vendredi 29 mai 2009

Zabel Yessayan - Dans les ruines / Nelle rovine


Zabel Yessayan

Nelle rovine

Traduction italienne et postface de H. Manoukian
Ancona : peQuod, 2008, 237 p.

(Deportate, esule, profughe - n° 10, maggio 2009)

par Stefania Garna



Nelle rovine [Dans les ruines] de Zabel Yessayan (1878-1943) livre un témoignage d'une valeur historique et littéraire évidente, avec des aperçus d'une brûlante actualité. Publié à Constantinople en 1911, l'ouvrage reconstitue les conditions dans lesquelles se retrouvèrent les Arméniens survivants de la province d'Adana, que rencontra dans ces lieux, tout de suite après l'atroce carnage, la jeune auteur, écrivaine déjà confirmée, qui faisait alors partie de la commission envoyée par le Patriarcat de Constantinople.
Les faits auxquels il est ici fait allusion sont les conséquences des événements qui se produisirent à partir du 14 avril (selon le calendrier grégorien) 1909, dans la région de Cilicie, en relation avec la dite contre-révolution tentée dans la capitale par le sultan, déposé ensuite, Abd ul-Hamid II, et ses partisans, dans le but de renverser le régime du parti Ittihad ve Terraki (Union et Progrès), instauré l'année précédente.
Les massacres perpétrés à l'encontre de la population arménienne locale (environ 100 000 personnes sur un total de 400 000, dont 25 000 victimes), bien que la tentative réactionnaire ait été brisée en l'espace d'une dizaine de jours par l'armée en garnison à Salonique, se poursuivirent de manière dramatique jusqu'au début du mois de mai, avec le concours des militaires.
Rappelons qu'à Adana, les Jeunes-Turcs, tout en se réclamant de constitutionnalisme, agirent dans la continuité des pratiques encore récentes du sultanat, alimentant un climat de répression qui exaspéra ultérieurement les conflits internes entre le gouvernement central et les minorités ethniques, enracinant la conviction que seuls des moyens militaires permettraient de résoudre notamment l'animosité entre Arméniens et Turcs. Pour ce faire, ces derniers confirmèrent, comme l'observe l'historien Vahakn Dadrian, la « propension turco-ottomane à résoudre les âpres conflits rencontrés avec les nationalités qui leur étaient soumises, en recourant exclusivement au massacre en tant que forme de violence la plus efficace » : une posture vouée à se radicaliser lors du Congrès mondial de l'Ittihad, qui se déroulera à Salonique en 1910, lorsque émergera en particulier le rôle clef du ministre de l'Intérieur, Talaat Pacha, prêt à mieux définir le projet d' « ottomanisme ».
Le pogrom d'Adana s'inscrit dans une véritable escalade de massacres qui aboutira ensuite aux événements de 1915; pour citer Yves Ternon, « ce crime en représente l'anneau de conjonction ». De fait, lors du règne d'Abd ul-Hamid II, durant la période 1894-1896, la Cilicie fut secouée par une puissante « campagne de massacres entreprise sur ordre du sultan » (Kinross, Bérard), qui débuta lors de la révolte du Sassoun; seule la province d'Adana (exceptés les districts de Payas et Dört Yol) avait échappé, pour des raisons stratégiques, à ces agissements criminels. Pour la plupart, les Arméniens de cette ville vivaient dans des conditions plutôt prospères et ne faisaient pas mystère de leur appui au gouvernement central des Jeunes-Turcs (lesquels continuaient alors de nourrir dans le millet arménien l'illusion pernicieuse d'un virage constitutionnaliste de l'empire), préparant ainsi le terrain à des réactions locales de la population turque, constituée soit de loyalistes envers l'ancien régime, soit de bureaucrates dévoués qui rongeaient leur frein face aux nouveautés de la capitale.
Tous les épisodes d'extermination des Arméniens seront ensuite minimisés sous forme de désordres occasionnels et spontanés, d'essence populaire - élément qui démontre l'extrême vulnérabilité intérieure et extérieure de cette minorité chrétienne à cette époque.
Le reportage exceptionnel de Zabel Yessayan débute à Adana, qu'elle rejoint par mer grâce à son port, Mersin, et que l'écrivaine découvre subitement, semblable au « seuil de la demeure d'un mort », et se conclut de même à Adana. Entre ces deux épisodes se déroule l'exploration de la ville et de ses environs jusqu'à Dört Yol, au nord d'Alexandrette, route après route, village après village, en quête de survivants à aider en terme d'argent, de vêtements, de soins, à la recherche de témoignages.
Dès Smyrne elle découvre les premiers orphelins, accueillis à l'orphelinat allemand. Soignés par des sœurs dans une grande salle, les enfants sont comme abasourdis, murés dans un silence pesant qui s'interrompt brusquement lors d'une « crise incontrôlable d'angoisse » par des cris et des sanglots. Ils se tortillent de tout leur corps, à la fois légers et désespérés, sur les bancs, incrédules à l'idée que Zabel soit sur le point de partir à Adana, leur ville d'origine.
En dépit de sa brièveté, le compte rendu de cet épisode est emblématique de la manière avec laquelle Yessayan vit et raconte les nombreuses et diverses rencontres qu'elle fait durant tout ce périple : les regards éperdus, le mutisme obstiné auquel succèdent d'irrépressibles paroles de démence et/ou de souffrance de la part de victimes innocentes. Tout cela se heurtant vainement à l'urgence d'apporter un authentique réconfort auprès de ces âmes blessées, alors que se révèle une insurmontable impuissance face à leurs corps dévastés.
La nudité des survivants, parallèlement à leurs mutilations ou leurs blessures dues à des armes à feu ou blanches, aux conséquences des incendies, etc, est l'un des éléments les plus remarqués - une nudité quasi totale ou à peine dissimulée par des haillons nauséabonds et souvent ensanglantés. La perte de l'intégrité physique et psychique, lors d'épisodes véritablement effroyables, se présente sous des jours surprenants, comme dans le chapitre V - intitulé Une journée de secours - évoquant ces femmes qui, bien qu'épuisées par des jours de privations, en arrivent à refuser de manière parfois violente la distribution de vêtements colorés, protestant aux cris de : « Donnez-nous du noir ! Que du noir ! Ecrivez à Istanbul ! », percevant cela comme une offense à leur tragédie.
La violence subie rompt la relation entre frères et sœurs, qui ont parfois le bonheur de se retrouver, sans oser s'approcher l'un de l'autre – « comme s'ils étaient séparés par le souvenir terrible du cadavre meurtri d'une mère ou d'un père » -, ou encore celle entre fils et mères qui, poussées par la nostalgie, cherchent « avec frénésie et angoisse leurs propres enfants dans un groupe d'orphelins, mais restent ensuite immobiles telles des pierres sans oser les embrasser ». Elles prennent conscience, pour le bien de leurs progéniture, de devoir renoncer à instaurer de nouveaux liens et s'affligent d'un tel sacrifice. La relation avec leurs enfants les plus petits, que parfois elles allaitent, est encore plus difficile et déchirante : parfois, cela fait longtemps que ces mères n'ont plus de lait pour les nourrir au sein et ces nourrissons, « réduits à un moignon de matière incolore, les doigts longs et contractés tels une araignée sur leur sein », les griffent avec une expression de sourde rancœur.
Une pitié féminine, d'une grande humanité, guide toutes les pages dédiées à ces victimes sans défense : l'auteur appelle explicitement à une nouvelle maternité douloureuse les femmes arméniennes, lorsque celles-ci, bien qu'ayant perdu leurs propres enfants, se retrouvent entre temps, de la part d'autres mères, désormais disparues, en charge de leurs orphelins survivants. Il s'agit même d'un espoir de consolation, qui semble se réaliser dans les pages ultimes du livre, où Yessayan raconte avec émotion comment, quelque temps après, de nouveau à Adana et sous ses propres yeux, plusieurs veuves se rassemblent autour d'une parturiente et comment chacune d'elles « prenait soin et gâtait le nouveau-né : promouvant une maternité collective et se consolant dans l'image qu'elles se donnaient à elles-mêmes ».
Souvent les orphelins le sont soudainement, sans aucune possibilité de se faire recenser : dans les églises, dans les hôpitaux (placés aussi sous la surveillance d'autorités étrangères), dans des campements aux abords de la ville.
Outre vêtir ceux qui sont nus, il s'agit d'ensevelir les morts. Les salles d'accueil paraissent « tristes comme les cimetières profanés » aux yeux d'Yessayan, mais lorsqu'elle parvient aux portes de la ville et découvre les tombes creusées à une faible profondeur par les mains des mères, tout près du campement, la vision devient insoutenable, car depuis la surface s'élèvent continuellement des nuées de « mouches à tête rouge et abdomen vert, attirées par les émanations situées juste en dessous », des lambeaux de cadavres, affleurant çà et là, infectent l'eau, tandis qu'une odeur fétide se répand de toutes parts sur « ces enfants ensevelis à la hâte, au prix de toute impulsion vitale » chez les témoins.
« La région dans laquelle ont lieu ces massacres s'étend de Tarse à Kessab, à mi-chemin des ports d'Alexandrette et de Lattaquié. C'est la région des plaines, fertile et boisée, de la Cilicie, une plaine d'alluvions, baignée de fleuves aux noms illustres. Le sol est très riche : raisin, coton, orangers, mûrier, blé et orge poussent en abondance. L'industrie est en plein développement, le chemin de fer du Bagdad doit traverser la province. » Ainsi la décrivent les historiens. C'est dans ce territoire que Zabel Yessayan, en charrette, voyage des jours durant à la découverte sans précédent du théâtre de ces carnages. Le paysage fait alterner zones d'une « stérilité désertique » et zones verdoyantes, riches d'orangers aux arômes fabuleux, villages turcs avec leurs minarets et églises en ruines aux tas de cendres en évidence et aux murs maculés : « taches de sang, aux empreintes de mains, et aussi traces de sang, éclaboussures tel un jet depuis les ouvertures des veines éclatées », témoigne l'auteur. De fait, ceux qui trouvaient refuge dans les églises étaient assurés d'y trouver la mort. A Adana ne survécurent que ceux qui s'étaient réfugiés dans le Collège français, une manufacture grecque et une usine allemande (Ternon).
Abdoghlu, Sheik Murat, Misis, Osmane (Osmaniye), Sis, Hadjën, Erzin, Ghars-Pazar, Dört Yol, Hamadie… Dans chacun de ces villages, Yessayan recueille des témoignages impressionnants de survivants : lors du pogrom d'Abdoghlu, par exemple, alors que les jeunes hommes se préparent à combattre et rassemblent les quelques armes disponibles, le chef du village, au nom de l'impuissance chrétienne, bien connue, face à l'islam, s'impose à tous : « Il brandit le drapeau blanc et déclara la reddition du village. Le düshman arriva, rassembla nos armes et nous massacra de suite; sur 265 paysans il n'en est resté que quelques-uns, en majorité des femmes ». Les communautés qui tentent au contraire quelque résistance armée parviennent en partie à sauver leur peau. « Fils d'esclaves et neveux d'esclaves, l'homme qui ne sait pas mourir ne mérite pas de vivre », conclut un vieil homme; de fait, sur nombre de ces personnes pèse souvent le remords de n'avoir opposé aucune résistance, croyant, au moyen d'une reddition totale, pouvoir être épargnés par les Turcs : « trompés tels des enfants, nous avons été tués par les balles que nous avions nous-mêmes préparées ». A Sheik Murat, une opposition se fait jour avec très peu d'armes et beaucoup d'habileté, permettant à tout le village de fuir à la barbe des assaillants; à Dört Yol, décimée par la soif neuf jours durant, la résistance atteint des formes et des sommets d'héroïsme véritablement exemplaires : même les jeunes filles prennent les armes, tandis que les plus âgées encouragent les hommes vaillants, aident les combattants en leur faisant parvenir vivres et munitions, berçant d'illusions les désespérés et les blessés.

