samedi 31 janvier 2009

Writing in Diaspora - La Mémoire en soi


Arménie - La mémoire en soi :
Littérature de diaspora et réponse à la catastrophe

par Boghos Kupelian

(The Armenian Reporter, 10.05.2008)



Dès les années 1890, la conscience créatrice arménienne vécut, quasiment sans interruption, le cauchemar des massacres d’Arméniens perpétrés par les Turcs et les Kurdes.
La génération d’écrivains – dont Siruni, Tekeyan, Oshagan, Zartarian, Yessayan et Tchobanian – qui survécurent par miracle au génocide, est connue sous le nom de Génération du désert (ou de l’exil). Cette génération vécut dans sa chair tout le poids écrasant de cette catastrophe, portant constamment dans sa conscience l’image hideuse de l’assassin, de son rire sardonique et des horreurs qu’il perpétra.
La critique littéraire arménienne affirme que parmi la Génération du désert seuls Tekeyan et Siamanto parvinrent à traiter le thème du génocide avec un haut niveau de création artistique. Puis il y eut Hagop Oshagan. Lors d’une conférence littéraire, il y a quelques années, le regretté Vahé Oshagan soulignait que pour son père, Hagop Oshagan, aux talents multiples, la clé pour évoquer le génocide d’un point de vue véritablement littéraire était d’humaniser le Turc. Mais Hagop Oshagan ne vécut pas assez longtemps pour réaliser son projet unique.
En écrivant mon roman Passport, j’avais adopté la méthode d’Oshagan, tentant de donner un visage humain au Turc. Tentative qui exigeait un effort prodigieux d’incrédulité, finalement destiné à l’échec.

Un combat pour l’identité

Les écrivains qui succédèrent à la Génération du désert comprirent qu’il était quasi impossible de se débarrasser de la douleur et de l’angoisse profondes héritées du génocide.
C’est en Amérique que la littérature diasporique de l’après génocide se développa et imprima sa marque. Le journal Hayrenik de Boston joua un rôle essentiel dans ce processus, publiant les œuvres d’Hamasdegh, Vahé Hayg, Aram Haygaz, Peniamin Nurigian et bien d’autres. Les personnalités littéraires de l’époque comptaient aussi les écrivains anglophones William Saroyan et Zaven Surmelian.
Bien que le génocide soit présent à des degrés divers dans les œuvres de tous ces écrivains, Surmelian occupe une place à part en ce sens qu’il parvint à faire de ce cataclysme un thème véritablement littéraire, en particulier dans son roman I Ask You, Ladies and Gentlemen. Le thème du génocide est traité de manière plutôt marginale dans les œuvres des autres écrivains, qui développaient surtout une littérature de la nostalgie et un romantisme ethnographique.
Pratiquement au même moment, à Paris, émergeaient les écrivains du mouvement " Menk " [Nous]. A la génération des Gamsaragan, Vorperian, Yessayan et Malezian succéda celle de Vazken Shushanian, Shahan Shahnur, Zareh Vorpuni, Hrach Zartarian, Shavarsh Nartuni et Poladian, qui cessèrent tous de traiter exclusivement du génocide. Retreat Without Song [L’Exil silencieux] de Shahnur, par exemple, évoque l’effondrement émotionnel et spirituel du Metz Yeghern sans aborder directement le problème des sources. Ce roman parlait à une génération d’Arméniens nés en Orient, en quête de leur identité le long des rivages hédonistes de l’Occident. " Le sentiment de désespoir d’être un Arménien survivant imprègne Retreat Without Song de Shahnur, produit du négativisme et du pessimisme issus du génocide, écrit le professeur Richard Hovannissian. Et lorsque certains ont tenté de fuir leurs souvenirs en s’égarant dans le décor parisien, y compris ces écrivains amenés à faire face au cataclysme, et d’appréhender l’enfer dans sa totalité, ils ont échoué. "
Malgré une profusion de talents, la génération de Paris ne put composer un seul chef d’œuvre littéraire traitant le thème du génocide. Ces écrivains ne parvinrent pas en fait à transcender le cauchemar de la catastrophe, car les blessures étaient trop récentes.

Le sentiment d’être orphelins

A la fin de la Seconde Guerre mondiale, le Moyen Orient, en particulier le Liban, devint l’épicentre de la littérature de la diaspora. Se distinguèrent des auteurs tels qu’Antranig Dzarugian, Simon Simonian, Musheg Ishkhan, Yervant Barsumian, Vahé Vahian, Vazken Panossian, puis Jacques Hagopian et Hrach Kacharents.
Dans cette génération aussi il y eut des tentatives pour aborder les thèmes du génocide et de l’exil, à travers des œuvres telles que Men Without Childhood [Humains sans enfance] de Dzarugian et Twilight of the Highlanders [Le Crépuscule des montagnards]. Or même ces auteurs, sous le nom collectif de Génération des orphelins, ne purent produire une œuvre véritablement supérieure traitant du génocide.

Ces cicatrices qui perdurent

L’impact du génocide se fraya aussi un chemin, via le labyrinthe de l’inconscient, dans l’esprit des écrivains arméniens contemporains, se manifestant au travers de crises intérieures complexes. Même des auteurs arméniens écrivant en anglais et en français n’en furent pas exempts, n’arrivant pas au bout du compte à se délivrer du poids émotionnel écrasant du génocide, en dépit d’œuvres à la qualité indiscutable. Exemples : Mayrig d’Henri Verneuil [Ashod Malakian], Dagger in the Garden [Le Jardin poignardé] de Vahé Kacha, l’admirable Rodosto-Rodosto de la Bulgare Arménienne Seyta Sevan, et de nombreux volumes signés d’écrivains anglophones contemporains.
Les auteurs de ma génération sont appelés la Génération actuelle. A mon avis, il serait plus judicieux de nous appeler la Génération de la colère.
Pour les écrivains des lendemains du génocide, il était logique d’être plongé dans le cauchemar de la catastrophe. Il eût même été anormal pour eux d’apurer le souvenir du Golgotha vécu par le peuple arménien. Vahan Tekeyan parvint un temps à éloigner cet événement terrible pour contrôler sa réaction émotionnelle. Mais il ne s’agissait pas là de défaire, avec la brusquerie d’un automate, toutes les formes de la douleur, de la mémoire et de la colère.
Aujourd’hui, ce que l’Occident, le monde dit libre, attend de nous, c’est de nier et oublier le sang versé, la destruction et la perte de nos biens et de notre patrie.
Si les hommes et les femmes de ma génération étaient en quête de cette enfance que nous n’avons jamais eue, si nous avons été engloutis par le labyrinthe de l’histoire, nous avons cependant découvert que ce que nous entendions murmurer par nos grands-mères, ce qui nous a été instillé dans notre inconscient, ce n’était pas ces contes de fées pour enfants. Tout au contraire, nous sommes devenus dépositaires de descriptions sanglantes de l’oppression et des massacres commis par les Turcs et les Kurdes. Au lieu de l’ours, du tigre et du loup des contes folkloriques, c’est l’homme bestial, assoiffé de sang, qui est venu occuper notre âme et notre imagination d’enfant.
On nous compare souvent, à tort ou à raison, aux Juifs. Mais si la nation juive a subi, comme les Arméniens, un holocauste, elle a au moins obtenu une compensation sous la forme de l’Etat libre et indépendant d’Israël. En outre, l’Allemagne génocidaire est venue s’agenouiller aux pieds de ses anciennes victimes, s’excusant pour cette abomination et leur versant encore aujourd’hui des réparations. De même, Israël continue à bénéficier d’un soutien économique et militaire inébranlable de l’Ouest, et un musée de la Shoah existe à Washington, D.C.
Si le monde voulait apaiser la douleur des Arméniens grâce à de telles mesures, au moyen de réparations financières, morales et territoriales, alors, peut-être, les Arméniens tenteraient-ils eux aussi d’ " oublier " le passé. Or non seulement le génocide, après 93 ans, se voit refuser des réparations et une reconnaissance pleine et entière, mais chaque jour, avant que le soleil ne se lève et que le coq ne chante, il se voit soumis à de nouveaux dénis.
D’où la colère de ma génération. Il se peut que les créations littéraires de mes contemporains empruntent une voie nouvelle, abordent des thèmes différents, si l’on nous épargnait cette injustice ultime de négation du génocide, qui dénature l’histoire et perpétue notre errance éperdue à travers le monde.


[Traduit de l’arménien par Ishkhan Jinbashian.]
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Cliché : Zabel Yessayan - http://www.armenianhouse.org/yesayan/yesayan-zabel.jpg
Traduction G. Festa - mai 2008 - Tous droits réservés
(Reproduction de notre traduction parue en 2008)


Spitak

© Timo VOGT – Tous droits réservés





Le tarmac rococo. L'ovni de pacotille. Cellule en contreplaqué. Qui se joue de dalles et d’ombre. Bric à brac improvisé. Fin de l’épopée ? Se donner une dernière illusion. Finalement ce petit insecte ventru. Qui se pavane. Montgolfière factice. Rivetée. Délibérément bancale. Tel un comble de fin de siècle. Car il s’agit d’un restaurant... S’arracher au provincialisme, faire feu de tout bois. S’embarquer une énième fois pour une illusion si banale. Flotter entre deux. Balle en suspens. Oubliée de quels joueurs ? La party se joue à l’intérieur. Prendre du champ. Adopter le carton pâte. Ce carrousel voyant des conformismes. Météorite de tour Eiffel. L’envers si peu lisible. Le pourquoi de ces pieux de métal. De ces obliques improbables. La modernité sur pilotis. Le campement faussement technologique. Qui se rit des chiffres, pas si éloignés. Pied de nez burlesque. En toile de fond les menaces imperceptibles. Tournoiement des hantises, glissements venus des profondeurs. Une dernière fois. Bulle de certitudes précaires. Il sera toujours temps. Exhibition d’arche. Où l’on subvertit les codes. En apparence. Sphère vide, si peu terrestre. Pesanteur d’un fruit lourd. Ecailles de poisson. Panse animale. Carapace d’oursin. Eprouver ce globe aveugle. Tourner en rond. Mesurer l’étiage. La marée toujours possible. Chaotique, cannibale. En quelques minutes. Tranches de terre. Se laisser flotter. Jeter l’ancre. Comme on jette un verre. Elément furtif, narguant les néophytes. La forteresse dissimulée. Si rassurante. Chacun regagne l’œuf originel. L’enfermement amusé, d’autant plus instinctif. Car l’horizon et ses lignes de fuite. Tant sont déjà partis. Nautilus inclassable. Aux aguets. Vigie. Agrandissons l’échelle. Logique de projectile. Jeu de go. Il a toujours fallu rassembler. Utopie de bande dessinée. De frontières. Satellite de parodie. Les fausses constellations. L’ultime parade. La bombe à retardement. Le souffle différé. Peut-être oublié. Invention de plus. Mystification. Foire exorbitée.

