mardi 22 décembre 2009

Uğur Ümit Üngör - Interview

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Entretien avec le Dr Uğur Ümit Üngör

par Vahram Emiyan

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Le Dr Uğur Ümit Üngör est assistant à l’université de Sheffield. Il est né en 1980 et a étudié la sociologie et l’histoire aux universités de Groningue, Utrecht, Toronto et Amsterdam. Son principal domaine d’intérêt est la sociologie historique de la violence de masse et du nationalisme dans le monde moderne. Il a publié sur le génocide en général et sur les génocides rwandais et arménien, plus particulièrement. Il a achevé sa thèse de doctorat, intitulée L’organisation sociale par les Jeunes Turcs : génocide, nationalisme et mémoire en Turquie orientale, 1913-1950, auprès du département d’Histoire de l’université d’Amsterdam.

J’ai rencontré le Dr Üngör lors du congrès international « Le génocide arménien et le droit international », organisé par l’Université Haigazian et le Comité National Arménien pour le Moyen-Orient. Il m’a accordé l’entretien qui suit via internet.

- Vahram Emiyan : Quand vous êtes-vous intéressé au génocide arménien et pourquoi ?
- Dr Uğur Ümit Üngör : Mon intérêt pour le génocide arménien s’est développé à partir de mon intérêt pour la Shoah. Je m’intéressais toujours à la Shoah lorsque, en licence de sociologie à l’université, j’ai lu le livre Rethinking the Holocaust [Repenser l’Holocauste] de Yehuda Bauer. Ce livre est une analyse théorique de la Shoah, établissant dans l’un de ses chapitres des parallèles avec d’autres génocides, dont le génocide arménien advenu en Turquie en 1915. Je n’avais jamais entendu parler d’un tel événement et cela a éveillé ma curiosité. En conduisant mes recherches, j’ai été frappé par le décalage entre la négation de l’histoire officielle en Turquie et ce que la population ordinaire de Turquie orientale sait au sujet du génocide. J’ai voyagé en Turquie orientale et j’ai interviewé de nombreuses personnes âgées, qui m’ont parlé ouvertement des Arméniens massacrés par le gouvernement.

- Vahram Emiyan : D’aucuns affirment que le génocide arménien fut commis durant la période ottomane et que la Turquie moderne ne peut donc en être tenue pour responsable. Quel est votre point de vue ?
- Dr Uğur Ümit Üngör : C’est une question difficile. Tout dépend de ce que vous entendez par « responsabilité » : tous les auteurs sont morts et ne peuvent être poursuivis. Mais à l’intérieur de la société turque il existe beaucoup de familles, sociétés et institutions qui ont historiquement profité du génocide, et dans mes recherches j’ai identifié certains de ces groupes. Juridiquement, l’on peut dire qu’en 1923 la république de Turquie rompit clairement avec l’empire ottoman, mais sociologiquement je soutiens qu’il y eut une même et continue dictature Jeunes-Turcs, laquelle dirigea le pays de 1913 à 1950 et commit de graves violations des droits de l’homme, y compris des actes de violence de masse à l’encontre de ses propres citoyens. La responsabilité concerne ce régime-là.