« Les plus âgées étaient exceptionnelles, nulle part je n'avais rencontré de semblables créatures : ingénieuses et influentes, elles s'exprimaient avec sérieux, pesaient chaque mot - note l'auteur -, toutes portaient leurs vêtements anciens : une robe large aux plis épais et une étroite ceinture composaient tout leur habit. Elles avait la tête couverte d’un lachag rouge, relevé en haut du front grâce à une épingle à cheveux, recouvert d’une frange de grains d’or. »

Dans ce village 5 000 victimes seront adoptées sans conditions, ni l’aide de personne, et la principale demande concerne l’entretien des écoles, auxquelles personne ne songerait à renoncer.
Ainsi, ce n’est qu’au sein des villages qu’il est possible de trouver du réconfort, surtout pour cette forme de partage total des moments de courage et de sacrifice, qui s’est manifesté de manière extraordinaire. « On était comme un seul corps et une seule âme », se souvient un jeune homme.
Même si dans presque toutes les situations en public, Zabel Yessayan et ses compagnons de voyage sont contraints de recourir au turc, avec des complications et frustrations évidentes pour les survivants, comme par exemple dans la prison d’Erzin, il arrive parfois dans les campagnes, en particulier à Dört Yol, que cela ne se produise pas ; dans une dimension quasi liturgique il est possible de parler l’arménien « bien que la langue commune soit le turc », lorsque hommes et femmes, réunis dans la salle de réception, témoignent de tous les faits saillants, sont étreints par l’émotion et pleurent, se consolent les uns les autres, s’intéressent aux destinées de tout leur peuple, jusqu’aux prisonniers du Caucase « bien que leurs frères et leurs fils soient encore détenus à Erzin, dans l’incertitude de leur avenir ». Tous « avaient soif de leur langue maternelle et s’honoraient de la parler ».
Dans les premières pages, centrées sur les ruines d’Adana, l’écrivaine annote :

« De fait, il n’est pas possible de comprendre et de prouver la réalité horripilante du massacre en une seule fois, car elle outrepasse les limites de l’imagination humaine ; ceux qui l’ont vécue n’arrivent pas à la raconter entièrement, tous se mettent à balbutier, soupirent, pleurent et ne décrivent que des épisodes décousus. Le désespoir et la terreur ont été si forts que les mères ne reconnaissaient plus leurs enfants, les femmes âgées, paralytiques et aveugles étaient oubliées dans les maisons incendiées ; avant de mourir, les gens devenaient fous en entendant les ricanements diaboliques d’une populace sauvage et assoiffée de sang. Des membres découpés, des corps jeunes, encore palpitants de douleur et de vie, étaient foulés aux pieds ; les jeunes garçons, les femmes et les blessés, réfugiés dans les écoles et les églises, rendus fous par les coups de fusils d’un côté et les incendies de l’autre, périssaient carbonisés dans les bras les uns des autres. »

Alors, dans l’exploration de cette réalité aux limites, et au terme de tout cet événement, sous les auspices et dans l’acte d’ « écrire sans réserves », en tant que « citoyenne libre, fille légitime de ce pays, dotée de droits égaux et chargée de devoirs identiques », l’écrivain considère comme « essentiel le fait que nous tous connaissions l’image véridique de notre terre ensanglantée, que nous puissions le regarder en face et avec courage. »
Zabel, née Hovhanissian en 1878 à Scutari, faubourg asiatique de Constantinople, fut l’une des premières Arméniennes qui se soit formée à l’étranger, poursuivant des études littéraires en Sorbonne et s’insérant activement dans la vie culturelle de la capitale ; rentrée à Constantinople (épouse du peintre Dikran Yessayan et déjà mère de deux enfants, Sophie et Hrant), elle poursuivit son œuvre d’essayiste, sur des thématiques littéraires et sociales, développant aussi des activités d’enseignement Sa formation occidentale contribue à lui fournir des clés de lecture quant aux conditions que subissent les Arméniens : les signes d’un rapport compromis, et parfois plutôt détérioré, entre Turcs et djavours, semblent évidents à ses yeux. Le plus souvent, les épisodes d'extermination s'accompagnaient de manière irrémédiable de la mise en oeuvre d'une islamisation forcée à laquelle, en dépit des résistances, cédèrent dans le chaos des massacres les Arméniennes, ne fut-ce que pour sauver leurs plus jeunes filles; la communauté turque se montre alors sournoise et pressante, menaçante et pleine de messages de mort et d'anéantissement à coup sûr de la race infidèle. Ajoutons à cela les responsabilités des puissances étrangères, qui s'obstinent sur le plan militaire à rester à l'arrière-plan; l'inanité de la justice cherchée par les survivants auprès des tribunaux ottomans (avec des épisodes troublants de courage chez les uns et de lâcheté chez les autres); parfois, l'indifférence passive de ces mêmes Arméniens dans les autres régions.
Dans cette œuvre, l'unique à ce jour à avoir été traduite en Italie, se détachent toutefois aussi des pages contre le despotisme et des appels au dépassement de la méfiance historique entre musulmans et chrétiens, Turcs et Arméniens : sans rien taire de l'extrême injustice subie par son peuple, l'écrivaine arrive à distinguer entre compatriotes (membres d'une même ethnie) et conationaux (membres d'une patrie commune), les invitant tous à se défaire du mépris ou du désir de vengeance. C'est avec une grande liberté intellectuelle qu'elle écrit :

"Je veux que le lecteur sache que mes impressions n'ont été ni apaisées suite à certains choix politiques, ni altérées par des préjugés nationaux, par des sentiments de revanche atavique, ou par quelque forme de haine raciale […], quand bien même la vision des assassins m'ait inspiré honte, découragement et dégoût, quand bien même ai-je éprouvé, à côté des villages arméniens rasés, l'arrogance des quartiers turcs demeurés intacts, je les enregistre fidèlement sans me préoccuper de ces conventions formelles, à l'ombre desquelles, si nous continuons encore à dissimuler longtemps nos véritables sentiments aux yeux des conationaux musulmans, je suis certaine que nous connaîtrons une méfiance réciproque pérenne."

