mercredi 25 février 2009

Murs - II

© Cornelie Müller-Gödecke




Cette petite fenêtre de pierre. Fleurie de lichens. Constellation de rouille. Ici et là le trait. Qui suit la courbure, le creux. Comme pour masquer les entailles. Les cicatrices. Ce ciel mat. Lire au bas. Rivages nacrés, mouvants. Aborder l’île perdue. Tu t’approches. Et soudain les visages. Réduits à deux silhouettes. Debout. Tels deux enfants qui ne cessent d’interroger. Sans mot dire. Frère et sœur. Sur le pas de porte. Les champs de bleuets. La pluie. Ils attendent. L’obscurité s’anime. Battements d’ailes. Nuages. Les signes indéchiffrables. Dialogue muet. Stèle de vie. Ils sont là depuis si longtemps. Hier. Tout à l’heure. Ces instants millénaires. Si fragiles. Battements. Tu essaies à chaque fois. Les éléments généreux. Chaque forme s’invite. Danse des souvenirs. Telle une photographie oubliée. Usée jusqu’à la corde. Ces horizons de bateaux, de naufrages. Où se raccroche celui qui toujours a dû partir. Totem de pardon, de réconciliation. Ils ont battu des mains, parcouru le jardin. Les herbes folles. Les chemins lointains. Mayrig. Les murs familiers. Pièces interdites. Les escaliers fous. Mas perdu en plein soleil. Cyprès, ondulations des blés. Et puis retrouver les pas. Origine de la lignée. Ne pas se résoudre. Aux arrachements. Aux sables mouvants. Réconcilier. Même si les noms t’échappent. Ont disparu dans la nuit. Cris d'oiseaux. Nuée d’insectes. Reconnaître une empreinte. Qui t’a conduit là. Tant d’autres sont venus. Épouser ce silence. Tu devines. La brûlure des saisons. Aveuglé de soleil. Noyades d’hiver. Le bloc suintant. Ils se sont fondus à la terre. Sans jamais se perdre. Main dans la main. Face au chaos. Si loin. Hors du cadre. Un instant ils sont venus. Anges invisibles. T’apercevoir. Ce signe. Flammèches. Et puis tu commences à distinguer. Comme une Cène intacte. Vois cette nappe, ces verres. Tous ces repas qui tenaient du miracle. Si fugitifs. Qui t’ont révélé tant de clés. Comme les feuilles d'un journal disparu. Les enfants écoutent. Ce monde que tu pressentais alors. Fait de menaces. D’erreurs. De mensonges. S’immerger de mousse. Le bloc poreux. Qui s’imprègne de ciel, de brouillards. Obscurité. Tu as froid. Traverser les murs. Fragilité. S’enivrer de rires, de sables. Courir après la dune. Les vagues si brèves. Vertige marin. Cerf-volant. Pris dans la nasse. Dessiner toi aussi. Renaître. Tu es au seuil. Noratous.

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GFesta - 26.02.09 - Tous droits réservés
Cornelie Müller-Gödecke est photographe, passionnée de poésie arménienne
site : http://www.zweiterblick.de
Elle collabore avec le compositeur arménien Avet Terteryan



Wolfgang Gust - Interview




Nous reproduisons ici notre traduction, parue en 2008, de l'important entretien de Wolfgang Gust avec Toros Sarian (Massis Weekly). Le témoignage d'un Juste parmi les Justes, qui contribuent à défendre et à faire entendre la voix de la cause arménienne.




Génocide arménien -
Entretien avec Wolfgang Gust :
« Il est possible que la responsabilité de l’ordre de déportation générale de 1915 incombe à l’Allemagne. »

par Toros Sarian




Wolfgang Gust (né en 1935 à Hanovre) est journaliste, écrivain et historien allemand, rédacteur en chef du magazine Der Spiegel.
Il a suivi des études romanes à Fribourg, Bonn et Toulouse (France) et commerciales à Hambourg. A partir de 1965, il intègre un magazine d’information, tout d’abord dans le domaine économique, puis en tant que rédacteur étranger. Depuis 1993 il travaille comme journaliste indépendant et écrivain. Parmi ses ouvrages, Le Génocide arménien et le pouvoir du sultan et Histoire de l’empire ottoman, tous deux publiés par l’éditeur Carl Hanser.
Gust a étudié les documents publiés en 1919 par le pasteur protestant Johannes Lepsius et publié des archives issues du ministère allemand des Affaires étrangères, d’où il conclut que dans de nombreux documents, au moyen d’omissions et de falsifications, la responsabilité allemande sur le génocide arménien a été dissimulée. En mars 2000, il a publié en intégralité les documents originaux, y compris leur traduction anglaise sur le site http://www.armenocide.de/, en collaboration avec son épouse. Trois ans plus tard, il a publié plusieurs centaines d’autres documents issus du ministère allemand des Affaires étrangères sur ce même site. En 2005, une sélection des documents les plus importants a été intégrée à son ouvrage Le Génocide arménien 1915-1916.

Ouvrages
- Der Völkermord an den Armeniern : Die Tragödie des ältesten Christenvolks der Welt [Le Génocide arménien : tragédie du plus ancien peuple chrétien au monde], Hanser Verlag, 1993
- Das Imperium der Sultane. Eine Geschichte des Osmanischen Reichs [Le Pouvoir du sultan. Histoire de l’empire ottoman], Carl Hanser Verlag, 1995
- Der Völkermord an den Armeniern 1915/16. Dokumente aus dem Politischen Archiv des deutschen Auswärtigen Amts [Le Génocide arménien 1915/16. Documents issus des archives politiques du ministère allemand des Affaires étrangères], Verlag zu Klampen, 2005



- Toros Sarian : Vous avez récemment découvert de nouveaux aspects dans les relations germano-turques. Quelle est leur nouveauté ?
- Wolfgang Gust : A mon grand étonnement, il est maintenant clair que dès le 2 août 1914, l’alliance secrète germano-turque n’était pas simplement le pacte militaire que les historiens considéraient comme tel. Ce fait n’était pas connu de l’opinion car l’alliance était top secrète et fut traitée en conséquence. En pratique, il s’agissait d’une alliance avec la Triple Alliance. Un autre pacte fut ensuite signé par l’Autriche-Hongrie.
Mais cela resta secret au point que même l’Italie, membre de la Triple Alliance, n’en fut pas informée.

- Toros Sarian : Si ce pacte était autant secret, comment l’avez-vous découvert ?
- Wolfgang Gust : Il fut longtemps secret, mais a été publié à des fins de recherche il y a quelques années. Il fut peut-être analysé dans certains articles spécialisés et étudié d’un point de vue juridique ou militaire, mais concernant le génocide arménien les dispositions les plus importantes n’avaient jamais été rendues publiques.

- Toros Sarian : Vous pouviez donc dès lors avoir accès à ce pacte.
- Wolfgang Gust : Oui, mais je me concentrais sur la correspondance diplomatique en n’abordant que les aspects militaires.

- Toros Sarian : Quels étaient les points devant rester secrets ?
- Wolfgang Gust : Le point le plus important, sans aucun doute, était que la Turquie a très probablement confié le haut commandement de son armée à l’empire allemand.

- Toros Sarian : L’on savait jusqu’ici que les Allemands avaient joué un rôle important dans l’armée turque. Qu’y a-t-il de nouveau ?
- Wolfgang Gust : Le fait nouveau est que les Allemands ne voulurent pas seulement un pacte militaire, mais aussi le haut commandement de l’armée turque. Ce que la Turquie accepta dès le début et ce durant toute la Première Guerre mondiale.

- Toros Sarian : De quelle manière ce transfert de pouvoir est-il formulé dans le pacte ?
- Wolfgang Gust : Il se manifeste dans l’article 3 du pacte. Je dois cependant expliquer certaines choses pour le clarifier. L’article 3 de cet accord, dans le projet rédigé en allemand, stipule : « Pour la continuation de la guerre, la Mission militaire allemande assumera le haut commandement sur l’armée turque. » Cette formulation sembla si abrupte même pour le chancelier Bethmann Hollweg qu’il écrivit ce qui suit sur le document remis à l’empereur d’Allemagne : « Je doute que l’article 3, rédigé aussi abruptement, soit acceptable pour la Turquie. Peut-être la formule « assure de fait (souligné par le chancelier) l’exercice du haut commandement à travers la Mission militaire » suffirait-elle. » A son grand étonnement, l’ambassadeur d’Allemagne, Hans von Wangenheim, télégraphia à Berlin que le Grand Vizir Said Halim acceptait les articles 1 à 4, mais trouvait le 5e inacceptable. L’article 5 stipulait que le pacte ne serait pas valable si le conflit austro-serbe ne conduisait pas à une guerre entre l’Allemagne et la Russie. Or le gouvernement turc craignait évidemment une attaque russe et voulait désespérément éviter que dans ce cas, l’Allemagne ne retire sa Mission militaire, ses officiers et ses troupes. L’Allemagne modifia donc l’article 3 et proposa la formulation suivante : « L’Allemagne maintient en cas de guerre sa Mission militaire en Turquie. La Turquie s’assure du véritable (souligné par l’Allemagne) exercice du haut commandement à travers la Mission militaire. »
L’expression fut reprise dans la version finale du pacte, rédigée néanmoins en français : « une influence effective sur la conduite générale de l’armée », expression plus douce que le projet originel en allemand. Au moyen de l’expression « conduite générale de l’armée », les Turcs réussirent à faire en sorte que toute cette formulation laissât ouverte son interprétation. L’article 3 inclut alors la clause suivante : « conformément à ce qui a été convenu entre Son Excellence le Ministre de la Guerre et Son Excellence le Chef de la mission militaire ». Cela conformément aux accords passés entre le ministre de la Guerre Enver Pacha et le chef de la Mission militaire allemande, Liman von Sanders. Afin de lever le moindre doute qu’au moyen de cette formule, les Turcs ne puissent s’écarter des volontés allemandes, Hans von Wangenheim écrivit au-dessous de la version finale du pacte adressée en retour : « La Turquie souhaite cette formulation, compte tenu du fait que le sultan est le commandant suprême de l’armée turque. Liman von Sanders m’a officiellement informé être parvenu à un accord détaillé avec le ministre de la Guerre Enver, au terme duquel le véritable (souligné par Wangenheim) haut commandement est confié à la Mission militaire », exactement comme Berlin le demandait.

- Toros Sarian : La phrase décisive semble donc être celle de Wangenheim.
- Wolfgang Gust : Tout dépend de l’interprétation de l’expression « influence effective », à savoir l’exercice de fait du pouvoir militaire le plus élevé. Dans les traités internationaux habituellement concis, ce genre de litote est souvent d’une importance décisive. Ce sont en pratique des clauses du contrat. Et lorsque Wangenheim parle de ce dont l’a officiellement informé Liman von Sanders, cela équivaut à un engagement ferme.