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G. Festa - 01.2009 - Tous droits réservés

Photographe passionné et engagé, Timo VOGT a consacré de nombreux reportages au Caucase. Une approche sensible, rigoureuse et très personnelle : http://randbild.de/



Samantha Power - Interview

© http://samanthapower.blogspot.com/


Entretien avec Samantha Power
par Andrew Goldberg
(The Armenian Weekly, 15 mars 2008)


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" Le mot de " génocide " renvoie à une campagne systématique de destruction. Si vous vous contentez de qualifier les horreurs de 1915 de " crimes contre l’humanité " ou d’ " atrocités ", cela ne rend pas compte en totalité du caractère véritablement méthodique de cette campagne de massacres et de déportations. "
Samantha Power enseigne les pratiques de gouvernance et de politique publique au Centre Carr de Politique des droits de l’Homme, dont elle a été la directrice exécutive fondatrice (1998-2002). Elle a publié récemment Chasing the Flame : Sergio Vieira de Mello and the Fight to Save the World [En quête du Feu : Sergio Vieira de Mello et le combat pour sauver le monde]. Son ouvrage, A Problem from Hell : America and the Age of Genocide [Un problème hérité des enfers : l’Amérique et l’ère du génocide] (éd. New Republic Books), a obtenu le prix Pulitzer dans la catégorie Documents.
L’article de Power publié dans le New Yorker sur les horreurs du Darfour a obtenu en 2005 le prix du Meilleur reportage de la presse nationale. En 2007, Power est devenue éditorialiste en politique étrangère au magazine Time. Entre 1993 et 1996, elle a couvert les conflits dans l’ancienne Yougoslavie en tant que journaliste pour le magazine U.S. News and World Report, le Boston Globe et le New Republic.
Elle continue à travailler comme journaliste, effectuant des reportages au Burundi, au Timor Oriental, au Kosovo, au Rwanda, au Soudan et au Zimbabwe, tout en contribuant à l’Atlantic Monthly, au New Yorker et au New York Review of Books. Début mars, Power s’est démis de ses fonctions de conseillère politique auprès de Barack Obama, candidat aux présidentielles.
L’entretien suivant avec Samantha Power fut mené pour le film documentaire Le Génocide arménien, dirigé et produit par Andrew Goldberg, producteur lauréat d’un Emmy Award, de la société de production Two Cats (
www.twocats.com). De courts extraits de cet entretien figurent dans ce documentaire. Le voici publié, pour la première fois et dans son intégralité, dans The Armenian Weekly.
Nous remercions Andrew Goldberg et la chaîne Two Cats pour leur collaboration.



- A. Goldberg : Pouvez-vous nous dire d’où vient le véritable mot de " génocide ", ses origines grecques et latines, et ainsi de suite ?
- S. Power : " Génocide " est un hybride formé à partir du grec genos, signifiant peuple ou tribu, et du latin cidere, cide, signifiant tuer.


- A. Goldberg : Pourriez-vous préciser l’histoire du terme et le rôle de Raphaël Lemkin ?
- S. Power : Le mot " génocide " a été inventé par Raphaël Lemkin, un Juif polonais, qui tenta dans l’entre-deux-guerres de mobiliser les Etats et les hommes d’Etat afin qu’ils s’occupent de ce qu’il considérait comme la destruction imminente de groupes ethniques, nationaux et religieux. Il était en partie concerné au sujet des Juifs, mais il se préoccupait aussi d’autres groupes qu’il ressentait comme menacés à travers le monde. Il tenta donc de faire en sorte que la Société des Nations traite sérieusement cette question et interdise ce crime, qu’il qualifiait à l’époque de " barbarie " - le crime de destruction de groupes humains. Il fut ignoré et parfois moqué et méprisé lors de conférences. Il revint en Pologne qu’Hitler, six ans plus tard, envahit, déclarant, dit-on : " Qui se souvient maintenant de l’anéantissement des Arméniens ? "
Lemkin perdit 49 membres de sa famille dans la Shoah. Il passa alors son temps à essayer de comprendre pourquoi, tout au long des événements qui menèrent à la Seconde Guerre mondiale, il n’avait pas réussi à convaincre Etats et hommes d’Etat de se préoccuper de ce qui lui paraissait être la destruction imminente des Juifs. Il se disait que son échec numéro 1 était de ne pas avoir un mot à la mesure de la gravité de ce qui allait devenir le crime de Hitler. Ses carnets fourmillent d’efforts pour trouver ce mot. Il se démena pour trouver un mot qui soit à la mesure des horreurs que les Arméniens avaient connu en 1915 et de celles qui frappaient les Juifs lors du second conflit mondial. C’est en 1941 qu’il proposa le mot de " génocide ".


- A. Goldberg : Pourquoi est-il nécessaire de recourir au mot de " génocide " pour décrire ce qui est arrivé aux Arméniens en 1915 ?
- S. Power : Le mot de " génocide " renvoie à une campagne systématique de destruction. Si vous vous contentez de qualifier les horreurs de 1915 de " crimes contre l’humanité " ou d’ " atrocités ", cela ne rend pas compte en totalité du caractère véritablement méthodique de cette campagne de massacres et de déportations. Il n’y a que très peu de cas paradigmatiques de génocide réellement observables, que ce soit à travers les discours des responsables ou à travers la politique mise en œuvre pour anéantir un groupe donné – dans ce cas, la communauté arménienne dans l’empire ottoman. Voilà pourquoi, à mon avis, les Arméniens et d’autres historiens étudient les archives et ne peuvent que conclure que ce mot de " génocide " s’applique à cette campagne méthodique de destruction.
A l’époque où ces atrocités furent commises, les responsables se vantaient de ce qu’ils essayaient de faire : ils allaient régler la question arménienne en se débarrassant des Arméniens. Au lendemain des atrocités de 1915, les responsables furent poursuivis pour les crimes qu’ils avaient commis. Mais le mot de " génocide " n’existait pas alors. Il n’apparaîtra que 25 ans plus tard. Beaucoup de gens prirent cependant conscience que cette tentative constituait une campagne de destruction, partant, de génocide.
Ce qui est tragique, c’est que dans le sillage des horreurs vécues par les Arméniens et des procès intentés aux Turcs responsables, un voile de déni ait recouvert la Turquie et qu’il n’y ait aucune volonté de reconnaître ce qui fut glorifié à l’époque.


- A. Goldberg : Quel fut l’impact des souffrances des Arméniens sur Lemkin ?
- S. Power : Dans les années 1920 et 1930, Lemkin devint une sorte d’historien amateur, spécialisé sur les massacres, et le cas qui l’émut réellement fut celui des Arméniens. Il passa des mois à parcourir les archives et à essayer de comprendre comment un tel crime avait pu être commis en Europe. Il croyait beaucoup dans la civilisation européenne et ce qu’il trouva dans les archives fut ce qui allait devenir ensuite un cadrage orientaliste des événements : les responsables étaient ces Turcs, qui n’étaient pas vraiment des Européens. Il s’agissait de tribus sauvages, de hordes musulmanes, et l’Europe, affirmait-on, ne devait plus jamais connaître cela. Mais en étudiant les archives, il comprit que le cas arménien permettait de bien comprendre comment se produit un génocide. Il comprit comment les Arméniens étaient stigmatisés alors par le gouvernement turc, il observa la déshumanisation des Arméniens en tant que communauté et leur privation de certains avantages dont bénéficiaient les populations d’origine turque et d’obédience musulmane.
Tout ceci entra pour beaucoup dans son effort pour comprendre quels sont les signaux lorsqu’un régime a l’intention d’anéantir une partie de sa population. En terme de génocide, il fut frappé par la manière avec laquelle le gouvernement turc s’en prit aux intellectuels et aux dirigeants locaux des communautés arméniennes urbaines. Il se référa aussi fréquemment à la manière avec laquelle la déportation des Arméniens constitua une mise en œuvre du génocide aussi efficace que les exécutions sur les places des villes. Il constata que l’on peut détruire un groupe non seulement en rassemblant les hommes ou les dirigeants d’une communauté, puis en les pendant ou en les mitraillant, mais aussi en déportant véritablement un groupe d’un pays et, en particulier dans le cas arménien, les faire partir dans de telles conditions qu’ils n’aient aucun moyen de survivre. Vous obtenez ainsi les mêmes résultats qu’avec une mitraillette, mais de façon plus économique et en attirant beaucoup moins l’attention.