De fait, dans son récit "qui n'a pas été écrit sur du papier, mais vu de mes propres yeux", Zabel Yessayan enregistre ainsi fidèlement le récit d'un jeune Turc, nommé Boyraz Köse, habitant du village de Bahdje, à une distance de quatre heures de Kars, prenant la défense de djavours, bien que son père et son oncle aient été tués par des Infidèles à Zeïtoun et qui sauva la vie à cent cinquante Arméniens dans son village; et aussi le récit de Mehmed de Marasch, un jeune Turc qui fit tout son possible pour aider au moins deux cents Arméniens d'Erzin, assiégés dans un khan par la populace criminelle, tandis que d'autres Turcs à leur tour "les défendent en personne contre la foule".
L'écrivain note :

"Nos cœurs étaient emplis de sentiments nouveaux; je repensais avec émotion au regard énigmatique, serein et doux, de Mehmed de Marasch. [Elle conclut :] Quelle lueur jaillit dans la conscience blessée de cet ennemi ? Où cette lumière trouva-t-elle sa source, poussant de nombreux Mehmed à se détacher de la cruauté compacte de la multitude et à s'opposer, victorieux, d'eux-mêmes, à sa force ruineuse et destructrice ?"

Finalement, c'est d'humanité qu'elle désire témoigner - "Je voudrais même que l'on oublie la nationalité de l'auteur", précise-t-elle en introduction - et du devoir d'engagement et de partage.
Zabel Yessayan entame en 1909 un long chemin de compréhension, alors que l'histoire archivera le Metz Yeghern de 1915, le traité de Lausanne de 1923, la loi du "non retour" (gayriavdet) de 1927…
Dans un article paru dans Agos le 16 juin 2006, le journaliste arménien et citoyen turc Hrant Dink définissait la voie du vivre ensemble comme "seule exigence possible et démocratique née de l'intelligence et de la conscience". Rappelant les événements de 1908 - la proclamation du gouvernement constitutionnel, qui enivra les Turcs et l'ensemble des minorités (l'intelligentsia participa elle aussi aux festivités populaires dans les rues) "de chants inspirés par les principes de liberté, d'égalité et de justice" -, conjointement à ceux de 1909 - expérimentation de "l'un des carnages les plus sanguinaires de l'empire ottoman et où, dans le cas d'Adana, les Arméniens furent assassinés par leurs propres voisins", l'écrivain concluait que "vivre ensemble, cependant, n'est pas une grâce que quelqu'un nous concèderait de haut, c'est une culture que des peuples qui vivent ensemble doivent créer ensemble." Hrant Dink fut assassiné par un jeune Turc fanatique le 19 janvier 2007.
Ainsi, à nouveau, "parler de ceux qui sont restés est plus difficile que parler des morts".

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Source : http://www.unive.it/media/allegato/dep/n10-2009/Schede/Recensione_Garna.pdf
Traduction de l'italien : Georges Festa - 05.2009 - Tous droits réservés
Site des éditons peQuod : http://www.pequodedizioni.it/


mercredi 27 mai 2009

Amber

© www.armeniadiaspora.com


Amber


Les couronnements
D’absolus
Orbe des savanes
Blessure
Toutes les murailles
Bestiaire
En surimpression
Brèches
Comme un ultime cratère
Fusion de villes
Toisons fauves
Brumes accordées
Union
Tellurique
Opposer
Cette résistance
Issue d’éternité
Tous les outrages
Tant incendié
Piétiné
Château de Cène
Rompre les fatalités
Surrection
Seuls les initiés
Ont la clef
Théâtre baroque
Ivresse
De l’impossible
Proclamation
Blasphème
De libération
Bâtir
Ce qui est destiné
Aux vents puissants
Faire face
Découpe obscène
Inaccessible
Donnée
Tu traverses
Romps
Ruses métisses
Caucase
Souveraine
La Coste


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GeorgeFesta – 05.2009 - Tous droits réservés

mardi 26 mai 2009

Khatchkar

© Rick Ney



Vertige marin
Etoilé d’eau et de safran
Comme immergé là
Depuis toujours
Bercé des vents
Aubes ou crépuscules
Se fondant aux éléments
Palpitation subtile
Où se croisent
Lune et soleil
Dialogue des mondes
Du plus vaste
A l’invisible
Ces milliards d’atomes
qui se nourrissent
s’échangent
les uns les autres
seuil
qui ne cesse de se déplacer
jadis au fronton
ici dans l’ombre de la terre
ailé
le signe plonge
s’élance
répartit
multiplie
carte des mystères
résumé sans fin
où tu lis
la frontière

ligne de flottaison
bouclier
lourd de guerres
légèreté miraculeuse
de l’espoir
irréfragable
parmi d’autres blocs
ce dédale muet
stèle
venue
du plus profond
réconciliation des temps



GeorgeFesta – 05.2009
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site de Nick Rey : www.tacentral.com


Astvatsnkal

© Michael Gfoeller



La pyramide assoiffée
De part et d’autre
Déchiquetée
Gravir
Les marches impossibles
Rejoindre
Ce qui n’a plus de nom
Cortège d’expiation
Calciné
Puiser au cœur
Des ténèbres
Face à la gueule
Du monstre
Où nulle merci n’advient
La pente
Se dérobe
A chaque fois
Aux sources du cauchemar
S’insérer dans les entrailles
Puis ce prisme
Qui redouble
D’intensité
La montagne se défait
Multiplication
Chiffrage géologique
Ces autres nombres
L’empilement des signes
Epuisement
Du sens
Puisque tout
S’ensevelit
Se décapite
Gueule du volcan
L’œil morne
Lentement ressurgit
La construction défaite
Ecrasement
Des perspectives
Il faudra forer encore
Se perdre
Aguirre
Bleus gris
Immensité aérienne
Ramenée
A ces traces informes
Etagement
En trompe l’œil
Porte étroite
Couperet
Comme s’il fallait
Se défaire
De toute lumière
Tu es
Exaucé
Regagner les gouffres
Bouillonnement
De nuages
Les laves encore tièdes
Eruptions
Toujours recommencées
Pluies
Invisibles
Où se mêle
Tant d’ombres de mains
Que tu devines
Se glissant
Parmi la fracture
Linéaments
De regards
Les quatre faces
Saint Suaire
Tour de Babel
Des anges noirs
Vision
Peyotl.


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GeorgesFesta – 05.2009

www.virtualarmenia.am


lundi 25 mai 2009

Queer Pride Armenian Reading NYC



GARTAL et l’Armenian Gay and Lesbian Association of New York

présentent

An Evening of Literary Pride
[Soirée Pride littéraire]
20 juin 2009

LGBT Community Services Center – Room 410
208 W. 13th Street (between 7th and 8th Avenues)
New York, NY 10011

http://www.gaycenter.org



Gartal et AGLA New York ont demandé à des écrivains et des poètes de lire des extraits d’œuvres liés au thème de la fierté, un terme chargé s’il en est pour les Arméniens comme pour les gays. Accueil par Arthur Nersesian, romancier très connu d’East Village, auteur d’ouvrages tels que The Fuckup, Chinese Takeout, Manhattan Loverboy, et plus récemment de The Sacrificial Circumcision of the Bronx. Présentation par Nancy Agabian, auteur de nouveaux Mémoires, Me as her again : True Stories of an Armenian Daughter. Une réception suivra.

