vendredi 4 décembre 2009

Vahan Harutyunyan, prince du doudouk

© www.duduk.com

Doudouk : réconcilier l’homme et le réel

par Nune Hakverdyan

168 Hours, 29.08.09



Le doudouk est un étonnant instrument de musique ; lui seul décide, semble-t-il, à qui il révélera ses secrets universels. Naturellement, chacun peut apprendre à en jouer, mais tout le monde n’a pas le don de transmettre les pensées et les émotions du doudouk. A cet égard, le joueur de doudouk Vahan Harutyunyan est l’un de ces élus.

C’est un musicien remarquablement doué, mais malheureusement, dans notre réalité contemporaine, son destin fait que son nom n’est pas très connu. Il est possible de l’écouter, principalement sur internet. Ses interprétations expressives de virtuose sont écoutées dans le monde entier, pour l’essentiel à travers des enregistrements non professionnels. Ceux qui écoutent jouer Vahan enregistrent et filment son doudouk par le moyen le plus pratique – le téléphone portable – et envoient ces vidéos sur YouTube. Dans l’Arménie d’aujourd’hui, tout s’achète et les différentes sphères musicales n’échappent pas à cette règle. S’il existe actuellement plusieurs excellents joueurs de doudouk, ces noms nouveaux percent difficilement la barrière qui leur est opposée. Il peut arriver que le succès de l’un entrave les progrès ou l’ascension de tel autre. Pour bâtir une carrière et se créer une base élargie de fidèles et d’écoutants, une méthodologie est nécessaire, avec constance. De nombreux joueurs de doudouk suivent cette voie, à laquelle Vahan semble étranger. Il n’est pas de ces calculateurs, il est simplement musicien. Il considère le doudouk non comme une arme, mais comme un prolongement de son existence. Comment peut-on être sa propre arme ? L’on ne peut être que soi-même, dans la plénitude. L’existence de Vahan est faite de cet instrument d’élection, le reliant à sa terre et ses ancêtres. Depuis des générations, sa famille compte des joueurs de doudouk. Vahan est né et a grandi à Armavir, qu’il considère toujours comme sa terre natale. Il a hérité de ses ancêtres ce talent extraordinaire pour le doudouk. Son père et son grand-père ne pouvaient envisager de vivre sans le doudouk, non comme un moyen de vivre, mais comme un style de vie. Les chants folkloriques arméniens et leur construction se sont toujours transmis de génération en génération, comme une part de notre héritage culturel intangible, transmise de bouche à oreille. Evoquant la création actuelle de chansons folkloriques, Vahan tient à préciser : « Ces chansons ne peuvent être créées dans la rue. Si la nature ne fait pas partie de vous, alors le doudouk ne résonnera pas. C’est la nature qui donne cette énergie, cette paix, d’où part le son du doudouk. »

L’élégant doudouk est, en réalité, un instrument plutôt masculin. « Dans les mains d’un homme de goût, dont la tête et le cœur sont comblés, ajoute Vahan, le doudouk acquiert une profondeur. »

Ces dernières années, le doudouk est devenu un instrument tendance, souvent usité ou exploité lors d’improvisations, dans le jazz ou des œuvres symphoniques. Vahan Harutyunyan attribue cela à la résonance unique du doudouk : « Quiconque écoute le doudouk a l’impression qu’il existe une histoire profonde, universelle, dans le son du doudouk. Le doudouk achevé, pur, est très impressionnant. Voilà pourquoi il est utilisé dans presque toutes les créations musicales. »

Expert-né en improvisation au doudouk, Vahan estime que le doudouk ne devrait pas être utilisé dans le jazz, où il est surtout incorporé comme une brève « intrusion » afin de colorer la pièce en question.