- A. Goldberg : Quels sont les effets du déni du génocide ?
- S. Power : J’estime que le déni est dévastateur à la fois pour les victimes et les descendants des victimes, comme pour les descendants des sociétés responsables. Pour les victimes et les membres de leurs familles, il ne peut rien exister de pire que vivre à travers la perte, l’oblitération de votre existence, de votre maison, et l’extermination systématique de votre famille – extermination qu’accompagne le sarcasme du " personne ne saura jamais ", " personne ne se souviendra ", " personne ne vous croira, même si vous arrivez à comprendre, personne ne vous croira. "
Alors, vous vivez à travers tout ça, vous réalisez que vous avez tout perdu, et vous racontez votre histoire, juste cette histoire dont vous vous souvenez très bien à travers tout ce traumatisme. Les détails sont là et sont comme inexorablement plantés derrière vos yeux, ce qui fait que vous ne pouvez rien voir d’autre qui vous arrive dans votre vie sans filtrer cela à travers le prisme de la mort. Or, vous vous accommodez de ce traumatisme, vous racontez votre histoire et vous apprenez non seulement par le gouvernement turc et les citoyens turcs, mais aussi par le gouvernement américain et d’autres gouvernements occidentaux que ce que vous avez traversé votre vie durant ne s’est pas véritablement passé ainsi. On vous dit que ce n’était pas un complot pour vous détruire, vous et votre famille, et que ce n’était pas une agression contre la société. C’était une guerre, il y avait une révolte et il s’agissait simplement d’une campagne des Turcs contre des insurgés. Et, comme vous le savez, certains civils se sont malheureusement trouvés pris au piège de cette campagne visant des insurgés. En temps de guerre, il arrive de tristes choses.
Imaginez comment cela peut être vécu. Vous survivez et vous vivez avec ces souvenirs, vous racontez votre vérité, une vérité que l’on vous avait appris à ne jamais dire, et vous apprenez que votre vérité est déplacée ou subjective ou totalement émotionnelle et inappropriée.
L’autre communauté que, selon moi, le déni affecte très durement, est naturellement celle au nom de laquelle ces horreurs ont été commises. Les autorités et les citoyens turcs d’aujourd’hui n’ont rien à voir avec les agissements qui furent perpétrés, avec les marches forcées, les exécutions et les pendaisons qui eurent lieu en place publique. Or, du fait que tous ces informations sont accessibles, que le génocide est manifeste, ces gens sont complices de déni de la vérité. Il ont donc l’exigence de revenir sur leur histoire et de l’étudier précisément, l’exigence d’apprendre ce qui doit l’être sur la mise en œuvre de ce génocide, et naturellement de tirer les leçons de cette période.
Aucun Etat n’est exempt d’abus, et beaucoup d’entre eux, y compris les Etats-Unis, en portent le fardeau. La clé est de revisiter ce qui a été fait en votre nom par votre Etat comme pour essayer de vous vacciner contre de futurs abus. Le gouvernement turc est loin de commettre aujourd’hui des atrocités à l’échelle de celles qui furent commises en 1915, mais les droits de l’homme représentent une question importante en Turquie, et j’estime qu’en refusant d’entendre et de voir le passé et en dépensant autant de ressources pour s’assurer de la persistance de ce climat de déni, ils manquent réellement une opportunité de créer des liens plus amicaux avec leurs voisins. Or ils manquent aussi l’opportunité de comprendre leur histoire et d’en tirer les leçons afin que ce genre d’atrocités ne se reproduisent pas.


- A. Goldberg : Comment répondre alors au déni, en particulier dans le cas turc ? Débattre de l’histoire ? Comment répondez-vous au déni ?
- S. Power : Il est très difficile de répondre au déni. Comme ces gamins qui se bouchent les oreilles et disent : " Je n’écoute pas, je n’écoute pas ! " Il est très difficile d’avoir une conversation rationnelle car chaque ensemble de faits qui est présenté pour défendre la vérité rencontre toute une série d’affirmations relatives à la menace future posée par ces Arméniens à l’existence des Turcs. En fait, il existe un nombre incroyable d’extrapolations pour justifier les déportations. Vous vous retrouvez alors dans un débat stérile et très frustrant où ils vous disent : " Oui, mais les Arméniens seraient devenus une menace, s’ils n’avaient pas été déplacés et si le problème n’avait pas été réglé. "
Parfois, vous pouvez prendre l’avantage face à des négationnistes du génocide en soulignant qu’en utilisant le mot de " génocide ", vous ne dites pas que Talaat, le ministre turc de l’Intérieur en 1915, avait l’intention d’envoyer les Arméniens dans les chambres à gaz et de les exterminer jusqu’au dernier, comme le firent les Nazis. Vous pouvez parfois prendre l’avantage en disant simplement que le génocide ne signifie pas la Shoah. Cela signifie une campagne de destruction, qui comprend l’extermination ou les exécutions, mais cela peut aussi entraîner la purification ethnique et les déportations. Les Turcs pensent que quand nous parlons de " génocide ", nous disons que Talaat avait l’intention d’exterminer tous les Arméniens jusqu’au dernier. Ce que le génocide signifie en réalité, et ce que voulait en réalité Lemkin, était que l’on crée une définition relative à la destruction et non à l’extermination totale, car si vous définissez le génocide par l’extermination de chacun, si vous faites d’Hitler le critère, vous agirez inévitablement trop tard, vous n’agirez inévitablement que si vous avez la preuve que le dernier membre du groupe a été détruit ou systématiquement assassiné. Ce qui fait que parfois vous pouvez prendre l’avantage, en expliquant ce que vous avez en tête quand vous utilisez ce mot. Mais en général, les obstacles et les aveuglements qui ont alimenté ce déni durant tant de décennies sont quasi impénétrables. J’ai donc proposé à mes amis et collègues arméniens de concentrer leurs efforts sur la construction d’une sorte de forteresse de faits et de vérité qui devienne incontournable pour les communautés autres que les Turcs de Turquie ou le gouvernement turc, et même le gouvernement des Etats-Unis.
Ainsi, si chaque chercheur se référait au génocide arménien comme précurseur de la Shoah, si en parlant de la Shoah ils parlaient de la manière avec laquelle Hitler eut connaissance de ce que les Turcs avaient fait aux Arméniens et se référa à ce type de communauté de responsables qui ont réellement existé dans l’histoire, ce serait une façon immensément efficace de construire un témoignage qu’aucune entreprise de déni du gouvernement turc ne pourrait effacer.
Lorsque j’ai écrit A Problem from Hell [Un Problème hérité des enfers] en y incluant le génocide arménien, je m’attendais en fait à devoir défendre ville après ville l’insertion de ce dossier – car je connaissais toute la polémique entourant l’utilisation du terme de " génocide " - et ce qui m’a étonné c’est que les gens qui levaient la main étaient toujours soit des officiels turcs soit des individus mandatés par l’ambassade de Turquie afin de remplir l’assistance. Pas une seule fois je n’ai vu quelqu’un qui ne soit pas de quelque manière affidé à la cause de la Turquie, visant à mettre en question l’inclusion du génocide arménien parmi les génocides majeurs du 20e siècle.
Cela montre que les négationnistes turcs sont déjà devenus l’équivalent – socialement et culturellement – des négationnistes de la Shoah. Lorsque vous entendez quelqu’un lever la main au fond d’une salle, disant " Les chambres à gaz n’ont pas existé " ou " Hitler n’avait pas l’intention d’exterminer les Juifs ", vous considérez évidemment cette personne comme ayant perdu la raison. Vous savez que ces gens omettent délibérément ce chapitre de l’histoire du 20e siècle et qu’ils observent une sorte de calendrier à venir. Il en est de même maintenant de ceux qui nient le génocide arménien. L’on peut donc dire que, bien qu’une reconnaissance officielle laisse de côté les Arméniens – ce qui est une tragédie affreuse pour ceux qui ont survécu au génocide et qui disparaissent maintenant, sans avoir vu le gouvernement turc leur donner toute la reconnaissance qu’ils méritent -, d’un autre côté, grâce à leurs efforts et à ceux de leurs descendants, il existe maintenant une masse d’archives historiques qui montrent que ce génocide a bien eu lieu et qui rendent ceux qui le nient pratiquement semblables à ceux qui nient la Shoah. Et j’estime que le fait de renforcer cet ensemble d’archives historiques, de renforcer la prise de conscience de l’opinion à travers les films, l’art, la littérature, les programmes d’enseignement – du primaire au supérieur –, contribue à faire que ce génocide devienne une réalité officielle. Finalement, un jour viendra où ni les Turcs ni le gouvernement arménien ne pourront plus nier.


- A. Goldberg : Lorsque vous les attaquez, est-ce sur le terrain de l’histoire ou de façon plus large ? S’engager dans des débats n’est pas, semble-t-il, dangereux, mais problématique. Ne se pourrait-il pas que le doute soit davantage enraciné dans ce domaine que dans le cas de la Shoah ?
- Samantha Power : Il existe certainement davantage de doutes et d’ignorance au sujet du génocide arménien parmi nos concitoyens non arméniens qu’au sujet de la Shoah, cela est certain. Mais si vous aviez parlé à des citoyens américains dans les années 1950 ou même 1960, vous n’auriez pas trouvé une telle ignorance au sujet de la Shoah. Ce qui explique cette différence c’est que, du fait que nous nous sommes retrouvés impliqués dans la Seconde Guerre mondiale pour combattre Hitler, le discours de base sur la politique étrangère américaine était que nous nous étions engagés pour arrêter un monstre, et il était donc parfaitement plausible de croire que ce monstre avait commis la Shoah.
Dans le cas arménien, du fait que nous sommes restés à l’arrière, que le gouvernement des Etats-Unis est resté à l’arrière et ne s’est pas engagé sur la base des atrocités ni même sur celle de la menace qui visait la stabilité et le bien-être de l’Europe, du fait encore que nous nous sommes engagés si tardivement, il est plus facile pour les Américains de penser que la Première Guerre mondiale est une époque beaucoup plus confuse où chacun semble combattre son prochain. Il est donc plus facile pour les négationnistes turcs de nier le génocide car il existe moins de bases historiques dans la conscience de l’opinion des pays occidentaux.
Cela dit, je pense que les Arméniens ont mieux réussi qu’ils ne le croient à bâtir une prise de conscience de ce génocide. Mais une partie du problème de la campagne de reconnaissance du génocide arménien est qu’elle soit dirigée quasi exclusivement par des Arméniens. Mais cela ne doit pas créer de différences ; personne ne sait mieux ce qui fut fait aux Arméniens que la communauté arménienne dans ce pays ou les Arméniens survivants disséminés à travers le monde. Néanmoins, une des choses qui ont le plus fait pour la crédibilité du génocide arménien, à son époque, ce furent les rapports d’Henry Morgenthau, l’ambassadeur des Etats-Unis dans l’empire ottoman, qui livra un compte rendu des événements, et ce sont ses rapports que publia le New York Times. De nombreux ouvrages ont été écrits au sujet du génocide arménien par des Arméniens, mais je pense qu’une des raisons pour lesquelles les Turcs en particulier se sont intéressés au premier chapitre de mon livre c’est que je ne suis pas Arménienne et que je n’ai pas abordé le sujet en ayant quelque " sous-entendu " avec la communauté arménienne. Je pense que cela déstabilise véritablement les négationnistes.
Si quelqu’un d’extérieur arrive en disant " J’ai étudié les affirmations des Turcs et j’ai étudié les affirmations des Arméniens, et je déclare qu’un génocide a bien eu lieu ", cela est très problématique pour le gouvernement turc et peut-être très gratifiant – je l’espère – pour la communauté arménienne. Mais il devrait y avoir beaucoup plus de gens de l’extérieur qui fassent des films, qui attirent l’attention sur les productions artistiques sur les conséquences du génocide, écrivant des livres et prenant en compte les sources multiples.