- Toros Sarian : Quel était exactement l’accord additionnel entre Liman et Enver ?
- Wolfgang Gust : Je l’ignore. Si j’avais cette information, l’interprétation de cet accord serait beaucoup plus aisée. Ce document sera peut-être retrouvé un jour. Le véritable texte de l’alliance demeure ainsi très vague et peut être interprété comme l’a été cette affaire jusqu’à maintenant : à savoir un partenariat militaire très étroit. Et pourtant la nature des articles du contrat renvoie à une réalité totalement différente.

- Toros Sarian : Selon vous, les Allemands de la Mission militaire pouvaient donner des ordres, et même l’ordre de déporter les Arméniens ?
- Wolfgang Gust : C’était possible, sans être nécessairement le cas, et nous n’avons pas de preuve à l’appui. Jusqu’à maintenant, seul un officier allemand – le lieutenant-colonel Böttrich - signa des ordres de déportation d’Arméniens pour qu’ils travaillent sur le chemin de fer du Bagdad. Or si les Allemands avaient l’armée sous leur commandement, conformément à la « conduite générale » de l’armée, ils furent donc responsables des ordres donnés à cette armée concernant les questions militaires.

- Toros Sarian : Entre autres, les ordres concernant la déportation des Arméniens ?
- Wolfgang Gust : En principe, oui. Mais à une condition importante. Ces ordres devaient avoir des motifs militaires. Les décisions politiques intérieures n’étaient pas concernées et étaient du ressort de la gendarmerie turque, laquelle dépendait du ministre de l’Intérieur, à savoir Talaat Pacha.

- Toros Sarian : Néanmoins les ordres de déportation que nous connaissons furent donnés par l’armée turque ?
- Wolfgang Gust : Il est possible que la responsabilité de l’ordre de déportation générale de 1915 incombe à l’Allemagne. Jusqu’à maintenant les historiens estimaient que les Allemands avaient conseillé la déportation des Arméniens en dehors de la zone de guerre. Or maintenant on peut voir plus qu’un ordre dans ce conseil, même si l’ordre émanait et était signé par un officier turc.

- Toros Sarian : Ce fait donnerait raison à ceux qui ont toujours affirmé que les Allemands avaient toujours voulu la mort des Arméniens ?
- Wolfgang Gust : Sur ce point, il faut être très prudent. Dans la correspondance [diplomatique] allemande, j’ai remarqué à plusieurs reprises que les notes de protestation allemandes au sujet du génocide concernaient non tant les déportations en elles-mêmes que la manière avec laquelle elles étaient conduites. Il se peut que quelques conseillers militaires aient exprimé d’autres opinions. Nous savons que certains officiers allemands haïssaient les Arméniens. Globalement, j’ai le sentiment que les Allemands soutenaient ou du moins toléraient les déportations, et non la mise à mort des Arméniens, excepté bien sûr une ou deux exceptions que nous connaissons.

- Toros Sarian : Déportation ne serait-ce pas l’autre mot pour dire l’anéantissement des Arméniens ?
- Wolfgang Gust : Du point de vue arménien, je peux comprendre pourquoi les Arméniens voient ainsi les choses. Le génocide qui a frappé les Arméniens en 1915/1916 fut un événement horrible à l’époque. Mais d’un autre côté, les déportations étaient chose fréquente, pas seulement à l’instigation des Allemands. Or les Allemands donnèrent un triste exemple lorsqu’en 1914 ils déportèrent des Français et des Belges par dizaines de milliers. Cet événement fut suivi de près par les Turcs et le ministre de l’Intérieur Talaat était bien informé. Et l’on peut se demander ce qu’il serait arrivé aux Polonais si l’Allemagne avait gagné la Première Guerre mondiale. Nous en aurions probablement déporté ou, si l’on préfère, pour employer un mot moins menaçant, expulsé un grand nombre. En Allemagne, certains songeaient même à donner ces territoires, libérés par les déportations, aux vétérans de guerre. Cette idée de notre empereur Guillaume II souleva un grand enthousiasme. Même Johannes Lepsius, grand ami des Arméniens, n’avait en principe rien contre les déportations des Arméniens en tant que telles, sinon la pratique turque qu’il nota de tuer ceux qui étaient déportés.

- Toros Sarian : Les Jeunes Turcs affirmaient déjà pendant la guerre que c’étaient les Allemands qui avaient lancé l’idée du génocide.
- Wolfgang Gust : Ces accusations se présentent immédiatement à l’esprit, et je les ai souvent considérées comme une simple propagande turque. C’était probablement exact dans la plupart des cas, mais nous ignorions alors l’existence du pacte secret, lequel situe maintenant ces accusations dans un contexte différent. En outre, nous avons des preuves qui montrent que les Arméniens soupçonnaient les Allemands de vouloir les tuer, preuves aisément compréhensibles à l’heure actuelle. Entre 1894 et 1896, plus particulièrement, les Allemands ne s’inquiétèrent guère du sort des Arméniens, de même qu’en Cilicie en 1909.
Néanmoins, beaucoup d’Allemands eussent préféré conserver les Arméniens en tant que sujets industrieux, ambitieux et intelligents d’une colonie allemande ou, pour être plus explicite, comme des esclaves parfaits d’une colonie. Point de vue partagé par des gens allant de Paul Rohrbach à l’ambassadeur Hans von Wangenheim.

- Toros Sarian : Pourquoi est-ce si important pour nous de savoir si les Allemands furent responsables des déportations, alors qu’en réalité, pour les Arméniens, c’était le début de la fin ?
- Wolfgang Gust : Je ne suis ni avocat ni expert en droit international ou militaire. Mais il est étrange que voir l’argumentation allemande se référer en permanence aux bataillons arméniens combattant du côté russe et à des actes de sabotage commis par des Arméniens turcs au service des Russes. Cela ressemble beaucoup à des « considérations militaires », donc du ressort de l’armée et, selon le pacte secret, de la responsabilité des Allemands. La situation s’éclaire bien davantage si l’on considère les actions menées en dehors de la zone frontalière turque. Je veux parler des attaques turques dans le Caucase et de l’anéantissement de milliers d’Arméniens lors de cette offensive et ce jusqu’à la fin de la guerre. Le pacte secret resta valable, après bien des navettes, du début de la guerre au 31 décembre 1918. Turcs et Allemands peuvent donc être incriminés au sujet des événements du Caucase avant cette date.

- Toros Sarian : Quelle était la véritable raison de l’alliance allemande avec la Turquie, compte tenu que la Turquie avait perdu les guerres balkaniques ?
- Wolfgang Gust : L’empire allemand n’avait pas véritablement intérêt à conclure ce pacte. Les diplomates allemands, de Wangenheim au Secrétaire d’Etat Jagow et au chancelier, s’étaient prononcés contre une alliance. A leur avis, la Turquie resterait militairement faible pour de nombreuses années et demeurerait un partenaire peu fiable, nuisible à l’Allemagne et à la Triple Alliance.

- Toros Sarian : Comment les choses se sont-elles passées ?
- Wolfgang Gust : En fait, c’est le ministre turc de la Guerre qui a insisté. Il proposa son armée comme s’il s’agissait d’une marchandise à vendre. Enver, Talaat, et en marge le Grand Vizir, étaient impatients. Ce qui explique pourquoi des concessions furent sans cesse accordées. Au début, ils ne proposèrent aux Allemands qu’un quart de leur armée. Comme les Allemands déclinèrent l’offre, les Turcs proposèrent davantage, jusqu’à ce qu’enfin l’empereur ordonne à Wangenheim de prendre en compte ces offres et d’accepter le contrôle de l’armée turque.
Là encore, Wangenheim fit tout son possible pour empêcher cette alliance, encouragé en ce sens par son homologue austro-hongrois à Constantinople, le margrave Pallavicini.

- Toros Sarian : Pourquoi, selon vous, le régime des Jeunes Turcs accordait-il autant de valeur à une alliance avec l’Allemagne ?
- Wolfgang Gust : Je pense qu’ils voulaient une protection contre la Russie. Leur régime craignait la Russie plus que tout autre pays. Espérons que les chercheurs mettent cela au jour. Il se peut qu’ils voulussent simplement neutraliser la Russie par rapport à leur important allié arménien. Qui sait ? Les plans d’anéantissement des Arméniens étaient peut-être déjà prêts dans l’esprit des dirigeants, sinon dans les officines ministérielles, avant même 1914, l’objectif étant de trouver un partenaire qui puisse tolérer la mise en œuvre de leur plan. Naturellement, en tant qu’allié de l’Entente, ils estimaient impossible de justifier le génocide. Quoi qu’il en soit, la dernière phrase que nous connaissons du chancelier montre clairement son dégoût à l’égard des Arméniens, laissant ouverte cette question jusqu’à ce que les archives turques soient accessibles. Alors peut-être connaîtrons-nous la vérité.

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Traduction : Georges Festa - Tous droits réservés
Article original : http://www.massisweekly.com/Vol28/issue26/pg10.pdf
Traduction parue en 2008 après accord de l'éditeur

lundi 23 février 2009

Vahan Tekeyan



Cette langue dans laquelle j’écris





Bien rares sur terre
Ceux qui lisent cette langue dans laquelle j’écris
Encore plus rares
Seront-ils dans cent ans.
Un jour, peut-être, cette langue suave
Si légère sur les lèvres de la jeunesse
Bien ou mal exprimée,
N’aura-t-elle plus d’interprètes.
Et sa structure
Toutes ces syllabes, tous ces mots,
Auxquels je me suis donné corps et âme,
En rade ici ou là
Abandonnés de toute exigence.
Mon Dieu, quelle douleur nouvelle,
Outre toutes celles sans nombre
Que chaque jour j’ai dû traverser
Composant et rassemblant ici
Ces quelques vers à l’être aimé.
Mais toujours n’aurai-je
Chanté que pour moi-même
Afin de m’inspirer et me persuader
Que ce cœur brisé qu’est le mien
Puisse inspirer d’autres cœurs
Grâce à mes chants en quête de sacré.


