mardi 30 juin 2009

Dar / Lettre

© Adam Lederer



Les roches devenues signes
Nuages étales
Leurs lourds méandres
Dans ce labyrinthe silencieux
Se joue
Comme une partition immobile
Libre au passant
De composer, d’imaginer
Les mots inouïs
Phrases de naissance
Cris
Les confidences promises
Peupler la terre de mots
Les passeurs veillent
Ecrire
Ces multiples passages
Courbes, ponts
Doigts, troncs
Au loin les mers
Les estuaires
Chaque monticule
Dessine une vision
Tu t’arc-boutes
Au sens
Pliures de tes rêves
Cette primauté
De ce qui fut
Echange
Corps érigé
Aux aguets
Métamorphose
Lunaire
Si lointaine
Bestiaire fabuleux
Tu es sommé
De répondre
Epuiser la totalité
Les autels disséminés
Chaque lettre
Recompose
Défait
Conjure
La disparition
Brûlures du sol
Jeux d’ombres
Lettres d’exil
De solitude
Dialogue infini
Périscopes
Qui ne cessent
De scruter
Les accomplissements
Au sein
Du dédale magnétique
Tous les chants
Dire enfin
Les souffles
L’immensité
Incommunicable
Si proche
A portée de voix.



GFesta – 07.2009 – Tous droits réservés

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Adam Lederer est photographe
Un parcours arménien inspiré :
http://www.flickr.com/photos/elmada/collections/72157601619326974/

(Tous droits réservés)
Cliché : Musée de l’Alphabet Arménien – route entre Erevan et Vanadzor


Antonina Mahari - My Odyssey


Antonina Mahari

My Odyssey
[Mon Odyssée]

Traduit en anglais par Jaklin Ekmekjian et Gohar Arsenyan
Edition anglaise par Ruth Bedevian
Boston : Armenian International Women Association (AIWA), 2008, 215 p.



My Odyssey / From the Green Fields of Lithuania, Through Exile in Siberia, to a New Life in Armenia [Mon Odyssée / Des vertes prairies de Lituanie à une vie nouvelle en Arménie, via l’exil en Sibérie], est le récit autobiographique d’une Lituanienne, Antonina Mahari, qui tomba amoureuse d’un des plus grands écrivains arméniens du 20ème siècle, Gourguen Mahari (1903-1969) et qu’elle épousa en Sibérie, où tous deux furent déportés à l’époque stalinienne.

La chronique de son « odyssée » débute par le récit saisissant du baptême de l’auteur – présage de l’itinéraire difficile qui l’attendait - et plonge le lecteur dans les circonstances de son arrestation et de son emprisonnement, ainsi que bien d'autres innocents – Lituaniens, Polonais, Russes et Allemands - par les Soviétiques, qui occupèrent rapidement la Lituanie après le retrait des Nazis lors du crépuscule de la Seconde Guerre mondiale.

Son récit rend hommage à toutes les victimes de l’oppression. Elle nous fait aussi partager l’intimité de la correspondance du couple durant l’exil en Sibérie, son dévouement pour l’amour de sa vie, qu’elle sauva des portes de la mort. (La santé de Gourguen avait été gravement compromise après 17 ans de travaux forcés.)

Cet ouvrage témoigne d’une partie importante de l’histoire de l’Arménie soviétique, tout en mettant en lumière la vie et l’œuvre de Gourguen Mahari, haute figure des lettres arméniennes. Plusieurs de ses poèmes paraissent pour la première fois en traduction anglaise.

Une collaboration littéraire

Cette collaboration enjamba les distances séparant le New Jersey d’Erevan, où Antonina continue de vivre dans l’appartement que les Soviétiques accordèrent au couple, lors de sa « réhabilitation » après la mort du dictateur Staline en 1953. En visitant un musée à Erevan, Ruth Bedevian apprit qu’Antonina vivait aux alentours et lui rendit visite. Antonina lui remit un exemplaire des ses mémoires écrits en russe, Mon Odyssée. A son retour, elle demanda à Jaklin de les traduire. C’est ainsi que débuta une collaboration. Gohar Arsenyan, qui vit en Arménie, réalisa une traduction vers par vers et rendit un service inestimable en traduisant des poésies de Mahari de l’original en arménien oriental vers l’anglais. Antonina Mahari est membre de l’Union des Ecrivains Arméniens.