- A. Goldberg : Pourquoi certaines nations en particulier nient le génocide et pourquoi la Turquie le nie-t-elle ? Est-ce une question de fierté ? Est-ce la volonté de ne pas être qualifiée dans le monde de nouvelle Allemagne ? Est-ce à cause des réparations et une question d’argent ?
- S. Power : En général, les négationnistes ont différentes manières d’éluder leur responsabilité. Une réponse très caractéristique est " Ce sont eux qui ont commencé ", " Ils se sont révoltés ". Ce " ils ", bien sûr, renvoie à tout un groupe qui s’est révolté. Il en résulte que tout abus advenu dépassa les ordres, mais constituait bien davantage une réponse à cette sorte de péché originel qu’était la révolte. Et dans le cas des Turcs, c’est ce qu’ils disent au sujet des Arméniens. A savoir que les Arméniens agirent de concert avec les Russes, que la Turquie était en guerre et qu’elle devait se débarrasser des traîtres en son sein à cause de la menace qu’ils constituaient pour sa sécurité, une menace pour l’existence de la Turquie comme pays et pour la vie des citoyens ottomans. Alors, ce " Ce sont eux qui ont commencé " est une sorte d’argument numéro 1. Second argument, les éléments incontrôlés. Ils affirment " En tant qu’Etat, nous n’avions aucune intention de nuire aux populations civiles ni aux citoyens arméniens, mais encore une fois, quand vous êtes engagé dans une campagne contre des insurgés, il arrive de tristes choses. C’est vraiment malheureux, mais trouvez donc une guerre où des tortures, des massacres de civils et des viols ne se soient pas produits ? "
Les négationnistes nient, à mon avis, pour tout un tas de bonnes et solides raisons, totalement immorales quoique prudentes. Les négationnistes nient que des atrocités aient été commises non seulement par eux, mais par leurs prédécesseurs, pour des raisons à la fois de prudence et d’émotion. Par prudence, ils ne veulent pas véritablement traiter les affirmations des descendants de ce génocide qu’ils contestent, car ils ne veulent pas avoir à payer des réparations pour leurs crimes, et plus fondamentalement, ils ne veulent pas voir reconnu le droit au retour, ni devoir gérer les demandes d’indemnisation des biens.
Autre facteur, le refus tout bonnement de réaliser que des atrocités aient été commises par des gens qui vous ressemblent. Je pense que ce sont à nouveau les mêmes causes qui font que les Américains se refusent à croire les rapports de tortures commises à Guantanamo, à Bagram, en Afghanistan ou à Abou Ghraïb en Irak. Ce sont ces mêmes facteurs que l’on voit à l’œuvre quand on aborde le refus des Turcs de croire que leurs ancêtres aient pu rassembler des civils, les exécuter en place publique et envoyer des familles entières dans le désert sans aucune provision, et que la plupart des Turcs aient pu assister à cela tandis que leurs voisins étaient systématiquement massacrés. Je pense qu’il est très difficile de réaliser cela et d’admettre le crime. La Turquie n’est pas la seule à nier des abus qui se sont déroulés il y a longtemps. La différence est que la communauté arménienne s’est mobilisée d’une façon bien plus efficace que d’autres groupes de victimes et de survivants.


- A. Goldberg : Pensez-vous que la reconnaissance puisse constituer un règlement émotionnel ou autre pour le groupe des victimes ? Est-ce exagéré ou illusoire ? Pensez-vous que cela puisse arriver ?
- S. Power : Dans une certaine mesure, dès qu’une communauté de survivants décide que quelque chose est important, cela est important. Je veux dire par là que le fait qu’autant d’Arméniens survivants, dont beaucoup sont maintenant partis, plaçaient leurs espoirs dans la reconnaissance comme une sorte de règlement, signifie qu’on leur niait ce règlement. S’ils avaient déclaré " Mon but est d’intégrer cela dans un manuel scolaire américain ", ils n’auraient pu parvenir à une certaine forme de règlement.
D’après mon expérience avec d’autres groupes de victimes, un règlement est un peu comme une oasis dans le désert. C’est loin d’ici comme un lieu que l’on s’efforce d’atteindre, plus vous en approchez, plus loin ce lieu paraît. J’ignore si un règlement peut être un critère pour demander une reconnaissance. La réalité est que ce génocide est arrivé, qu’il est terriblement destructeur pour les descendants des Arméniens et pour les rares survivants à qui l’on a dit que cela n’était pas arrivé. Peu importe qu’on leur dise que cela est arrivé et que cela leur procure le règlement qu’ils recherchent. Ce qui importe est ce qui est arrivé.
La question de savoir si oui ou non une reconnaissance peut apporter ou non un règlement est purement académique. Nous sommes loin de voir le gouvernement turc ou le gouvernement des Etats-Unis reconnaître à un niveau officiel ce qui advint. La meilleure raison pour une reconnaissance n’est probablement pas un règlement, car la plupart des gens qui en avaient le plus besoin ne sont plus parmi nous. Mais la raison de cette reconnaissance est que le génocide est arrivé, et nier qu’il soit arrivé a toujours des conséquences incroyablement douloureuses pour les quelques survivants qui restent et pour leurs descendants qui leur avaient promis qu’avant de mourir ils verraient le génocide reconnu.
Pour ces seules raisons, peu importe ce qu’un règlement apporte de plénitude à quelqu’un – quelle plénitude pouvez-vous ressentir quand vous savez qu’un à deux millions de gens furent systématiquement rayés de la carte ? -, en s’appuyant simplement sur la vérité, la dissuasion, la prévention et d’une certaine manière la répression – c’est à dire que lorsque vous faites quelque chose de mal, vous ayez conscience d’avoir fait quelque chose de mal -, rien que pour ces raisons, la reconnaissance est essentielle.


- A. Goldberg : Que répondez-vous à ceux qui disent qu’un documentaire, comme celui-ci, " devrait être objectif et donner les deux versions des événements, à savoir dans ce cas celles des Turcs et des Arméniens " ? Comment y répondez-vous ?
- S. Power : Je pense que tout témoignage journalistique ou historique doit être objectif, mais être objectif ce n’est pas la même chose qu’être neutre. Vous n’avez pas besoin de vous pencher vers le passé de façon neutre pour savoir si Hitler avait de bons arguments pour exterminer les Juifs. Sur Hitler aucune neutralité n’est possible. Et pour cette même raison, je ne pense pas qu’une neutralité à l’égard de la véracité des événements de 1915 soit requise. Nous ne comparons pas les affirmations d’un Juif survivant au sujet de la Shoah avec les dires d’un Allemand révisionniste, prétendant que les chambres à gaz n’ont jamais existé. Et je pense que dans le cas arménien, tant que ceux d’entre nous qui abordent cette question seront loyaux et examineront les affirmations des autorités gouvernementales turques, des Turcs de cette époque, tant que nous ferons de notre mieux pour aborder cela les yeux ouverts, si notre conclusion objective est qu’un génocide a bien eu lieu, alors je ne vois pas pourquoi le génocide arménien serait traité différemment que tout autre crime de masse commis contre un peuple dans l’histoire.
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Article original : The Armenian Weekly, 15.03.2008
Traduction Georges Festa - avril 2008 - Tous droits réservés
(Reproduction de notre traduction parue en 2008, après accord de The Armenian Weekly)


Nancy Agabian - Interview


An interview with Writer Nancy Agabian /
Entretien avec l’écrivaine Nancy Agabian
11 novembre 2008
par Hrag Vartanian

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Tous ceux que je connais et qui ont rencontré Nancy Agabian me demandent deux choses : la première, si son caractère pince-sans-rire est une réalité ; et la deuxième, où peuvent-ils obtenir un exemplaire de ses ouvrages ?
Une rencontre avec Nancy vous livre immédiatement la clef. Sa façon de parler, par saccades, intrigue de suite et contribue à son aura, que je ne puis comparer qu’à l’improbable union de Woody Allen et Sarah Silverman.
J’ai rencontré pour la première fois Nancy, native du Massachusetts, lors d’une réunion de l’Association Arménienne Gay et Lesbienne de New York –
http://aglany.org/. Plutôt timide et réservée, préférant, semble-t-il, laisser parler ses écrits.
Son premier livre, Princess Freak, combinaison de réalité et de fiction, dépeint sa vie d’Américaine arménienne bisexuelle. Ouvrage drôle, original et fascinant, empli de récits entendus nulle part ailleurs. Ecriture que l’on ressent authentique et très contemporaine.
Je l’ai contactée par mail pour lui poser quelques questions d’ordre littéraire.

