mardi 31 mars 2009

Yunus Emre




J’ai découvert le plus cher des amants, que mon âme lui soit
sacrifiée
J’ai remporté le prix et les dommages, que mon affaire lui soit
sacrifiée.
Je suis sorti de moi-même, j’ai éliminé la pudeur de
mon regard
J’ai atteint l’union avec l’Aimé, que mes doutes lui soient
sacrifiés.
La dualité m’ennuie, je suis las du Seigneur
d’Unité,
J’ai bu le vin de sa douleur, que mon remède lui soit
sacrifié.
Son existence nous met en mouvement, d’elle l’Aimé
Est parvenu jusqu’à nous,
Mon cœur détruit s’éclaire à nouveau, que mon univers lui soit
sacrifié.
J’ai renoncé à un désir sans fin, je suis las
de l’été et de l’hiver,
J’ai découvert le Seigneur des jardins, que mon jardin lui soit
sacrifié.
Yunus, tu dis bien, tu as mangé le sucre et le miel,
J’ai découvert le miel des miels, que mon âme lui soit
sacrifiée.

_______

Extrait du Diwan de Yunus Emre (1241-1320)

Traduction : Gfesta – 03.2009

Nazim Hikmet




1942


La plus belle des mers

est celle où nous n’avons pas navigué.

Le plus beau de nos fils

n’est pas encore né.

Les plus beaux de nos jours

nous ne les avons pas encore vécus.

Et ce

que je voudrais te dire de plus beau

je ne te l’ai pas encore dit.



1959


Je t’aime comme si je mangeais le pain

le saupoudrant de sel

comme si, me levant la nuit, brûlant de fièvre,

je buvais l’eau de mes lèvres à même le robinet

je t’aime comme je regarde le lourd sac de la poste

j’ignore ce qu’il contient et de qui empli de joie
empli d’un soupçon inquiet

je t’aime comme si je survolais la mer pour la première fois en avion

je t’aime comme quelque chose qui se meut en moi lorsque le

crépuscule descend sur Istanbul peu à peu

je t’aime comme si je disais Dieu soit loué, je suis vivant.


Lettre de prison à Munevver

Que faites-vous maintenant maintenant, en ce moment ?

Etes-vous à la maison ? Dans la rue ? Au travail ? Debout ? Allongée ? Peut-être levez-vous le bras ?
O mon amour, comme paraît dans ce mouvement le poignet blanc et rond !

Que faites-vous maintenant maintenant, en ce moment ?

Un chat sur vos genoux, vous le caressez.

Ou peut-être vous promenez-vous voici le pied qui avance.

Oh, tes pieds qui me sont si chers qui traversent mon âme qui illuminent mes jours obscurs !

A quoi pensez-vous ? A moi ? Ou peut-être…. Qui sait, aux haricots qui ne cuisent pas.

Ou peut-être vous demandez-vous pourquoi tant sont malheureux sur terre.

Que faites-vous maintenant maintenant, en ce moment ?


1944



Sans titre

Durant tout le voyage la nostalgie ne m’a pas quitté

je ne dis pas qu’elle fut pareille à mon ombre à mes côtés même dans le noir

je ne dis pas qu’elle fut pareille à mes mains et mes pieds lorsque l’on dort
s’égarent mains et pieds moi je n’égarais pas la nostalgie même durant le sommeil.
Durant tout le voyage la nostalgie ne m’a pas quitté

je ne dis pas qu’elle fut faim ou soif ou désir de fraîcheur dans la canicule ou de chaleur dans la froidure

c’était quelque chose que l’on ne peut atteindre à satiété

ce n’était ni de la joie ni de la tristesse

elle n’était pas liée à la ville aux nuages aux chansons aux souvenirs

elle était en moi et hors de moi.

Durant tout le voyage la nostalgie ne m’a pas quitté

et du voyage ne me reste plus que cette nostalgie.



En cette nuit d’automne

En cette nuit d’automne

je suis empli de tes paroles

des paroles éternelles comme le temps
comme la matière

des paroles lourdes comme la main

étincelantes comme les étoiles.

de ta tête de ta chair

de ton cœur

me sont parvenues tes paroles

tes paroles chargées de toi

tes paroles, mère

tes paroles, amour

tes paroles, amie.

Elles étaient tristes, amères

elles étaient joyeuses, pleines d’espérance

elles étaient courageuses, héroïques

tes paroles étaient hommes.


1948



Tu es ma servitude

Tu es ma servitude tu es ma liberté

tu es ma chair qui brûle

comme la chair nue des nuits d’été

tu es ma patrie

toi, les reflets verts de tes yeux,
toi, haute et victorieuse

tu es ma nostalgie

de te savoir inaccessible

au moment même

où je te saisis



Mon frère la mer

Et voici que nous partons comme nous sommes arrivés

au revoir mon frère la mer

j’emporte un peu de ton gravier

un peu de ton sel azur

un peu de ton infini

et un tout petit peu de ta lumière

et de ton infortune

Tu as su nous dire tant de choses

sur ton destin de mer

nous voici avec un peu plus d’espoir

nous voici avec un peu plus de sagesse

et nous partons comme nous sommes arrivés,

au revoir mon frère la mer
.


1948

Les jours sont toujours plus courts

les pluies vont commencer.

Ma porte, grande ouverte, t’a attendu.
Pourquoi as-tu tant tardé ?

Sur ma table, quelques poivrons verts, du sel, du pain.

Ce vin que j’avais conservé dans la cruche

je l’ai bu à moitié, tout seul, en attendant.

Pourquoi as-tu tant tardé ?

Mais voici sur les branches, mûrs, profonds

des fruits chargés de miel.
Ils allaient tomber sans être cueillis

si tu avais tardé encore un peu.



1948

Ô mon âme

ferme les yeux

tout doucement

et comme on plonge dans l’eau
immerge-toi dans le sommeil

nue et vêtue de blanc
le plus beau des rêves

t’accueillera
ô mon âme

ferme les yeux

tout doucement

abandonne-toi dans l’arc de mes bras

dans ton sommeil ne m’oublie pas

ferme les yeux tout doucement
tes yeux marrons

où brûle une flamme verte

ô mon âme.



Rome 1960

Ton âme est un fleuve, ô mon amour
elle court dans l’altitude parmi les montagnes
parmi les montagnes vers la plaine

vers la plaine sans la pouvoir rejoindre

sans rejoindre le sommeil des saules pleureurs

la paix des larges arches du pont

des herbes aquatiques des canards à la tête verte

sans rejoindre la douceur triste des surfaces planes

sans rejoindre les champs de blés au clair de lune
elle court vers la plaine

elle court dans l’altitude parmi les montagnes

le soleil azur des neiges des montagnes
elle court pleine d’écume mêlant en son fond les pierres noires
aux blanches
elle court avec ses poissons qui nagent à contre courant

vigilants dans les courbes

elle s’engouffre et se hisse

enivrée de son propre fracas

elle court dans l’altitude parmi les montagnes

parmi les montagnes vers la plaine

vers la plaine qu’elle suit

sans la pouvoir rejoindre.