L’ouvrage est disponible au prix de 20 dollars par exemplaire et peut être commandé auprès des éditions de l’AIWA :

Armenian International Women’s Association, Inc.
65 Main Street # 3 A
Boston, MA 02472, USA
Courriel : aiwainc@aol.com - Site internet : http://www.aiwa-net.org

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Traduction : Georges Festa – 06.2009


Antonina Mahari

© www.groong.org


Rencontre avec Antonina Mahari, veuve de Gourguen Mahari (1903-1969)

par Ruth Bedevian

www.groong.org



EREVAN, Arménie – Antonina Pavilaitite avait 21 ans en 1944 et étudiait le droit à l’université de Vilnius, en Lituanie, lorsque les autorités soviétiques l’arrêtèrent et l’envoyèrent en Sibérie. C’est durant cet exil qu’elle rencontra et épousa Gourguen Mahari, autre victime, qui fut exilé d’Arménie vers le goulag deux fois dans sa vie (1936-1947 et 1948-1954). Gourguen Mahari est toujours dans les mémoires en Arménie aujourd’hui parmi ceux qui sont suffisamment âgés et les jeunes qui ont appris son existence par leurs parents et leurs grands-parents. C’était un poète et un romancier. « S’il avait écrit en anglais, Mahari serait maintenant considéré comme un précurseur de Gertrude Stein et d’Hemingway. », affirme Ara Baliozian (Hye Forum, 30 oct. 2002).

Rédigeant par la suite ses mémoires, Gourguen Mahari ne tarit pas d’éloges envers son épouse, Antonina. « Maintenant, alors que je vis à Erevan dans un appartement qui m’appartient et que j’écris cette courte autobiographie, Antonina, cette bergère lituanienne mentionnée plus haut, est assiste à mes côtés, lisant des poèmes de Salomeja Neris, le rossignol lituanien, ses yeux embués de larmes. Nous nous sommes rencontrés en des temps sinistres de privations et d’angoisse et, si ce n’eût été pour Antonina, mes os reposeraient en terre sibérienne, comme les restes de millions d’autres… »

*****

C’est par une journée de novembre, claire, ensoleillée et inhabituellement chaude, que mon amie Karen et moi arrivons à l’immeuble n° 3 de la rue Kassian à Erevan. Nous montons quatre escaliers aux marches grises et usées, qui mènent à l’appartement 36 – celui de Gourguen Mahari – sur la porte duquel figure toujours son nom en arménien, en lettres majuscules encore distinctes.

C’est dans cet appartement que Gourguen Mahari reprit son activité d’écrivain après sa libération à la mort de Staline (1953). Antonina se tenant à ses côtés, acceptant de vivre en Arménie avec l’homme qu’elle aimait et qu’elle encouragea à continuer à écrire, en dépit des privations que sa captivité lui fit endurer. « Quand je l’ai rencontré, il était dans un tel état ! Si malade ! Je devais lui donner du courage. Je lui disais chaque jour : « Gourguen, tu dois te battre, tu dois vivre ! »

Antonina nous accueille chaleureusement en arménien : « Hrametsek ! Hrametsek ! Bienvenue ! Bienvenue ! » Tandis que nous nous disposons à faire connaissance, elle éteint le poste de télévision : « On n’a pas besoin de tout ce bruit ! » Elle me conduit vers l’endroit le plus confortable de la pièce, insistant pour que je m’asseye sur le sofa, tandis qu’elle prend place sur une chaise en bois à côté de moi. Avec son hospitalité coutumière, elle nous offre du thé.

D’emblée, nul besoin de « briser la glace ». D’esprit alerte, cette octogénaire me pose rapidement toute une série de questions dans un anglais courant (qu’elle apprit dans sa Lituanie natale et qu’elle améliora ensuite en Arménie) : « Où vivez-vous ? Où êtes-vous née ? Vous avez des enfants ? Vous avez voté lors des récentes élections aux Etats-Unis ? Vous aimez Bush ? Etes-vous heureuse qu’il ait gagné ? Où résidez-vous en Arménie ? Vous êtes venue seule ? Vous venez souvent en Arménie ? »

