lundi 21 décembre 2009

Nora Armani - Interview

© Levon Parian

Réconcilier grâce aux arts : Arménie et Turquie
Entretien avec Nora Armani

par Barney Yates

http://newsblaze.com


[Dans l’entretien qui suit, Barney Yates, journaliste américain, et Nora Armani, actrice, dramaturge et productrice de festivals, évoquent l’apaisement possible des blessures entre Arménie et Turquie grâce à la « diplomatie douce » des échanges culturels.]

- Barney Yates : Pour la première fois depuis longtemps, des négociations sont en cours pour des protocoles entre Turquie et Arménie. Pourquoi est-il si difficile de parvenir à ce processus de paix ?
- Nora Armani : En fait, beaucoup de problèmes restent à régler entre Arméniens et Turcs, le plus important étant celui de la reconnaissance du génocide arménien. L’ouverture des frontières est une excellente chose, car il est important pour toutes les nations sous le soleil de vivre en paix avec leurs voisins et d’avoir des échanges normaux au niveau économique, social et humain. Mais ouvrir les frontières dans les conditions que la Turquie oppose n’est pas de nature à créer ce climat de paix qui est si souhaitable entre pays voisins. Cela ne peut qu’entraîner de la rancœur et encore plus de méfiance.
En faisant pression sur l’Arménie pour qu’elle accepte les protocoles aux conditions qui leur sont liées, et en esquivant la question importante de la reconnaissance du génocide arménien, la Turquie ne s’engage pas dans une action de paix, mais dans une action de déni. Comme si l’on niait la Shoah advenue lors de la Seconde Guerre mondiale.
Demandons-nous pourquoi ces voisins séculaires n’arrivent à pas à « se mettre d’accord ». Si la question qui a provoqué le conflit n’est pas réglée à la base, et que la Turquie, en tant que responsable, ne présente pas d’excuses aux victimes du génocide et à leurs descendants, vous pouvez ouvrir autant de frontières que vous voulez, mais cela ne créera pas de coexistence pacifique.
Voilà pourquoi la majeure partie des Arméniens de la diaspora (en fait, il y a plus d’Arméniens aujourd’hui en diaspora qu’en Arménie) sont totalement opposés aux protocoles. Ils ne sont pas opposés au dialogue avec la Turquie, mais ils s’opposent à la manière avec laquelle la Turquie s’approche de la table des pourparlers. Cette relation n’est pas égalitaire et profite totalement à la Turquie, car l’Arménie représente un marché pour les produits turcs, d’excellents artisans pour les manufactures turques, un vivier d’artisans doués (comme par le passé, durant des siècles) et plus encore.
Cela peut profiter individuellement à quelques Arméniens engagés dans ce commerce, mais en tant que nation, les protocoles ne peuvent que nuire à la nation arménienne et aux descendants des survivants du génocide, ainsi qu’à la mémoire de ses victimes.
On ne peut critiquer les Arméniens, car leur méfiance vis-à-vis de la Turquie provient de siècles de duplicité et d’intrigues concernant la manière avec laquelle la Turquie a traité les Arméniens.

- Barney Yates : Pensez-vous que les obstacles à une acceptation par la Turquie du génocide arménien se fondent plus sur un préjugé ethnique, ou bien sur des considérations financières telles que les réparations, le paiement d’anciennes polices d’assurances, etc ?
- Nora Armani : Je pense sincèrement que la question qui se pose ici se fonde beaucoup plus sur des considérations économiques et sur la « boîte de Pandore » que la Turquie craint d’ouvrir en acceptant sa responsabilité pour les actes du gouvernement qui l’a précédée, s’agissant des dommages causés aux Arméniens.
Il est vrai qu’Arméniens et Turcs sont racialement différents, alors que par leurs coutumes, leurs traditions et même la cuisine, leur vie quotidienne a beaucoup de choses en commun. Je ne parle pas des Arméniens qui vivent en Suisse comparés aux Turcs d’Anatolie, mais des Arméniens qui vivent de l’autre côté de la frontière avec la Turquie et des Turcs qui vivent sur les terres arméniennes ancestrales, actuellement occupées par les Turcs. Ces populations se ressemblent davantage qu’elles ne le pensent. Comme les Arabes et les Juifs en Israël et en Palestine, Arméniens et Turcs ont partagé une même partie du monde, les mêmes montagnes, ils ont foulé la même terre et bu la même eau durant des siècles. A mon avis, le conflit ne se pose pas au niveau humain, mais à un niveau politique plus large.