- Hrag Vartanian : Pourquoi es-tu écrivaine ?
- Nancy Agabian : Je suis une écrivaine car j’aime cette façon pour moi d’interagir avec le monde. Un procédé de révision qui me permet d’avoir l’impression de pouvoir repérer mes erreurs, ce que l’on ne peut pas toujours faire dans notre existence. J’aime la solitude, sa façon de me donner du temps pour être sereine et considérer les choses. Elle me pousse à m’exposer davantage encore vers des expériences, l’art, d’autres livres. Autre composante très importante, cela permet de rendre service aux autres, et surtout d’exprimer quelque chose qui nécessite d’être dit, par une communauté en recherche ou sur un plan plus universel.
Suis-je trop abstraite ? Écrire me permet d’être plus personnelle. Au début, je peignais, au lycée. Mais, lorsque je suis partie loin de chez moi, de Boston à Los Angeles à 22 ans, j’ai commencé à écrire pour exprimer tout ce que je n’avais pu jusque là exprimer, surtout une sorte de douleur que j’éprouvais, d’ordre culturelle et héréditaire, faite de rage et de honte, et puis tous ces messages que je ressentais comme menaçants, étant une fille. Donc, pendant longtemps, un chemin vers la catharsis et la guérison. C’est encore le cas. Mais maintenant je préfère m’en servir pour penser le monde. J’ai été en Arménie et j’avais tant à écrire, toutes ces idées et observations nouvelles sur place qui heurtaient mes connaissances culturelles en tant qu’Arménienne. Il fallait que je donne sens à tout cela. Pour moi, ce qui est excitant dans l’écriture c’est lorsque tu as l’impression de connecter ces idées à une sorte de zeitgeist. Tu sais que d’autres s’interrogent et réfléchissent à des choses similaires, tu travailles sur une question que partagent tes lecteurs. Voilà ce que je ressens lorsque j’écris.

- Hrag Vartanian : Penses-tu que ton public littéraire soit surtout arménien ? Sinon, quel est ton public ? Lorsque tu rencontres des gens qui connaissent ton œuvre, es-tu parfois étonnée ?
- Nancy Agabian : Lors d’une séance de signature, quelqu’un m’a demandé si j’adressais Me as her again davantage à un public LGBT ou arménien. J’ai répondu que même si j’ai le souci des deux, je me centre davantage sur les Arméniens. J’ai le sentiment de leur rendre un grand service en leur donnant à lire, à cause de l’urgence du sujet. Un jour, mon éditrice m’a raconté qu’elle avait lu tant de récits de coming out que je n’avais pas vraiment besoin de raconter le mien avec autant de détails – pour elle, le livre n’apportait rien de nouveau. Ma défense fut de dire que c’est nouveau pour un public arménien. On est tombé d’accord.
En mars dernier, j’ai participé à un débat " Hors les murs ", où j’ai souligné à quel point Me as her again a été rejeté par la grande presse, ce qui m’a amenée à me demander s’ils croyaient que j’avais aussi peu de lecteurs. J’ai l’impression qu’il y a un tel racisme dans l’industrie de la presse que les écrivains des minorités, lorsqu’ils sont publiés par une grande maison d’édition, prennent souvent la parole pour s’adresser à une culture dominante au lieu de multiplier les cultures. J’ai commencé à écrire dans un contexte multiculturel, j’aime beaucoup ce public car il m’oblige à penser aux invariants que je partage avec d’autres peuples de couleur, d’autres groupes LGBT, d’autres Américains d’origine étrangère, de seconde génération. Donc, lorsque j’ai écrit ce livre, j’ai essayé de penser à ces publics multiples, pas seulement les Blancs, ni les Arméniens. Ecrire pour des publics aux cultures multiples me semble davantage libérateur, moins polarisant et plus vrai.
J’ai été si étonnée, quelques années après la parution de Princess Freak, de recevoir des courriels de gens du monde entier qui l’avaient lu, des jeunes Arméniennes surtout. Certains poèmes de Princess Freak ont été traduits en arménien pour les revues Bnagir et Inknagir. Quand j’étais en Arménie, il m’est arrivé parfois d’être présentée à des gens qui me connaissaient grâce à mes poèmes. (Il n’y a qu’en Arménie où l’on peut être connu pour avoir écrit un poème.) Un artiste, Tigrane Khatcharian, m’a même dit : " Au fait, j’ai inséré ton poème dans ma vidéo et je n’ai même pas demandé ton autorisation ! " J’ai trouvé ça drôle. En fait, il s’était servi d’une voix pour la traduction en arménien, mais il utilisait des sous-titres en anglais qui avaient été traduits de la traduction en arménien ! C’était un peu bizarre de voir mes poèmes me revenir traduits une deuxième fois. Quand j’écrivais Princess Freak, j’avais peu de liens avec la communauté arménienne. C’était vraiment le dernier public auquel je me serais attendue. J’étais sûre qu’ils voulaient ne rien avoir à faire avec moi. Alors, être lue en Arménie c’est presque une aventure pour moi !

- Hrag Vartanian : Pourquoi le fait d’écrire sur l’Arménie est-ce différent d’écrire sur l’Amérique ? Si tu avais besoin de décrire ton rapport avec chacune d’elle au moyen d’émotions, comment le définirais-tu ?
- Nancy Agabian : Ecrire sur l’Arménie est plus qu’une exploration, puisque tant de choses restent mystérieuses pour moi. Tandis que lorsque j’écris sur l’Amérique, j’essaie de définir ce que signifie être tel individu ou héritier de telle communauté. Les émotions que j’éprouve lorsque j’écris au sujet de l’Arménie me semblent redoubler d’intensité – confusion, curiosité, colère, insécurité. Et lorsque j’écris sur l’Amérique, elles se font plus apaisées – camaraderie, potentialités, colère (à nouveau). Mais la colère n’est pas la même. Pour l’Arménie c’est plus personnel et délicat, difficile à exprimer, plus brut. Avec l’Amérique, c’est aussi personnel, mais plus juste.
Etre Arménienne ou Américaine c’est une recette garantie de colère, car on s’attend à ce que tu opères selon des modalités opposées – être individualiste et indépendante, mais aussi te consacrer entièrement à ta famille et à ta culture. Il n’y a pas beaucoup de moyens pour exprimer ces pressions rivales ou se sentir totalement compris. Ce type de tension peut conduire au ressentiment ou à la colère. Beaucoup de gens qui me rencontrent, simplement après avoir lu mes livres, n’arrivent pas à croire que je sois si modérée et sereine, car mon écriture peut être rageuse et décapante. (Quoique ceux qui me connaissent ont été témoins de l’autre face !) Des émotions comme la colère, le cynisme et le ressentiment sont plus faciles à exprimer pour moi par l’écriture. Je me sers d’elle pour les traiter.

- Hrag Vartanian : L’identité constitue une part importante de ton travail d’écriture. Quand on te demande qui tu es, comment te définis-tu ?
- Nancy Agabian : Lorsqu’on me demande qui je suis, il m’est plus facile de répondre que je suis un écrivain. Américaine arménienne, féministe, bisexuelle : c’est plus difficile de l’énoncer, probablement car je continue d’écrire à ce sujet. J’ai plutôt tendance à ne pas étiqueter mon identité sexuelle, et même à ne pas en parler du tout, mais comme il existe toute cette angst entourant le sexe, tout ce moralisme qui s’attache au comportement et à l’orientation sexuelle, avec les conséquences que cela entraîne sur le comportement mutuel des gens et la manière dont le gouvernement légifère les droits des gays, je ne peux m’empêcher d’en parler.
Après tout ce temps passé à écrire sur mon identité, j’ai toujours l’impression d’être en évolution. Je sais qui je suis, intimement, mais grandir, passé la quarantaine, livre de nouvelles expériences, de nouveaux points de vue. Et aussi le fait de rencontrer des gens nouveaux peut modifier qui l’on est. Personne n’est ossifié. Cette sorte de glissement d’une identité à l’autre est vrai pour chacun, mais tout le monde n’éprouve pas la nécessité de nommer sa propre identité par l’écriture afin de briser le silence. Paradoxalement, je me sens obligée en tant qu’écrivain de rappeler aux gens que nos identités sont indéfinies et modifiables, comme nous faire ressouvenir de notre liberté. Et pourtant, lorsque j’écris sur ma propre identité, elle s’imprime en noir et blanc, en permanence.
En postface de Me as her again, j’écris : " Mais je soupçonne que la différence entre ce que je suis maintenant et celle que j’étais avant, c’est qu’au lieu de me voir comme une petite fille totalement prisonnière désireuse de se libérer, je me vois maintenant comme quelqu’un qui essaie d’équilibrer mon individualité et mon besoin d’identité collective. " Ce n’est pas vraiment ce que je dirais lors d’un cocktail, mais cela exprime ce que j’ai ressenti après avoir écrit ce livre.
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Pour les passionnés, signalons cet interview-podcast de Nancy sur Hye Eli :
http://www.hye-eli.com/2008/05/19/hye-eli-episode-018-nancy-agabian/
Association Arménienne Gay et Lesbienne de New York – Armenian Gay and Lesbian Association of New York :
http://aglany.org/
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Traduction George Festa - 31.01.2009 - Tous droits réservés



vendredi 30 janvier 2009

Dédale d'Eros - Mumtaz Celtik


Mumtaz Celtik
" Scènes de supplice "

Galerie ELELE
Paris, 30 janvier – 16 février 2009



Villa des Mystères

Les cinq postulations du dévoilement. Cette vierge impudique, frêle, que l’on pare pour on ne sait quelle danse obscène. Pas de deux, bras esquissant un appel, jambes ouvertes à toutes les effractions, sein que palpe un ange de carnaval, corps prêt à s’élancer. Exhibitions de libération. Vierge païenne aux archanges inédits. Déployer tous les artifices. Le théâtre t’ouvre ses portes.

Tableau de famille

Trois médaillons rouges. Carnations orangées. Chevelure d’eau et de feu. La jeune fille. Ailleurs. Fuite obsédante d’un regard fixe.
Le fumeur de cigare. Masque irréel du visage flou. Jouisseur. Qui déploie ses joutes. Mauves, bleues sur fond jaune. Comme délavé, strié.
L’accoudée. Un instant dérobé. Le modèle amusé, distrait. Regard indistinct, qui se fond. La paume gauche appuyée sur le divan. Prélude.
L’homme au pinceau. Lèvres sensuelles. Le peintre des jours ordinaires. Résistant. Vêtu de son manteau sombre. Béret du chasseur.

Jeunes filles de verre

Portraits étagés dans la vitrine. Irradiés, maternels. Capturer le sourire aérien, le silence complice, les printemps fugaces. Les saisons de l’accomplissement. Par delà Bien et Mal. Résonances de paix. Lieux d’équilibre précaire.

Marsyas

Suspendue par les pieds. Les échelles. Où prennent appui les sacrificateurs. Androgynes, improvisés. Personnages interchangeables. A chacun le tour. Eprouver la mesure. Le point limite. Erudition des corps. Langues nouvelles.