- Vahram Emiyan : Que pensez-vous du rapprochement arméno-turc ?
- Dr Uğur Ümit Üngör : Le protocole signé entre l’Arménie et la Turquie est intéressant car il offre des parallèles historiques potentiels. A cet égard, le cas de l’Ukraine et de la Pologne est instructif, je pense. Comme nous le savons grâce à d’excellents travaux de recherche, les nationalistes ukrainiens massacrèrent en 1943-45 plus de 60 000 Polonais à l’ouest de l’Ukraine, et en 1947 le gouvernement polonais tua et expulsa en représailles plus de 200 000 Ukrainiens de Pologne. Des années durant, les relations ukraino-polonaises furent aussi mauvaises que les relations turco-arméniennes, mais lorsque des intellectuels polonais (puis le gouvernement polonais) acceptèrent les frontières entre les deux pays après l’effondrement de l’Union Soviétique, un espace s’ouvrit pour l’amélioration des relations. Les frontières s’ouvrirent et Ukrainiens et Polonais commencèrent à se connaître mutuellement. Dès 1994, des chercheurs ukrainiens et polonais organisèrent un colloque et débattirent ouvertement de la nature de la violence. En 2007, les présidents polonais et ukrainien reconnurent l’entière réalité des événements. L’on souhaiterait que Turcs et Arméniens aillent aussi loin que les Polonais et les Ukrainiens, mais malheureusement nous ne sommes qu’au début d’un tel processus. (La symétrie relative du cas polono-ukrainien n’est peut-être pas applicable au cas turco-arménien, mais son exploration est néanmoins intéressante.) Ce protocole offre donc des fenêtres d’opportunité pour améliorer les relations. D’autre part, en tant que chercheur, voir des gouvernements s’impliquer dans des débats historiques ne m’enthousiasme guère ; l’on court le risque de transformer l’histoire objective en compromis entre deux Etats. Par exemple, nous n’avons pas vraiment besoin d’une « commission historique » pour nous apprendre ce qui s’est passé en 1915 – nous le savons déjà grâce aux recherches méticuleuses de nombreux collègues.

- Vahram Emiyan : Que pouvez-vous dire à propos du génocide culturel ?
- Dr Uğur Ümit Üngör : Le génocide culturel est autant la destruction physique d’une culture matérielle qu’une agression à l’encontre de la culture immatérielle de groupes ethniques et culturels. Entre autres exemples historiques, l’agression infligée aux cultures des peuples indigènes et autochtones des continents américain et australien, la destruction de la littérature juive et des synagogues par les nazi, et le dynamitage des mosquées par des unités paramilitaires serbes en Bosnie. Les approches du génocide culturel se répartissent entre deux extrêmes : d’une part, la banalisation de la destruction et la perte irrémédiable d’une culture ; d’autre part, la sacralisation, sinon une conception sentimentale, des cultures indigènes. Dans le cas arménien, il existe des traces indubitables à la fois de destruction et de négligence à l’égard du patrimoine culturel arménien, ainsi que d’agressions délibérées à l’encontre de l’identité culturelle des orphelins lors du génocide de 1915. Mais il convient d’être prudent. Ma définition du génocide se limite à la destruction physique de vies humaines ; l’on ne peut ranger une assimilation linguistique ou religieuse forcée dans la même catégorie qu’un massacre de masse.

- Vahram Emiyan : Quel est le rapport entre violence, victimisation et vengeance ?
- Dr Uğur Ümit Üngör : La relation entre victimisation et une violence potentielle plus grande est évidente, mais nécessite d’autres recherches. Des recherches détaillées ont montré que les unités paramilitaires qui ont tué les Arméniens en 1915 furent souvent recrutées parmi des catégories de civils victimisés et persécutés. Il s’agissait de réfugiés musulmans ottomans, originaires des Balkans, qui furent enrôlés dans des escadrons de la mort paramilitaires lors du génocide arménien. Or les survivants arméniens d’Anatolie, eux aussi, formèrent des unités paramilitaires dans le Caucase durant la guerre civile russe. L’histoire de ces unités paramilitaires composées de réfugiés et de survivants soulève donc aussi d’importantes questions quant aux motifs des auteurs de violence de masse. Comment et pourquoi des sentiments collectifs de revanche naissent au sein des groupes victimisés, et comment dégénèrent-ils en violence ? La crainte d’une victimisation prochaine contribue-t-elle à l’intensité de la violence ? Il est nécessaire de traiter ces questions pour mieux comprendre les processus de violence de masse.

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Source : http://www.aztagdaily.com/interviews/Ugur.htm
Traduction : © Georges Festa – 12.2009

NdT : Signalons l’article d’Uğur Ümit Üngör, « Seeing like a nation-state : Young Turk social engineering in Eastern Turkey, 1913-50 », Journal of Genocide Research, 2008, 10(1), March, p. 15-39 - http://www.ermenisoykirimi.net/Ungor.pdf