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Traduction : G. Festa - 02.2009
Tous droits réservés

dimanche 22 février 2009

Strates

© Vladimir GULYAN





Dériver. Jusqu’à l’écrasement. La torsion. Glaise, poussière. Ondulations fixes. Terreuses. Comme épousant les corps. Frémissement figé. La paroi sismographe. Où se sont inscrites les saisons. L’instant qui ne sera plus. Les chasses vaines. Empilées, mêlées à l’anonyme. A la nuit physique. Ici et là une avancée. Esquisses de promontoires. De toiles. Reliefs sombres. Saignée de roche. Tu suis la brèche. Déroules la pellicule. Les fleuves asséchés. Chiffres, géométries. Ne plus compter, se perdre dans la courbure. Mordre la terre. Fuir les constructions, les plans. A flanc de montagne. Comme d’autres découpent, brisent. Arrachent. Sables et cendres. L’incendie perpétuel, fixe. Qui étage ses couleurs. Lames lentes. Flaques d’écume. Degrés de l’arène. Ouverte sur le tumulte. Grottes, orbites. Lacérations, plis. La tranchée se déplie, ne cesse d’avancer. Tel un cap insensé. L’île exhaussée. Point de fuite. Invisible. Vers où se jette la masse. Les âges de la vie. Lire les rides, les émois. L’indifférence, l’audace. La falaise de merci. L’ascension facile. Trompeuse. Meurtrières. Cette forteresse ocre. Qui passera. Les submersions à venir. Refaire la route. Douceur des arêtes, les blocs friables. Piste brûlante. Forage de planète. Oubliée. Conjurer la menace subtile. Apprivoiser le monstre. Et puis ce corps obscène. Impudique. Exhibition. Lèvres béantes. Se glisser. Tu as les cartes en main. Au grand jeu. Ouvertures. Masques. Déplier cette vague. Les pages serrées du livre. Le parcours impossible. Bas-fonds. Au cœur de la fosse. Ce berceau gigantesque. Où tu te perds. Qui hante tes rêves. Tenter d’échapper. Tous ces mots. Ces gestes. Éclats incompréhensibles. De voix, de couleurs. Plonger. La rive s’éloigne. Bout de piste. Mêler les pas. S’arc-bouter. Décliner la formule. Réquisition de ce qui fut. Pics cathares. Villa de Malaparte. Poussée des siècles. Pétrir la fuite. Les jardins suspendus. Terrasses vides. Carrières innombrables. Genèse, chantier. Ce que dit éroder. Scansion des métamorphoses. Un mirage de plus. La course des éléments. Gravir les marches invisibles. Ce petit tertre. Qui voulait te barrer la route. Enjamber. Simple banc de sable. Kilomètres, secondes. L’éclair qui vient. Pluies. Traverser l’infini. Zébrer les certitudes. Ebranlement du monde. Hartavan.


GFesta - 02.2009 - Tous droits réservés

Site http://www.virtualarmenia.am
animé par Boris GASPARIAN
L'Arménie mystérieuse, mystique... - Un site exemplaire

Déviation - Inknaguir

© www.inknagir.org




Deviation : Anthology of Contemporary Armenian Literature [Déviation : anthologie de la littérature arménienne contemporaine] est un ouvrage de 300 pages publié en anglais par le Cercle littéraire Inknaguir d’Erevan, en Arménie. Il comprend onze auteurs : Vahan Ishkhanyan, Karen Karslyan, Lusine Vayachyan, Krikor Beledian, Marine Petrossian, Gaguik Kilikyan, Arman Krikorian, Violette Krikorian, Garun Aghajanyan, Nancy Agabian, Marc Nichanian. L’ouvrage est en vente à la librairie-café Artbridge d’Erevan.
Cette publication a obtenu le soutien de la Fondation Prince Claus des Pays-Bas pour la Culture et le Développement. De nombreux textes inclus dans cette anthologie ont paru dans la revue littéraire Inknaguir [Autographe] – http://www.inknagir.org. L’ouvrage a été compilé par Vahan Ishkhanyan, journaliste à ArmeniaNow et président du cercle littéraire Inknaguir, et Violette Krikorian, poétesse et rédactrice de la revue Inknaguir. Des nouvelles d’Ishkhanyan et des poèmes de Krikorian figurent dans ce volume.

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Des manuscrits de fonds de tiroirs brisés
Préface de l'ouvrage
Déviation : anthologie de la littérature arménienne contemporaine

par Violette Krikorian



Au milieu des années 1990, un groupe d’écrivains en arménien ont commencé à écrire une littérature « fonds de tiroirs », qu’ils savaient ne pas pouvoir éditer. De quoi s’agissait-il ?
Le concept de littérature « fonds de tiroirs » est apparu pour la première fois durant la perestroïka, se référant à des œuvres que leurs auteurs dissimulaient dans des tiroirs, sachant fort bien qu’elles ne passeraient pas la censure soviétique et ne trouveraient pas d’éditeurs. En Arménie, comme partout ailleurs en Union Soviétique, il s’agissait d’œuvres traitant surtout de la répression stalinienne, s’intéressant à des thèmes étroitement nationaux, tandis que la littérature arménienne de diaspora s’en prenait au diktat idéologique et esthétique soviétique.
Dix ans après la dissolution de l’Union Soviétique, les « fonds de tiroirs » ont conservé leur statut de lieux cachés de libre expression. Beaucoup de temps s’est écoulé depuis l’effondrement de l’Union Soviétique et la disparition de la censure officielle. Et néanmoins la censure perdure dans les mentalités et parmi ceux qui régissent le monde littéraire : les institutions héritées de l’époque soviétique (l’Université, les départements de littérature, les éditeurs et les associations de style stalinien, qu’incarne l’Union des Ecrivains Arméniens). Substituant un agenda national à l’idéologie soviétique, tout en desserrant quelque peu l’étau, ils continuent à monopoliser par défaut le monde des lettres. Ajoutons à cela le fait que toute publication littéraire n’a pour public que les auteurs et leurs confrères. La littérature n’a ainsi jamais la chance d’échapper à ces étroits cercles de lettrés. Un de mes poèmes, publié dans Grakan Tert [Revue Littéraire], organe de l’Union des Ecrivains, provoqua un tel tumulte parmi les écrivains et les critiques littéraires qu’ils firent appel à notre Président pour en exiger la censure. L’Etat s’avéra plus tolérant, mais je découvris que l’obstacle essentiel à la littérature arménienne n’est pas tant le gouvernement de ce pays que son élite littéraire et intellectuelle. Cet incident me révéla avec évidence que, pour créer un environnement littéraire empreint de liberté, il était essentiel de créer une revue littéraire en dehors de cet environnement, se prémunissant ainsi de tout contrôle et des préjugés.
Et les « fonds de tiroirs » sont entrés en éruption. En 2001, avec un confrère écrivain, nous avons créé un lieu littéraire, Bnaguir [Manuscrit/Original] ; cinq ans plus tard, en 2006, lorsque Bnaguir cessa d’exister, un autre lieu, né de mes publications, Inknaguir [Autographe], prit sa place. Tous deux provoquèrent quelques scandales : deux des cinq libraires d’Erevan spécialisées en littérature refusèrent de diffuser le quatrième numéro de Bnaguir, le second numéro d’Inknaguir fut rejeté de toutes parts, exceptés deux cafés littéraires nouvellement établis. Nous avons ouvert bien des vieux tiroirs et il s’avéra que les textes interdits de la littérature arménienne dépassent de beaucoup le récit des répressions staliniennes, comme en témoignent les poèmes pornographiques jusque là inédits de Yéguiché Tcharents, ce poète classique aux nombreuses anthologies, exécuté en 1937, poèmes qui parurent dans notre revue. Grâce à internet, ces deux revues ont essaimé à travers le monde, provoquant tumultes et applaudissements. Malheureusement, cela entraîna aussi des menaces à l’encontre de ces publications, ainsi qu’envers certains auteurs, tel le poète qui, sous le pseudonyme de G. Grigori, composa et publia de la poésie explicitement homoérotique.
Réalisant que, malgré leurs efforts, ils perdaient leur emprise sur les lettres, les milieux littéraires officiels ont orchestré une offensive à leur façon. A titre d’exemple, ce commentaire à propos de Bnaguir, lors d’un congrès de l’Union des Écrivains Arméniens, par Zhenia Kalantaryan, professeur de littérature à l’université d’Etat d’Erevan : « Au lieu de gravir le Parnasse, les grands-prêtres de l’art libre descendent dans la rue, détruisant dans leur sillage tous les repères moraux, idéologiques et spirituels. Prêchant leur message verbal de liberté, ils introduisent dans les lettres un niveau de langue qui n’a pas sa place dans les dictionnaires et que l’on ne peut prononcer à haute voix ; certains, dans le second numéro de Bnaguir, exhalent littéralement un relent de pourri. » (in Grakan Tert, 22.11.2002). Ce « relent de pourri » émanait de « Fraternité », une nouvelle de Vahan Ishkhanyan.

Néanmoins, nous n’avons pas simplement pour but dans nos textes d’introduire un vocabulaire prétendument non normatif ou inapproprié, ou parfois des matériaux sexuellement explicites ; en fait, de tels exemples sont rares. En permettant à des gens de publier sous des noms d’emprunt, Inknaguir offre l’opportunité d’être publié à ceux qui vivent dans des régions éloignées d’Arménie, qui n’eussent jamais espéré accéder à une libre expression de soi, entravés qu’ils sont par la difficulté de faire entendre leur voix d’auteur sur la scène nationale. Afin d’amener des voix nouvelles dans le monde des lettres, nous nous sommes aussi fixé pour but de publier des œuvres d’écrivains arméniens de diaspora qui ne répondent pas aux critères des censeurs institutionnels. Ce faisant, nous montrons à nos lecteurs la diversité de la pensée arménienne dans un pays encore étroitement régi par les tenants du nationalisme post-soviétique. Fusionner les œuvres d’Arméniens représentant différentes entités culturelles dans un même espace littéraire crée un contexte contemporain unique, lequel propose de nouvelles modalités de collaboration pour différents groupes d’Arméniens. Un climat de création, dans lequel le simple fait d’être Arménien ne constitue pas le seul facteur d’unification.
Cette anthologie présente un panorama de huit années de travail. Tous les auteurs représentés ont collaboré à Inknaguir et Bnaguir ; Lusine Vayachyan a publié ses premières œuvres dans Inknaguir.
Je sais bien que d’autres textes eussent mérité d’y figurer. Mais beaucoup n’excédaient pas quatorze pages, alors que nous nous centrions sur une anthologie de textes plus longs afin de livrer à nos lecteurs une compréhension plus étendue non seulement d’Inknaguir, mais aussi des auteurs individuels représentés dans cette collection.
La plupart des œuvres présentes dans cette anthologie ont paru dans Inknaguir (textes de Lusine Vayachyan, Krikor Beledian et Gaguik Kilikyan, deux nouvelles de Vahan Ishkhanyan – « Chauve » et « Cheveux noirs » -, deux de mes poèmes – « Rose de harem » et « Ode sans fin : Sur le clitoris » ; l’essai de Marc Nichanian paraît ici pour la première fois et figurera dans une prochaine édition d’Inknaguir. Certains textes proviennent de Bnaguir (autres nouvelles de Vahan Ishkhanian ; extrait augmenté d’un roman d’Arman Grigoryan, dont une version plus brève a d’abord paru dans Bnaguir ; « Environnement en mouvement », une nouvelle de Garun Aghadjanyan ; « Le Cardiogramme du poète », « Fragments » et « L’amour sous tous les angles », poèmes de Karen Gharslyan ; plusieurs poèmes de Marine Petrossyan ; et mon « Baiser africain »). Quant au reste des matériaux retenus, nous nous sommes parfois référés à des ouvrages particuliers ou des manuscrits inédits, afin de présenter un tableau plus complet de l’œuvre d’un auteur.