Vahan s’apprête maintenant à jouer avec l’Ensemble Shoghaken, le 4 septembre [2009]. Comme l’explique la soliste Hasmik Harutyunyan (qui non seulement chante admirablement, mais s’exprime de façon très intéressante) : « Il m’a toujours semblé que le doudouk constitue le meilleur moyen d’atteindre les instincts les plus profonds, la nature et les souvenirs d’autrui. Où que vous vouliez aller, fût-ce loin du réel, c’est toujours comme ça, le son du doudouk pénétrera en vous, comme une machine aux rayons X, et ses rayons vous montreront notre univers sans limites. Le pénétrant doudouk vous atteint en profondeur et vous lave du bruit et de la réalité quotidienne. En tant que chanteuse, lorsque je suis accompagnée au doudouk, je sens que les gens sont heureux de se mettre à chanter avec moi, en esprit. Le doudouk complète le chant, il en souligne le thème, davantage même que la voix. Quand je chante a capella, j’aime avoir toujours à mes côtés le doudouk ou un autre instrument à vent arménien. »

Vahan considère lui aussi le doudouk comme un instrument avec lequel l’on parle, l’on dialogue : « En réalité, le doudouk n’est pas un instrument, mais le prolongement de la voix humaine. Lorsque vous « parlez », en utilisant le doudouk, et que vous chantez (si, bien sûr, vous avez compris, assimilé les paroles de ce chant), vous vous racontez votre histoire en esprit, soulignant chaque espace entre les mots. Mais si vous n’avez rien à dire, mieux vaut ne pas jouer du doudouk. Le doudouk ne vous le pardonnera pas et les sons, les clameurs qu’il livrera seront faux. » Hasmik Harutyunyan l’explique à sa manière : « On ne donne à boire que de l’eau pure à un nouveau-né ; il faudrait être insensé pour lui donner du coca-cola ou une autre boisson gazeuse. Même chose avec la musique. Tout d’abord, « buvons » ce qui est pur et sain, ensuite, lorsque l’organisme s’est renforcé, nous pouvons boire toutes sortes de boissons, sans crainte d’être empoisonné. »

L’instrument des maîtres

Vahan est convaincu qu’un musicien doit avant tout posséder un esprit souple et un cœur ouvert, ensuite qu’il doit s’efforcer, par tous les moyens, d’avoir le bon professeur, le bon maître. Le lien entre le professeur et son élève est perdu dans les autres arts et artisanats, or, dans le cas du doudouk, ce lien est tout à fait clair. A la question de savoir s’il joue lors des mariages ou des obsèques, Vahan répond par un éclatant « Bien sûr ! ». Il y a quelques années, une association offrait ces services, proposant aux gens de la musique lors de ces cérémonies. Ce fut l’origine du mot « rabiz ». Des années durant, cette association fut dirigée par Djivan Gasparyan, dont le nom est maintenant synonyme, et symbolise, l’art arménien. Vahan est convaincu que les musiciens professionnels les plus brillants sont issus de cette association. « Aucun joueur de doudouk ne peut se dire étranger au « rabiz », car c’est le meilleur endroit pour apprendre, devenir un expert à sa façon. Le doudouk est un instrument de musique profond et spontané, et ce n’est pas un hasard si les gens veulent entendre le son du doudouk dans les moments les plus émouvants. Les gens qui s’assoient autour d’une table, en diverses occasions, le sentent très bien, ils ont besoin de s’ouvrir aux autres, d’être francs et sincères. », dit-il. Notons, par conséquent, que notre musique populaire, « obstruée » par la musique du doudouk, n’a rien à y gagner, car il est impossible pour le doudouk d’être ouvert et spontané s’il est utilisé avec une musique superficielle. Le caractère unique du doudouk est alors perdu dans ce cadre.

La musique folklorique arménienne est monadique et cette particularité phénoménologique est due au doudouk, lequel, lorsqu’on en joue, accompagné de son bourdonnement, préserve ce son singulier, tout en assurant la mélodie musicale. La mélodie s’avance, progresse et s’envole, tandis que le bourdonnement demeure égal. Paradoxe intéressant. Et qui n’est évident qu’avec le doudouk.