- Barney Yates : Je sais que la mémoire des massacres de 1915 est très vivante en Arménie. Existe-t-il une mémoire équivalente en Turquie, un mythe ?
- Nora Armani : La Turquie moderne est la création de Mustafa Kemal en 1923. Atatürk était membre des Jeunes-Turcs à la fin de la Première Guerre mondiale, lorsque la Turquie ottomane fut vaincue et démembrée, comme ce fut le cas beaucoup plus tard au 20ème siècle en Union Soviétique. Atatürk arriva au pouvoir et révolutionna la Turquie en essayant de la moderniser, allant même jusqu’à changer l’alphabet turc (les Turcs ottomans utilisaient l’écriture arabe) en alphabet latin. Ce fut un changement radical. Il avait pour maxime (maxime encore en vigueur aujourd’hui en Turquie) : « Heureux celui qui dit : « Je suis Turc. » » C’est ce comportement nationaliste et élitiste qui donna aux Turcs vaincus une identité nouvelle afin d’aller de l’avant. Et bien sûr, accepter la responsabilité du génocide arménien et du nettoyage ethnique infligé aux Arméniens (qui étaient des citoyens ottomans) aurait entaché cette approche idéalisée de l’identité turque.
Plus récemment, par une sorte d’auto-défense contre l’acceptation et la reconnaissance grandissante du génocide arménien de la part de nombreux gouvernements dans le monde, la Turquie a commencé à réagir en diffusant la rumeur selon laquelle des Turcs furent aussi tués durant la guerre de 1914-1918 et que c’était les Arméniens qui ont massacré les Turcs et non l’inverse. Or comment cela est-il possible, quand on sait que les Arméniens vivant sous domination ottomane n’étaient pas autorisés à porter des armes et que lors du déclenchement de la Première Guerre mondiale, ils furent dépouillés de toutes leurs armes et munitions, laissés totalement impuissants, telle une proie facile ?