Traduit de l’arménien en anglais par Margarit Tadevossyan-Ordukhanyan
Traduction française : George Festa – 02.2009 – Tous droits réservés



Appel à contribution
par Violette Krikorian et Vahan Ishkhanyan



Chers amis,

Nous nous adressons à vous avec la volonté de travailler avec vous, autour de la revue littéraire Inknaguir et du site internet homonyme. Nous espérons que vous voudrez bien contribuer à notre revue.
Qu’est-ce qui nous motive ?
Commençons par l’historique de notre projet. Avec un confrère, Violette Krikorian, rédactrice d’Inknaguir, a édité auparavant la revue littéraire Bnaguir, publiée sous forme papier et en ligne (actuellement http://bnagir.masis.am/; précédemment http://www.bnagir.am/). Grâce à la version internet de cette revue, nous sommes entrés en contact avec plusieurs écrivains arméniens et d’autres personnes intéressées par la littérature aux quatre coins du monde. Cependant, Bnaguir ne comportait pas de section en anglais ou dans une autre langue étrangère, et seuls un ou deux écrivains arméniens, écrivant dans d’autres langues que l’arménien, contribuaient activement au site internet.

Naturellement, le rôle joué par Bnaguir ne se limitait pas au fait qu’il fût le premier et unique périodique littéraire arménien en ligne. La revue apportait aussi de nouvelles conceptions de la littérature dans une Arménie post-soviétique, où l’idéologie soviétique a été remplacée par un nationalisme religieux et où prévalent encore de multiples tabous. Pour la première fois en Arménie, des textes ont paru dans Bnaguir, qui n’eussent pu être édités ailleurs à cause de leur libre usage du vocabulaire (non normatif), de réflexions sur des problèmes sociaux en butte à une vision dominante sclérosée, ou de descriptions détaillées de vies personnelles, et parfois d’explorations sur des thèmes gay. Il en résulta une campagne lancée contre Bnaguir par certains cercles littéraires. Par exemple, en 2002, lors du Plénum de l’Union des Écrivains Arméniens, une enseignante de littérature à l’université d’Etat d’Erevan, Zhenya Kalantarian, déclara ceci dans son rapport : « Ces apôtres autoproclamés de l’art libre ne gravissent pas le Parnasse, mais descendent dans les rues afin de rompre les barrières morales, intellectuelles et psychologiques […] Prêchant la libre expression, ils introduisent des niveaux de langue dans les lettres, qui n’ont pas leur place dans les dictionnaires et ne sauraient être dits à haute voix ; certains, tels que ceux qu’on trouve dans le second numéro de Bnaguir, exhalent littéralement une odeur fétide. » (Grakan Tert, 22 novembre 2002).
Ce genre de critiques pourront sembler étranges à ceux qui vivent dans des pays libres, mais je puis vous assurer que les quelques lignes citées sont des plus amènes, comparées aux attaques qui ont visé la revue. Sans le vouloir, Bnaguir nous a ouvert un espace de liberté, un lieu exempt de censure ; et grâce à son rayonnement, des auteurs ont émergé, qui écrivent avec davantage de liberté. Malheureusement, la revue, qui reposait essentiellement sur l’enthousiasme, s’interrompit.
Violette Krikorian fonda alors la revue littéraire Inknaguir, selon les mêmes principes. Actuellement, trois éditions d’Inknaguir ont vu le jour. Ceux qu’a réunis la revue ont aussi créé le cercle littéraire Inknaguir, une association à but non lucratif, d’intérêt public. Par manque d’argent, il n’a pas encore été possible de créer un site internet. Cette année, toutefois, Inknaguir a obtenu une subvention de vingt mille euros de la part de la Fondation Prince Claus, basée aux Pays-Bas. Cet argent était destiné à créer des revues en ligne en arménien et en anglais, permettre l’édition de trois numéros d’Inknaguir et éditer une anthologie, en anglais, des meilleurs textes publiés dans la revue.

Parmi nos projets, la publication de textes d’écrivains arméniens de diaspora ou d’écrivains d’origine arménienne, tout en continuant et en améliorant le travail entrepris avec Bnaguir : créer un lieu en arménien pour les écrivains et tous ceux qu’intéresse la littérature. Les possibilités offertes par internet et le processus de globalisation en cours peuvent s’avérer des plus prometteurs pour les Arméniens qui vivent dispersés à travers le monde. Il apparaît néanmoins que les communautés arméniennes aux intérêts vastes et multiples n’émergent pas et que les contacts entre les différentes communautés arméniennes demeurent très limités – dépassant rarement, de fait, le niveau matériel ou physique.
Nous avons ainsi pour ambition de créer une communauté arménienne sur internet, une Arménie virtuelle, dans laquelle chacun s’unirait par son arménité et par la littérature ; où les Arméniens vivant dans l’absence de liberté découvriraient cette liberté, tout en s’informant sur l’opinion dans le monde et la littérature de leurs compatriotes vivant à l’étranger ; et où les Arméniens vivant dans le monde libre auraient l’opportunité d’apprendre quelle est leur patrie historique sans l’ingérence de quelque censeur, ainsi que celle de voir leurs œuvres lues par la population d’Arménie. Ce qui ne signifie pas, naturellement, que cet espace que nous envisageons, soit limité à une communauté « réservée », purement arménienne. Deux non Arméniens ont déjà soumis des matériaux à Inknaguir. Il se peut que de nombreux thèmes intéressant les Arméniens n’en intéressent pas d’autres ; mais si tel est le cas, nous n’en aurons rempli que mieux notre mission.
Voilà les postulats que nous vous proposons pour collaborer à Inknaguir. Aidez-nous à atteindre nos buts grâce à vos suggestions, contribuez à notre revue par vos textes. Nous serons heureux de découvrir d’autres personnes pensant comme nous à travers le monde et élargir ainsi le cercle étroit et isolé que nous représentons actuellement en Arménie.
J’ose éprouver encore un instant votre patience par cette requête : que vous adressiez des textes à Inknaguir n’ayant pas été publiés ailleurs et écrits exclusivement pour la revue. Une fois votre contribution publiée dans nos pages, nous n’en réserverons pas les droits, qui vous seront restitués. Cette requête n’a pas un caractère intangible ; il est concevable que nous publiions des textes déjà édités.

Dans l’attente de vous lire,

Violette Krikorian
Rédactrice de la revue Inknaguir
Vahan Ishkhanyan Président du Cercle littéraire Inknaguir

(Traduction : George Festa - 02.2009 - Tous droits réservés)

vendredi 20 février 2009

Vahan Tekeyan

© Levon R.



Humilité





Le temps est venu pour moi d’avouer
A l’humanité que je ne suis pas celui que vous croyez.
Je ne suis qu’un homme faible

N’ayant aucune confiance dans ce que je crois,
Toujours méfiant, assailli d’inquiétude

Sur la pureté des mouvements
Qui me dirigent vers les ténèbres du mal.

Voilà ce que j’ai à leur dire.

Nul désir ne m’a réchauffé le cœur,

Pour m’inspirer et me donner la force.

Je n’ai ni tonneau ni jarre, emplie d’un vin ardent,

Pour que chacun y trouve l’ivresse.


Enfin, suis-je intelligent ?

Non, je suis malingre de folie.

Sage alors ?

Non, car mon esprit n’a jamais surmonté mes sens

Qui ont creusé en moi une impasse.


Alors, quand parfois je me libère du fardeau
Qui m’oppresse,

Je me tourne vers Dieu et Le glorifie,
De ne pas avoir agi selon mon désir,

Car il a fait de moi ce que je suis en vérité aujourd’hui.


__________

Traduction : George Festa - 02.2009
(Tous droits réservés)

Galerie ELELE - Paris



Intervenant depuis plusieurs années tant dans le champ de la formation que celui de la médiation et du périscolaire, l’association ELELE Migrations et Cultures de Turquie réunit autour de sa directrice Gaye Petek une équipe dynamique et innovante, qui mène de pair des actions culturelles tout à fait remarquables.


Située 8 rue Martel à Paris (10ème arrondissement), la Galerie ELELE témoigne exemplairement de cet esprit de dialogue et de découverte.

Citons entre autres expositions :

- Orhan Taylan, peintures (15 nov. 2002)
- Vincent Kowalski, photographies (exposition « Instanbouliotes », 29 nov. – 13 déc. 2002)
- Serhan Sözmen, photographies (exposition « Face à face / Yüz Yüze », 7 – 21 juin 2003)
- Florence de Laugardière, exposition « Décorations florales turques », 20 – 31 oct. 2003
- Ekin Ussakli, huiles sur toiles, exposition « Soubassements », 4 – 18 juin 2004
- Günes Karabuda, exposition « Le monde de Günes » [« Portraits, Pays, Evénements / Moments], 28 oct. – 12 nov. 2004
- Plantu, caricatures, exposition « La Turquie et l’Europe / Dessins et unes du Monde par Plantu », 3 – 17 déc. 2004
- Ismail Yildirim, sculptures et huiles sur toile, exposition « debout », 25 mars – 5 avril 2005
- Thérèse et Gérard Valck, photographies, exposition « Bazar… Vous avez dit, Bazar ! », 13 mai – 4 juin 2005
- Belkis, papier kraft, exposition « Créatures et talismans », 21 oct. – 3 nov. 2005
- Hilda Yosmayan, exposition « Portraits ensablés », 10 – 24 mars 2006
- Tahsin Yücel, écrivain, rencontre-débat, 6 oct. 2006
- Turhan Selçuk, caricatures, exposition « Dessous de Voiles », Journée de la Femme, 8 mars 2006
- Ahmet Sel, photographies, exposition « Ancrages », 6 nov. – 15 déc. 2007
- Baskin Oran, écrivain, rencontre-débat, à propos de son ouvrage MK / Récit d’un déporté arménien – 10 ans d’errance parmi les Kurdes et les Syriaques, 28 jan. 2008
- Ramize Erer, exposition « Femmes entre elles », 7 mars 2008
- Sehmus Güzel, écrivain, rencontre-débat, à propos de Abidin Dino – Birinci Kitap [Premier livre] 1913 – 1942, 25 avril 2008
- Muzaffer Orucoglu, peintures, exposition « Le monde est ma demeure », 30 mai – 15 juin 2008
- Sunay Birik-Pierron, œuvres, exposition « Onirismes », 10 – 25 oct. 2008
- Mumtaz Celtik, peintures, exposition « Scènes de supplice », 30 jan. – 16 févr. 2009
- Ismail Yildirim, exposition « Sculptures », 20 fév. – 4 mars 2009 (en cours)