Festival folklorique

La meilleure manière de se rendre célèbre dans sa patrie est d’aller chercher le succès ailleurs… puis de revenir. Vahan Harutyunyan se prépare à partir pour San Francisco en octobre [2009], où va se tenir un incroyable échange culturel. Lors de ce festival, Hasmik Harutyunyan enseignera des chants folkloriques arméniens à un ensemble composé de vingt chanteurs non arméniens, lors de quatre ateliers. « Cet ensemble [l’Ensemble Kitka] voyage dans le monde entier, promouvant la musique folklorique. Lors du festival, l’ensemble jouera des berceuses arméniennes et des œuvres de Komitas. Vahan et moi nous serons sur scène comme solistes. J’ai entendu pratiquement tous les joueurs arméniens de doudouk et je sais que Vahan est le plus original, outre une perfection technique. » Pour la première fois, l’Arménie sera représentée lors du festival folklorique de San Francisco qui, quoi que certains puissent disent, dépasse de loin « l’Eurovision ». Le folklore n’exprime pas seulement la fragrance de la terre, du vent et des étoiles, il ouvre de larges horizons, faisant dialoguer des genres différents. Or les Américains, qui ne possèdent pas un héritage ancien dont ils puissent être fiers, comprennent fort bien l’utilité d’une telle source. C’est pourquoi Hasmik enseignera aussi des chants folkloriques arméniens à des enfants arméniens et non arméniens, après quoi ces enfants présenteront des chants lors du festival. Des gamins blancs et noirs, arméniens et non arméniens, qui auront l’opportunité de chanter des chants arméniens, tels que Zmpik, zmpik et Akh Ninar durant cette manifestation.

« C’est comme si les Américains voulaient que le folklore soit accessible et compréhensible par tous, et avec différentes nationalités qui jouent la musique d’autrui, ce sera évident, note Hasmik. Voilà pourquoi ils commencent par les enfants, pour voir si en fait les enfants peuvent et pourront chanter des chants qui ne leur sont pas familiers, et qu’ils chanteront d’eux-mêmes, avec plaisir. Je suis sûre que le résultat sera positif, car à travers le monde les enfants jouent aux mêmes jeux et chantent à propos des mêmes choses. Dans tous les contes, le Bien triomphe du Mal. Et dans toutes les nations, les mères chantent les mêmes chansons à leurs enfants au berceau. » Selon elle, Komitas trouva la meilleure formule pour faire connaître au monde notre culture, en ce qu’il combina admirablement les chants les plus simples et les plus difficiles. Et quand nous abordons la maîtrise de notre patrimoine, elle rappelle un autre paradoxe arménien : « Lorsque quelque chose se présente à nous et que nous ne comprenons pas, nous déclarons que cela ne nous appartient pas et nous n’essayons pas de comprendre. Or les Américains comprennent fort bien l’importance de l’éducation. Nos enfants écoutent maintenant de la musique populaire dénuée de sens et s’éduquent à partir de ces chansons. Allez dans les villages, vous constaterez que les enfants chantent des chansons d’Armenchik, mais que très peu connaissent les trésors que nous possédons. »

[D’après les spécialistes, avec la perte des secrets du khaz (système arménien de notation musicale), nous avons perdu 90 % de nos chants. Les mélodies arméniennes retranscrites à l’aide d’un système de notation européen en ont souffert, car il est impossible de noter correctement les montées et descentes de quarts de ton. Même lors des expéditions visant à enregistrer et transcrire ces chants, le temps manqua pour enregistrer davantage que les paroles de ces chants, et le plus souvent les mélodies ne furent pas enregistrées. S’il n’y avait eu le génie de Komitas, beaucoup de ces chants ne seraient demeurés qu’à l’état de fragments, des chants sans conclusion.]

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Source : http://168.am/en/articles/6797-pr
Traduction : © Georges Festa – 12.2009

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