Lectures par : David Ciminello – Amy Ouzoonian – Aaron Poochigian – Margarita Shalina – Hrag Vartanian.

David Ciminello

Ses textes ont paru dans la revue littéraire Lumina. Sa nouvelle, PD XOX, figure dans l’anthologie à paraître Portland Queer : Tales of the Rose City. Ses poèmes ont été publiés dans Poetry Northwest. Son scénario originel Bruno (finaliste des Nicholl Fellowships catégorie scénarios) a été produit et est parfois édité en DVD, adapté du récit originel. David est titulaire d’un master en Beaux-Arts mention Fiction du Sarah Lawrence College. Il vit actuellement à New York, où il travaille comme écrivain et professeur d’art.

Amy Ouzoonian

Ecrivaine, artiste et éditrice. Elle est l’auteur de Your Pill (poèmes – éditions Foothills), l’éditrice de In the Arms of Words : Poems for Disaster Relief (poèmes – éditions Sherman Asher Press). Elle est actuellement étudiante à la New School et travaille sur une série de performances qui intègrent son travail sur la musique et la danse intitulé Waiting Journey. Elle vit et crée dans le Queens à New York.

Aaron Poochigian

Etudes à la Moorhead State University où il travailla sur les poètes Dave Manson, Alan Sullivan et Tim Murphy. Voyages et bourse de recherche en Grèce. Titulaire d’un PhD de Lettres classiques à l’Université du Minnesota. Traductions à paraître, dont poèmes et extraits de Sappho aux Editions Penguin Classics ; textes d’Eschyle, Aratus et Apollonius de Rhodes pour la Norton Anthology of Greek Literature in Translation ; et son édition du poème astronomique d’Aratus, Les Phénomènes, aux Presses de l’université Johns Hopkins. Ses poèmes ont paru dans de nombreuses revues, dont Arion, The Dark Horse, Poetry Magazine et Smartish Pace. Il vit et écrit maintenant à Brooklyn, New York.

Margarita Shalina

Née à Léningrad. A grandi dans le Lower East Side à New York. Ses poèmes ont paru dans Poems for the Retired Nihilist, vol. 2 (éditions Fortune Teller Press, GB, 2007), le site EvergreenReview.com, New York Nights, et en annexe à Poetry Motel. Elle a écrit des essais pour ZEEK Magazine et Three Percent, le site internet lié aux éditions Open Letter. Elle a collaboré en tant que traductrice à l’anthologie Contemporary Russian Poetry (éditions Dalkey Archive Press, 2007) et est conseillère littéraire auprès de la St. Marks Bookshop. Elle vit à New York.

Hrag Vartanian

Ecrivain arménien canadien, critique et intervenant culturel. Il vit à New York. Ses œuvres ont paru dans le blog Art21, AGBU News, The Brooklyn Rail, NYFA’s Current, Huffington Post, Modern Painters et collabore à la rubrique « Re:Public » pour ArtCart Zine. Il est membre du comité éditorial d’Ararat Quarterly et de l’association Triangle Arts. Il est l’auteur du blog http://hragvartanian.com. Il est pacsé et espère voir un jour son mariage reconnu légalement en Amérique et à travers le monde.

GARTAL

Depuis 2002, Gartal (« Lire » en arménien) est un forum indépendant pour des écrivains à la fois reconnus et émergents d’origine arménienne ou des écrivains abordant des thèmes arméniens en vue de lire de la poésie, de la fiction, de la non-fiction créatrice et des textes dramatiques en public. Coordonné par l’écrivain Nancy Agabian, Gartal réunit, via l’acte complémentaire de lire et d’écouter, diverses composantes arméniennes, entre innovation et tradition. L’accent est mis sur le fait de donner la parole à des textes arméniens qui n’ont pas eu suffisamment d’audience, y compris des textes d’auteurs métis, de religions diverses, issus de différents milieux sociaux et des gays arméniens.

Pour plus d’information sur ce programme, consulter le site
http://armeniandrama.org/GARTAL.php
ou adresser un courriel à nancyagabian@gmail.com


AGLA NY

Depuis 1998, AGLA NY a pour but d’apporter un espace aux lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres arméniens américains, leurs compagnes et compagnons, ainsi que leurs amis afin de constituer une communauté. Un forum alimente notre visibilité et renforce nos liens culturels et d’origine avec les communautés gays et les communautés arméniennes dont nous faisons partie. Nous nous réunissons chaque mois au Centre LGBT de New York.

Site internet : http://aglany.org

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Source : http://queeringyerevan.blogspot.com
Traduction : George Festa – 05.2009 – Tous droits réservés

(An) Daradzootian Metch / In the (Un)Space

© Lola Koundakjian


(An) Daradzootian Metch / In the (Un)Space

de Nancy Agabian, Lara Aharonian et Shushan Avakyan

Yerevan : Centre de Ressources pour Femmes / Heghinagiayin Hradagootiun, 2007, 109 p.

par Christopher Atamian



L’apport du groupe pionnier de féministes qui, sur une courte période, au tournant du 20e siècle, s’illustrèrent à l’avant-garde des droits des femmes dans l’empire ottoman, s’est perdu dans les annales de l’histoire culturelle de l’Arménie. Parmi ces femmes courageuses et à l’esprit novateur figuraient Shushanig Goghinian, Sirarpie Dussap, Sibel et Zabel Yessayan. Essayistes, poétesses, écrivains, témoins, mères, dirigeantes et révolutionnaires, elles lancèrent ce qui a peut-être constitué l’un des plus remarquables mouvement d’auto-libération connu jusqu’ici dans cette partie du monde.

Ces féministes arméniennes – et leurs descendantes littéraires qu’elles ont pu avoir – restèrent plus ou moins dans l’ombre au cours des 80 années qui suivirent, abattues comme tant de leurs compatriotes par le génocide de 1915 et la domination soviétique qui s’ensuivit. Dans la diaspora, leurs semblables se retrouvèrent de même sous le poids suffocant de sociétés conservatrices, ouvrant pour la plupart dans des comités d’églises et des associations féminines plutôt que d’ouvrir la voie à de possibles compagnes de route telles que Betty Friedan, Catherine Millet et Simone de Beauvoir.

L’ouvrage d’Arlene Voski-Avakian, Lion Woman’s Legacy : An Armenian-American Memoir [L’Héritage d’une Lionne : Mémoires d’une Arménienne américaine], paru en 1992, rompit la glace dans la diaspora, tandis que Violette Krikorian faisait de même dans la république nouvellement indépendante d’Arménie avec sa poésie si riche et inventive. Sans surprise, Voski-Avakian influença grandement au moins l’une des femmes (Nancy Agabian) co-auteur de In the (Un) Space [Dans le nulle part], en arménien (An) Daradzootian Metch. Trois Arméniennes qui vivent en Amérique, une Américaine boursière Fullbright (Agabian), une Libano-canadienne habitant à Yérévan (Lara Aharonian), et une troisième, née en Arménie, mais qui étudie aux Etats-Unis (Shushan Avakyan), se sont rencontrées lors d’un atelier d’écriture pour femmes à Yérévan, puis à Shushi où elles ont établi la version définitive du texte. Ce mince livre de réflexions compte au final 109 pages et est tout à fait singulier, puisqu’il est écrit en trois langues : anglais, français et arménien oriental.

Le concept d’écriture est inédit. S’adressant directement au lecteur, par épigrammes, fragments de poèmes et même entretiens enregistrés, ces trois femmes s’adressent l’une à l’autre dans le texte, tout en visant simultanément une plus large audience, reprenant pour partie des méthodes utilisées par des féministes françaises comme Luce Irigaray et Monique Wittig, qui s’opposaient délibérément à la notion de plaisir d’écriture comme étant d’essence masculine, reflétant des structures patriarcales. Comment y échapper ? Cesser d’écrire comme un homme, quoi que cela puisse signifier - répondent simplement ces femmes. Aussi problématique qui puisse être une telle stratégie, c’en est une, qu’Agabian, Aharonian et Avakian utilisent toutes à leur profit.