Le couple

Couloir étroit. Ils t’attendent. Juste devant l’escalier plongeant. Elle, plantée rageusement sur un tabouret d’ébène. Odalisque levée, mains comme liées. Bassin immobile, plis rouge du rideau de scène. Cible offerte. Mannequin de cire. Lui. Adossé à l’embrasure de la porte. Chemise verte. Imaginant le prochain scénario. Main floue. L’irruption soudaine. Les codes. Initiatiques.

Cabaret

Plantées toutes les trois sur scène. Vasque des cuisses. Bras invisibles. Visages sans détails. Seule compte la posture. Animale. Sophistiquée. Du haut de leurs talons luisants. Se passer de mots. Audaces de l’instinct. Château de Cène. Boudoir rouge. Elles attendent encore. Heures tardives. Peu importe l’élu. Elles savent tous les mots, toutes les lâchetés. Déguisements de la nudité. A vendre.

La chambre

Paravents, miroirs. Brisures du balcon. Ouvert sur la mer. Recomposer la synthèse. Hécate et ses chiens. Effets géométriques du masculin et du féminin. Invitation à la danse sexuelle. Bientôt d’autres brisures. Saturation des lignes verticales. Le couple sort du tableau. Gisants modernes. Allongés sur des draps d’été. Repoussés aux marges. Eloge du désordre. Les perspectives renversées.

L’orante

De toutes ses forces. Fesses absorbées par le velours du rideau de scène. Pieds dressés. Talons noirs presque invisibles. Paumes jointes. Apsara célébrant le feu. Pilier de toutes les déraisons. Tu as parcouru tout le cycle. Tu sais. Transcendance de l’obscène. Ferveur de l’impiété. Abandons solaires. S’élever à la façon d’une flamme. Brûler. Bouches du volcan. Le vrai supplice est là.

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Site de Mumtaz Celtik : http://www.mumtazceltik.com/

Galerie ELELE - Migrations et Cultures de Turquie
8 rue Martel 75010 Paris
Exposition du 30 janvier au 16 février 2009
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Georges Festa - 31.01.2009 - Tous droits réservés


Serguéi, mon prochain






Revenu d’entre les murs vides. Les bras chargés de ta moisson fragile. Comme un linceul improvisé, détourné, une dernière nappe de tablée. Tu souris. Avoir réussi à résister. Caché, humilié, blessé. Les doigts se croisent. Ils ne savent pas se refermer. Et puis tu sais qu’il y a tant de mondes invisibles. Un cliché dans la férocité joyeuse.



Dans la nuit. Les vrais signes. Les mains se sont ouvertes. Il y a tant à célébrer. Il y a tant d’ombres à ressusciter. Tourner, s’égarer, imaginer, croire. Cette prière-là se répète, va disparaître, s’élance. Clair-obscur de l’orant. Tu répètes le signe. Le rituel. Comme une dernière apparition avant le verdict . Libre du silence.



S’échapper. Rien n’existe. Les ombres dansent. Tu es devenu l’ange noir. Nous ne savons pas marcher sur l’improbable. Envie de retenir la marionnette. Quel est ce théâtre ? L’effraction, la vraie, qui troue l’illusion. Ici l’impossible. Tu t’élèves déjà. Bientôt ce sera fini. Pour commencer vraiment. Chaque rue, chaque jour.



Et puis retourner. A l’initiation, à l’échange, à l’expiation. Seuls les monstres ont la clé. Agenouillé, face au démon de la Terre. Tu ne regardes pas. La vraie croix de chair. Debout, devant le lac de nos rêves. Tu attends la prophétesse. Lazare et la vision. La mort arrive.



Il est encore temps. Les autres. Leur Terre. Ne jamais s’arrêter. Et puis la chaîne ininterrompue. Ils attendent, ont froid, ne savent pas. Revenir alors. Agiter les rameaux, le voile, l’or, les damas. Donner.



Accoudé acculé. Au doute, à la peur. Que demande-t-il ? Comprend-il ? Tu te réfugies, te protèges. Il reste du temps ailleurs. Là ils n’oseront pas. La main s’ouvrira de nouveau. Pour délivrer, rompre, rappeler. Ils se relèveront, comprendront. Peut-être. Et tu quitteras un moment l’amarrage.



La chimère est toute proche. De bois et de muscles. Tu attends son élan qui t’emportera. Le passeur est prêt. Il salue déjà. Où sont les tables de l’autre Loi ? Apprivoiser la pierre. S’interposer. Couronne du néant tendue. Offerte.
Et puis retraverser la salle. Qui vibre des corps et des rires. Qui n’a pas oublié les peurs, les menaces. Qui te rappelle. Nous rappelle.


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G. Festa - 13.04.06 - Tous droits réservés






Patti Smith - Land 250


Land 250
Exposition Patti Smith
Fondation Cartier, Paris (28 mars – 22 juin 2008)



The sea's the possibility
There is no land but the land
(up there is just a sea of possibilities)
There is no sea but the sea
(up there is a wall of possibilities)
There is no keeper but the key
(up there there are several walls of possibilities)
Except for one who seizes possibilities, one who seizes possibilities.

Land (extrait)



S’il fallait trouver une clé pour entrer dans l’univers multiforme de Patti Smith, le mot de nomade s’impose avec force. De sa pratique de la photographie, irradiée de Robert Mapplethorpe, aux dessins que lui inspirèrent Antonin Artaud, de l’art vidéo de la Factory aux rythmes rock syncopés qui prolongent la transe liturgique des Leaves of Grass de Whitman, une poésie totale est à l’œuvre, convoquant les gouffres et les abîmes d’une vie, l’éphémère et l’absence, l’intensité et l’abandon. L’on se prend à rêver d’une rencontre Patti Smith – Pelechian, ou des échos de Sayat Nova chez cette lectrice passionnée des Illuminations rimbaldiennes et des Chants d’un William Blake.

Car dans ce parcours habité, haletant, hanté, où les lieux de commémoration composent autant de renaissances – Charleville, cimetière de Montparnasse, rivière Ouse où se jeta Virginia Woolf, flux sombres de l’océan, Cène de Léonard -, le visiteur est convoqué aux singulières épousailles d’un monde fragmenté, solaire, noir.

Suivons-en les rites. A commencer par cette salle de la Mer de Corail, drapée de noir, où la mer fait entendre sa sourde scansion, tandis que de lentes nuées lui font face. Il n’est pas indifférent qu’une Cène nous propose son suaire de lin quasi anonyme, drap de merci protégé d’un calice africain de bois, dont les striures et les fissures nous convoquent au plus profond de nos égarements et de nos vertiges. Face à cette chapelle une Sainte Trinité toute smithienne : chaussons pontificaux frappés d’une croix, petit Christ fragile, presque végétal, couronne d’épines, dont les reflets composent une apesanteur qui happe le regard. Sur la paroi quatre petits éléments proposent un décryptage : horizon frappé d’un Calvaire, tambourin, étoile, main tenant un tournesol. Photographies hiéroglyphes qui nous guident dans le labyrinthe.

Autre cartouche : une tombe, des herbages foulés par le vent, le cours noir d’un fleuve, un lit nappé de blanc, des voilages, une cascade, des rochers, nouvelle tombe (Sartre et Beauvoir). Ne rien éluder, convoquer les éléments, interroger le regard, se noyer dans le flux, s’immerger parmi les absents à la parole libératrice. Prière sauvage de Delphes.

Land 250 ouvre des portes, dévoile les horizons jusqu’au plus intime, dérange l’ordre apparent : opéra apocalypse, mystagogie, où l’animal comme l’homme, le corps comme la machine, la main comme la pierre font partie d’une mise en scène panique, immobile, en attente, en extase.

Observez ce tigre débonnaire s’avançant lentement vers des grilles invisibles, cet ours semblant endormi dans sa prison, ce chien tenant une barre en pleine gueule ou cet autre en arrêt, vu d’en haut, sur une surface lézardée, cet âne baigné de soleil ou ce cheval emblématique, qui interrompt un instant sa course, faisant face au visiteur. Ou bien ce cactus déployant ses arêtes charnues vers le ciel, comme des racines de révolte. Bestiaire et flore d’innocence, d’une étrangeté irréductible, dont la pulsation secrète propose des clés de libération.

Libération : autre mot que scandent ces trois clichés flous, volontairement hachés, de Notre-Dame de Paris, effet d’embrasement, de syncope, de trauma mystique. Vision que l’on pourrait croire nourrie de Tête d’Or, si quelques textes de Jean Genêt ne rappelaient auprès d’eux l’urgence d’un autre appel, d’un autre cri.

Trinité des néons scandant la paroi irriguée de fils noirs et de prises électriques, trinité des projecteurs flottant dans la salle tels des vaisseaux oubliés, en apesanteur, invitant à des rêves que l’on croyait exorcisés, suite de dessins recomposant le désordre des corps, " Automale accident ", lignes secrètes et interdites, maquillages d’une scène cruelle. Où se situe-t-elle ? Cherchons parmi les tombes. Ces couples enlacés de pierre, ces bustes imités d’une improbable Antiquité, ce mur pavé de briques dans une rue, résistent, surnagent, font irruption parmi des enregistrements de Jem Cohen ou de Robert Franck : de l’écriture à la musique, des lectures de Benjamin aux métissages nouveaux.

Au détour d’un appareil photographique, du Baudelaire de Nadar ou de la tombe toute marquisienne de Whitman, ce Christ philippin décharné, quasi dansant au-dessus d’une scène de corrida noire.

Venons-en au naos, cette salle René Daumal, petite cellule blanche criblée de graffitis de visiteurs, conçue telle une cellule de prison ou de Chartreuse en partage, une offrande à la prière, à l’expiation totalisante. Au sol un humble matelas. Toute cette sarabande de cris muets, de confessions, scandé de visions fugaces.

Dans cette Saison en Enfer smithienne nous lisons les noces du Bien et du Mal, de la fuite et du chemin retrouvé, de l’errance et de l’accomplissement. Land 250 ou l’assomption d’un monde irréductible : soi.