Stockholm 1960

Cent ans que je n’ai vu votre visage
que je n’ai passé le bras
autour de votre taille

que je ne me suis arrêté en vos yeux

que je n’ai interrogé

la clarté de votre pensée
que je n’ai touché votre ventre

nous étions sur la même branche ensemble

nous étions sur la même branche
tombés d’une même branche nous nous sommes séparés

et entre nous se sont écoulés cent ans

une route de cent ans

Et depuis cent ans dans la pénombre

j’accours vers toi.



Traductions : Georges Festa - 03.2009
Cliché : © http://fotoanaliz.hurriyet.com.tr

Shushanik Kurghinian



Shushanik Kurghinian, une parole pour les sans-parole


par Nyree Abrahamian

(The Armenian Reporter, 05.03.2009)



Erevan – Shushanik Kurghinian (née Popolchian) fut une pionnière dans le développement de la poésie féminine et socialiste arménienne. Elle naquit en 1876 à Alexandropol (l’actuelle Gumri), où elle publia ses premiers poèmes et nouvelles. Écrivant souvent au sujet des femmes opprimées, des prostituées et autres membres négligés de la société, elle donna la parole aux sans-parole. Kurghinian concevait son rôle de poétesse comme profondément politique.

En 1893, à 17 ans, elle fut membre fondateur du premier groupe politique Hentchak de jeunes femmes au Caucase. À 21 ans, elle épousa Arshak Kurghinian, homme d’affaires et membre du parti socialiste clandestin. En 1903, elle projette de partir à Moscou avec son mari et ses deux enfants afin de continuer ses études, mais du fait d’ennuis de santé des enfants, la famille fut contrainte de s’arrêter à Rostov, où Kurghinian restera durant plusieurs années.

En 1907, elle publie son premier volume de poésie, Que sonne l’aube [Arshaluysi Ghoghanjer], dans Nor Nakhichevan. Recueil de nouveaux poèmes et d’autres plus anciens, publiés à l’origine dans des revues arméniennes, Que sonne l’aube répondait à la révolution russe de 1905.

La santé de Kurghinian commença à se détériorer en 1910. Elle est finalement diagnostiquée d’un cas rare de goître exophtalmique et transférée durant plusieurs années d’hôpital en hôpital, où elle ne cessa d’écrire sur la justice sociale, en dépit de ses souffrances et de sa santé chancelante. Elle passa ses derniers jours dans le secteur de Nor Malatia d’Erevan, où elle mourut le 24 novembre 1927.

Jusqu’à récemment, seuls quelques rares poèmes de Kurghinian étaient traduits en anglais et elle était totalement inconnue en dehors des milieux littéraires arméniens. En 2005, Shushan Avagyan, actuellement doctorante à l’université de l’Illinois, publia un recueil de poèmes de Kurghinian dans leur version arménienne originelle et traduits en anglais. Le titre du livre reprend celui d’un de ses poèmes les plus évocateurs, Je Veux vivre. Nous publions ci-après deux poèmes de ce recueil.

Le premier, Je veux vivre, est un poème audacieux, appelant à la justice sociale pour les femmes sur un ton direct et revendicateur. Le second, Les Vagues, évoque de manière symbolique le combat des femmes contre les coutumes oppressives et les lois discriminantes. Il célèbre la force et la solidarité des femmes, ainsi que leur capacité à défier ces lois grâce à une lutte collective et unie.

I Want to Live

I want to live, not a lavish life
trapped in obscurity, indifferent and foolish,
nor as an outright hostage of artificial beauty,
a frail creature, delicate and feeble,
but equal to you, oh men, prosperous
as you are, powerful and headstrong,
fit against calamities, ingenious in mind,
with bodies full of vigor.

I want to love, unreserved, without a mask,
self-willed like you, so that when in love
I can sing my feelings to the world
and unchain my heart, a woman’s heart,
before the crowds, ignoring their stern
judgments with my shield and destroy
the pointed arrows aimed at me
with all my vitality unrestrained !

I want to act, equal, next to you,
as a loyal member of the people,
let me suffer again and again, night or day,
wandering from one place to another,
always struggling for the ideal
of freedom and let this burden
torment me even in my exile,
if only I may gain a purpose in this life.

I want to eat comfortably, as you do,
from that same fair bread, for which
I gave my share of holy work ;
in the struggle for existence, humble and meek,
without feeling shame, let me
shed sweat and tears for a blessed earning,
let scarlet blood flow from my worker’s hands
and let my back tire in pain !

I want to fight, first as your rival,
standing against you with an old vengeance,
since absurdly and without mercy you
turned me into a vassal through love and force.
Then after clearing these disputes of my gender,
I want to fight against the agonies of life,
courageously like you, hand in hand,
facing the struggle to be or not.

(7 juin 1907)

[Traduction anglaise : Shushan Avagyan]


Je Veux Vivre


Je veux vivre, non une vie prodigue
prise au piège, obscure, indifférente et imbécile,
ni comme l’otage complète d’une beauté artificielle,
frêle créature, délicate et faible,
mais au contraire votre égale, ô hommes prospères,
puissants et volontaires,
préparés aux vicissitudes, à l’esprit ingénieux,
aux corps emplis de vigueur.

Je veux aimer, sans réserve, sans masque,
volontaire comme vous, afin qu’en amour
je puisse chanter mes sentiments au monde
et déchaîner mon cœur, ce cœur de femme,
face à ces foules, ignorant leurs jugements
sévères à l’aide de mon bouclier et détruisant
ces flèches acérées qui me visent
de toute ma vitalité sans frein !

Je veux agir, à égalité, à vos côtés,
membre loyal du peuple,
laissez-moi souffrir et souffrir, de nuit comme de jour,
errante d’un lieu à l’autre,
luttant toujours pour l’idéal
de liberté ! et que ce fardeau
me tourmente dans mon exil même,
si jamais je me fixe un but dans cette existence !

Je veux goûter à mon aise, tout comme vous,
de ce même pain juste, pour lequel
j’ai donné ma part de travail sacré ;
dans la lutte pour l’existence, humble et douce,
sans ressentir de honte, que je
verse sueur et larmes pour un gain béni,
qu’un sang écarlate verse de mes mains d’ouvrière
et que mon dos s’épuise de fatigue !

Je veux combattre, d’abord comme votre rivale,
face à vous, animée d’une vengeance ancienne,
puisque sans raison ni pitié vous
avez fait de moi une vassale au moyen de l’amour et de la force.
Enfin, après avoir vidé les querelles de mon sexe,
je veux combattre les douleurs de la vie,
courageusement comme vous, main dans la main,
faisant face au combat à venir ou non.

(7 juin 1907)

[Traduction française : Georges Festa]


The Waves


The waves – were accustomed to the black cliff.
the waves – curled under the shorn cliff,
always coy in their cadence,
rippling from the gusts of wind,
fondly greeted the cliff
with a bustle of an active life.
The waves – rebelled one black day,
the waves – sang an alarming song :
« Why do the first virginal rays
of dawn, so pure, descend
always upon your face ?
While we, like beggars,
coiling beneath your foot,
must cheer, gasping,
with anticipation and awe,
till the sun graces us with a beam. »
The waves – defiantly arose,
the waves – braced the cliff,
what hurricane, what violent storm !
With might the ether thundered,
and from the water’s pounding
the cliff shook in a blast,
The waves – deluged the cliff,
the waves – caved in the cliff.