Agabian

Nancy Agabian a séjourné à Yérévan en tant que boursière Fullbright pendant un an, durant lequel elle a conduit un séminaire d’écriture à l’Université d’Etat de Yérévan. Sa classe se composait de femmes qui, comparées à leurs semblables de Wellesley et Columbia aux Etats-Unis, prenaient un soin excessif de leur apparence et s’honoraient, note Agabian, de leur réputation de beauté, sans plus. Souvent, des garçons ouvraient d’un coup la porte de leur salle de cours, juste pour voir si ces femmes s’y trouvaient. Dans ces moments-là, Agabian avait envie de crier et de « leur jeter de la merde de chien » (p. 19). Heureusement, elle résista à cette pulsion. Agabian relate toute une série d’aspects déconcertants, mais bien réels, de la vie en Arménie. Un moment, elle se voit traitée comme une prostituée par un médecin de Yérévan pour avoir contracté une affection vénérienne. A un autre endroit du livre, lorsque Lara Aharonian se plaint auprès d’un autre médecin que son vagin s’est comme engourdi, elle se voit conseillée de « mettre un peu de yaourt arménien » dessus (« madzoon kssé »), curieux traitement s’il en est. Mauvais traitements domestiques, dépressions nombreuses, manque de libertés personnelles et de possibilités professionnelles font de l’Arménie contemporaine un lieu de vie défiant ceux qui n’appartiennent pas à une élite très restreinte. Toutes choses que nous savions déjà, bien sûr, excepté le fait que nous les voyons sous un jour nouveau ici, d’un point de vue clairement féminin.

Cependant, Agabian est au sommet de sa puissance comme poétesse, lorsqu’elle parvient à se défaire de toute l’étrangeté de sa pensée qui était déjà présente dans son premier livre Princess Freak [Princesse des rues]. Là nous lisons « Réalité » : « Tu es lesbienne ? demande-t-il. / Non, lui dis-je, je suis bisexuelle, mais les hommes me font peur / […] Leur pénis, dis-je / […] Alors il ouvre sa braguette et / Coupe son pénis avec son coupe-ongles […] / Ca tombe dans l’océan / Lavé sur / L’île de Lesbos / Où elles le recueillent / Le traitant aux herbes médicinales / Pour le raidir / Et l’utiliser / Comme un tampon. » (pp. 16-17)

Aharonian

Lara Aharonian fonda Kanayq Hayots, la première organisation de femmes en Arménie en 2001. Elle a grandi à Beyrouth et comme beaucoup d’Arméniens du Liban, partit au Canada avec sa famille, alors qu’elle était encore adolescente. Son chapitre dans Dans le nulle part, intitulé « J’Ose Dire / I Dare Say », décrit un sentiment typique de déplacement diasporique, rendu encore plus puissant par le fait qu’elle habite actuellement en Arménie, censée être sa « patrie ». Cette réalité conduit Aharonian à un état de totale confusion. Elle débute ainsi son chapitre : « J’ignore ce qui a bien pu me pousser ici-bas à tout abandonner et à me retrouver là, au milieu de nulle part, un endroit dont je ne partage pas l’histoire, ni passée, ni présente. Même la nourriture ne me plaît pas ici… (p. 61). Aharonian reconnaît penser en français et parfois en arabe, mais rarement en arménien. Elle poursuit en décrivant son déracinement et pourtant ressent son attachement pour l’Arménie et ses mauvais côtés. A un moment, elle se prend de pitié pour une vieille femme qui balaie les rues, et part en larmes lorsque celle-ci lui apprend qu’elle s’appelle « Sosse Mayrig », comme sa grand-mère révolutionnaire qui combattit les Turcs en 1915. Elle nous décrit un pays où les femmes qui veulent avorter doivent corrompre les médecins en espérant ne pas être violées en retour, un pays de villes à l’abandon qui ont été aussi métaphoriquement violées, comme le fut Shushi. Mais lorsque son récit se met à désespérer, sa collaboration avec Agabian et Avakyan semble transformer son état d’esprit, si bien qu’elle parvient à terminer avec une note de fierté : « Désormais, Dussap peut rester en paix. Yessayan prit note de tout. Et trois femmes ont agité la Terre. » (p. 90)

Avakyan

Avakyan, poétesse et traductrice née à Yérévan, a le plus contribué à cet ouvrage. Sa prose élégante joue sans cesse avec les mots, comme dans le titre de son chapitre, « Sevamenk », que l’on peut interpréter différemment par « Nous sommes (tous) Noirs » ou « Noirs tous ensemble ». Une grande part de la contribution d’Avakyan renvoie ici au passé, comme dans ce rêve récurrent de sa grand-mère coiffée d’un chapeau aux larges bords, qu’elle poursuit sans l’attraper dans une rue étroite, tel ce personnage des Mailles d’un après-midi de Maya Deren. Elle revient alors à cette belle méditation de Micheline Aharonian Marcom sur le génocide arménien dans The Daydreaming Boy [Le Garçon qui rêvait le jour]. Le livre de Marcom se centre sur un jeune survivant, Vahé, battu dans un orphelinat de Beyrouth dirigé par des sœurs arméniennes. Avakyan problématise l’usage par Marcom du sujet « nous » dans sa narration, questionnant ce que représente ce pronom. (Dans l’ouvrage de Marcom, « nous » représente tous ceux qui ont été privés de leur enfance.) Si le « je » est une représentation paradigmatique du moi dans la narration, alors à quoi se réfère le « nous » ? Quelle conscience ou existence collective, linguistique ou autre, implique-t-il ? Qui qu’il en soit, Avakyan écrit, renvoyant le passé à son impossibilité et son absurdité, d’où cette injonction implicite à la fois vers le lecteur et ses co-auteurs afin d’avancer ensemble.

Les femmes en Arménie n’ont pas la vie facile, c’est le moins que l’on puisse dire. Physiquement et émotionnellement délaissées par des hommes en quête de succès financiers à l’étranger ; censées être de belles vierges muettes à leur mariage ; et condamnées à vivre sexuellement insatisfaites, elles sont censées donner la vie, puis disparaître de la sphère publique. Il ne faut donc pas s’étonner si, dans ce pays, la classe politique, les milieux d’affaires et l’intelligentsia comptent peu de femmes. Beaucoup de questions abordées par les auteurs dans Dans le nulle part ont été déjà traitées ailleurs. En un sens, c’est précisément ce qui rend leur effort d’autant plus estimable, cette volonté de s’attaquer aux problèmes spécifiques de cette culture si étrange, prise entre Orient et Occident, et d’aider à la conduire vers la modernité, que cela plaise ou non.

[En guise de conclusion, il n’est pas inutile de préciser que, bien que trois Arméniennes ont contribué à ce livre trilingue, aucune n’a choisi d’écrire en arménien occidental. Peut-être est-ce inévitable, car cette langue, la langue des Arméniens de Cilicie et de la majorité de la diaspora, est peut-être en voie d’extinction. Ou alors la diaspora peut-elle relever ce défi et (re)créer une culture littéraire vivante dans cette langue, la plus belle de toutes ?]

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Traduction : Georges Festa – 09.2007 – Tous droits réservés


Juifs d'Arménie

Synagogue d’Erevan
© www.jewishvirtuallibrary.org


Il y a eu toujours eu des Juifs en Arménie

par Hasmik Hovhannisyan

http://hetq.am



Comment les Juifs sont arrivés en Arménie

« Au premier siècle avant Jésus-Christ, le roi d’Arménie Tigrane II le Grand (95-55 av. J.-C.) assiégea Cléopâtre à Ptolémaïde afin de venger son père, Artavazd Ier, mais il dut abandonner ce siège, lorsque Lucullus attaqua l’Arménie. Le roi Tigrane II revint alors et établit les Juifs qui avaient été capturés dans les villes grecques à Armavir et sur les rives du Kasakh. »

Cette citation, extraite de L’Histoire de l’Arménie en trois parties par Moïse de Khorène, constitue la première trace de présence juive en Arménie. La seconde vague d’immigration juive en Arménie, selon cet historiographe du Moyen Age, eut lieu alors qu’il y avait deux prétendants au trône de Judée, Antigonos et Jean Hyrcan Ier, et que les Arméniens décidèrent de soutenir le premier. Antigonos l’emporta et le roi Tigrane décréta que les Juifs capturés durant cette campagne seraient établis à Shamiram (Van).

Selon certaines sources, leur nombre s’élevait à 300 000. Ces territoires furent par la suite rachetés par la dynastie marchande de Shimon Pokrat et devinrent un site de développement rapide pour la communauté juive. Aujourd’hui encore, d’aucuns affirment que ceux qui sont originaires de Van sont les descendants de ces Juifs, bien que cette thèse n’ait jamais été prouvée.