Galerie ELELE - Migrations et Cultures de Turquie
8 rue Martel 75010 Paris
site : http://www.elele.info/


Pirouza et Meri Gozeyan

© http://hetq.am


Deux femmes peintres nous confient leurs rêves

par Kristine Aghalaryan





Dans l’une des peintures de Pirouza Gozeyan, une femme regarde d’un oeil, tandis que l’autre est fermé. « Peut-être que je regarde le monde avec un seul œil, parce que je ne l’ai pas encore totalement apprivoisé. Je suis facilement déçue et j’ai gardé un esprit très simple. Je ne comprends pas les autres, je n’arrive pas à être comme eux. La plupart des gens avec qui j’entre en contact sont ou arnaqueurs ou menteurs ou corrompus. On m’a trahie aussi, à cause de ma naïveté, de ma confiance envers autrui. Résultat, j’ai toujours souffert. J’ai toujours pensé que la plupart des gens étaient comme moi, ouverts, sincères et dignes de confiance. Mais il s’avère que tel n’est pas le cas. Aujourd’hui encore, j’ai affaire à ce genre d’escrocs. », nous confie-t-elle.
Madame Pirouza et sa fille Meri vivent à Kond, en pleine banlieue d’Erevan. Il est presque impossible de trouver leur domicile sans l’aide de quelqu’un. La mère et la fille, toutes deux peintres, vivent au premier étage d’une maison en partie délabrée, qui en compte deux. Elles passent les froides journées d’hiver dans la pièce la plus grande de leur deux-pièces vétuste, car c’est là où il fait le plus chaud. Leurs toiles ornent les murs écaillés. A notre arrivée, la pièce est glaciale, un chauffage électrique est allumé, mais n’est guère utilisé à cause du prix élevé de l’électricité. Elles n’ont pas encore payé la facture de 13 000 drams [30,33 euros] du mois de décembre et il faudra bientôt régler aussi celle de janvier. Mais l’argent leur manque. Madame Pirouza précise : « Les peintures ne se vendent pas. Durant les froids mois d’hiver, impossible de travailler dehors. »
Madame Pirouza est née à Kond, puis sa famille est partie s’installer dans le quartier de Komitas. Elle évoque sa dure existence et la vie qu’elle mena avec sa belle-mère. Une vie infernale, dit-elle. Elle dut quitter la maison paternelle avec Meri, puis trouva refuge dans cet « appartement » qui leur fut attribué par un ami bienfaiteur, parti à Moscou. Les publicités pour « Baxi », « Mercury » et autres appareils de chauffage l’énervent au plus haut point, car pendant que toutes deux se gèlent dans leur appartement délabré, la télévision déverse des publicités commerciales vantant une existence facile. « Comme si tout le monde vivait au 21ème siècle et que nous, on soit encore englués dans le 19ème ! Mais j’aime bien le 19ème siècle. A l’époque, les gens étaient plus chaleureux et plus humains. », dit-elle sans un brin de désespoir.
« On se terre pendant l’hiver et on hiberne dans notre tanière ici. Nous ne sortons qu’en été », précise Meri. Ce n’est qu’en été qu’il est possible de travailler, de sortir, de proposer les peintures à la vente et de gagner un peu d’argent. Avec la possibilité de peindre d’autres toiles. « Être démunie à ce point me désespère ! J’aimerais avoir plus d’argent, pouvoir acheter de la peinture et des toiles pour peindre. Je voudrais peindre en ce moment, mais je n’ai pas le matériel. », ajoute Madame Pirouza, non sans irritation. Par le passé, elle pouvait vendre davantage de peintures personnelles. Souvent des acheteurs se présentaient chez elles et leur prenaient parfois quelques toiles. D’autres venaient acquérir des tableaux pour leurs collections. Maintenant les gens n’achètent plus beaucoup. « J’ai vendu mon tableau le plus cher en 2000, pour 100 drams ! [23 centimes d’euros] » Avec le coût de la vie qui augmente, les meilleures peintures se vendent pour 1 000 drams [2,33 euros] seulement.
Un des tableaux accrochés au mur de l’appartement de Madame Pirouza s’intitule « Chaos » et un autre « La Foule ». D’après elle, les artistes sont en avance, ils ressentent l’avenir. Madame Pirouza a peint ces deux œuvres peu de temps après avoir senti venir les événements du 1er Mars [2008]. Trois thèmes féminins dominent ses œuvres – la tristesse d’une femme, son chagrin et le regard qui souffre de l’être amoureux. « Ils sont soit assis, soit debout, soit tristes, soit heureux. Si je peins une femme, je la peins seule. », dit-elle, nous montrant ses toiles. « J’aime beaucoup le chiffre trois ; il symbolise les trois saints, les trois âges. Je n’aime pas le chiffre quatre. Mais le trois est un signe de succès – trois pommes, trois grenades… » Sur ses peintures, les anges n’ont pas de visages. Car ce sont des anges, dit-elle. C’est un thème général. « Si c’est un thème général, je ne peints pas les visages. Ce faisant, je veux dire que personne ne peut être comme eux. Et si je veux peindre quelqu’un en particulier, alors je peints un visage particulier. » Madame Pirouza a du mal à expliquer et interpréter ce qu’elle veut transmettre au moyen de ses tableaux car ils correspondent à l’inspiration du moment. « Là maintenant, je ne pourrais pas expliquer ce que je voulais peindre ou ce que je ressentais alors. J’ai peint tel que ça s’est présenté. Après, je ne peux pas l’expliquer. Par exemple, parfois je vais quelque part, ça m’inspire, mais je ne peints cette expérience que plusieurs mois après. »
Madame Pirouza se souvient avec plaisir de l’époque où, avec quelques amis, elle fut l’une des premières à exposer des tableaux près de la statue de Martiros Sarian. Mais maintenant ces anciens amis sont partis, ont quitté l’Arménie, tandis qu’elle continue à se rendre au Vernissage qu’ils avaient créé. « Nous, ce qu’on voulait c’est un lieu à nous, un lieu où les artistes puissent se réunir, exposer leurs œuvres et où le public puisse rencontrer les artistes. Laisser le public découvrir ce qu’est la peinture. Progressivement, les tableaux ont commencé à se vendre, puis les temps ont changé. Il y a eu les « années glaciales, sombres », où on se gelait littéralement, en vendant pour presque rien. Mais on restait là, en sirotant de la vodka pour nous réchauffer ! », raconte Madame Pirouza.
Son odyssée a commencé, lorsqu’elle a quitté la Lettonie pour l’Arménie, laissant son père pour parcourir le monde. « Je suis née vagabonde ! Je n’ai jamais su trouver ma place, alors j’ai voulu voyager ! », dit-elle en riant, ajoutant qu’elle referait volontiers ses bagages et prendrait à nouveau la route, tandis que Meri ne veut pas quitter l’Arménie, un pays qu’elle adore. « J’aurais aimé que Meri soit une fille du genre à vouloir voyager avec moi et qu’on passe notre vie à bourlinguer à travers le monde ! » Meri a commencé à peindre à l’âge de trois ans. Madame Pirouza ne lui a jamais appris à peindre. Meri s’est emparée toute seule d’un pinceau et s’est mise à gribouiller sur une feuille, peignant de petits oiseaux. Mais maintenant, ce besoin de peindre n’est plus. Ni peinture, ni eau, en particulier de l’eau chaude pour nettoyer pinceaux et godets. Ni toiles non plus, et comme les peintures ne se vendent pas, pas d’argent pour en acheter de nouvelles pour peindre à nouveau.
Meri a son commerce sur l’Avenue Nord. Les badauds s’approchent et lui demandent de peindre leurs portraits. Elle reconnaît que parfois ses portraits ne tournent pas à leur avantage, ce qui suscite quelque colère de la part de l’acheteur. Parfois ils la payent un peu plus ou ajoutent quelques pièces de monnaie par charité. « Ces bourgeoises prétentieuses, qui ne nous donnent même pas l’heure et se contentent de passer devant ! », note-t-elle.
« J’aime peindre la nature, des scènes à Kond, des églises, des oiseaux et des chats. Oui, j’aime bien peindre les chats ! », dit-elle. Elle attrape froid facilement, ce qui l’empêche de travailler en hiver. Elle a mal sur tout le côté droit de la tête, à cause du froid. Meri travaille surtout le long de l’Avenue Nord, un endroit où elle a vécu ses bons et mauvais jours. « Ce qu’il y a de bien, c’est que j’arrive à gagner un peu plus d’argent là-bas, en rencontrant des gens sympas et connus. Il y a eu des choses désagréables, mais j’essaie de ne pas y penser. »
En dépit de ces conditions difficiles et dures, Madame Pirouza et Meri ont trois chats chez elles. Souvent, elles n’ont pas assez d’argent pour survivre, en particulier l’hiver, mais elles arrivent toujours à rencontrer des âmes charitables, et c’est pourquoi elles continuent à se débrouiller jusqu’à maintenant.
Mère et fille sont inséparables. Elles partent ensemble de la maison et font pratiquement tout de concert. « Ce qui m’influence le plus, c’est l’état d’esprit de Meri à un moment donné. Si elle n’a pas le moral, c’est pareil pour moi. Si elle est de bonne humeur, mon esprit s’élève aussi. Nous savons ce que l’autre ressent, car on a traversé beaucoup de choses ensemble. », précise la mère. Madame Pirouza a toujours nourri un rêve et ce rêve s’est réalisé : celui de devenir peintre. « Je suis devenue peintre et je ne rêve de rien d’autre. Mais Meri a encore de nombreux rêves à réaliser. » Pour sa part, Meri continue d’espérer : « Je rêve d’avoir une maison, une maison confortable, où nous aurions au moins une salle de bains comme tout le monde. On n’a même pas ça ici ! On se sert de seaux comme toilettes. Et puis, comme les autres jeunes filles, j’aimerais tant rencontrer mon beau chevalier avec son armure rutilante ! », nous dit Meri, 33 ans, en rougissant.