[Traduction anglaise : Shushan Avagyan]


Les Vagues


Les vagues – familières de la noire falaise,
les vagues – enroulées sous la falaise découpée,
toujours font les coquettes en cadence,
ondulant sous les rafales du vent,
accueillant tendrement la falaise
dans les remous de leur existence active.
Les vagues – qui se révoltèrent un jour sombre,
les vagues – qui chantèrent un chant de révolte :
« Pourquoi les premiers rayons virginals
de l’aube, si purs, descendent-ils
toujours sur notre visage ?
Tandis que nous, telles des mendiantes,
faisant les coquettes à vos pieds,
devons applaudir, à bout de souffle,
par avance et respectueuses,
jusqu’à ce que le soleil nous fasse la grâce d’un rayon. »
Les vagues – qui se sont soulevées, rebelles,
les vagues – qui ont étreint la falaise,
quel ouragan, quel tempête violente !
Tandis que retentit le tonnerre,
battue des vagues,
la falaise tremble dans un grondement,
les vagues – ont submergé la falaise,
les vagues – se sont engouffrées dans la falaise.

[Traduction française : Georges Festa]


Frontières

Frontière arméno-turque, Khor Virap
Région d'Ararat - République d'Arménie



Arménie-Turquie : la frontière fermée la plus ancienne

par Ruben Mangasarian
(Hetq.am)



La frontière entre l’Arménie et la Turquie est fermée depuis 1927. Durant la période soviétique, cette frontière était la plus strictement gardée de l’Union, car la Turquie était un Etat membre de l’OTAN. Or, depuis l’effondrement soviétique et l’indépendance de l’Arménie, cette frontière est restée fermée jusqu’à aujourd’hui.
Il n’existe aucune relation diplomatique entre ces deux pays. Le conflit au Nagorno-Kharabagh, la question arménienne et la demande de reconnaissance du génocide arménien constituent les principales raisons. L’absence de relations diplomatiques a des conséquences très négatives pour les deux pays. Elle n’offre aucune opportunité de créer une société ouverte, un libre commerce, des échanges et une intégration culturelle non seulement pour l’Arménie et la Turquie, mais aussi pour la région concernée.
A mon avis, cette frontière est un vestige « gelé » de la Guerre froide. Du côté arménien, elle est vécue comme une porte fermée vers l’Europe. Et cela a indubitablement un impact négatif sur l’ancrage des valeurs démocratiques en Arménie via une connexion facilitée avec les autres pays européens.
Les peuples qui voisinent des deux côtés de cette frontière fermée vivent isolés l’un de l’autre. Ils ne peuvent se déplacer librement, ni développer leurs relations, bien que vivant dans des villages très proches les uns des autres. Ce qui a un effet très négatif dans leurs existences et leurs mentalités. Ils vivent dans une nostalgie. Un jour, j’ai entendu une femme du village de Bagaran, en Arménie, dire qu’elle ne rêvait pas d’aller à Paris, mais qu’elle souhaitait venir au moins une fois dans le village qui se trouve juste derrière le sien, simplement pour une demie heure, pour voir comment les gens y vivent.
Selon la rumeur, ce serait la frontière fermée la plus longue qui ait jamais existé. Même la frontière nord-coréenne est fermée depuis moins longtemps, après la Seconde Guerre mondiale. Mais celle qui sépare l’Arménie de la Turquie est la plus longue et la plus « verrouillée », étant strictement surveillée des deux côtés par les gardes turcs et russes. Selon un accord, les troupes russes gardent les frontières arméniennes avec la Turquie et l’Iran. Des fils barbelés longent toute la frontière avec la Turquie. Cette fermeture n’est donc pas un vain papier. Il existe même des constructions militaires datant la Guerre froide. Et jusqu’à ce jour, photographier la frontière est strictement interdit dans les deux pays.
En octobre 2008, dans le cadre d’un projet photographique, j’ai effectué un voyage le long de cette frontière des deux côtés, avec un photographe turc. C’était pour moi une sorte de recherche vivant à développer ce concept. (Voir les images dans l’album joint.)
Le côté absurde de cette situation est que l’on peut se rendre en Turquie depuis l’Arménie à travers la Géorgie, bien qu’il existe un moyen plus court et direct, lequel est fermé.
J’ai l’intention de faire un documentaire à long terme sur cette frontière fermée des deux côtés. Le but est d’avoir une image globale de cette frontière fermée, ce qui inclura les spécificités et des détails visuels très particuliers. Cette image est très importante en tant qu’illustrant le problème soulevé au 20ème siècle par l’Union Soviétique et qui existe encore maintenant, du fait de l’inertie.
Les matériaux de ce photodocumentaire seront archivés et proposés aux mass médias des deux pays, et donneront lieu à des expositions.

Portfolio : http://hetq.am/en/category/photostory/?album=7

Article original : http://hetq.am/en/society/the-longest-closed-border/

Traduction : Georges Festa - 03.2009

mardi 24 mars 2009

Daniel Varoujan

Claude Monet - Pluie à Belle-île, 1886



Pluie de printemps




Entêtée, parmi les champs, mélancolique
Ce n’est pas la pluie qui tombe.

Une averse de printemps arrose de sa lumière

La campagne infinie.

Comme fondues par le soleil, de secrètes étoiles

Par torrents se déversent,

Et leur scintillement lumineux

Lave champs et vignes.

Du riz farouche soudain suinte l’azur

Et pleuvent des diamants ;

D'aveugles fontaines s’illuminent et chantent

Leur fertilité originelle.

Tels des torrents, se précipitent en tambourinant

De grosses gouttes de saphir,

Gorgées de soleil, d’allégresse, d’azur,
De riz de nacre.

Fraîcheur exhalée des prés humides…

Lavés sont les agneaux…

Odeur venue de la terre, qui se diffuse
Dans l’air et parmi le village.

Et dans mes champs, mes champs trempés de sueur

Les blés tardifs
Bourgeonnent d’une vigueur nouvelle

Affleurant parmi les gouttes.

C’est alors, dans la forêt purifiée,

Dit la légende de mon village,

Que naît un cerf sous l’arc-en-ciel,

Un faon semblable à la lune.



Daniel Varoujan


____


Traduction GFesta - 03.2009

Cliché : © http://www.musee.ville.morlaix.fr/


Christophe Atamian



Parler arménien


à Chavarch Nartuni,



Je refuse de parler arménien avec un chat,
Dans mes rêves,

Errant comme un somnambule fou.


Je refuse de parler arménien avec un chat,

Moi qui n’aurais pas oublié ma langue natale

Puisque je ne l’ai jamais, au contraire, parlée


Je refuse de parler arménien avec un chat

Dans mes rêves, comme un somnambule fou

Et ce n’est ni un psychiatre grec ni un bourreau turc

Qui m’y forcera.


