mercredi 9 décembre 2009

Un réseau de paix / A web of Peace


Un réseau de paix

par Onnik Krikorian

www.osservatoriocaucaso.org


[Médias sociaux et règlement des conflits au Caucase Sud. Les opportunités offertes aux militants pacifistes arméniens et azéris, le débat régional.]

En quinze ans, depuis qu’un accord de paix a mis en suspens le conflit entre l’Arménie et le Karabagh au sujet du territoire disputé du Nagorno-Karabagh, plusieurs propositions de paix ont trébuché. Or, si le premier président de l’Arménie fut même contraint de démissionner, suite à des pourparlers concernant un accord sur des concessions, par des nationalistes purs et durs de son gouvernement opposés à un compromis, le principal obstacle a été ces dernières années l’opinion publique.
En Azerbaïdjan, la rhétorique guerrière dirigée contre les Arméniens s’est banalisée, se déversant même récemment lors d’une banale Eurovision, tandis que les forces politiques en Arménie, des deux côtés de la frontière, exploitent imprudemment ce conflit pour se maintenir ou parvenir au pouvoir. Pendant ce temps, les médias locaux continuent de perpétuer des stéréotypes négatifs de « l’ennemi », alors que la propagande et la désinformation empêchent que le moindre débat sincère existe.

Les nouvelles générations d’Arméniens et d’Azerbaïdjanais sont par ailleurs dans l’incapacité de se souvenir d’une époque où les deux communautés vivaient toutes deux ensemble, en paix, se mariant même parfois entre elles, alors qu’une rhétorique nationaliste se fait de plus en plus présente dans des sociétés post-soviétiques, où l’esprit de tolérance et d’indépendance critique est découragé afin de justifier des systèmes de gouvernance ordinairement non démocratiques. Certains considèrent même toute opinion alternative ou modérée sur ce conflit comme équivalant à de la trahison.

De fait, Arméniens et Azéris se rencontrent lors de séminaires, d’ateliers et d’autres manifestations visant à promouvoir des initiatives pour construire une stabilité et une paix dans la région, mais aucun n’a eu un effet notable pour améliorer les relations entre les deux pays. Certains commentateurs soutiennent même que le processus même de règlement du conflit est lui-même imparfait. Priorité numéro 1, affirment-ils, la transformation du conflit.

Jusqu’alors, même les forums internet créés initialement afin de faciliter la communication et le dialogue entre les deux parties ont pratiquement toujours fini comme une continuation du conflit sur un nouveau champ de bataille, fût-il virtuel.

Pourtant, en dépit des risques, la popularité croissante de sites tels que Facebook, ainsi que d’autres nouveaux médias d’expression personnelle comme les blogs, offrent un potentiel nouveau aux médias sociaux et à d’autres outils en ligne, permettant de combler le vide informationnel. Bien que ne constituant pas en soi un moyen de mettre un terme au conflit, ces outils peuvent avoir un potentiel significatif en s’intégrant à d’autres initiatives traditionnelles de règlement, de gestion et de transformation des conflits.

« Ces nouveaux outils peuvent être utilisés en vue de fomenter la violence ou favoriser la paix », écrivait Ivan Sigal, directeur exécutif de Global Voices Online, dans un exposé intitulé « Les médias numériques dans les sociétés enclines aux conflits » pour le Centre d’Aide aux Médias internationaux [Center for International Media Assistance – CIMA], au début de cette année. « [Néanmoins], il est possible de bâtir des systèmes de communication encourageant le dialogue et des solutions politiques non violentes », ajoutait cet ancien chercheur sur les médias citoyens à l’Institut américain pour la Paix [US Institute of Peace].

