur Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).

Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20090302.html
Traduction : © Georges Festa – 12.2009