- Barney Yates : L’animosité entre Arméniens et Turcs est-elle ancienne ou récente ?
- Nora Armani : Cette animosité remonte à des temps très anciens, du fait des maraudes et incursions constantes des Turcs et des tribus kurdes visant les villages et les fermiers arméniens. Mais ce n’était pas le fait du gouvernement jusqu’au 19ème siècle, sous le règne d’Abd ul-Hamid II, le « sultan rouge », qui, à la fin des années 1880 et 1890, commença à s’en prendre aux libertés dont jouissaient les Arméniens en tant que citoyens de l’empire ottoman. Les Arméniens étaient jusqu’alors membres d’une communauté hautement respectée et contribuaient en bien des manières positivement au développement de la Turquie. De fait, même les encyclopédies turques relèvent le fait que ce sont les Arméniens qui jetèrent les bases du théâtre turc moderne, que des actrices arméniennes furent les premières à lancer une tradition de jeu d’acteur pour les femmes (les musulmanes n’étant pas autorisées à se produire sur scène). Dans d’autres domaines, les célèbres architectes Balian bâtirent nombre de belles mosquées et palais des sultans ottomans. Autre nom qui vient à l’esprit, Sinan, dont l’identité arménienne est dûment attestée. Dans le domaine musical, nous avons Dikran Tchouhadjian, dont les opérettes connurent un grand succès et qui figurent encore aujourd’hui dans la tradition culturelle de la Turquie. Des siècles durant, les interprètes les plus importants et de hauts officiels de la Sublime Porte furent arméniens.
Le début du 20ème siècle, le déclin de l’empire ottoman et la perte de son influence dans le monde du fait de la résurgence des nationalismes (Balkans, Egypte, etc) et de la sécession de nombre de ses vilayets (gouvernorats), coïncida avec le changement de sa politique à l’égard des Arméniens qui s’efforçaient aussi à cette époque d’obtenir l’indépendance en tant que nation et de libérer les territoires arméniens occupés en Turquie orientale.
Mon arrière-grand-mère paternelle, sentant sa sécurité et celle de ses quatre filles menacée, suite à la mort de mon arrière-grand-père (d’une infection au coccyx, suite à un voyage à cheval durant des jours, de l’Egypte à Kayseri – Césarée – au centre de la Turquie), vendit tout et, suivant les pas de son mari, partit en Egypte. Elle fut épargnée par le génocide de 1915. Mais ma grand-mère maternelle, qui était la fille d’un prêtre de Kayseri, fut déportée avec ses trois sœurs et sa mère, après que mon arrière-grand-père ait été pendu.
Avant que le sultan Abd ul-Hamid II ne commence à s’en prendre à leurs libertés, les Arméniens étaient des sujets ottomans très respectés. Ils étaient les meilleurs artisans, architectes, intellectuels, marchands, politiciens et interprètes des sultans et de la Sublime Porte (l’empire ottoman).
Mais le conflit inhérent était toujours présent, du fait des jalousies, des inégalités économiques et sociales, des maraudes des Turcs et des tribus kurdes dans les provinces orientales où l’existence des populations arméniennes locales était devenue de plus en plus invivable au fil des siècles.
En sociologie, la théorie des conflits postule que toute société possède un niveau inhérent de conflit, même dans les périodes les plus pacifiques. De fait, ce genre de conflit constitue même un ingrédient sain qui participe au bien-être et au fonctionnement de chaque société.
Dans ma thèse de mastère, en utilisant ce modèle conflictuel de la théorie sociale qui postule que le conflit est un ingrédient inhérent et même nécessaire à toute structure sociale saine, je soutiens qu’il existe certaines conditions dans lesquelles des niveaux de conflit inoffensifs par ailleurs peuvent accéder à des degrés potentiellement violents, débouchant sur un génocide, une guerre civile ou d’autres formes d’expression du conflit. Parmi ces conditions, l’inégalité économique ou l’instabilité politique, qui étaient réunies dans une certaine mesure dans le cas de la Turquie ottomane et du génocide arménien.
Dans ma thèse, je dresse un parallèle entre le génocide arménien et la Shoah, à la lumière des théories sur le conflit. Dans les deux cas, la minorité victime était très visible, prospère, jouissant d’une certaine stabilité économique, même dans les villages pour ce qui est des Arméniens. Ce type de situation engendre de la jalousie, de l’envie et de la frustration qui, une fois libérées, se transforment en colère et en agression. Ajoutez à cela l’opportunité unique d’une guerre en toile de fond, vous avez alors les ingrédients parfaits pour qu’un conflit dégénère et mue en violence génocidaire, en particulier le fait que dans ce genre de situation, celle-ci est souvent « légitimée » par les ordres du pouvoir en place. Qu’il suffise à l’élite au pouvoir menacée de « donner l’ordre » légitimant cet acte, vous avez alors l’étincelle nécessaire pour lancer un génocide de grande ampleur. Les exemples de purification ethnique, qui ont caractérisé l’Europe de l’Est ces dernières décennies, abondent. L’on peut étendre le parallèle avec la situation au Rwanda, où un groupe a été victimisé par un autre et où ce genre de victimisation fut en quelque sorte légitimé par des ordres venant « d’en haut ».
Il faut se rappeler que l’empire ottoman déclinait déjà lors des massacres hamidiens, lors des massacres d’Adana en 1909 et lors du génocide de 1915-1918, la seule manière pour les Turcs de trouver une rédemption et de préserver leur puissance étant de substituer à leur empire multi-ethnique et culturellement diversifié un Etat basé sur une relative unité ethnique et culturelle, d’où leurs idéaux pan-touraniens d’un empire turcique s’étendant du Bosphore aux républiques turciques d’Asie Centrale.
Naturellement, il existaient de nombreux obstacles à un tel plan, dont le « moindre » était les Arméniens qui se trouvaient au beau milieu de leur chemin et qui, à leur tour, commençaient à nourrir des idées d’indépendance. Cet obstacle « mineur » sera traité au moyen du génocide. L’obstacle majeur était le communisme. C’est lui qui a véritablement décapité les Turcs et mis fin à leurs rêves impérialistes.
Les idéaux d’indépendance arméniens ne cessèrent pas sous la période hamidienne. Il y eut des réactions plus vives encore aux conditions insupportables faites aux paysans arméniens dans les provinces turques orientales et à la nécessité inévitable de leur assurer de meilleures conditions d’existence. Mais la Turquie avait une guerre à mener, un empire en déclin à rafistoler et un nouveau rêve pan-touranien à poursuivre. Dans tous les cas, les Arméniens se trouvaient en travers.
Et comme la peur alimente l’agression, ce que démontre amplement le corpus des théories sociopsychologiques, la crainte d’une défaite et de pertes entraîna l’escalade des différents degrés de conflit, atteignant le niveau de violence caractéristique de chaque génocide.
Quant à se demander comment cela aurait pu être anticipé et empêché, je répondrai en demandant comment la Shoah aurait pu être anticipée et empêchée. Comme on sait, Adolf Hitler déclara au début de son invasion de la Pologne : « J’ai donné des ordres à mes unités de mort d’exterminer sans merci, ni pitié, les hommes, les femmes et les enfants appartenant à la race parlant le polonais. C’est seulement de cette manière que nous pourrons acquérir le territoire vital dont nous avons besoin. Après tout, qui se souvient aujourd’hui de l’extermination des Arméniens ? »
Ce n’est qu’en nous souvenant et en agissant à ce sujet que les génocides et la Shoah pourront réellement être empêchés. Non en « éradiquant les causes » et certainement pas en les niant ou en les justifiant aux yeux des négationnistes pour quelque raison que ce soit et quel qu’en soit le bénéfice.