D’après Moïse de Khorène, à l’époque du légendaire roi Hrachya, un marchand juif nommé Shambat vivait en Arménie et la famille royale des Bagratides était en fait constituée de ses descendants.

Telle est l’histoire, quelque peu sommaire, de l’établissement de la présence juive en Arménie. Aucun lieu ancien d’habitation n’a été préservé. Néanmoins, un cimetière juif remontant du 11ème au 13ème siècles, une minoterie et du mobilier ont été récemment découverts au village de Yeghegis dans le marz de Vayots Dzor. Des spécialistes de l’université de Jérusalem étudient ces vestiges. L’on ignore cependant comment des Juifs se sont retrouvés là, qu’ils furent les descendants de ceux amenés par Tigrane II le Grand ou qu’ils soient arrivés plus tard.

Dès 1840 il existait deux communautés juives dans la province d’Erevan – originaires d’Europe, essentiellement de Pologne (Ashkénazes), ou venus de Perse (Sépharades). Ces deux communautés étaient représentées par des chefs religieux et disposaient de lieux de culte – une shul pour les Ashkénazes et une synagogue à part appartenant aux Juifs de Perse, du nom de Sheikh Mordechaï, qui fut préservée jusqu’en 1924.

Cependant, à partir des années 1930, il ne restait plus que quelques dizaines de Juifs en Arménie.

La plupart des Juifs qui vivent en Arménie aujourd’hui proviennent de différentes républiques de l’ancienne URSS. Les premiers immigrants arrivèrent au milieu des années 1930 ; puis, durant la Seconde Guerre mondiale, des Juifs furent déportés en Arménie, principalement depuis l’Ukraine.

Une seconde vague d’immigration juive vers l’Arménie eut lieu au début des années 1970, lorsque l’antisémitisme devint une politique tacite de l’Union Soviétique. La persécution des Juifs ne s’exerçait pas sous forme de pressions directes, mais de manière plus « civilisée » - ils se voyaient interdire certains emplois, les portes des collèges et des universités leur étaient fermées. Résultat, beaucoup d’entre eux tentèrent de partir en direction de leur patrie historique, même si la plupart se voyaient refuser des visas, devenant ainsi des otkazniks (les recalés).

Beaucoup de ces Juifs partirent en Arménie. Pourquoi l’Arménie ? Parce que, selon les membres de la communauté, les Juifs y étaient bien accueillis et que le problème de l’antisémitisme ne se posait pas.

Durant la perestroïka, la majorité des gens arrivés en Arménie dans les années 1970 partirent en Israël.

La vague suivante d’émigration en masse des Juifs et des membres arméniens de leurs familles se produisit en 1992-1993, alors que l’Arménie était soumise au blocus lors de la guerre du Karabagh. Le Grand rabbin d’Arménie, Gershon Meir Burstein, nous a précisé que la plupart de ceux qui sont partis à cette époque ne l’auraient pas fait dans des conditions normales – ils étaient tous très bien intégrés, docteurs, ingénieurs, homes d’affaire, spécialistes en technologies de l’information.

La communauté juive

Parmi les otkazniks qui s’installèrent en Arménie se trouvaient des familles très actives qui organisaient des réunions communautaires chez elles. A la fin des années 1980, un groupe de militants créa l’association culturelle judéo-arménienne Arev, dans le but de réunir des intellectuels arméniens et juifs. Ce groupe créa la Communauté Juive d’Arménie en 1991 avec Gershon Burstein et Igor Ulanovsky comme co-présidents. Comme les organisations non gouvernementales ne pouvaient avoir des activités religieuses, la Communauté Religieuse Juive d’Arménie (CRJA), présidée par Burstein, fut enregistrée en 1992 auprès de la Commission officielle chargée des Affaires religieuses.

Aujourd’hui, entre 800 et 900 Juifs vivent en Arménie. Ils résident pour la plupart à Erevan et Vanadzor. Avant le tremblement de terre, certains vivaient aussi à Gumri. Il existe aussi une communauté à Sevan de Russes adeptes du judaïsme. Cette communauté est maintenant réduite, essentiellement des personnes âgées.

La communauté juive d’Arménie bénéficie de l’aide d’organisations américaines et de dons émanant de particuliers. Une ONG intitulée Le Lien met en œuvre, avec l’aide de la CRJA, divers projets caritatifs, apportant une aide alimentaire et médicale aux personnes âgées, soutenant l’enfance, ainsi que d’autres services. L’association Sokhnut aide les Juifs qui désirent partir en Israël.

99 % des Juifs vivant en Arménie sont des familles mixtes – dans la plupart des cas, les épouses sont Juives et les maris Arméniens.

Rima Varzhapetyan, présidente de l’ONG intitulée Communauté Religieuse Juive, est arrivée d’Ukraine en Arménie en 1970 et a épousé un Arménien.

Valeria Karlinskaya-Fljyan est issue d’une famille de Juifs polonais déportés à Tbilissi avant la révolution russe de 1917. Son grand-père avait créé deux usines de production de halva et d’huile d’olive. Après la révolution, les usines furent nationalisées, ainsi que la maison familiale. On peut lire encore le nom Karlinsky sur la façade de cette demeure de deux étages. Valeria se souvient de sa maison à Tbilissi, où différentes nationalités vivaient côte à côte, sans inimitié d’aucune sorte. Après un diplôme d’études françaises à l’université, Valeria Karlinskaya épousa un Arménien, Donald Fljyan, et partit à Erevan.

Bien qu’il existe de nombreuses similarités entre Arméniens et Juifs, certaines traditions sont totalement différentes. Par exemple, les Arméniens déterminent la nationalité d’un enfant au moyen de celle du père, tandis que les Juifs le font par la nationalité de la mère. Reste à savoir comment cette décision est prise dans les familles arméno-juives.

« Nous avons un consensus à cet égard dans nos familles », se félicite Adelina Livshits, arrivée d’Odessa en Arménie et qui a épousé un Arménien.

« Nous considérons nos enfants comme Juifs et nos époux arméniens les considèrent comme Arméniens. Plus sérieusement, nos enfants peuvent décider eux-mêmes lorsqu’ils ont dix-huit ans. Ma fille, par exemple, vit en Israël et plus elle vit là-bas, plus elle se sent Arménienne ! »

(à suivre…)

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Source : http://hetq.am/eng/society/0704-jews.hmtl (ancien site d’Hetq)
Traduction : Georges Festa – 05.2007 – Tous droits réservés.
Précédemment paru en 2007, après accord de l’éditeur.


dimanche 24 mai 2009

Grecs d'Arménie - Madan

Village grec d’Ankavan
© Rick L. Ney – www.tacentral.com


Les derniers Grecs de Madan

par Lena Nazarian

www.hetq.am



[La banlieue de Madan est située à cinq kilomètres environ du centre d’Alaverdi. Au début des années 1990, elle était exclusivement peuplée de quelque 800 Grecs. Aujourd’hui, il n’en reste que vingt-quatre, essentiellement des personnes âgées. Les Grecs ont commencé à apparaître en Arménie à partir de la seconde moitié du 17ème siècle.]


En 1763, quelque 800 familles grecques, originaires de Kyumushana en Turquie, partirent pour la région d’Akhtala dans le marz de Lori. La même année, ils bâtirent une fonderie d’argent à Akhtala et en 1770 ils construisirent des fonderies de cuivre, tout d’abord à Akhtala, puis à Shamlugh. La vie et les moyens de subsistance des Grecs de Madan furent dès lors indissociables de la fonderie de cuivre d’Akhtala.

Des générations de Grecs ont travaillé dans les mines de cuivre d’Alaverdi. Mikhail Kodanov, 68 ans, Grec originaire de Madan, raconte qu’il n’y avait pas que les hommes qui creusaient les mines. Les femmes et les adolescents aussi. Ils sortaient le minerai des mines dans des sacs en cuir attachés à leurs épaules, tels des bêtes de somme. Ils avaient pour outils un marteau, une pioche et une pelle. Ces Grecs continuèrent de travailler dans l’industrie minière en tant que mineurs expérimentés, même lorsque les capitalistes français et russes se mirent à investir dans l’industrie du cuivre au 19ème siècle.