Micael Bogar, responsable de projet au Centre d’étude des Médias sociaux de l’Université Américaine, est d’accord, mais note que beaucoup de chercheurs qui travaillent dans le domaine du règlement des conflits rechignent à utiliser des outils à faible coût ou gratuits, même si ceux-ci peuvent s’avérer plus efficaces que ce qui existe actuellement. Et comme les donateurs internationaux ne s’intéressent pas en général aux initiatives à faible coût, les ONG peuvent aussi recevoir des subventions plus importantes au titre de leurs activités, même si elles se révèlent inefficaces ou éphémères.

Quoi qu’il en soit, ceux qui réalisent qu’établir la confiance et créer des amitiés doit se faire sur une base normale, peuvent recourir à des outils tels que Facebook et Skype afin de franchir les lignes du cessez-le-feu, les frontières fermées et les lignes de téléphone sous contrôle, avant et en particulier après s’être réellement rencontrés.

« A mon avis, on ne peut pas y arriver simplement avec des outils médiatiques sociaux, note Bogar, mais comme on l’a vu ces quinze dernières années, c’est sûr qu’on n’y arrivera pas non plus en se réunissant à Tbilissi un week-end chaque été. Ça devient un « loisir » et j’ai l’expérience de ces séminaires en Géorgie où c’est juste une grande pause café et de l’argent gaspillé. Mais je pense que les deux approches combinées peuvent faire avancer les choses. »

Bogar est néanmoins prudente, estimant que la société civile, qui s’efforce actuellement de bâtir des initiatives de paix, n’aborde pas de manière sérieuse ce travail. Comparés aux autres, les pacifistes sincères ont leur propre spécificité radicale, soutient-elle : « Je pense que lorsqu’on a ces éléments fondamentaux chez un militant ou un partisan du règlement d’un conflit , il est alors naturel de se diriger vers les médias sociaux. »

« Quant à ceux qui ne s’en servent pas, ils sont simplement plus âgés et ignorants du fait ou bien ils ne sont pas intéressés pour utiliser des outils bon marché, quand ils peuvent obtenir d’importantes subventions pour rester dans le coup. »

Naturellement, ces approches nouvelles ne sont pas sans risques, en particulier en Azerbaïdjan où de nombreux citoyens ne veulent pas qu’on sache qu’ils sont en contact avec des Arméniens, mais le potentiel est là. Après des mois de contacts en ligne limités, par exemple, une récente rencontre entre jeunes arméniens, américains et azéris aux Etats-Unis a révélé ce genre de problèmes, bien que Elizabeth Metraux, responsable de programme à Dotcom, estime qu’il existe des raisons d’espérer.

Le programme géré par PH International utilise les médias citoyens pour réunir les participants sur un projet de blog en ligne. Les participants ne se réunissent que de temps à autre.

« J’ai vécu des moments où je me disais que ça ne marcherait pas et parfois on pense simplement qu’il est impossible que ces étudiants trouvent un consensus, reconnaît-elle. Inévitablement, quand on réalise un tel programme, et j’ai l’expérience avec des Israéliens et des Palestiniens, il faut être vraiment optimiste pour que les étudiants trouvent un terrain commun, et puis quelque chose est dit et ça déclenche tout. »

« Les gens pleurent beaucoup, et puis ils se sortent de là, poursuit-elle. On a commencé avec des étudiants qui ne se voyaient même pas, mais avec le temps on a obtenu qu’ils se tendent la main ou qu’ils s’échangent leurs adresses mél. Une étape vraiment encourageante, mais mon optimisme est tout de suite tempéré quand je réalise que ces jeunes peuvent être rapidement envoyés sur les lignes de front. »

« Les dirigeants se parlent entre eux, mais Dieu empêche que les gens le fassent concrètement », conclut-elle, un brin désabusée.

Ces derniers mois, cependant, le catalyseur inattendu d’un rapprochement s’est produit lors de la détention et de l’éventuelle incarcération des blogueurs militants Adnan Hajizade et Emin Milli en Azerbaïdjan. Leur cause était soutenue par un petit nombre d’Arméniens en Arménie, ainsi que par quelques-autres au sein de la diaspora, traditionnellement plus nationaliste. Facebook et Twitter constituant les principaux outils pour diffuser l’information.