- Barney Yates : Comment les échanges culturels entre Turquie et Arménie peuvent-ils être facilités ?
- Nora Armani : Ces dernières années, plus que jamais, il est devenu banal de voir des films, des réalisateurs et des prix attribués à des films arméniens lors de festivals du film turcs, et réciproquement. Même chose dans les domaine de la musique et du théâtre. Il s’agit d’un processus naturel, car comme je l’ai expliqué plus haut, ces peuples ont plus de choses en commun que le contraire. L’une des personnalités les plus connues de l’opérette turque (en tant que style) est Dikran Tchouhadjian, un compositeur arménien des années 1860, dont le premier opéra, Arsace II, a été représenté en première mondiale, cent trente ans après sa composition, à l’opéra de San Francisco en 200, grâce en grande partie aux efforts de Gerald Papasian.
Une autre opérette de Tchouhadjian, Leblebidji Hor Hor Agha [Hor Hor Agha, le vendeur de pois chiche], eut tant de succès qu’elle s’intégra au répertoire turc et l’on trouve aujourd’hui encore des acteurs ou des artistes qui se souviennent de certains de ses airs. Gerald travaille actuellement à une version française de cette opérette et une collaboration avec des théâtres turcs autour de ce projet n’est pas exclue.
J’aimerais produire la pièce de théâtre que j’ai créée avec Gerald Papasian, Sojourn at Ararat [Le Chant d’Ararat], ou mon one-woman show, On the Couch with Nora Armani [Sur le divan avec Nora Armani], en Turquie dans un avenir proche. Un collègue arménien de France [NdT : Gérard Torikian] a déjà produit son one-man show à Dyarbekir (une ville de Turquie, principalement peuplée de Kurdes). C’est maintenant possible, bien plus qu’avant.
Je pense que les deux pays devraient s’efforcer de faciliter ce type d’échange, avant même de songer aux questions frontalières ou à des protocoles. Ce n’est que grâce à une connaissance mutuelle que les questions en jeu pourront été résolues.

- Barney Yates : Est-il question d’échanges culturels dans les négociations menant aux protocoles pour ouvrir les frontières ?
- Nora Armani : A titre personnel, je pense qu’il est difficile d’imaginer quelque négociation que ce soit entre des nations sans les accompagner par des échanges culturels. Les Soviétiques excellaient en la matière, infiltrant en quelque sorte le monde occidental grâce à l’art russe (et soviétique, dans une moindre mesure). Les Etats-Unis font de même à travers leur cinéma. Pourquoi croyez-vous que le monde entier rêve de venir aux Etats-Unis et croit dans le rêve américain ? Ce qu’ils voient dans les films leur fait croire que c’est un pays de cocagne. Naturellement, nous savons, vous et moi, la différence qui existe entre la vie américaine normale et un tournage à Hollywood !