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G. Festa - 06.2008 - Tous droits réservés
Cliché :
http://www.kreestal.fr/wp-content/uploads/2008/06/20080608_pattismith_land250b.jpg

Le pacte de Faust / Money



Ventes aux enchères de monnaies arméniennes : records battus
par Levon A. Saryan
(The Armenian Reporter, 24.01.2009)
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NEW YORK – En dépit de la récession économique mondiale, les premières monnaies d’Arménie continuent d’atteindre des prix records, si l’on en croit du moins les résultats des récentes enchères chez Stack’s, obtenus par le fonds de monnaies rares – Moneta Imperii Romani Byzantini -, de la collection Golden Horn, organisées à New York le 12 janvier. Cette vente, qui incluait une vaste sélection de monnaies anciennes, médiévales et modernes, a rassemblé une collection remarquable de vingt-sept pièces de monnaies, parmi les plus rares, de l’Arménie médiévale et cilicienne.
Il est évident que les monnaies arméniennes exceptionnelles de ce fonds, réunies par un collectionneur qui a tenu à garder l’anonymat, ont été choisies au regard de leur variété (pas de doubles), de leur qualité et de leur rareté. A ma connaissance, il s’agit de la plus belle collection de monnaies arméniennes que Stak’s ait proposée ces trente dernières années. Stack’s, situé à Manhattan, West 57e Rue, est l’un des plus importants et plus vastes lieu de négoce de monnaies anciennes au monde.
Les enchères concernant deux pièces, parmi les plus significatives au plan historique et aussi les plus recherchées, ont fait exploser les précédents records. Un follis en bronze attribué à Gourgen II Curopalate (Gorigh Gorabaghad), de Lori, et un dram en argent du roi Constantin Ier de Cilicie arménienne. Le Gourgen (lot 3467 coté VF) a atteint 9 000 dollars, soit plus du double de son estimation préalable, 3 750 dollars. Le dram de Constantin (lot 3483 noté XF) a été adjugé 8 000 dollars, soit le double de sa valeur estimée avant la vente. Les sommes adjugées ne comprennent pas la TVA de 15 % ni les taxes locales.
Ces deux pièces ne constituent pas seulement de nouveaux records pour leur série. Elles ont, semble-t-il, obtenu les scores les plus élevés jamais atteints par des monnaies arméniennes en argent et en cuivre lors d’enchères. Je n’ai souvenir que d’une seule pièce de cette époque à avoir fait mieux : un demi-tahegan en or, probablement unique, du roi Léon Ier (1198-1219), adjugé 24 200 dollars lors de la vente CNG de la collection Araratian en 1995.
La rareté de ces deux pièces de monnaie est légendaire parmi les spécialistes arméniens. L’on ne connaît qu’une dizaine de Gourgen en bronze et à peine plus d’une vingtaine de drams en argent de Constantin Ier. La plupart appartiennent à des musées et ne sont donc pas accessibles aux collectionneurs.
Ces deux merveilles ont été acquises lors de précédentes enchères. Le Gourgen en bronze, issu de la prestigieuse collection Araratian, est apparu pour la dernière fois sur le marché, lors de la mise aux enchères de cette collection chez CNG en 1995. Il atteignit alors 3 500 dollars. Le dram en argent de Constantin provient d’une vente aux enchères chez Tkalec, où il obtint 2 754 dollars en 2001.
Gourgen II (1048-1100) appartient à la dynastie des Bagratides de Lori, province de l’Arménie caucasienne. Son follis en bronze, qui ressemble aux monnaies en bronze byzantines contemporaines, est considéré comme la première pièce de monnaie frappée, portant des caractères arméniens. Probablement la seule monnaie produite par un souverain au nord-est de l’Arménie. Le regretté Dr Paul Z. Bedoukian, grand arménologue, fit ses premières armes à propos de cette pièce de monnaie, lui consacrant un article en 1952 dans l’ANS Museum Notes, prélude à une carrière de quelque cinquante années de recherches en numismatique. Cet exemplaire est exceptionnel du fait que l’inscription au revers est quasiment entièrement lisible, rival incontesté des spécimens les mieux conservés qui existent à ce jour.
Constantin Ier de Cilicie (roi de 1298 à 1299) fut un usurpateur dont le règne dura moins d’un an. Il s’empara du trône après une lutte contre son frère Smbat, arborant fièrement sur ses monnaies le glaive grâce auquel il conquit le trône. Malgré un règne troublé, l’action numismatique de Constantin fut remarquable. Il fit frapper, sous des dénominations multiples, des monnaies en or, en argent et en cuivre fort originales et très appréciées, toutes rares ou rarissimes. Peu de ses monnaies ont survécu, peut-être à cause de son règne bref et le retrait qui s’ensuivit de ses monnaies. Bien que cet exemplaire soit légèrement frappé en double et fragile par endroits, caractéristique des monnaies de cette époque, il sort de l’ordinaire par la netteté des caractères et l’inscription en cercle complète sur ses deux faces.
D’autres monnaies arméniennes ont connu une fortune tout aussi enviable lors de cette vente. Dont une série de cinq cuivres de facture grossière, mais rarissimes, de la période princière de la Cilicie arménienne (1080-1198), qui ont obtenu chacun entre 1 800 et 2 800 dollars, sans TVA. Ces cinq monnaies (lots 3468 à 3472) ont chacune non seulement dépassé les estimations premières, mais ont aussi atteint des prix bien plus élevés pour ce genre de pièces, lors de précédentes ventes aux enchères.
Plusieurs autres monnaies du royaume arménien de Cilicie, notamment des drams en argent, ont été vendus à des prix exceptionnels. Un dram en argent, au magnifique lion couronné (lot 3473), attribué au roi Léon Ier et estimé 275 dollars, a atteint 1 200 dollars, TVA inclus. Un dram de contrefaçon (lot 3475) s’est de même fort bien vendu. Bien que cette pièce provienne de façon attestée des forges de Léon Ier (et recensée comme telle), elle a fini par atteindre 100 dollars au lieu des 40 estimés au départ ! Deux drams en argent, différents et bilingues (lots 3476-3477), d’Héthoum Ier (1226-1270), ont été vendus 375 et 500 dollars respectivement, témoignant d’un engouement croissant pour cette série, en particulier sur les marchés européens.
Certaines monnaies ciliciennes tardives, principalement du quatorzième siècle, démontrent une fabrique plutôt grossière, trouvées souvent en mauvais état de conservation. Des drams et des takvorins en argent des rois Smbat (roi de 1296 à 1298), Léon III (roi de 1301 à 1308), Léon IV (roi de 1320 à 1342), Guy (roi de 1342 à 1344), Constantin III (roi de 1344 à 1363) et Constantin IV (roi de 1365 à 1373), proposés lors de cette vente, ne soutenaient pas la qualité des autres séries. En outre, les estimations données pour certaines de ces monnaies étaient quelque peu irréalistes, d’où une baisse des prix de départ. Malgré cet état de fait, certaines pièces se sont particulièrement distinguées. Par exemple, le lot 3485, un simple takvorin estampillé VF Léon III, dont on eût attendu une plus-value de quelque 35 dollars, s’est enlevé au prix incroyable de 300 dollars, TVA inclus.
Parmi ces vingt-sept monnaies arméniennes, seule une ne trouva pas preneur lors de cette vente (lot 3474, un dram double du roi Léon Ier). Elle fut néanmoins rapidement vendue à titre privé, après la clôture des enchères, à un collectionneur jusque là malchanceux.
Des acquéreurs aux méthodes traditionnelles (telles que mail, fax, téléphone et enchères sur place) rivalisaient avec d’autres en ligne sur internet, avec liaison vidéo. Ce qui permit à des enchérisseurs arméniens hors de New York de participer activement.
Les prix réalisés lors de cette vente témoignent d’une hausse substantielle des enchères en quelques années seulement. La demande et l’intérêt sont là. Les collectionneurs aux portefeuilles bien garnis commencent à apprécier le caractère historique et la rareté de ces monnaies, chassant agressivement les plus belles pièces. Signe bienvenu de la vitalité d’un marché à l’échelle mondiale pour les premières monnaies arméniennes.

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(Traduction G. Festa - 30.01.2009 - Tous droits réservés)
Article original : http://www.reporter.am/pdfs/AE012409.pdf
Cliché : http://cgi.cafr.ebay.ca/Armenian-Oshin-Tram-Cilician-Coin-Armenia-Coins-1308_W0QQitemZ120322095296QQcmdZViewItemQQptZLH_DefaultDomain_0?hash=item120322095296&_trksid=p3286.c0.m14&_trkparms=66%3A2%7C65%3A8%7C39%3A1%7C240%3A1318#ebayphotohosting

jeudi 29 janvier 2009

Peter Balakian


Peter Balakian
June–tree / New and Selected Poems 1974-2000
Ed. HarperCollins, 2001

par Lory Bedikian


Certains poèmes vous enseignent la tristesse du cœur. D’autres poèmes vous font voir votre torse comme un nid de branchages et de feuilles vide. Quelques-uns vont plus loin, décrivant votre cœur ouvrant ses lèvres et avalant la cendre. Du premier au dernier exemple, nous pouvons voir que la langue se fait plus imaginative, plus audacieuse selon le type d’images utilisées et la diction choisie.
Peter Balakian est ce poète à la diction hardie et amoureux de la langue. Beaucoup connaissent Balakian pour ses mémoires et ses essais. Outre ces contributions, j’ai toujours admiré Balakian pour sa poésie. Son souffle de poète émerge et embellit souvent ses œuvres en prose. Mais si sa prose mérite l’attention qui lui est accordée, sa poésie doit être lue tout aussi attentivement.
Son anthologie poétique la plus récente, June-tree : New and Selected Poems [L’Arbre de juin : sélection de nouveaux poèmes], illustre la grande variété de l’œuvre poétique de Balakian, depuis ses premiers recueils de Father Fisheye [Père Panoramique] (1979) à Dyer’s Thistle [Le Chardon du teinturier] (1996). Les poèmes de Balakian dévident la mémoire de sa grand-mère, rêvent d’un passé américain ou dissèquent la signification des coquelicots et des pivoines, entre mille autres prouesses.
L’un des poèmes les plus récents de Balakian dans ce recueil, " Ellis Island ", me paraît exemplaire de cette attention tenace à la langue, qui se manifeste dans sa poésie. Non que Balakian écrive de la poésie comme une langue faire valoir ou qu’il se serve de cette langue pour son propre plaisir. Balakian est méticuleux dans le choix de ses mots, dans la succession des images, afin d’accéder à des significations qui dépassent le poème ou la page.