Je lui réponds que ma visite a pour objet de lui témoigner tout mon respect et lui transmettre des messages de soutien au nom d’autres personnes pour son époux décédé et son œuvre, en particulier pour sa courageuse franchise lorsqu’il écrivit Vergers en feu, un roman qui traite de l’incendie de la ville de Van en 1915, détaillant le climat de résistance avant et après la mise à sac de la ville et l’exode qui s’ensuivit. Lors de son enfance, Gourguen fut témoin à 12 ans du siège de Van, puis se retrouva dans un orphelinat à Dilidjan, puis à Erevan. A cette époque chaotique, il fut séparé de sa mère et sa sœur se suicida. Son père fut assassiné. Antonina rappelle : « Finalement il retrouva sa mère qui vivait à Tiflis où elle travaillait comme infirmière. »

L’édition originale de Vergers en feu, publiée par Gourguen Mahari en 1966, fut brûlée en public dans la rue, devant sa maison à Erevan. L’écrivain fut victime d’une campagne malveillante car les milieux dirigeants au sein de la communauté intellectuelle et politique en Arménie soviétique et dans la diaspora avaient le sentiment que ce roman laissait entendre que le comportement des révolutionnaires arméniens éveilla l’hostilité des Turcs, les conduisant à commettre le génocide. Gourguen fut attaqué si durement, il fut si affaibli et meurtri qu’il céda à la pression insistante de l’Union des Ecrivains et réécrit le livre. Antonina s’opposa de toute son énergie à cette nouvelle version, croyant en l’intégrité artistique de son mari. Conséquence de tout ce stress, Gourguen Mahari mourut malheureusement trois ans plus tard, physiquement brisé et spirituellement détruit.

Je lui remets un exemplaire des Ecrivains du Désastre de Marc Nichanian et lui transmets les compliments de l’auteur. Je lui lis à haute voix un extrait de la recension de l’ouvrage par Christopher Atamian (« Reading the Aghed : Nichanian’s Writers of Disaster », paru in The Armenian Reporter, édition du 30 oct. 2004), où Atamian explique que chaque personnage exprime un point de vue et un discours différent : « C’est cela qui a valu à Mahari une persécution de la part de ses compatriotes arméniens, y compris son confrère, le poète Paruyr Sevak, un comble, nul ne semblant se soucier de l’opinion personnelle de Mahari sur les événements en question. » Rappelons dans ce chapitre d’ordalie le commentaire d’Eddie Arnavoudian, publié le 14 juillet 2004 sur internet dans la rubrique de critique littéraire de Groong : « Le procès intenté à Mahari est artistiquement et politiquement sans fondement, de même la campagne orchestrée à son encontre est au-dessous de toute justification morale, politique ou intellectuelle. […] L’édition de 1966 de Vergers en feu demeure un des romans arméniens les plus achevés de l’époque soviétique. Sa reconstitution de la structure sociale historique arménienne de Van, de ses coutumes et traditions, de son univers artistique, éducatif, intellectuel et politique revit grâce aux relations variées d’une multitude de personnages bien campés et authentiquement universels. »

Un vase empli de fraîches marguerites d’automne, jaunes et blanches, orne un bureau encombré d’une foule de livres en anglais, en russe, en lituanien et en arménien. Des photographies, des tableaux et des souvenirs ornent les murs tel un patchwork. La pièce n’est pas sans confort et exprime la nostalgie d’époques et d’événements qui sont entrés dans l’Histoire. « Tcharents et Gourguen étaient des amis très proches », précise-t-elle. Il y a aussi une photo de William Saroyan avec Gourguen. Une autre photo d’un enfant à la peau claire et au visage d’ange me conduit à demander à Antonia si c’est elle, enfant. Elle me répond simplement : « C’est ma fille. Elle est morte lorsque nous sommes rentrés de Sibérie. Il faisait trop chaud à Erevan et elle est morte. » Répondant à une question au sujet de son unique fils, nommé aussi Gourguen, elle nous dit qu’il ne va pas très bien et qu’il dort. Elle reprend rapidement le fil de la conversation et se met à interroger mon amie Karen. Elles parlent russe avec aisance.