- Barney Yates : La langue ferait-elle barrière aux échanges culturels entre Turquie et Arménie ?
- Nora Armani : J’ignore pour ce qui est des Turcs, mais la plupart des Arméniens de diaspora, y compris moi-même, en particulier ceux qui sont originaires de Turquie (ou leurs ancêtres), parlent déjà le turc. C’est peut-être du turc un peu daté et ottoman, mais c’est du turc. Je vais vous raconter une anecdote. J’étais interviewée dans une émission turque sur RFI (Radio France Internationale à Paris) et je parlais si bien le turc que mon hôte fut étonné et m’interrogea à ce sujet. Je lui dis que je l’avais appris de ma grand-mère qui était bien sûr 100 % arménienne. Elle parlait normalement en arménien et ne parlait en turc que lorsqu’elle avait besoin de dire quelque chose que les enfants n’étaient pas censés comprendre. Naturellement, les enfants finissaient par apprendre. Nous avons alors fabriqué une expression intéressante, la « langue de grand-mère ». Je peux donc dire que la langue de ma mère est l’arménien et que la « langue de ma grand-mère » (symboliquement, bien sûr, car elle était originaire de Turquie) est le turc !
Par un autre hasard historique, l’arrière-grand-père maternel de Gerald Papasian était Mihran Damadian, qui fut le « président d’un jour » de l’Arménie sous mandat français en Cilicie (au sud de la Turquie), juste après la Première Guerre mondiale. Les Français avaient promis aux Arméniens une patrie (comme les Britanniques le firent pour Israël) si bien qu’en 1919, de nombreux Arméniens partirent s’installer à Adana pour y établir un nouveau gouvernement sous mandat français. La grand-mère de Gerald avait alors 17 ans et accompagna son père. Dans son témoignage oculaire, elle nous racontait comment en une nuit les marchands turcs locaux apprirent des phrases en arménien afin de satisfaire à la population arménienne à nouveau de retour.

- Barney Yates : A quelle forme d’art turc ont accès les Arméniens ?
- Nora Armani : Comme je l’ai précisé plus haut, durant des siècles les Arméniens ont exercé une influence majeure sur le développement de l’art et de la culture en Turquie. Mais suite au génocide, ce développement fut interrompu. Malheureusement, l’on manque actuellement des deux côtés de canaux appropriés pour une communication artistique. Les Arméniens n’ont pas accès au meilleur de l’art turc et ne se voient proposer que de la musique populaire et des séries B qu’ils peuvent capter du fait de la proximité de la frontière. Un dialogue de type culturel devrait s’engager des deux côtés. Je suis sûre qu’il existe beaucoup de bons écrivains, comme Orhan Pamuk, l’auteur de Neige et lauréat du prix Nobel. Une autre anecdote me vient à l’esprit : je lisais Neige et j’étais frappée de voir à quel point les descriptions de Kars à l’est de la Turquie, la ville où se déroule l’essentiel de l’action, ressemblent aux villages et aux villes qui se trouvent juste à côté de la frontière, en Arménie. Il est inévitable de voir que les traditions et styles de vie (mis à part, bien sûr, les éléments musulmans, puisque les Arméniens sont chrétiens) sont si semblables entre les deux peuples.
Or il existe un certain degré d’ignorance, y compris parmi les Arméniens les mieux éduqués. J’étais chez des amis à Los Angeles, qui sont originaires d’Arménie et intellectuels, et ils étaient si méprisants ; ils ne pouvaient accepter qu’il y ait quelque similitude. Pour forcer le trait, ils s’étonnaient même que je lise un auteur turc. Or Orhan Pamuk n’est pas un auteur turc au sens étroit du terme, de même que notre pièce n’est pas une pièce arménienne, mais porteuse d’un message universel. L’œuvre de Pamuk est universelle, et de fait, il est même persécuté en Turquie pour s’être exprimé contre l’identité turque en 2005 et pour avoir dit qu’un million d’Arméniens avaient péri. Dans son roman Neige, Pamuk mentionne indirectement la présence arménienne à Kars avant le génocide, chaque fois qu’il a l’occasion de décrire l’artisanat arménien à travers l’architecture, les ouvrages de ferronnerie, etc. En savoir plus sur l’autre est mutuellement bénéfique. Lorsque j’ai rencontré Orhan Pamuk au PEN, il m’a interrogé au sujet de la diaspora arménienne. Au niveau des intellectuels, il existe une plus grande proximité qu’on ne le croit. Parmi les autres intellectuels turcs, qui défendent la cause de la reconnaissance du génocide arménien, figurent Taner Akçam et Recip Zarakolu. L’un des premiers Turcs à briser le tabou fut l’historien Halil Berktay. Fethiye Cetin, avocate turque, parle ouvertement de l’identité arménienne de sa grand-mère dans Ma grand-mère.
Je ne parle pas des intellectuels arméniens, car ils sont trop nombreux pour être cités.