Je me réveillerai plutôt un beau matin d’été

Et je te prendrai la main

Medz mayrig que j’aimais tant.


Je refuse de parler arménien avec un chat
Dans mes rêves,

Errant comme un somnambule fou

Je te tiendrai la main, medz mayrig

Et l’on chantera ensemble
Le long de notre plaine ancestrale


Tu me demanderas mon nom

Et je répondrai en arménien.



lundi 23 mars 2009

Procession

© Michael Gfoeller



Face au mur de lave. Irrigué de sang. Milliers de cellules vivantes, qui s’agglutinent, condensées, puis se dispersent. Cette flaque striée, ciselée. Les signes affleurent. Marqueterie mobile. Sceaux. Brûlures. Fragile rideau de scène. Derrière lequel se dissimule l’innommable, le miraculeux. Tous ces ciels. Mêlés de ténèbres et de souffles. Rougeoiement sourd. Lent. Comme soumis à un feu secret. Du plus profond des souffrances. Alors le souvenir. Ces éclats fixes, flous. Qui se succèdent. Pellicule des âges. Tes proches. Qui t’ont précédé. Parcourir l’orbe. L’arche légère. Les instants éblouis. Naissances, main tendue. Les six postulations. D’une ombre à l’autre. Plis du don. Lumières de l’arrivée. Les témoins de ce qui adviendra. Tout autour l’enceinte d’azur. Orangée. Telle un méandre. Irriguant l’île à jamais perdue. Ressurgit ça et là. Hauteurs béantes du front. Cette scansion silencieuse. Qui ne s’arrête jamais. Les messagers. Convocation du souvenir. Apparitions. Grandir, apprendre, l’âge d’airain. Rejoindre l’infini. La courbure des mondes. Dialogue de la pierre et des sens. Tournoyer parmi l’incendie. Des temps qui fuient. Le bouillonnement reprend. Ce mur qui ne se résigne pas. Frémissant de toutes les attentes. Les accomplissements inespérés. Refuser les servitudes, l’oubli. Tenir debout. Grammaire des gestes. S’approcher. Ils sont venus. Triomphant à nouveau. De la nuit, des brisures. L’effondrement toujours possible. Reprennent leur marche. Ils n’ont cessé d’accompagner. Tes labyrinthes, tes écrasements. Silhouettes de merci. Leur lumière éparse. Ecume de nacre. Empreintes charnelles. Déposition des corps. Le négatif oublié. Il te suffisait d’entrer. Les âges de l’homme. Qui t’interrogent. Exhaussement de roche. Qui échappe. Soulever les pesanteurs inutiles. Devenir lumière. Glisser au-dessus du pont invisible. Où tu devines tant d’abîmes. Eboulis, prisons. Portes condamnées. Les piliers de déréliction. Le monde semblait si léger. Coagulation sombre. Cristallisation ocre. Braises. Du fond de la nuit. Mobiliser toutes tes forces. Scintillement. Cette frise de pardon. Quels que furent les égarements. Les mirages. Offrandes inédites. Ceux qui ont tout donné. Meurtris, méprisés. Résurrection des ombres. Ne fût-ce qu'une seconde. L’éternité. File des réprouvés. Des élus. Salut des âmes vives.


G. Festa - 03.2009 - Tous droits réservés
_____

Site : http://www.virtualarmenia.am/
Animé par Boris GASPARIAN
L'Arménie mystérieuse, mystique... Un site exemplaire

Antonia Arslan


Antonia Arslan. La Strada di Smirne. Milano : Rizzoli, 2009. 285 p.


Tout est fini. La fuite arrive à sa fin. En sécurité, à bord d’un navire qui les conduira en Italie, Shushanig et ses quatre fils laissent derrière eux les atrocités qui ont bouleversé leur vie et exterminé leurs proches, comme tant d’autres familles arméniennes. Tel fut ce passé, contenu et préservé pour toujours à travers les pages du Mas des Alouettes. Désormais une histoire nouvelle se lève. Tandis qu’en Italie les fils de Shushanig s’adaptent avec douleur à une réalité nouvelle, Ismene, la Grecque éplorée qui a tant fait pour les arracher à la mort, tente de donner corps à l’illusion de sauver d’autres vies, prenant soin des orphelins arméniens errant dans les rues d’Alep, otages innocents d’une brutalité que l’on ne peut oublier. Mais c’est précisément, alors que, dans la ville où tout commença, quelqu’un revient reprendre ce qui lui appartient, que toute espérance de bâtir un compromis futur vole en éclats. Le récit d’Antonia Arslan frappe par son courage de témoigner jusqu’au plus profond des vicissitudes d’un peuple condamné à l’exil et par sa capacité à dépeindre un monde vivant et palpitant de femmes et d’hommes extraordinaires. Des femmes et des hommes normaux qui ont souffert sans se briser, traversant les flammes immenses qui, lors de l’incendie de Smyrne, semblaient vouloir brûler l’espérance d’une vie nouvelle.

Résumé du livre :

Les trois fils du vieux Hamparzum, Sempad, Yerwant et Zareh, ont connu des destins différents. Tous ont quitté l’Anatolie, cette région de la Turquie peuplée de chrétiens, ainsi que la grande maison familiale, le Mas des Alouettes, pour suivre leur destinée. Sempad, le pharmacien, sera lui-même victime de l’extermination perpétrée par le régime turc contre les minorités catholiques arméniennes. Ses fils seront tous tués (excepté Nubar qui aura la vie sauve, après s’être déguisé en femme), tandis que ses trois filles, avec leur mère Shushanig et leur tante Azniv, entament un périple afin de rejoindre Yerwant en Italie.
L’aîné de la famille, médecin réputé et reconnu, vit désormais, depuis plusieurs années, à Padoue, où il a épousé une comtesse. Ses deux fils, Wart et Khayel, reçoivent une éducation à l’occidentale et ignorent tout des vicissitudes qu’a enduré dans sa patrie la famille de Sempad. Lorsque les cousines survivantes débarqueront finalement à Venise, après un voyage rocambolesque à travers les îles de la mer Égée, ces deux mondes, l’italien aisé et bien pensant et celui des marchands et des trafiquants bigarrés du Moyen-Orient vont se rencontrer. C’est depuis la position privilégiée d’une Venise blindée derrière le promontoire dans lequel les soldats italiens mènent une longue guerre de position contre les Autrichiens, que le médecin arménien et ses proches tenteront de rétablir les contacts avec leur terre ancestrale. Au travers de lettres qui leur parviennent par miracle, et malgré l’avancée du conflit, ils auront des nouvelles du frère cadet, Zareh, le seul qui continue à vivre au Moyen-Orient. Et c’est toujours à Alep, en Syrie, que se trouvent la pleureuse grecque Ismène et le prêtre orthodoxe Isaac, qui eurent tant de part dans le sauvetage des femmes du Mas. Là, les quelques réfugiés arméniens se cachent comme des rats à travers les ruelles tortueuses de la vieille ville, tandis que les enfants sont accueillis à l’orphelinat allemand. Entre temps, en Grèce, les puissances alliées sont victorieuses et les chefs du gouvernement des Jeunes Turcs en fuite. A Constantinople, la situation politique est renversée, un tribunal spécial institué pour les crimes de guerres se prépare, tandis qu’à Smyrne, seconde ville de l’empire ottoman, les Arméniens rêvent de fonder leur État souverain, après mille ans de persécutions de la part des musulmans. Ils rêvent. Yerwant, ses fils et ses neveux, imaginent une vie normale dans la « ville des Infidèles », dans un lieu où les marchands font des affaires en or et où les étrangers de toutes races et religions se croisent et vivent en paix. Une ville insouciante et tolérante, tout comme les autres grandes métropoles de la Méditerranée.
Trois ans durant, les Grecs l’emportent sur les Turcs et les Arméniens trouvent la paix à Smyrne, mais comme il advint à Pompéi avant l’éruption du Vésuve, personne ne s’aperçoit du retour prochain de la Grande catastrophe.
Cinq ans après, Antonia Arslan nous narre à nouveau l’épopée de sa famille et de son peuple. Dans le premier roman, La masseria delle allodole [Le Mas des alouettes] – dont a été tiré le film des frères Taviani -, elle racontait le génocide d’un million et demi d’Arméniens en Anatolie. Elle revient maintenant sur l’histoire de son peuple, qui voyage en quête d’une terre promise, mais ne trouve qu’une nouvelle désillusion. Une histoire d’hommes fiers et dignes, humiliés et assassinés, contraints de mendier dans les marchés d’Europe. Un roman chargé d’une magie et d’une richesse que la haine nationaliste et intégriste ne parviendront jamais à extirper de l’esprit du Levant, lucide et enfiévré, tel un antique chant funèbre.