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Traduction : Georges Festa - 20.2009 - Tous droits réservés
Article original : http://hetq.am/en/culture/pirouza-gogeyan/

mercredi 18 février 2009

Siamanto

© Levon R.



Larmes


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Siamanto




Seul avec mes rêves ailés de pureté, parmi les vallées que mes pères ont foulé ;
Le pas aussi léger que celui de la noble gazelle, le cœur transporté de joie ;
J’accourais, tout enivré de ce bleu profond du ciel, de l’éclat des jours glorieux ;
Mes yeux gorgés d’or et d’espoirs, mon âme gorgée de dieux.

Corbeille après corbeille, le riche été m’offrait ses fruits
Cueillis aux arbres de mon jardin – tous ces fruits propres à nos climats ;
Puis sur un saule au tronc svelte, harmonieux, superbe,
En silence je découpais une branche pour ma flûte magique, créer mes chants.

Je chantais ; et ce ruisseau tout étincelant tel un diamant, ces oiseaux de ma patrie ancienne,
Cette musique si pure, jaillie de sources paradisiaques, qui emplissait mes nuits et mes jours,
Ces brises délicates et ce souffle de l’aube, tel le doux baiser de ma sœur,
Unissant leurs voix légères à la mienne, se mêlant à mes chants d’allégresse !

Cette nuit encore, dans mon rêve, douce flûte, je te saisis dans ma main ;
Tu touches mes lèvres à la façon d’un baiser – le baiser des jours passés.
Mais lorsque reviennent les souvenirs d’antan, alors se brise mon cœur,
Et au lieu de chants, ce sont mes larmes qui se mettent à verser.



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Traduction : George Festa - 02.2009 Tous droits réservés

Lory Bedikian

© Lory Bedikian




Comment valoriser une littérature arménienne anglophone, riche de sa diversité, mais qui peine parfois à trouver des encouragements, des soutiens ? Quel mécénat au service de la jeune création arménienne américaine ? Faut-il communautariser ce mécénat ? Lory BEDIKIAN soulève des questions vives, à l'image de ce qui se fait dans d'autres communautés, noire et latino notamment. Un débat utile des deux côtés de l'Atlantique !




Vœux littéraires pour le Nouvel An

par Lory Bedikian

(The Armenian Reporter, 10.01.2009)






Encore une nouvelle année qui vient de s’achever. Après avoir été à nouveau classée en « finale » lors de prix littéraires, reçu de chaleureux et généreux commentaires d’éditeurs qui ont apprécié mon travail, et tout un tas de courriers standards de refus de la part d’éditeurs trop affairés pour répondre personnellement, il est temps de me recentrer, de rester positive, mais aussi d’exprimer ici quelques souhaits, non seulement pour moi, mais pour tous les poètes et écrivains.
Lorsque je m’assieds et que j’écris mes poèmes, lorsque je travaille, relisant une nouvelle fois mon manuscrit, et que je brasse la pile d’enveloppes et d’adresses face à moi sur mon bureau, je ne peux m’empêcher de songer à tous ceux au dehors, qui vivent aussi cette existence isolée de poète, d’écrivain. Existence qui peut être solitaire, mais en retour quelle récompense pour l’âme ! Du moins je le crois. Cela en vaut la peine.
Pour être plus précis, à ces moments-là, lorsque je laisse œuvrer mon stylo, invitant mon esprit à s’accorder aux mots, je ne peux de même m’empêcher de songer aux autres poètes et écrivains d’origine arménienne qui écrivent eux aussi à propos de leur vécu, qu’il soit immergé dans l’histoire, l’héritage ancestral, leur famille, la culture ou un amalgame de tous ces composants.

Après dix années de fréquentation attentive des ressources accessibles aux poètes et aux écrivains, j’ai le sentiment d’en savoir un peu plus que par le passé. De plus, après toutes ces recherches, une formation universitaire et des heures sans nombre passées sur internet dans le seul espoir de découvrir « l’opportunité idéale », je puis affirmer – en toute sérénité – que je souhaite qu’il y ait davantage d’opportunités pour les poètes et écrivains d’origine arménienne.
Avant d’aller plus avant et de me plonger dans un « catalogue personnel », j’aimerais souligner brièvement que je débats ici des opportunités accessibles aux écrivains d’origine arménienne qui écrivent essentiellement en anglais. J’ai souvent entendu dire que les Arméniens d’Arménie et ailleurs, qui écrivent principalement en arménien, ont peu d’éditeurs de qualité, d’associations et d’organisations pouvant faire progresser la promotion de la littérature produite par ces auteurs.
Je présenterai dans une seconde partie ma liste de propositions. J’ai conçu cette étude dans cet ordre, car j’ai le sentiment que dans toute demande, chacun doit tout d’abord savoir ce dont il est conscient. Quel que soit l’argument défendu, chacun doit tout d’abord commencer par ce envers quoi il est reconnaissant. (Manière idéale de demander : remercier tout d’abord, puis demander ce dont on a besoin, ou que l’on juge tel.) Autrement dit, je veux m’assurer que je commence par dire qu’il existe un certain nombre de ressources disponibles, qui sont admirables, mais il me semble qu’elles pourraient être plus nombreuses et être mieux appréciées par les écrivains créateurs, issus de notre héritage culturel.
Parmi les organisations, les prix et les opportunités qui existent déjà pour nos écrivains, certains doivent être reconnus et conseillés, eu égard au travail important déjà accompli. Par exemple, des bourses et des prix sont proposés par l’AFFMA (Fondation du Film ARPA pour la Musique et les Arts), le Prix littéraire Anahid, le concours de l’Armenian Allied Arts Association [Association des Artistes Arméniens] et celui de l’Armenian Dramatic Arts Alliance [Alliance des Artistes Dramatiques Arméniens]. Sur la côte Est, les écrivains peuvent intervenir dans le cadre des Gartal Reading Series [Conférences Lire], organisées par Nancy Agabian. Les poètes d’origine arménienne peuvent intervenir sur le blog Armenian Poetry Project, géré et créé par Lola Koundakdjian (blog qui inclut des poèmes écrits en arménien, en anglais et en français). Et en terme de publications, nous pouvons dire – ici même – que The Armenian Reporter accueille tous types d’écrivains créateurs, dans des genres différents.
Certes, je dois reconnaître que de nombreuses opportunités existent. Chacune doit être prise en compte à sa juste valeur. Cela dit, je persiste à croire que beaucoup plus pourrait être fait et, peut-être même, devrait être fait. La liste ci-dessus est loin d’être exhaustive. De fait, si les lecteurs connaissent d’autres ressources, nous serions heureux de les lire dans la rubrique « Lettres à l’éditeur » ou dans d’autres articles ou éditoriaux consacrés à des perspectives d’écriture que nous ignorerions. Ce qui ne veut pas dire, par ailleurs, établir une liste de doléances, mais encore une fois, stimuler, lancer un « appel » en direction de la communauté.
Je présenterai à la suite ma « liste de vœux » à laquelle je me réfère ici, avec à l’appui quelques exemples pouvant être instructifs pour nous, tout en espérant recevoir des retours de la part de certains de nos poètes et écrivains, susceptibles de livrer un aperçu utile.
Entre temps, je croise les doigts, j’adresse quelques prières, glissant quelques propositions de textes dans des enveloppes, et surtout adressant des vibrations positives à nos poètes et nos écrivains à travers le monde, qui ont les yeux penchés sur un livre ou une page blanche, espérant faire naître quelque magie à l’aide de leurs mots.


J’ai évoqué l’idée qu’il faudrait davantage de ressources accessibles aux poètes et écrivains d’origine arménienne. Pour être tout à fait juste, j’ai compilé une courte liste des quelques opportunités accessibles, qui vont de l’Armenian Allied Arts Association aux ressources internet telles que l’Armenian Poetry Project (grâce à Lola Koundakjian). Je voulais m’assurer et vérifier ce qui est accessible, car ces organisations et personnalités sont tout à fait remarquables pour le travail qu’ils accomplissent et la vision qui les anime.

J’ai promis que dans cette seconde partie j’exposerai ma « liste de propositions ». Je vais le faire, mais auparavant, j’aimerais simplement souligner, une fois encore, que ces lignes n’ont pas pour but d’égrener d’énièmes critiques, mais simplement de présenter ce qui me semble manquer et d’encourager tous ceux qui en auront le courage, à faire que des miracles puissent voir le jour, grâce à leur détermination et leurs efforts. Il me faut ajouter que je ne suis aucunement experte en ces choses et que je n’ai pas la prétention d’avoir toutes les réponses en main. Je suis simplement une poétesse / écrivaine qui a consacré des années de recherches et d’espoirs afin que s’expriment des nécessités vitales, qui peuvent, selon moi, se rencontrer.


Voeu 1 : Bourses, prix et concours


Beaucoup de bourses existent en direction des écrivains. J’ai eu la chance de bénéficier de l’une d’elles, généreuse, de la part du Money for Women/Barbara Deming Memorial Fund [fonds du Mémorial Barbara Deming pour les Femmes]. S’agissant de la communauté arménienne, j’ai obtenu une bourse de l’AFFMA, la Fondation du Film ARPA pour la Musique et les Arts. Ces bourses permettent à un écrivain de consacrer une semaine ou un mois (en fonction du montant de la bourse et de l’étendue du projet) à un espace personnel, nécessaire pour un travail d’écriture en profondeur ou une mise au point. Ces bourses accessibles aux poètes et écrivains sont de montants différents, mais trop d’écrivains se heurtent encore à toute une liste de « restrictions » ou de « prérequis ». Certaines bourses sont réservées aux femmes vivant dans l’Ohio, d’autres aux écrivains d’origine afro-américaine âgés de 40 à 50 ans, et ainsi de suite…
Quel bonheur si des bourses permettaient à des écrivains d’origine arménienne de prendre le temps nécessaire, en dehors de leur travail (s’ils en ont un), et de travailler sur un projet, sans avoir à s’inquiéter que l’électricité leur soit coupée ! Il serait aussi utile d’avoir des bourses pour des buts précis tels que l’écriture de projets, l’achèvement d’un ouvrage, l’inscription à des cours de mastère en Beaux-Arts, des lectures et ateliers communautaires, et ainsi de suite. Quelle belle chose ce serait de voir telle organisation ou tel mécène instituer des bourses afin qu’un jeune poète ou écrivain puisse animer des ateliers dans des écoles ou des maisons de repos arméniennes ! Quel encouragement si des bourses permettaient d’aider tel étudiant au sortir du collège à financer les droits d’inscription nécessaires pour suivre des programmes de mastère en Beaux-Arts à travers notre pays !
Quant aux prix et concours littéraires, étant donné qu’il existe des centaines d’opportunités de ce genre accessibles à ceux qui écrivent en anglais, il serait utile d’en avoir pour les poètes et écrivains d’origine arménienne. Ces concours pourraient consister en éditions d’ouvrages ou de brochures pour des manuscrits déjà achevés. Le lauréat ou les lauréats pourraient percevoir une somme d’argent, ainsi qu’un contrat d’auteur, avec une couverture par la critique. Les passionnés du langage tireraient bénéfice de concours d’écriture faisant appel à des poèmes individuels ou des nouvelles. Actuellement, l’Armenian Dramatic Arts Alliance constitue une ressource précieuse qui propose des concours à l’attention des dramaturges.