- Barney Yates : Lorsque la diplomatie douce de l’engagement culturel s’exerce dans des capitales étrangères, a-t-elle quelque impact sur les pays d’origine, la Turquie et l’Arménie ?
- Nora Armani : Naturellement, dans le monde d’aujourd’hui, tant régi par les communications, il est inévitable que chacun s’influence mutuellement. Donc, plus il y aura d’efforts visant le rapprochement au niveau culturel et artistique, plus ils auront d’impact dans les deux pays d’origine et les diasporas respectives.

- Barney Yates : Wallace Shawn écrit : « Les artistes qui créent des œuvres d’art inspirant la sympathie et des valeurs positives ne changent pas l’existence des pauvres. » L’art politique peut-il être polarisé, neutre ou apaisant dans un tel contexte ?
- Nora Armani : Je ne m’y connais guère en art politique radical ou militant, parce que ce n’est pas ce que je fais. Celui qui milite prêche habituellement des convertis et se retrouve marginalisé par le plus grand nombre. Prêcher des convertis ne m’intéresse pas. Sinon je jouerais en arménien pour des Arméniens. Je suis très connue en Arménie, y ayant réalisé plusieurs films et pièces, et m’étant produite à la télévision. C’est si facile pour moi d’y diffuser un message, mais à qui apprendrais-je tout cela ? A des gens qui sont déjà au courant et d’accord avec moi. L’enjeu est d’atteindre des gens qui ne sont pas informés et changer leur manière de penser.
Je pense que ce que Wallace Shawn dit, si je ne me trompe (et prise hors de son contexte cette phrase peut être interprétée de bien des manières), c’est que le changement ne naît pas de la sympathie, mais d’une véritable connaissance et d’une volonté de faire quelque chose face à une situation. Bien que je doive avouer que la sympathie et les valeurs positives sont un début. Car si l’on n’éprouve pas de sympathie pour une cause, l’on n’est pas enclin à y prêter attention, encore moins à agir.
Des formes d’art politique trop simplistes peuvent s’avérer polarisantes. On peut tomber dans le piège du fondamentalisme et de l’extrémisme ; avant même qu’on ne s’en rende compte, une polarisation se crée. La neutralité n’est pas non plus une bonne chose, car c’est être assis entre deux chaises, ni ici, ni là. Je pense que l’art politique, s’il veut être réellement efficace, doit avoir un effet apaisant et instructif (éducatif) sur le public. La force de Sojourn at Ararat réside dans le fait qu’il est basé sur la poésie, qui en elle-même est une forme d’art possédant une grande capacité d’apaisement. Et la manière avec laquelle ces poèmes sont réunis met en avant des messages qui ont un effet apaisant concernant certains thèmes et problèmes.