Lien : http://www.ibs.it/code/9788817027991/arslan-antonia/strada-di-smirne.html
Nous tenons à remercier Annalisa Veraldi.


Extrait de l’entretien accordé en 2005 par Antonia Arslan à Stefania Garna (Université de Venise) :

- Stefania Garna : Quelle clé de lecture nous proposes-tu pour que nous puissions comprendre l’acceptation du silence de la part des Arméniens qui ont fui le Metz Yeghérn ?

- Antonia Arslan : Ce sont des êtres qui ont été traumatisés deux fois. La première par les choses terribles qu’ils ont vécu : lorsque tu es l’unique survivant d’un groupe de deux cents personnes, c’est un vrai miracle que tu réussisses à être quelqu’un de normal. Et pourtant ils ont bâti leur vie, etc. Mais il faut aussi se rappeler que ces gens ont subi lors du traité de Lausanne de 1923 une deuxième déportation et persécution ; leur esprit s’est comme atrophié. Car face à un traité de paix qui n’utilise nulle part le mot Arméniens, qui ne leur propose même pas un marché de Normands et ne les cite aucunement, ils se sont sentis comme des êtres qui n’existaient pas, rejetés de toutes parts. Quant à évoquer leurs tragédies, ils auraient plutôt ri que pleuré ! Il faut distinguer entre la connaissance, très aiguë, qu’en avaient les contemporains – au fond en 1915-16 tout le monde savait – et celle jusqu’en 1918-20, très large elle aussi, d’avec cette chape de silence qui, en passant à travers l’expulsion des Grecs et l’incendie de Smyrne, a tout recouvert, même les Arméniens.

- Stefania Garna : Et maintenant, quels sont les points forts et les points faibles de cette Mémoire, non seulement au sein de la communauté arménienne, mais aussi et surtout dans la communauté internationale, à commencer par l’Europe ?

- Antonia Arslan : Pour comprendre ce que fut le génocide, il faudrait aussi lire Lepsius et le Livre Bleu de James Bryce. Mais les points forts résident dans le fait que désormais ont paru de très nombreux témoignages contemporains : cahiers, comptes rendus, journaux. Le fameux médecin lors du siège de Van, dont parle le film Ararat d’Atom Egoyan, l’infirmière danoise dont les carnets ont été publiés, l’infirmière américaine qui se trouvait dans l’un des pires lieux de déportation et dont le cahier a été récupéré par terre dans une maison en démolition. Ces textes ont été publiés en Amérique. Ou encore le compte rendu, accompagné de photographies, que le consul américain Leslie Davis envoya au Département d’État américain, compte rendu qui n’a été publié que récemment. Autant de fragments de mémoire qu’ils restituent alors à leur façon, vu qu’ils n’ont jamais structuré ce vécu comme l’ont fait au contraire les Juifs ; et cela , du fait de leur petit nombre ; car, malheureusement, dans de nombreuses communautés, ils se sont renfermés en eux-mêmes : ils se voient entre eux, parlent entre eux ; par une sorte de nonchalance orientale. Ce sont aussi des gens épouvantés, qui n’ont pas vu le génocide reconnu depuis cinquante-sept ans ; qui s’entendent demander : « Qui sont les Arméniens ? », lorsqu’ils affirment avoir survécu au massacre des Arméniens. Des gens habitués à ne pas parler. Voilà. Le grand effort de ces dernières années a été de les faire parler. Mais il reste encore tant de chemin à parcourir !

- Stefania Garna : Lors de tous tes voyages, ces derniers mois, as-tu décelé l’émergence d’une opinion publique mûrie, critique et solidaire, que nous voudrions tous voir ?

- Antonia Arslan : Oui, vraiment. Toutes proportions gardées, jour après jour, je le constate. Mon récent voyage dans les Pouilles l’a confirmé avec éclat en ce sens, alors que la population aujourd’hui n’a pratiquement pas de mémoire historique de l’accueil qu’y reçurent les Arméniens survivants, du village de Nor Arax aux portes de Bari, etc. C’est véritablement une solidarité qui naît de la lecture du livre, de la part de gens qui ensuite veulent se documenter, savoir, exprimer une opinion.

- Stefania Garna : Qu’espères-tu de positif dans le cadre un peu sombre du « dédouanement politique de la Turquie » d’un côté, et de l’amnésie de Strasbourg de l’autre ?

- Antonia Arslan : Je ne suis pas opposée par principe à l’entrée de la Turquie dans l’Europe. Je le dis clairement, car il se peut que cela se fasse avec les précautions requises. Ce qui m’inquiète, c’est l’incapacité de la Communauté Européenne à déployer une diplomatie véritable. Tandis qu’elle ouvre la voie à des négociations en vue de l’adhésion, elle ne dit même pas un mot des Arméniens et ne laisse pas paraître le moindre engagement à propos de Chypre, je soupçonne que la diplomatie turque, que l’on sait très adroite, nous roule dans la farine. Pourtant, le Parlement Européen a reconnu le génocide arménien en 1987. Les Pays-Bas viennent de le reconnaître, la Slovaquie aussi. L’Italie l’a fait, et la France aussi. Aujourd’hui, la France est sous pression. Une grève de la faim est en cours. J’espère que tout ceci conduira les parlementaires à revoir leur position. Non pour repousser la Turquie – beaucoup de choses font de ce pays un candidat plutôt sérieux -, mais parce qu’il doit y avoir une négociation ferme et sérieuse, et la Turquie doit en être convaincue. C’est à ce prix que les gouvernants turcs, qui sont très habiles, comprendront qu’il convient de faire ce geste moral de reconnaissance du génocide.