Vœu 2 : Conférences et ateliers d’écrivains arméniens


Durant toutes ces années, je n’ai assisté aux Etats-Unis qu’à une poignée de conférences d’écrivains reconnus. Je sais aussi que de nombreux groupes ethniques ont leurs propres conférences d’écrivains. Avec le temps, j’en suis venue à penser que si les poètes et les écrivains d’origine arménienne se rassemblaient et créaient leur propre conférence d’écrivains, les résultats seraient étonnants.

Premièrement, certains de nos poètes et écrivains les plus reconnus pourraient animer des ateliers susceptibles d’aider les novices à aiguiser leur art. Des conférences seraient l’occasion de s’inspirer et d’étudier. Et enfin, ce type d’événements, sur une journée, un week-end ou une semaine, serait un lieu de rassemblement, de travail sur internet, créant une communauté plus forte entre les écrivains.

Vœu 3 : Revues littéraires

Beaucoup de revues littéraires ont paru et disparu au sein de la communauté arménienne à travers le monde. Le seul journal que je connaissais depuis des années et auquel j’ai contribué, lorsque je le pouvais, était l’Ararat Literary Journal. Ces derniers mois, j’ai entendu dire que cet ancien périodique avait fermé pour de bon, mais selon de récentes rumeurs, l’information ne serait pas fondée et un retour serait plausible. Tout cela se fonde sur ce que j’ai « entendu dire ». Quoi qu’il en soit, je leur souhaite bonne chance. Sur des forums tel que celui-ci, ceux qui s’adonnent à l’écriture trouvent un lieu où se faire entendre. Mon souhait est que davantage de revues littéraires naissent et soient soutenues – non seulement par des écrivains à part entière, mais aussi par des lecteurs passionnés.


Vœu 4 : Autres – Miscellanées

On peut toujours souhaiter davantage. Par exemple, j’aimerais des annonces dans Poets & Writers ou The Writer’s Chronicle du genre « Appel à contributions auprès d’écrivains arméniens pour une anthologie publiée par […] », mais hélas ! je n’en ai pas rencontré une seule. J’aimerais qu’il y ait davantage de séances de lectures, telles que celles de « Gartal » [Lire], organisées par Nancy Agabian. J’aimerais voir aussi davantage d’écrivains et d’enseignants arméniens dans le cadre des mastères en Beaux-Arts. Je serais heureuse de découvrir davantage d’écrivains arméniens dans les programmes des cours et des séminaires à l’université.
Je ne veux pas en rajouter. J’ai l’impression d’être une enfant qui établit une liste irréalisable et l’envoie à un certain bonhomme à la barbe blanche vivant au pôle Nord avec une horde de rennes. Nul mal à cela, du moment que ces souhaits partent de bonnes intentions. Je sais que certains lecteurs vont se demander pourquoi je ne crée pas moi-même certaines de ces ressources. En fait, pour résumer, je m’implique déjà dans des lectures et j’ai joint un éditeur pour une revue littéraire, entre autres tâches. J’espère vraiment que ces articles contribueront à créer ces ressources. Et enfin, je crois, je souhaite que nous puissions tous mettre la main à la pâte, afin que ceux parmi nous qui sont poètes et écrivains puissent avoir du temps et un espace pour créer nos propres œuvres d’art. Je suis certaine que d’autres vont se joindre à moi en disant tout l’honneur attaché au soutien dû à notre œuvre commune.


Il est temps de prendre des initiatives - moi-même, l’ensemble des écrivains, des mécènes et des décideurs du monde des arts. En première partie de cet essai, j’ai présenté quelques idées pour accroître les ressources en direction des poètes et écrivains d’origine arménienne, écrivant en anglais. Dans la seconde, j’ai dévoilé une liste de vœux visant à davantage de bourses, de prix et de concours, des conférences et ateliers animés par des écrivains arméniens, des revues littéraires, des anthologies et davantage encore.
Avant de poursuivre – prendre en l’occurrence exemple sur deux autres communautés -, j’aimerais souligner deux points.
Tout d’abord, j’ai été heureuse de retrouver certaines propositions dans l’article d’Aram Arkun, " Agir pour améliorer l’état de la littérature arménienne " (publié dans l’édition du 10 janvier dernier de The Armenian Reporter) et de découvrir que l’Union des Écrivains Arméniens tente d’organiser un Congrès des écrivains arméniens écrivant dans une langue autre que l’arménien, congrès qui devrait avoir lieu, espérons-le, à Los Angeles en 2009. A la fin de l’article cité, Arkun évoque la possibilité de publier des anthologies de différents écrivains, en dehors de ceux qui travaillent aujourd’hui. Bien que les points essentiels de son article concernent des séminaires qui ont eu lieu en Arménie, je remercie Arkun – et The Armenian Reporter – de nous laisser envisager les possibilités à venir.
Second point que je dois aborder, avant d’aller plus loin, je me rends compte que les écrivains arméniens doivent faire leurs preuves dans le monde au sens large. Se cantonner à l’intérieur des communautés arméniennes n’est profitable ni à notre héritage culturel, ni au métier d’écrivain. Par ce constat et ces souhaits, je veux simplement souligner que de temps à autre, les écrivains ont besoin d’un soutien extérieur dans leur effort de création. Un peu comme quelqu’un qui s’essaierait à parler face à sa famille et ses amis, et qui obtiendrait en retour une critique loyale, mais positive, de son œuvre, avant d’affronter un public plus large. Un après-midi, je me souviens, alors que j’étais assise à un café sur le campus de l’UCLA, un réalisateur arménien est venu me féliciter à propos d’un de mes poèmes publié dans un journal arménien. Après quelques mots aimables, il m’a rappelé simplement qu’une communauté plus réduite est capable de créer un effet de " bulle ", qu’il est facile d’être prophète en son pays, et que le véritable test se situe dans le monde, au sens large. Aujourd’hui encore, je lui suis reconnaissante de ce conseil.
Parallèlement, néanmoins, je suis favorable à toute forme de soutien que nos poètes et écrivains pourraient obtenir, aussi longtemps qu’ils persévèrent dans leur œuvre, ce qui suppose lire, écrire, étudier, laisser respirer son propre ego et faire courir son stylo aussi souvent que possible. Une fois que la pratique s’améliore, que le niveau d’écriture progresse, nos auteurs peuvent alors décider de l’amplitude qu’ils peuvent donner à leur succès dans beaucoup d’autres communautés et face à beaucoup d’autres publics.
Il existe plusieurs groupes oeuvrant dans le bon sens, s’agissant de ressources. Cave Canem, par exemple, est une association " ayant pour but de faire découvrir et cultiver les voix nouvelles de la poésie afro-américaine ". C’est un " lieu destiné aux voix multiples de la poésie afro-américaine, et dont le but est d’accompagner la croissance artistique et professionnelle des poètes afro-américains. " Créée en 1996 par les poètes américains Toi Derricotte et Cornelius Eady, cette association a commencé par proposer des ateliers et des résidences destinées aux poètes afro-américains, les encourageant ainsi à évoluer dans leur oeuvre et à se réunir. Parmi les nombreuses ressources utiles proposées, une bourse de trois ans incluant une résidence annuelle, un premier et second Prix dotés de critiques prestigieuses, des anthologies annuelles, des conférences et autres manifestations à l’échelle nationale. Tout cela financé au moyen de donations individuelles, mais aussi de subventions versées par des fondations et le gouvernement. Autant de choses qui seraient une mine d’or pour des écrivains issus de toutes communautés, origines ethniques ou héritages culturels. Je connais quelques amis (et je pourrais en dire autant de moi) qui aimeraient avoir la chance de se voir proposer un premier ou second prix littéraire, doté d’une critique prestigieuse…
Le Centre Culturel Hispanique National accueillera en mai prochain le 7ème Congrès annuel des Ecrivains Latino-américains. Ce congrès offre l’opportunité à des écrivains de participer à des ateliers, d’assister à des tables-rondes et d’avoir " trois rendez-vous : avec un agent, un auteur et un éditeur ". Qui refuserait de telles opportunités ? Ce Congrès s’engage à faire venir des auteurs, des agents et des éditeurs connus au niveau national. Contrairement à Cave Canem qui ne s’intéresse qu’à la poésie, le Congrès national des Ecrivains latino-américains accueille des écrivains latinos dont l’œuvre concerne aussi bien l’écriture romanesque que la poésie, la biographie, le théâtre, l’écriture de scénarios, la nouvelle et la littérature pour enfants. De telles ressources ouvrent aux écrivains un monde qui ne leur est pas souvent proposé.
L’admirable dans ces organisations et leurs efforts est qu’elles ouvrent des possibilités aux écrivains. Si ces ressources n’étaient pas disponibles, je gage que je ne connaîtrais pas autant de poètes et d’écrivains qui aient émergé sous les feux de la rampe, grâce à ces congrès et tout ce qu’ils offrent. Je sais, par exemple, que si un livre remporte le Premier Prix Cave Canem, il éveillera mon intérêt de lectrice, qu’intéressent les voix contemporaines en littérature. Dans une culture où parfois " qui tu connais " importe plus que ce que tu fais, ou dans un genre littéraire dans lequel votre genre ou votre lignée conditionnent votre succès, il est bon de donner à plus de voix l’opportunité d’émerger et d’être entendues.
Dans la conclusion qui va suivre, nous recueillerons les sages avis de certains de nos éminents poètes, écrivains et professeurs. Entre temps, je continue à écrire, puis à rêver d’un jour où j’aurai le choix entre adresser une candidature pour participer à un Congrès des Écrivains Arméniens, envoyer mon manuscrit pour un prix littéraire destiné aux écrivains d’origine arménienne, ou encore remplir mon sac pour animer un atelier de poésie dans une salle remplie de collègues, de confrères, aussi impatients de me rencontrer que je le serais d’eux…



Ce mois-ci, mon éditorial s’est centré sur des " vœux littéraires ". Au début, j’ai proposé de créer davantage de ressources pour les poètes et écrivains d’origine arménienne, écrivant en anglais. J’ai fait état des opportunités déjà existantes. Une liste de propositions a été lancée. Des exemples provenant d’autres communautés ont été cités en modèle.