Jeunes arméniens et azerbaïdjanais parvinrent finalement à comparer leur existence, réalisant dans de nombreux cas qu’après tout, ils n’étaient pas si différents.

Ayant l’expérience de la formation aux nouveaux outils médiatiques de jeunes militants arméniens, azéris et géorgiens, Bart Woord, secrétaire de la Fédération Internationale des Jeunes Libéraux (IFLRY), a conscience du potentiel, mais reste aussi prudent. Ce genre d’outils peuvent aussi être utilisés d’une manière inefficace ou inappropriée, dit-il, et même servir à augmenter les tensions existantes pour ceux qui s’opposent à la paix et à la réconciliation.

« Ces nouveaux outils médiatiques peuvent sûrement aider à faire en sorte que les gens se connaissent mieux mutuellement, mais en même temps peuvent aussi être utilisés pour renforcer les préjugés existants. Si vous cherchez sur internet des sites arméniens et azerbaïdjanais, vous trouverez un tas d’inepties et de nuisances de la part des sites nationalistes, dit-il. Je suis un peu optimiste, mais je pense en même temps qu’il faut aussi être très prudent par rapport à ce qu’on trouve sur internet. »

L’avenir dira si ceux qui s’impliquent dans des initiatives de paix et de règlement des conflits feront migrer en ligne au moins certaines de leurs activités. Pour l’heure, si certains pacifistes comme Georgi Vanyan en Arménie sont très ouverts quant à leurs activités hors ligne et en ligne, d'autres ne le sont pas. De fait, beaucoup refusent tout accès aux journalistes et s’enferment en dehors de toute couverture médiatique indépendante, préférant conserver à huis clos toutes les informations sous un strict contrôle.

Deux autres problèmes se posent.

« Personnellement, je pense que c’est possible, note Arzu Geybullayeva, spécialiste de cette région et correspondante d’Osservatoriobalcani.org pour l’Azerbaïdjan. C’est une longue tâche, mais si vous ne ciblez qu’un certain groupe de gens, vous aurez aussi besoin de communiquer avec ceux qui n’ont pas accès à internet. Qu’en est-il des masses – ceux qui n’ont pas accès à internet ou d’opportunité de rencontrer, parler, apprendre et explorer ? Certes, cela peut jouer un rôle, mais il faut que cela soit plus largement accessible. »

Quoi qu’il en soit, si la pénétration d’internet et en particulier l’accès au téléphone portable se développe dans la région, les réseaux sociaux en ligne et les nouveaux outils médiatiques offrent une opportunité de changer la situation. Geybullayeva reste donc optimiste.

« J’aimerais beaucoup voir plus de débats entre blogueurs en Arménie et en Azerbaïdjan, poursuit-elle. On a vraiment besoin de ce genre d’initiatives, car j’aimerais tellement voir les frontières ouvertes et ce conflit réglé. Ma mère raconte que lorsqu’elle allait à l’école elle comptait des Arméniens parmi ses amis. J’aimerais tant que moi ou mes enfants, lorsqu’ils grandiront, puissent dire la même chose à leurs enfants comme à leurs amis ! »

Onnik Krikorian [a présenté] un exposé sur le rôle des nouveaux médias sociaux dans le règlement des conflits lors du séminaire « E-Society I Media » à Skopje, en Macédoine, les 2 et 3 décembre 2009, et en co-présentera un second avec Arzu Geybullayeva lors du séminaire « Social Media for Social Change » à Tbilissi, en Géorgie, en avril 2010.

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Source : http://www.osservatoriobalcani.org/article/articleview/12189 (version anglaise)
http://www.osservatoriocaucaso.org/article/articleview/12188/1/212 (version italienne)
Traduction : © Georges Festa – 12.2009