- Stefania Garna : Après tous ces mois de succès éditorial et humain chaleureux, comment pourrais-tu interpréter, ou même décrire seulement, « les devoirs particuliers liés au fait de s’appeler Antonia » ?

- Antonia Arslan : De fait, je me sens beaucoup plus sereine. J’ai l’impression d’avoir fait mon devoir. Le devoir particulier de s’appeler Antonia consistait à raconter ; finalement, après tant de détours et tant d’autres choses, je l’ai fait.

[Note du traducteur : Nous publierons prochainement, après accord, l’intégralité de cet entretien paru dans la revue Deportate, esuli, profughe (DEP), n° 2, janvier 2005.]

L’auteur

Antonia Arslan

Née à Padoue en 1938. Écrivaine et essayiste italienne, d’origine arménienne.
Diplômée d’archéologie, elle a enseigné la littérature italienne moderne et contemporaine à l’université de Padoue. Elle est l’auteur d’essais sur le genre narratif populaire et le roman-feuilleton (Dame, droga e galline. Il romanzo popolare italiano fra Ottocento e Novecento) et sur l’univers des femmes écrivaines d’Italie (Dame, galline e regine. La scrittura femminile italiana fra ‘800 e ‘900).
C’est à travers l’œuvre du grand poète arménien Daniel Varoujan – dont elle a traduit les recueils Il canto del pane et Mari di grano – qu’elle a exprimé son identité arménienne.
Elle a publié un opuscule de vulgarisation sur le génocide arménien (Metz Yeghèrn / Le Génocide des Arméniens, de Claude Mutafian) et un recueil de témoignages de survivants, réfugiés en Italie (Hushèr. La memoria. Voci italiane di sopravissuti armeni).
En 2004 elle a écrit son premier roman, La masseria delle allodole (éd. Rizzoli), qui a obtenu le Prix Stresa du roman, ainsi que le Prix Campiello. Le 23 mars 2007 est sorti en salle le film tiré du roman homonyme, dirigé par les frères Taviani.
La strada di Smirne est de 2009.

Lien : http://www.wuz.it/recensione-libro/3109/strada-smirne-antonia-arslan-armeni.html
Nous tenons à remercier Grazia Casagrande.

Articles traduits de l’italien par Georges Festa – 03.2009 – Tous droits réservés


Vahan Tekeyan

© Carrie Taylor


Tous comptes faits



De cette vie que me reste-t-il ? Tous comptes faits, que me reste-t-il ?
Chose étrange, il n’en reste rien ! Oui, il me reste ce que j’ai donné.
Un sentiment amical, ou un furtif amour.
Une larme secrète, parfois une absence de pudeur.

Ce qui de moi fut jadis me revient maintenant enrichi
Ornant ma vie d’une récompense éternelle.
Si par amour j’ai perdu quelque chose, Dieu m’a racheté de sa providence
Et s’est montré en retour généreux pour l’enchantement de mes jours.

Je vois maintenant qu’au sein de mes souffrances sans fin,
Dans le désert de ce monde où s’est desséchée l’allégresse,
Je garde un vin délicieux dont l’ivresse m’est source de bonheur.

Je ne dis plus : « Que me reste-t-il ? » Tel en vérité
Ces herbes fragiles des champs ou ce chêne puissant…
Demeure une infinie consolation : être inondé de soleil.


Vahan TEKEYAN

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Traduction : Georges Festa - 03.2009

dimanche 22 mars 2009

Daniel Varoujan

Martiros Saryan – Coquelicots - 1958
© www.armsite.com



Cueille, ma sœur, ces coquelicots du jardin –
Sanglants tels des cœurs enamourés.
Dans leurs coupes de cristal

Nous boirons l’onde du soleil.

Ils sont si embrasés de flammes

Que leur brûlure incendie les champs immenses.

Dans leurs coupes de feu

Nous boirons les éclats des étoiles.

Cueille, ma sœur, telle cette caille dissimulée

Parmi les blés qu'elles chérissent tant.

Dans leurs coupes écarlates

Nous boirons le sang des sillons.

Penchés sur les nids d'alouettes

Par grappes, ondoient des rais rouges.

Dans leurs coupes de rubis

Nous boirons la promesse du Printemps.

Cueille, ma sœur, non ces coquelicots, mais cette flamme,

Et de leur feu ceins ta veste virginale.
Dans leurs coupes délicates

Nous boirons les feux de juin.
Fleurs épanouies telles tes tendres lèvres,

Ils devisent avec le blé frémissant.

Dans leurs coupes pourpres

Nous boirons le mystère des épis.

Cueille-les, ma sœur, car nous en ferons nos couronnes

Pour la fête joyeuse du lendemain, au village.

Et dans ces coupes, dansant,

Nous boirons le vin d’amour.



Daniel Varoujan

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Traduction George Festa - 03.2009

vendredi 20 mars 2009

Lory Bedikian



Par delà la bouche


Derrière chaque langue dans ma famille
Il y a une colombe qui vit et meurt.

La nuit, lorsque dorment mes oncles et tantes
Les oiseaux lissent leurs pennes, aiguisent leurs becs.

Les messagers, non seulement du rameau
D'olivier, mais aussi de ce qui reste de nos histoires.

Telle cette arche, où à deux nous sommes venus
Les yeux las, du Liban, de Syrie,

Des lointaines contrées d'Arménie et partout
Où la sécurité a dit ses dernières prières et a disparu.

Comme toute comparaison déjà écrite, les colombes
ou nos langues sont lasses et faussées.

Les dîners commencent par des monceaux de pain, des piles
De dialogues qu'échangent les anciens.

Près de nos gorges sombres, en silence
Les oiseaux sont tapis pour voir tomber la nourriture,

S'emparer des expressions hors d'atteinte de
La vérité, les tissant pour en faire des nids.

De temps à autre, nous les crachons en forme
De graines, de noyaux d'olives ou d'arêtes de poisson.

Les hommes ne voient jamais ce qui passe au-delà
Des dents, ce qui s’éloigne de leurs lèvres mouvantes,

Et les colombes savent cela. Les femmes ferment
La bouche lorsqu'elles désapprouvent

Les rires braillards. Un dicton
(du moins, il devrait exister) dit que si l'on ne

croit pas ce qui est dit ou vrai, ils peuvent demander
à la colombe derrière la langue

alors elle gazouillera la laideur ou la vérité
trouée, comment nous étouffons ce que nous cachons.

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Beyond the mouth


On the back of every tongue in my family
there is a dove that lives and dies.

At night when my aunts and uncles sleep
the birds comb their feathers, sharpen beaks.

They are carriers, not only of the olive
branch, but the rest of our histories too.