- Barney Yates : Votre spectacle Sojourn at Ararat semble donner la parole à de grandes œuvres littéraires, tout en abordant un autre problème. Pourquoi s’attendre à ce que la littérature arménienne soit crédible en Turquie et vice versa ? Espérez-vous que la littérature turque ait quelque crédibilité en Arménie ?
- Nora Armani : Oui, la crédibilité est très facile à établir, dès que les deux parties entendent parler de leurs littératures respectives, car en profondeur elles sont tellement semblables ! Dans un autre spectacle intitulé Nannto Nannto (le dernier vers d’un haïku japonais), j’utilise des œuvres de Nazim Hikmet, l’un des (sinon le) plus grands poètes turcs du 20ème siècle, en les juxtaposant à celles de Gevork Emin, un poète d’Arménie soviétique, récemment disparu. Les poèmes en question s’intitulent « Memleketim » [Mon pays, dans le cas d’Hikmet] et « Yes Hay Em » [Je suis Arménien]. Dans le cas d’Emin, et lorsqu’on entend ces passages descriptifs, on se prend à penser qu’il s’agit d’une continuation d’un poème d’Hikmet, ou mieux encore, que les deux poètes s’inspirèrent et écrivirent sur un même objet, un même lieu… leur patrie ! C’est vraiment très étrange !

- Barney Yates : Les événements actuels ne font-ils pas écho en quelque sorte à cette pièce ?
- Nora Armani : Naturellement, il est temps, plus que jamais, d’entendre cette pièce. C’est une réponse aux négationnistes de la Turquie et de ses alliés (même ici), ceux-là même qui veulent nier la réalité du génocide arménien, tout comme ceux qui veulent nier la Shoah durant la Seconde Guerre mondiale.
Mais la triste vérité est que les Arméniens n’ont pas encore obtenu leur Nuremberg. La Turquie doit des excuses aux Arméniens, afin que des relations normales s’établissent et perdurent. La Turquie doit s’excuser pour faire la paix dans son âme et pour le bien-être des générations à venir. Beaucoup de jeunes Turcs progressistes et d’intellectuels progressistes, un peu plus âgés, en Turquie, comme je l’ai rappelé, sont partisans d’un rapprochement au niveau humain et intellectuel. Ces gens sont lourdement persécutés en Turquie et même assassinés, comme ce fut le cas avec le journaliste arménien Hrant Dink, il y a deux ans. Il a été abattu en plein jour face à son bureau. Toute une génération en Turquie est consciente du fardeau que constitue le génocide et désire s’en libérer en sortant de l’ombre et en acceptant cette responsabilité, en présentant des réparations et en s’engageant vers la paix. Ce sont les forces en présence et les odieuses considérations politiques qui se mettent en travers. Par ailleurs, il n’est pas facile d’abattre des décennies de négationnisme et de dire subitement : « Ok, ok, on l’a fait ! » Quand on doit des excuses à quelqu’un, il est parfois plus simple de dire : « Je m’excuse. »
Tout comme La liste de Schindler critique avec éloquence la négation de la Shoah, nous espérons que des pièces comme la nôtre pourront maintenant dévier la négation du génocide arménien, en cette période cruciale où la normalisation des relations entre Turcs et Arméniens semble réellement possible. Plus le monde est informé, plus il est difficile d’alimenter de mensonges et, d’une manière ou d’une autre, la vérité doit émerger.

Sur Nora Armani

Actrice et dramaturge, Nora Armani a représenté le ministère arménien de la Culture au cinéma (de 1991 à 1993) et organise des événements lors de festivals internationaux du film en tant que commissaire invitée, promouvant le cinéma arménien à travers le monde (festivals du film de l’American Film Institute (Los Angeles), du Kennedy Center (Washington D.C.), de Portland, Denver, Paris, Londres et autres régions du Royaume-Uni). Elle est auteur et actrice, avec Gerald Papasian, de Sojourn at Ararat [Le Chant d’Ararat], production internationale de poésie arménienne en anglais. Site internet : www.sojournatararat.org.
Nora Armani est aussi l’auteur-actrice du one-woman show, On the Couch with Nora Armani [Sur le divan avec Nora Armani], qui aborde aussi des questions d’histoire arménienne à travers le récit de sa grand-mère. Site internet : http://noraarmani.com.

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Source : http://newsblaze.com/story/20091218171644jnyc.nb/topstory.html
Traduction : © Georges Festa – 12.2009
Avec l’aimable autorisation de Nora Armani.