Tandis qu’Antonina et moi discutons, un document officiel russe intéresse Karen. Il s’agit de la demande écrite qu’adressa Gourguen Mahari au ministre de l’Intérieur pour lui demander la restitution de six cahiers de poèmes qu’il avait écrits durant sa détention à Erevan, avant d’être envoyé au goulag, et qui avaient été saisis par l’administration pénitentiaire. Mahari précise dans le document qu’il considérait ces poèmes comme les meilleurs qu’il ait jamais écrits. Karen me traduit : « J’ai demandé à Antonina si les autorités répondirent à sa requête. » Elle ajoute en anglais : « Ils ont promis de les lui rendre, mais ne l’ont jamais fait ! Oh, c’était une époque horrible ! Horrible ! »

Autre souvenir doux-amer, un tableau par Ashot Sanamian de la cabane où Mahari vécut durant sa captivité. On lit cette inscription au bas du tableau : « Dans cette maison Gourguen Mahari vécut et écrivit Eritasardutyan Semin [Au seuil de la jeunesse]. » Mahari écrivit une suite de courts romans autobiographiques : Enfance, Adolescence et Au Seuil de la jeunesse. Ces trois ouvrages révèlent la vie de l’auteur dans sa Van natale, l’exode des Arméniens vers l’Arménie orientale et son existence lors des premières années de la jeune république.

Ecrivaine elle aussi, Antonina écrivit ses mémoires, intitulés Mon Odyssée, en 1974. Elle écrivit l’original en russe, mais la traduction en arménien occidental fut publiée pour la première fois (à Beyrouth) en 1994. [NdT : Traduction anglaise parue en 2008.] La publication de l’original en russe suivit en 2003. Elle m’adresse ce commentaire : « Ah, quel dommage que vous ne lisiez pas l’arménien oriental ! », tout en dédicaçant un exemplaire pour Karen. « Tout à fait », lui dis-je, tandis que je parcours les photographies. Je lui demande si telle photo de groupe contient des images de ses proches. « Non. Les gens sur cette photo étaient de très bons amis. Ils ont tous été tués par les communistes. » Elle poursuit : « Je n’ai plus de famille, ni de proches en Lituanie. Ils sont tous partis, mais j’y ai quelques amis. C’est compliqué pour moi d’aller en Lituanie maintenant. J’ai la citoyenneté arménienne et la Lituanie est très stricte pour les voyageurs étrangers. Trop compliqué. Trop de papiers à remplir. »

Treize ans d’indépendance en Arménie ont entraîné des problèmes pour une majorité de gens, en particulier les plus âgés. C’est une lutte quotidienne pour se nourrir, s’habiller et se loger. Antonina ne fait pas exception à cette situation critique, pourtant elle ne se plaint pas de ses conditions d’existence. Ses commentaires et ses généralisations révèlent une profonde idéaliste.

Prompte à faire partager ses opinions, elle s’enflamme un instant au sujet de la guerre actuelle en Irak, puis s’excuse auprès de moi, qui suis son hôte et américaine. Sa candeur me touche et je réponds à ses excuses par une expression idiomatique américaine qui la dépeint telle qu’elle est : « Vous dégainez vite ! » Un sourire satisfait traduit sa réaction.

Faisant l’expérience de sa verve, je réalise comment elle s’imposa dans la vie de Gourguen, partageant tout d’abord ses souffrances en captivité, puis son intelligence et son caractère intègre. Son œuvre est empreinte d’optimisme face à une adversité inouïe, ce qui lui confère, ainsi qu’à ses écrits, une valeur inestimable. Pour apprécier pleinement l’homme et l’artiste, et donc aussi sa compagne dans la vie, il suffit d’être touché par ses mots. Dans le dernier paragraphe de son Autobiographie (1963), il écrit :

« Soixante années ont passé. Si l’on considère que la vie consciente commence à sept ans, et si l’on ajoute à cela sept années d’orphelinats et dans les rues, et à ces quatorze années la période 1936-1954, il me reste vingt-huit années. Mais si, à cet instant, le Jéhovah le plus terrifiant et puissant se présentait et qu’il s’asseye face à moi, allumant une cigarette, et qu’il me dise : « Je t’accorde une seconde vie. Trace-là du berceau à la tombe et tes vœux seront exaucés. Quelle vie aimerais-tu ? », je lui répondrais sans la moindre hésitation : « Exactement la même que j’ai vécue. » (cité in Ararat, édition hiver 1979).

L’hommage d’Antonina à son époux est cet appartement-musée sans prétention, où elle a préservé la mémoire et l’œuvre de son mari. Elle a amassé des souvenirs qui non seulement témoignent de la vie de son mari et d’elle, mais représentent une partie, bien que sombre, de l’histoire de l’Arménie. Antonina nous invite à écrire quelques commentaires et à signer le livre d’or, ce que nous faisons avec plaisir.