As from the ark, we came in twos
with tired eyes from Lebanon, Syria,

the outskirts of Armenia and anywhere
where safety said its final prayers and died.

Like every simile ever written, the doves
or our tongues are tired and misread.

Dinners begin with mounds of bread, piled
dialogues between the older men.

Near our dark throats, the quiet
birds lurk to watch meals descend,

take phrases that didn’t reach
the truth and spin them into nests.

Now and then, we spit them out in shapes
of seeds, olive pits, or spines of fish.

The men never watch what enters past
the teeth, what leaves their moving lips,

and the doves know this. The women shut
their mouths when they don’t approve

of the squawking laughs. There is a saying
(or at least there should be) that if one doesn’t

believe what is said or true, they can ask
the dove on the back of the tongue

and it will chirp the ugliness or the pitted
truth, of how we choke on what we hide.


___________

"Beyond the mouth" a été publié pour la première fois dans Timberline et a paru dans Armenian Poetry Project, animé par Lola Koundakjian.

Source :
http://armenian-poetry.blogspot.com/2008/06/lory-bedikian-beyond-mouth.html

Lory Bedikian est titulaire d’un mastère de Beaux-Arts en poésie de l’Université d’Oregon. Son recueil de poésies a été sélectionné à deux reprises en finale des Crab Orchard Series dans la catégorie Poésie, ainsi que pour le Prix du Premier Livre de Poésie des Crab Orchard Series. Elle dirige la chronique Poésie dans The Armenian Reporter.

jeudi 19 mars 2009

Eglise et nationalisme arménien



Armen Ayvazyan

L’Église arménienne aux carrefours du mouvement arménien de libération au 18ème siècle
Erevan [Arménie] : Lusakn, 2003, 344 p. (en anglais)

par Eddie Arnavoudian


Le mouvement national arménien de libération et l’Église arménienne

L’Église arménienne a joui dans le passé d’une réputation inégale, souvent justifiée, n’ayant au cours des siècles guère protégé les véritables intérêts de ses ouailles. Or, de même que certaines fractions de l’Église française lors de la Révolution française ou de l’Église catholique en Amérique latine dans les années 1960, certains camps de l’Église arménienne ont aussi produit des personnalités et des groupes qui ont contribué de manière significative à l’histoire du peuple arménien. L’étude d’Armen Ayvazyan s’intéresse précisément à un tel cas, lequel, bien que lourd du risque d’exonérer l’Église dans sa totalité, ouvre des perspectives neuves et stimulantes pour ceux qu’intéresse l’histoire de l’Arménie.

Examinant minutieusement des sources de première main, souvent négligées, Aivazian soutient que dans le mouvement national au 18ème siècle une fraction de l’Église arménienne à Etchmiadzine, a joué un rôle actif, dynamique et, à certains égards, dirigeant, mais qui fut toujours tenu dans le plus grand secret Son étude s’appuie sur une passionnante enquête de détective, rappelant la disposition selon laquelle, au terme de lois cléricales remontant au 12ème siècle, un candidat élu pour diriger l’Église apostolique arménienne devait obtenir un vote unanime, engageant tous les évêchés importants d’Arménie orientale.

Ayvazyan montre que cette « règle » relative aux élections des catholicos fut en fait adoptée lors des dix premières années du 18ème siècle, mais que ses concepteurs firent remonter son origine beaucoup plus avant, afin de lui conférer le poids et la légitimité d’une tradition ancienne et glorieuse. Elle fut adoptée en particulier pour assurer l’élection d’un catholicos par les évêchés orientaux. Constituant la fraction la plus encline au nationalisme de l’Église arménienne, ils visaient à empêcher le Patriarcat d’Istanbul d’imposer à Etchmiadzine quelqu’un qui eût été son homme lige, et par extension un laquais aux ordres du pouvoir ottoman. Cette lutte de l’Est contre Istanbul revêt aussi une autre dimension, celle d’une résistance aux conversions catholiques menées par les pères mékhitaristes et les moines antonins, entre autres, considérés alors comme une menace pour l’indépendance de l’Église arménienne et la perspective d’une libération des Arméniens.

Ayvazyan expose un plaidoyer convaincant pour montrer que la division et les luttes quasi endémiques entre le courant Constantinople / Cilicie de l’Église arménienne et ses centres religieux en Arménie orientale relevaient de polémiques autres que théologiques au sujet de l’avenir de l’Église, son dogme et ses relations avec le monde catholique et Rome. Les dirigeants de l’Eglise à Constantinople et en Cilicie, soumis à l’empire ottoman, cherchaient, sur ordre du pouvoir ottoman, à s’assurer que leur candidat de confiance dirigeât l’appareil de l’Église basé à Etchmiadzine. A l’instar de l’autorité impériale ottomane, ils se méfiaient des paroisses et des prélatures arméniennes orientales, considérées comme turbulentes et soutenant des opérations militaires arméniennes anti-turques pour aider l’expansionnisme russe.

Voilà quelle est la thèse défendue. Le Patriarche de Constantinople était très éloigné des réalités, des besoins, de la situation et des influences à l’œuvre sur les terres arméniennes ancestrales. Intégré au cœur de l’empire et jouissant de certains privilèges, il n’était ni réactif ni ouvert aux efforts et aux pressions émanant des couches de la société arménienne. A l’opposé, les paroisses orientales de Tatev, Etchmiadzine, Djoulfa et ailleurs se trouvaient dans le berceau de l’Arménie. De plus, du fait de leur proximité avec l’empire russe, elles étaient en mesure de concevoir et de tenter de développer des alliances, afin de s’affranchir du joug ottoman qu’elles considéraient comme leur principal ennemi.

La thèse d’une fraction de l’Église plus activement nationaliste est renforcée par le fait qu’en tant que principale, et de fait unique, institution nationale durablement puissante, elle était tenue de s’impliquer, de diverses manières, dans le destin et l’existence de la nation et du peuple arméniens, pris en tenaille entre les politiques impériales et les répressions intérieures menées par les États ottoman russe et perse. Agents, bon gré, mal gré, de puissances étrangères, ou force de conciliation et de résistance à l’égard de ces mêmes puissances, ou cherchant à s’adapter, de façon à s’assurer le meilleur avantage, la juridiction de l’Église arménienne dépassa toujours la simple gestion du salut des âmes. Grâce à sa structure interne complexe, l’institution fut toujours éminemment politique, menant une politique à la fois locale et tenant aussi de la politique étrangère, au moyen de laquelle elle visait à équilibrer et œuvrer en relation avec les puissances étrangères, organisant l’administration et la gouvernance de son propre fief, tout en protégeant son statut et son pouvoir vis à vis de l’État.

C’est dans ce contexte que les questions politiques, entre autres celles liées à la libération nationale et à la liberté politique, firent irruption dans son agenda. L’Église ne pouvait demeurer indifférente à l’équilibre changeant des forces entre les trois empires, qui se disputaient la domination sur les territoires arméniens. Il lui fallait calculer, évaluer et développer une stratégie et une orientation convenant le mieux à ses propres intérêts. Elle fut ainsi inéluctablement entraînée dans les conflits et rivalités politiques de l’époque, alors que des camps différents de l’Église adoptaient des attitudes et des stratégies différentes. S’agissant du 18ème siècle, Ayvazyan démontre le rapport et le rôle dirigeant de l’Église orientale dans le mouvement insurrectionnel arménien des années 1720.