Ellis Island


The tide’s a Bach cantata.
The beach is the swollen neck of Isaac.

The tide’s a lamentation of white opals.
The Beach is free. The Coke machine rusted out.

Here is everything you’ll never need :

hemp-cords, curry-combs, jade and musk,
a porcelaine cup blown into the desert –

stockings that walked to Syria in 1915.

On the rocks some ewes and rams
graze in the outer dark.

The manes of the shoreline undo your hair.
A sapphire ring is fingerless.

The weed and algae are floating like a bed,
and the bloodless gulls –

whose breaths would stink of all of us
if we could kiss them on the beaks -

are gnawing on the dead.

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Ellis Island


La marée, une cantate de Bach
La plage, le cou enflé d’Isaac.

La marée, une lamentation d’opales blanches.
La plage est libre. Le distributeur de Coca rouillé dehors.

Là est tout ce dont tu n’auras jamais besoin :

cordages de chanvre, brosses, jade et musc,
une tasse de porcelaine jetée dans le désert –

bas qui marchèrent vers la Syrie en 1915.

Sur les rochers quelques brebis et béliers
paissent dans l’obscurité extérieure.

Les boucles du rivage défont ta chevelure.
Un anneau de saphir privé de doigt.

Herbes folles et algues flottant telles une couche,
Et les mouettes privées de sang -

dont le souffle nous empesterait tous
Si nous embrassions leurs becs -

rongeant les morts.


Le premier vers nous présente ce que nous pouvons capter du regard et entendre. Nous imaginons que celle marée charrie un concert de voix, un tumulte musical. Le couplet d’ouverture utilise deux métaphores pour nous introduire immédiatement dans le monde sonore et sacrificiel de l’auteur. Tandis que la marée est présentée comme une cantate de Bach, " la plage, le cou enflé d’Isaac. "
Les images se poursuivent et la diction de Balakian institue efficacement le degré tonal du poème avec des mots comme " lamentations ", " rouillé ", " obscurité " ou " privées de sang ". Ce poème est comme une lamentation dédiée à ceux qui se sont égarés, sont égarés. Sur Ellis Island, on pourrait découvrir – même si l’on n’en aura " jamais besoin " - " des bas qui marchèrent vers la Syrie en 1915 " ou tel " anneau de saphir privé de doigt ". Images directes et saisissantes. Si l’une évoque le génocide, la suivante suggère la violence et le corps privé de tout ce qui en faisait la beauté.
Les derniers vers du poème nous surprennent par cette évocation des mouettes " rongeant les morts ". Or le choix que fait Balakian de ces becs livrant une vision horrible répond à l’intention et aux buts du poème. Ellis Island est un poème de lamentation dédié aux morts, il ne s’agit pas d’une élégie sereine, mais bien plutôt d’un rappel de la violence et de ceux qui en rescapèrent et retrouvèrent la liberté, d’où le vers " La plage est libre. "
Il est important de souligner brièvement l’usage par Balakian de vers se suffisant à eux-mêmes (où l’énoncé commence et s’achève dans le même vers), qui crée une parole mélancolique – l’auteur ne pouvant s’exprimer avec le souffle de l’énergie, mais plutôt par séquences brèves, sombres.
Le plus efficace dans ce court poème de Balakian est sa référence biblique à Isaac. Balakian écrit : " Sur les rochers quelques brebis et béliers / paissent dans l’obscurité extérieure. " L’auteur de ce poème nous rappelle comment Abraham faillit tuer son propre fils et, autorisé à lui rendre sa liberté, trouva un bélier à sacrifier à sa place. Par la référence à 1915 et le titre " Ellis Island ", nous savons maintenant que ce poème porte le souvenir de ceux qui ne survécurent pas ou qui survécurent, parmi lesquels entrent bien des définitions du sacrifice.
Chez Balakian, la succession des images ne sert pas simplement à déployer l’art du poète, mais à inciter l’imagination à rassembler des fragments, ces artéfacts retrouvés sur le rivage d’un souvenir. Les poèmes de Balakian vous demandent de traverser " l’obscurité extérieure ", de suivre sa propre " cantate " faite de mots, sans oublier que parfois les poèmes vous élèvent et vous font rencontrer " tout ce [que] tu auras toujours besoin " de savoir.


Lory Bedikian est titulaire d’un mastère de poésie à l’université de l’Oregon. Son recueil poétique a été deux fois sélectionné en finale des jeux poétiques des Crab Orchard et pour le prix du Premier livre de poésie aux Crab Orchard.

Site internet des Crab Orchard :
http://www.siu.edu/~crborchd/conpo.html

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(Traduction Georges Festa – 04.07.2008 – Tous droits réservés)
Article original :
http://www.reporter.am/pdfs/C0628.pdf

L'arbre

© Tatevik Davtyan






Coulée de chairs.Terre de Sienne. Oiseau lézard qui s’agrippe aux anfractuosités. Tu suis les mouvements imperceptibles. Séculaires. L’accouplement fabuleux. Des songes. A la fois mollusque marin et fauve abrupt. Qui se joue des blocs de pierre. Sur cet éboulis si prêt à se rompre. Noces étranges des hauteurs. Où le bois se fait fluide, le lichen fourrure. Tentacules vomis des profondeurs. Langue maléfique ? Clé du conte ? Interroge ce déferlement obscène, absurde. Familier. Quel est ce reptile uni se repaissant de sa victime ? Ainsi se défont les ramures, les troncs. Après s’être élancés vers les nues, plonger vers les entrailles. Unir les contraires. La mémoire épouse la nuit. Et puis ces formes humaines. Ondines terrifiées. Pâles, luisantes. Qui tentent d’échapper à l’emprise inexorable. Bras liés à la paroi. Décharnés, crucifiés. Bulbe de cervelet. Ultime vertige auquel s’abandonne la pente rocheuse. Les apparences trompeuses. Danses d’Arcimboldo. Vois comment se courbe le buisson voisin. Angles complices du granite rose. L’amphithéâtre bleu. Tzigane. Les éléments nomades livrent représentation. En toile de fond pluie de feuillages. Etreintes de branchages. Lourds et malicieux. Tels deux danseurs ravis d’un tel compagnonnage. Gradation des épisodes. Frise minuscule où se rejoignent encolure de cheval écorché et mains invisibles. Puis ces lianes de chair, gonflées, blessées. Tronc acéphale blanc. Proclamant l’indicible. Et cependant. Fusion du ligneux et du minéral. La montagne miséricordieuse. Qui laisse s’unir à elle l’éphémère, le carnivore. Celui qui descellait la muraille. L’embrassade singulière à la racine. Tête d’anaconda qui semble dialoguer. Lové dans un creux. Telles deux chimères qui se pardonnent. Se reconnaissent. Partageant un même royaume. Tu es invité au grand jeu. Miséricorde des éléments premiers. Clair obscur des origines. Avant l’homme. Les territoires de chasse. La masse du bûcheron. Lumières des suppliciés. Territoires du rêve. Savoir composer avec les vides, les entailles. S’enraciner quelque part. Emergence imprévisible. Fécondité des contraires. Si semblables. L’arbre t’attendait.


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G. Festa - 01.2009 - (Tous droits réservés)
Tatevik Davtyan est photographe, éprise de voyages intérieurs.

Makaravanq

© Levon R.




Découpe de pierre. La perspective s’échappe. Dans ce ciel nacré la planète sombre. Collages de lambeaux. Ce qui reste de l’éruption, de la mise à sac. Souterrain humide, poreux. Goulet d’étranglement. Billot. Coupole inversée. Puisque tout a été lacéré. Ici le bloc sculpté se fait os. Elément d’un corps. Vertèbre ou extrémité ? Déposée sur l’étal. Egarée parmi les souvenirs. Voile de deuil, chemin montant vers la colline. Volet arraché par le vent. Lucarne secrète. Conjugaison de pouzzolane et d’aigue-marine. La chute. Ces décombres recomposent une autre scène. Aller au plus profond. Vers l’abandon. Maudit, subi. La silhouette anonyme. Qui te conduit au-delà. Il te faudra quitter les certitudes. Les étendues incendiées de soleil. Pour gagner l’envers des rêves. Le labyrinthe rugueux, écrasant. Sans fil d’Ariane. Eprouver les versions du désastre. Jusqu’à devenir ces murs oubliés. Où te mène l’éplorée. Ces signes presque invisibles. Sur la droite. Striures, reliefs, rugosités. Etagement de blocs en arrière-plan. Signes d’une langue qui t’est inconnue. Les caractères sont à peine lisibles. Les portes de la ville. Se fondant presque avec le sable. Tu es revenu si loin. Jamais tu n’aurais pu imaginer. Cette remontée aux origines. Anamnèse. Catacombes. Accepter cette nuit, suivre sans mot dire. Ceux qui ont apprivoisé ce chaos, cet écrasement. Oublié des humains. Creuser la terre. Forage intérieur. Où la spirale n’est jamais bien loin. Le bloc évidé occupe tout l’horizon maintenant. Car tu as le choix. Ne pas franchir le seuil. Qui n’en est pas un. Miroir terreux. Dans cette pupille se reflète l’instant de déréliction. Une simple membrane qui sépare les deux mondes. L’éplorée et ce chemin sont ailleurs. Mousse verte, spirales de pluie. Col de vase, coupole, orbite. L’œil vivant. Qui continue de tournoyer, de fixer. Le passant.
Soleil d’abord immobile, comme éteint. Il ne cesse d’irradier. En apesanteur. Fontaine d’immémoriaux. Où continue de sourdre l’onde secrète.


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G Festa - 01.2009 - (Tous droits réservés)
Levon R. est photographe (Arménie - Ukraine - Turquie - Iran - Autriche...).
(Tous droits réservés)