Avant de conclure, j’aimerais souligner que lorsque je fais état de mes souhaits ou de mes rêves, j’espère toujours que ces aspirations ne me traverseront pas l’esprit comme lorsque je suis absorbée dans mes pensées. Par exemple, en rédigeant ces études, je ne me base pas seulement sur mes besoins et désirs personnels (bien que je serais parmi les premiers à souscrire aux idées qui ont été exposées). La perspective va au-delà. Tout comme j’aimerais bénéficier d’opportunités, j’aimerais un jour, au cas où j’eusse fait mes preuves dans le monde des lettres, et si par chance un jeune poète d’origine arménienne me demandait conseil, pouvoir lui présenter plus que quelques ressources. J’aimerais pouvoir dire : " Oui, voilà comment j’ai débuté ! "


Pour cet exposé final, j’ai pensé qu’il conviendrait de s’adresser à quelques-uns de nos poètes et écrivains, qui non seulement ont réussi leurs parcours, mais continuent à nous étonner année après année par leur virtuosité. J’ai donc demandé à Peter Balakian, Diana Der-Hovanessian et Gregory Djanikian de répondre à quelques questions concernant les thèmes que j’ai brièvement abordés précédemment et de nous faire part de leur sagesse et de conseils pratiques. Voici quelques-unes des réponses qui ont surgi lors de nos échanges en ligne.

Lory Bedikian : J’aimerais vous interroger au sujet du manque de ressources pour les poètes et écrivains d’origine arménienne. J’ai déjà exposé précédemment les quelques opportunités disponibles, y compris les bourses et prix institués par l’AFFMA (la Fondation ARPA du Film pour la Musique et les Arts), le Prix Anahid de Littérature, le concours de l’Armenian Allied Arts Association et celui de l’Armenian Dramatic Arts Alliance. Les écrivains sur la côte Est ont la possibilité d’intervenir lors des conférences Gartal organisées par Nancy Agabian. Les poètes d’origine arménienne peuvent contribuer au blog Armenian Poetry Project, animé et créé par Lola Koundakjian (blog qui inclut des poèmes écrits en arménien, en anglais ou en français). Et en terme de publications, rappelons que ce même média – The Armenian Reporter – accueille toutes sortes d’écrivains créateurs dans des genres différents. Connaîtriez-vous d’autres ressources que nous n’aurions pas citées, s’adressant uniquement à des écrivains arméniens ?


Diana Der-Hovanessian : Je songe à deux autres publications pour les écrivains arméniens américains que vous n’avez pas citées : The Armenian Weekly comporte une rubrique de poésie et Groong publie un nouveau poème chaque semaine. Ce sont des médias gratuits, mais qui ont constitué leur lectorat.


Gregory Djanikian : D’après moi, vous avez couvert à peu près tout. Je ne connais pas vraiment d’autres ressources traitant des lettres arméniennes, mis à part ALMA [NdT : Armenian Library and Museum of America] (avec sa riche bibliothèque sur l’histoire et la culture arméniennes), l’Association Culturelle Arménienne d’Amérique à Watertown, Massachusetts, et l’association Hamaskaïne, qui soutient des conférences un peu partout… Voilà tout ce que je sais.


Lory Bedikian : Ararat aurait récemment publié son dernier numéro en tant que revue littéraire. Je sais que d’autres revues animées par et pour des écrivains arméniens ont existé ou naissent et disparaissent, mais pourquoi, selon vous, ne sont-elles pas plus nombreuses à notre époque, compte tenu en particulier de la tendance actuelle à publier sur internet, etc ?


Gregory Djanikian : Cela est peut-être dû au fait que beaucoup parmi nous ne s’impliquent pas totalement pour alimenter et soutenir la création littéraire arménienne en Amérique. Je comprends la difficulté qu’il y a, en ces temps de difficultés économiques, à produire une revue littéraire, mais comme vous le rappelez, les revues en ligne coûtent incomparablement moins cher à soutenir. Je me rappelle que lorsque j’ai grandi à Alexandrie, en Egypte, la littérature, y compris les poèmes et les romans arméniens, jouait un rôle important dans notre famille. Nous les récitions, nous en apprenions quelques-uns par cœur. Je me demande si elle a perdu ce rôle singulier au sein des familles ici ; en fait oui, et pas seulement dans les familles arméniennes. Mais je veux espérer que les Arméniens feront renaître leur ferveur pour la création littéraire, en particulier la poésie, compte tenu de notre riche héritage dans ce domaine.


Lory Bedikian : De nombreux autres groupes culturels ou ethniques ont leurs propres congrès d’écrivains. D’après vous, que faudrait-il faire pour créer quelque chose de ce genre pour les écrivains arméniens ? De nombreux écrivains d’origine arménienne s’essaient à la création, mais ne serait-il pas bénéfique pour ce groupe d’avoir ses propres ateliers et séminaires, conçus en sorte d’aborder des questions liées spécifiquement aux origines, à l’héritage culturel, etc ? Certaines revues, concours ou éditeurs sont plus " ouverts " aux écrivains d’origine arménienne et à leurs thématiques, mais ne serait-il pas utile de disposer de ressources dédiées uniquement aux écrivains d’origine arménienne ? Quel type de ressources, selon vous, les aideraient ?


Peter Balakian : Naturellement, je pense qu’il serait intéressant et utile pour les écrivains arméniens de se réunir lors de colloques ou séminaires ou même dans des circonstances moins formelles ; je pense que les écrivains retirent un bénéfice en se socialisant quelque peu et en brisant certaines barrières érigées, semble-t-il, pour des raisons variées. Cela pourrait conduire à des échanges intellectuels et à apprendre aussi. En même temps, je ne pense pas que des écrivains de quelque groupe ethnique tirent un bénéfice quelconque s’ils se contentent de se rencontrer ; écrivains et artistes ont tout d’abord besoin de construire leur identité dans le monde élargi, global, dans notre cas celui de la culture américaine, car c’est un monde plus large où l’écriture et l’art d’untel sera accueilli et aura un impact plus large ; la plupart des écrivains et des artistes veulent atteindre le monde le plus large possible, faire partie des forces en marge le plus en rupture possible et créer l’art et la littérature la plus belle qui soit. Transmettre des aspects de la sensibilité arménienne vers un monde plus large est sain pour la culture arménienne, comme pour celle américaine.


Gregory Djanikian : J’ai un peu la nausée, lorsque des groupes de gens partageant une même mentalité, un même héritage, ne font qu’un. Je trouve que cette ségrégation, même volontaire, conduit au renfermé et parfois, et même trop souvent, à l’autosatisfecit. Je pense qu’il faut toujours un choc des cultures, des contextes, des expériences vécues, des idées pour donner à telle écriture une visée qu’elle n’aurait pas sinon. Trop de murs séparateurs conduisent inévitablement à rechercher une fenêtre ouverte sur l’ailleurs.


Diana Der-Hovanessian : Je n’ai pas une grande expérience des congrès d’écrivains, exceptés ceux que j’ai organisés pour le Boston Globe Book Festival, mais j’ai participé à plusieurs d’entre eux à Erevan… Cela coûte cher. Mais voyager en Arménie est très utile à plusieurs niveaux. L’Arménie – où rues et places portent des noms de poètes !


Lory Bedikian : Que faudrait-il faire pour créer davantage de bourses, de prix récompensant des brochures ou des livres, des anthologies, et autres joutes d’écriture pour les poètes et écrivains d’origine arménienne ?


Gregory Djanikian : A mon avis, la publicité est la clef pour faire connaître la création arménienne. Je souhaiterais qu’il y ait une institution versant de l’argent pour publier des ouvrages écrits par des Arméniens, encourageant les recensions critiques dans les lieux qui comptent, s’assurant que les libraires font leur travail. Les éditeurs, en particulier les presses universitaires, ont un budget très limité dans ce domaine, et même les éditeurs commerciaux ne font du battage que pour quelques titres. Je pense que des bourses et des prix réservés à des écrivains arméniens sont une bonne idée, en particulier pour ceux qui ont besoin de soutien financier, mais nous devons aussi défendre l’idée que la littérature arménienne ne concerne pas uniquement les Arméniens, qu’une œuvre n’a pas à être définie comme écriture arménienne, mais comme une écriture qui répond au canon littéraire international, écrit par ceux qui ont une histoire particulière à raconter, mais une histoire, pourtant, de toutes les époques.


Peter Balakian : Je pense que des bourses et des subventions sont nécessaires pour les écrivains, les artistes et les chercheurs arméniens ; un mécanisme correctement financé et suivi, auquel les écrivains pourraient faire appel et obtenir un soutien – notre communauté a aussi besoin de soutenir la traduction, à nouveau via un mécanisme bien conçu et suivi grâce auquel des œuvres d’art et des écrits arméniens puissent être traduits, dans notre cas, en anglais ; si notre communauté peut commencer à faire cela, elle a le potentiel pour aider à lancer des écrivains et des artistes vers un monde plus large où des aspects de la sensibilité arménienne peuvent apporter une contribution dans un sens plus global.


Diana Der-Hovanessian : Un des bonheurs d’être un écrivain arménien américain c’est que nous appartenons à une communauté qui a toujours admiré les poètes. Dans un certain sens, nous héritons d’un lectorat constitué. Des écrivains d’autres minorités m’ont dit envier notre public lors de séances de lecture et même notre trimestriel Ararat ! Je trouve gratifiant le lectorat arménien, mais je n’ai bénéficié de l’aide d’aucune organisation arménienne. Je trouve que le National Endowment for the Arts [Fondation Nationale pour les Beaux-arts], les bourses à la traduction et celles de la Commission Fulbright sont très utiles, vraiment.



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Lory Bedikian est titulaire d'un mastère en Beaux-Arts de l'université d'Oregon. Son recueil de poésies a été sélectionné à deux reprises en finale des Crab Orchard Series dans la série Poésie Ouverte, ainsi que pour le Prix du Premier livre de Poésie.

Traduction : George Festa - 02.2009 - Tous droits réservés
Article original :
http://www.reporter.am/pdfs/C011009.pdf (1ère partie)
http://www.reporter.am/pdfs/C011709.pdf (2ème partie)
http://www.reporter.am/pdfs/C012409.pdf (3ème partie)
http://www.reporter.am/pdfs/C013109.pdf (4ème partie)