Moment particulièrement stimulant de l’ouvrage, l’étude du rôle de Lazar Chahagetzi dans l’origine du nationalisme arménien moderne. Catholicos d’Etchmiadzine de 1737 à 1751 et représentant du nationalisme arménien renaissant, sa réputation doit être rétablie, après les décennies d’approches hostiles qui ont suivi son opposition nationaliste à l’Église catholique. Notant la référence de Chahagetzi au génial Krikor Datevatzi de la fin du 14ème siècle, Ayvazyan soutient que Datevatzi représente un certain type de nationalisme médiéval, hérité et développé par Chahagetzi. Par exemple, Datevatzi énumère dix particularités, qui définissent ou distinguent une forme d’identité arménienne. Chahagetzi n’en propose pas moins de cinquante, ajoutant significativement le rôle de la langue et de la terre en tête de liste. En développant sa vision de la nation arménienne, Chahagetzi se réfère aussi aux rois et à la royauté, aux généraux et aux combattants arméniens de l’époque classique – laïcs comme religieux.

En mettant au jour la contribution de l’Église à la lutte de libération au 18ème siècle, Ayvazyan prend note de l’amplitude et de la profondeur de ce mouvement. Démontrant qu’au delà de l’Artsakh / Karabagh et de Kapan (Syunik), les organisateurs du mouvement tentèrent aussi de mettre en place une rébellion armée dans les régions orientales de l’Arménie ottomane occupée. L’auteur suggère ainsi l’existence, quoique embryonnaire, d’une large mouvement pan-national, au sein duquel l’Église et ses dirigeants, du moins à Etchmiadzine, ont joué un rôle important de soutien et parfois de leadership. Thèse intéressante et peut-être très importante, mais qui mérite réflexion.

Affleurant tout au long du livre, un problème potentiel se révèle clairement dans le chapitre conclusif. Selon l’auteur, depuis les 15ème et 18ème siècles, l’Église, par le biais de son action culturelle, éducative et idéologique, assuma la tâche de préserver un semblant de nationalité arménienne. Cette thèse comporte naturellement une part de vérité – dans la mesure où elle renvoie non à l’Église dans sa globalité, mais à une fraction de celle-ci, et dans la mesure où cette même thèse n'est valide qu'eu égard au fait que l’Église n’était pas représentative du peuple arménien dans sa globalité. Rappelons la structure quasi féodale de l’Église, dont la condition privilégiée reposait sur le travail du paysan et du serf arménien, aux destinées desquels elle se montrait peu réactive ou empathique. Tout en relevant une contribution positive, il est juste de rappeler que l’Église défendit largement des us et coutumes obscurantistes et arriérées, mêlés à une corruption et un esprit philistin endémiques. Armen Ayvazyan est naturellement conscient du degré de cette corruption et consacre de fait vingt-cinq pages aux prévarications du catholicos Nahapet Yedesatzi.

Élargir ou généraliser ce constat au sujet de l’Église reviendrait à ouvrir une véritable boîte de Pandore. Entre autres, demander une explication quant à la révolte au 19ème siècle contre l’Église et son autorité, à l’Est comme à l’Ouest, de la part d’intellectuels de premier plan comme Mikael Nalpantian et Haroutyoun Sevajian, parmi bien d’autres. Mis à part ce genre de réserves, Ayvazian a réalisé un travail remarquable, passant au crible des documents et des correspondances ecclésiastiques apparemment ordinaires, purement théologiques ou bureaucratiques, qui mettent en lumière les différents courants politiques à l’œuvre dans l’Église arménienne, en particulier lorsqu’ils sont liés à la lutte entre les deux centres de pouvoir, Bolis [Constantinople] et Etchmiadzine. Non seulement il rétablit l’intégrité d’honorables hommes d’Église, mais il livre une importante contribution à l’histoire du mouvement arménien de libération.

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Eddie Arnavoudian est diplômé d'histoire et de sciences politiques de Manchester, Angleterre. Il commente régulièrement les lettres arméniennes sur Groong. Ses études littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch à Paris, Naïri à Beyrouth et Open Letter à Los Angeles.

Article original : http://www.groong.org

Site d'Armen Ayvazyan : http://www.hayq.org/index.php?p=9&l=eng

Traduction française : Georges Festa - 03.2009 - Tous droits réservés


mercredi 18 mars 2009

Victoria Rowe


Victoria Rowe
A History of Armenian Women’s Writing, 1880 – 1922
London : Gomidas Institute, 2009


A History of Armenian Women’s Writing, 1880-1922 [Histoire de la littérature féminine arménienne, 1880-1922] explore la production littéraire de six écrivaines arméniennes – Srpouhi Dussap (1841-1901), Sibyl (1863-1934), Mariam Khatissian (1845-1914), Marie Beylerian (1880-1915), Shushanik Kurghinian (1876-1927) et Zabel Yessayan (1878-1942) – dans le contexte du mouvement intellectuel et culturel arménien appelé Zartonk (Éveil) au crépuscule des empires russe et ottoman. Outre des analyses de la contribution de chaque auteur aux questions urgentes de l’époque, dont les droits des femmes, le développement national et le problème de la violence appuyée par l’Etat, l’ouvrage livre des informations biographiques sur chaque écrivaine et étudie les institutions culturelles – écoles, presse périodique, organisations philanthropiques et salons artistiques – qui rendirent possible l’entrée des Arméniennes dans la sphère littéraire et intellectuelle.

L’auteur : Victoria Rowe est spécialiste de l’histoire littéraire arménienne et des études sur le féminisme. Elle a soutenu une thèse de doctorat à l’université de Toronto (Canada) sur le thème : « Les « Arméniennes nouvelles » : écrits d’Arméniennes dans l’empire ottoman, 1880-1915. » Ses articles sur l’histoire littéraire et le féminisme arménien ont été publiés dans des nombreuses revues universitaires. Elle est l’éditeur de traductions d'œuvres de Shushanik Kurghinian et de Zabel Yessayan, et a traduit Your Brother’s Blood Cries Out [Le Cri ensanglanté de ton frère] d’Inga Nalbandian (Ed. Gomitas Institute, 2007). Elle a enseigné la littérature arménienne à l’université au Canada et au Japon, et est actuellement co-éditrice du Journal of Armenian History and Literature.

Victoria Rowe
. A History of Armenian Women’s Writing. [London] : Gomidas Institute, 2009, 292 p. – ISBN : 978-1-903656-78-5


Prix : UK ₤ 18.00 / US $ 25.00 port non compris.

Contact : books@gomidas.org ou books@garodbooks.com

Communiqué de presse en anglais :

http://www.gomidas.org/books/HistoryofArmenianWomen.htm

Traduction française : George Festa – 03.2009