Dans la famille de Mikhail Kodanov, la tradition du travail à la mine s’est transmise de génération en génération. Il fut conduit pour la première fois dans les mines par son grand-père et son père, puis n’a cessé d’y travailler trente années durant. Les autres familles grecques de Madan ont connu cette même tradition. Mikhail précise que la seule manière pour les générations successives d’obtenir du travail dans les mines était de remplacer leurs grands-pères ou leurs pères. Le vieil homme ajoute en souriant : « Aujourd’hui, les temps ont bien changé ! Tous mes proches vivent en Grèce depuis 1992. On ne pourrait plus en faire des mineurs ! » Dès l’effondrement de l’Union Soviétique, la nation grecque ouvrit ses portes aux Grecs disséminés à travers le monde, leur garantissant bon nombre de privilèges. C’est dans ce contexte que les Grecs commencèrent à quitter l’Arménie dans les années 1990. D’après les chiffres d’un recensement de 1979, 5 653 Grecs vivaient alors en Arménie. En 2001, leur nombre a chuté à 1 176, dont 853 demeurant dans des agglomérations.

« En tant que Grecs d’origine, mes fils, mes filles, ma belle-famille et mes petits-enfants ont tous obtenu la citoyenneté grecque. Tous se sont établis et travaillent en Grèce. Même si je vais les voir, j’ai décidé de rester à Madan. Cette maison, je l’ai bâtie à la sueur de mon front en travaillant dans les mines. Mon jardin et ma maison sont les récompenses tangibles de mon travail. Comment pourrais-je quitter tout ça et partir ? », poursuit-il.

De nombreux Arméniens, amis et proches des Grecs qui sont partis de Madan pour la Grèce, surveillent maintenant leurs maisons vides. Certains se sont même installés chez eux. Personne ne croit qu’ils reviendront un jour. Certains reviennent faire une visite, nous dit-on, mais jamais dans l’intention de rester. Ils viennent voir des amis et des proches ici. Les quelques Grecs qui sont restés à Madan s’occupent d’élevage, comme les Arméniens. Seuls quelques-uns travaillent encore dans les mines.

Il y avait jadis une église grecque à Madan, mais ce n’est plus qu’une ruine fantomatique. L’école où l’on enseignait le grec est elle aussi en ruines et les enfants du village fréquentent maintenant l’école d’Alaverdi. Ce qui présente un gros problème pour les parents et leurs enfants, cette école étant située à cinq kilomètres de là. Il n’y a pas véritablement de lieu de rassemblement dans ce village, où les gens puissent se parler, autre que le magasin du village. Ce magasin est en fait la maison d’un des habitants qui l’a en partie transformée en commerce. Comme dans bien d’autres villages, gaz, eau et téléphone sont ici un luxe abstrait.

Les proches d’Alik Aslanov, 23 ans, d’origine grecque, vivent maintenant en Grèce. Il s’est récemment marié et n’a aucune intention de partir. Il aide actuellement son oncle à construire un restaurant. Personne n’a un emploi assuré à Madan, dit-il. Chaque fois qu’un travail occasionnel se présente, c’est soit dans la construction de routes soit dans le travail du bois.

Alik nous montre toute l’étendue du village : « Il n’y a plus que quelques Grecs, surtout des personnes âgées, qui gardent un œil sur les maisons de ceux qui sont partis. »

Tous les proches de Varvara Apostolova, 80 ans, vivent aussi en Grèce. Cette dame âgée se débrouille maintenant toute seule dans une maison vide, où vivait jadis une nombreuse famille grecque. Madan a bien changé, dit-elle, beaucoup sont partis, les coutumes changent et descendre à la mine n’est plus considéré comme un travail digne. Elle nous raconte : « A l’époque où beaucoup de Grecs vivaient ici, on fêtait le Nouvel An en grand, avec des tablées généreuses, comme les Arméniens ! On allait dans toutes les maisons grecques et on échangeait des cadeaux. On fêtait aussi la « Fota ». D’après la tradition, on construisait une croix et on la jetait dans la rivière. Le premier qui la récupérait remportait la compétition et obtenait le droit de gagner cette croix chez lui durant toute une semaine. C’était surtout les jeunes qui prenaient part à ce concours. Cette fête était suivie par Pâques (Pascha), durant laquelle on faisait carême. Ce jour-là, à Madan, pas un Grec n’aurait manqué de faire cuire le « koolish », le pain traditionnel de Pâques ! Je sais que les Arméniens rompent leur jeûne en mangeant du pilaf avec des raisins, du poisson et des œufs. Mais nous, les Grecs, on ne le faisait que le matin suivant. Autrefois, on pratiquait tous ces offices religieux à l’église, mais elle ne fonctionne plus. Des animaux errent maintenant là-bas. Mais qui va la reconstruire ? Ils sont tous partis ! »

L’atmosphère grecque de Madan est surtout préservée dans le village du cimetière. Il est situé sur un des côtés de l’église et diffère sensiblement des cimetières arméniens. Les Grecs élèvent de petites structures semblables à des maisons, dans lesquelles ils ensevelissent leurs proches disparus. Des mauvaises herbes et des buissons d’orties surgissent les pierres tombales de familles grecques jadis considérables, telles que les Batmanov, les Spiridonov, les Kotanov, les Formanov et les Apostolov.

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Source : http://www.hetq.am/eng/society/7046/ (article paru le 20.08.07)
Traduit de l’arménien par Hrant Gadarigian
Traduction de l’anglais : Georges Festa – 09.2007
Précédemment paru en 2007, après accord de l’éditeur.

Signalons aussi le reportage de Rick L. Ney sur le village grec d’Hankavan, paru in Tour Armenia : http://www.tacentral.com/features.asp?story_no=5



samedi 23 mai 2009

Archives d'Abkhazie

François Truffaut – Fahrenheit 451 (1966)
© www.galileo-web.com


Archives d’Abkhazie : feu de la guerre et cendres de l’Histoire

par Thomas de Waal

www.opendemocracy.net



[La documentation historique de l’Abkhazie, territoire de la cosmopolite Mer Noire, a été détruite durant la guerre, le 22 octobre 1992. L’archiviste grec conserve le peu qui en reste. Reportage de Thomas de Waal.]


Pour moi, l’histoire tragique des archives d’Abkhazie est inséparable de celle de leur archiviste.

J’ai rencontré pour la première fois Nikolai Ioannidi en mai 1992 à Soukhoumi, la capitale d’alors de la république autonome d’Abkhazie et qui fait toujours partie de la Géorgie. La guerre était sur le point d’éclater entre les Abkhazes et les Géorgiens, mais je n’en avais qu’un vague pressentiment, remarquant le couvre-feu la nuit, la polémique concernant le droit pour les forces de sécurité de porter des armes et l’inquiétude des gens que je rencontrais quant à leur avenir.

J’avais une vision plutôt aiguë de cette étrange situation de tension, car tous mes camarades se trouvaient être Grecs. J’avais choisi l’Abkhazie, plutôt par hasard, comme lieu de reportage radio pour la BBC sur la situation critique des Grecs Pontiques et sur le dilemme auquel ils faisaient face, suite à l’effondrement de l’Union Soviétique : devaient-ils abandonner leur habitat ancestral sur la Mer Noire et émigrer vers ce pays étranger appelé Hellas [Grèce] ?

J’ai passé là plusieurs jours, vivant dans un chalet en bois voisin de la Mer Noire, arrosé de cognac, faisant la tournée des villages, des écoles et des associations culturelles – sans jamais pouvoir échapper à la vigilance de mes hôtes grecs. J’avais l’impression d’être captif de quelque domaine grec de l’époque byzantine, perdu depuis longtemps.

Un jour, ils m’emmenèrent voir les archives et leur conservateur grec, un homme remarquable, Nikolai Ioannidi. De grande taille, émacié, à la peau pâle comme du parchemin, les yeux d’un bleu pénétrant – hérités, semble-t-il, de sa mère allemande, plutôt que de son père grec. Il fumait beaucoup, s’exprimait avec netteté, précision, portant un béret bleu de marin. C’était un spécialiste éminent de l’histoire de l’Abkhazie et des Grecs Pontiques de la Mer Noire.

Tandis que Ioannidi développe le récit fascinant de l’histoire des Grecs d’Abkhazie – leur rôle dans les guerres russo-ottomanes au 19ème siècle, les fortunes qu’ils bâtirent dans la navigation et le tabac, leur déportation en masse par Staline en 1949 et leur retour contrarié dix ans plus tard -, je remarque à peine les archives sur lesquelles nous sommes assis, sauf pour noter que c’est le lieu d’une collection unique de journaux grecs pontiques.

L’Abkhazie ne connut que trois autres mois de paix. En août de cette année-là, l’armée géorgienne – ou, pour être plus précis, un ramassis de pillards dépenaillés en armes, dépendant nominalement des forces militaires embryonnaires d’un nouvel Etat, existant à peine – pénétrèrent dans Soukhoumi, mettant la ville à sac et expulsant les autorités abkhazes. La guerre éclata. Les Abkhazes furent tout d’abord emmenés vers le nord par les Géorgiens, puis, à l’automne 1993, avec l’aide des Russes, les premiers revinrent en victorieux, assoiffés de vengeance, chassant les Géorgiens.

Une histoire effacée

Dix ans se sont passés avant que je ne revoie Soukhoumi, ces archives et Ioannidi. Dans l’intervalle j’avais couvert la guerre en Tchétchénie et les suites du conflit au Nagorno-Karabagh, mais je n’étais pas revenu dans ma première zone de conflit au Caucase.

Je reconnus à peine la géographie de l’endroit. Bien que les combats aient pris fin huit ans auparavant, l’herbe pousse dans les rues de Soukhoumi et la moitié de la ville est toujours en ruines. La vaste carcasse brûlée du Parlement abkhaze domine la métropole, tel un vaisseau noirci, échoué au milieu de la place centrale. L’on se croirait à Pompéi : la communauté la plus nombreuse de la ville, les Géorgiens, ont tous fui, laissant Soukhoumi telle la capitale à moitié vide d’un nouvel Etat séparatiste, que personne ne reconnaît. Certes, les Abkhazes ont remporté une « victoire », mais à un prix incroyablement élevé.

Sur le lieu des archives se trouve un emplacement humide, où demeure encore la carcasse noire et vide d’un édifice – destruction parmi tant d’autres. Ioannidi occupe maintenant deux couloirs dans l’aile froide de l’université, encombrés à mi-hauteur de paquets en carton. Il me raconte ce qui s’est passé.

Ioannidi vivait dans la « ville nouvelle » de Soukhoumi, une cité dortoir soviétique faite de tours à trois kilomètres du centre-ville, où se trouvaient les archives. Le 22 octobre 1992, la ville se trouvait sous contrôle militaire géorgien, soumise au couvre-feu. Il revenait avec mille précautions chez lui, alors qu’il faisait encore jour et que les snipers se préparaient pour la soirée.

A 20 heures un voisin qui vivait près des archives l’appelle au téléphone et lui apprend que l’immeuble est en feu. Ioannidi n’avait aucun moyen d’y retourner et il dut attendre jusqu’au matin pour découvrir ce qui s’était passé durant la nuit.

En fin d’après-midi, une voiture avec cinq ou six jeunes Géorgiens, portant les uniformes noirs de la police militaire de Soukhoumi, s’arrête devant les archives. Ils renversent la porte, entrent et mettent le feu. Des voisins de toutes nationalités, y compris des Géorgiens, se précipitent pour éteindre l’incendie. Mais, quarante minutes plus tard, les hommes armés sont de retour. Cette fois, ils évacuent les voisins à coups de fusil, entourent le bâtiment, l’arrosent de kérosène et mettent à nouveau le feu. Un camion de pompiers, qui arriva sur les lieux, ne fut pas autorisé à intervenir.

Des appels téléphoniques désespérés auprès du KGB, de la police, et même de l’évêque orthodoxe, restèrent vains. Apparemment, bien que cet incendie volontaire ait été officiellement approuvé, nul ne voulait en assumer la responsabilité.

Ioannidi arriva à 6 heures le lendemain matin pour découvrir que tout avait disparu. Lorsqu’il ouvrit le coffre-fort dans les décombres de son bureau, il crut un instant que ses manuscrits personnels inédits avaient survécu, mais réalisa qu’ils avaient été réduits en cendres par la chaleur sous ses yeux.

Une foule de curieux se rassemble alors. L’éminent écrivain abkhaze, Shalva Inal-Ipa, s’approcha, très tendu, et observant le rituel funéraire abkhaze, inclina sa tête vers le sol.

En une nuit, les documents historiques de l’Abkhazie furent quasi éliminés. 95 % des archives furent détruites. La seule section à avoir plus ou moins survécu concerne les archives de la radio à partir des années 1930. Des vastes collections du 19ème siècle rien ne fut préservé.

L’année suivante, les archives du Parti Communiste d’Abkhazie, conservées dans un bâtiment séparé, furent détruites lors d’un affrontement, alors que les Abkhazes reprenaient Soukhoumi aux Géorgiens. Ioannidi estime que sur les 176 000 documents d’archives qui existaient en Abkhazie, 168 000 ont été détruits. Il s’est assuré qu’au moins certains survivent, conservant longtemps les documents restants empilés chez lui dans son appartement humide situé au neuvième étage, avant que ne lui soient attribuées des pièces vides à l’université, où les archives restantes sont maintenant entreposées.

Un projet patrimonial

C’est un truisme de dire que lors d’une guerre, les combattants tentent de réécrire l’histoire. En l’occurrence, il y a là un exemple qui fait froid dans le dos où l’un des camps parvient de manière globale à détruire de fait l’histoire de son adversaire. Une partie du combat que se livrent Georgiens et Abkhazes s’explique par les doléances de ces derniers se plaignant que leur histoire a toujours été rabaissée par leurs voisins plus nombreux. Mais il y a là matière à ironiser : l’Abkhazie était un territoire cosmopolite de la Mer Noire, comptant maintes nationalités différentes. En détruisant les archives abkhazes, riches d’un passé multi-ethnique, les Géorgiens ne niaient pas seulement aux Abkhazes leur droit à leur propre histoire. Ils anéantissaient aussi la complexité de la véritable histoire de cette région métissée, la renvoyant à l’année 0. S’anéantissant aussi eux-mêmes, naturellement.

De nos jours, l’on a peine à réaliser que des Géorgiens aient vécu à Soukhoumi, toute trace de leur héritage ayant été retirée. La communauté grecque de la ville, au sein de laquelle Ioannidi a grandi, a quasiment disparu. Ce que Staline avait commencé et que les seigneurs de la guerre géorgiens poursuivirent, le gouvernement grec l’a achevé en envoyant un énorme paquebot venir évacuer un millier de citoyens grecs d’Abkhazie à la fin de la guerre, lors de ce qui fut pompeusement appelé « Opération Toison d’Or ».

Ioannidi demeure le digne emblème d’une voie multiculturelle demeurée vaine. Il possède un manuscrit inédit sur les déportations staliniennes de 1949, basé sur son étude des archives du KGB, parties depuis en flammes. Et il n’hésite pas à affirmer que cet exode massif a privé l’Abkhazie d’une communauté qui liait ensemble Abkhazes et Géorgiens. « Si 1949 n’avait pas eu lieu, la situation en Abkhazie aurait été entièrement différente, me dit-il. S’il y avait eu une force neutre au milieu, la guerre n’aurait pas été possible. »

Ioannidi est maintenant conservateur en chef d’Abkhazie à la retraite, bien qu’il passe l’essentiel de son temps ici, sirotant son café grec, gardant un œil de père sur ce qui reste d’une institution qu’il dirigea quarante années durant. Sans romantisme, il souhaite qu’un jeune poursuive ce travail. « J’appartiens à la génération de l’époque soviétique. Je ne suis pas le mieux placé pour savoir quoi en faire maintenant. »

L’unique inventaire existant a disparu avec les archives et Ioannidi aimerait voir les liasses de documents empilés qui subsistent être dûment cataloguées. Mais l’ennui d’être dans un Etat non reconnu, dit-il, est que personne à l’étranger ne propose aucune aide et que l’on vit dans un vide international, coupé de tout contact avec les archivistes dans le monde.

J’écris ces lignes en partie dans l’espoir que quelqu’un propose comment préserver les quelques archives calcinées d’un Etat non reconnu et inaccessible. Ce ne sera pas une tâche facile. Mais ce serait un appel d’air pour la civilisation dans ce coin désolé du Caucase – et un geste de respect mérité envers un dépositaire exceptionnel de valeurs nobles et de journaux jaunissants.

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Source : http://www.opendemocracy.net/democracy-caucasus/abkhazia_archive_4018.jsp
Traduction : Georges Festa – 09.2007 - Tous droits réservés
Paru précédemment en 2007, après accord de l’éditeur.