Après avoir vu plus d’une dizaine de musées en Arménie, la Maison-musée de Gourguen Mahari [Rue Kassian, immeuble n° 3, appartement 36, 4ème étage, tél 27 15 92] est de loin le plus intimiste et le plus révélateur. On ne peut trouver lettré plus fin que celui qui vous fait partager son cœur !


Des traductions anglaises de l’œuvre de Mahari figurent in The Warmest Country : Stories, Essays, Legends (Moscou, éditions Raduga, 1996). L’ouvrage contient certains écrits autobiographiques, ainsi que des Souvenirs sur Tcharents par Mahari. Les Ecrivains du Désastre de Marc Nichanian contiennent une traduction de Vergers en feu (partielle et basée surtout sur la première édition qui fut brûlée en public – traduction anglaise par G.M. Goshgarian). Le magazine Ararat (édition hiver 1979) consacre deux courtes pages à quatre poèmes et des extraits de Les Barbelés en fleurs, récit par Mahari de sa vie durant ses dix-huit années d’internement (traduits par Garig Basmadjian).

[Ruth Bedevian a consacré plusieurs études à ses visites de maisons d’écrivains arméniens en Arménie. Consulter : http://www.groong.org/orig/armeniahousemuseums.html.]

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Source : http://groong.usc.edu/orig/rb-20041209.html [article publié le 09.12.2004].
Traduction : Georges Festa – 06.2009 – Tous droits réservés.


dimanche 28 juin 2009

Taner Akçam



Faire face à l’Histoire : déni et concept de sécurité nationale en Turquie

par Taner Akçam

(The Armenian Weekly, 25.04.2009)



[En septembre 2005, des intellectuels turcs, questionnant la politique de déni de l’Etat turc au sujet de la déportation et des massacres d’Arméniens durant la Première Guerre mondiale, se sont réunis lors d’un colloque à Istanbul. A l’extérieur, dans les rues, des manifestants se rassemblèrent de même pour protester contre cette réunion. On pouvait lire sur une pancarte : « Pas de génocide, mais la défense de la Patrie ! » Deux convictions parallèles sont ici à l’œuvre, l’une qui se réfère au passé, l’autre au présent. 90 ans plus tard, les événements de 1915, tout comme la politique de déni, s’inscrivent en termes de sécurité nationale et d’autodéfense de la Turquie.]

En 2009, lors d’un raid contre l’organisation terroriste secrète ultranationaliste Ergenekon, essentiellement composée d’officiers de l’armée et de la police, ainsi que de bureaucrates, la police turque confisqua certains documents. Parmi ceux-ci, un dossier listant les noms de cinq personnes accompagnés de leurs photos – ciblés en vue d’assassinat. Mon nom figurait dans ce groupe. Le Prix Nobel turc Orhan Pamuk et le journaliste arménien Hrant Dink, assassiné en janvier 2007, étaient les deux autres noms. Le document s’intitulait : « Traîtres à la sécurité nationale ». Toutes les personnes listées étaient connues pour s’être exprimées sur le génocide arménien et pour avoir demandé que le gouvernement turc affronte avec sincérité cette réalité historique. On peut ainsi en tirer la conclusion que parler ouvertement du génocide est considéré comme une menace, aux yeux de certains groupes, envers la sécurité nationale de la Turquie.
Ce n’est pas uniquement l’opinion de l’élite politique ou d’une organisation terroriste ultranationaliste. Elle étaye aussi la procédure juridique. Dans un jugement prononcé en 2007 contre deux journalistes turcs arméniens – Arat Dink, le fils de Hrant Dink, et Sarkis Seropyan, qui furent condamnés à un an d’emprisonnement avec sursis pour avoir utilisé le terme de génocide -, un tribunal turc déclara : « Parler du génocide, que ce soit en Turquie ou dans d’autres pays, affecte défavorablement la sécurité nationale et les intérêts de la nation. L’affirmation de génocide […] fait désormais partie et constitue un levier pour des plans spécifiques visant à modifier les frontières politiques géographiques de la Turquie […] et une campagne visant à abattre sa structure concrète et juridique. » L’arrêt déclarait en outre que la République de Turquie est soumise à « une campagne diplomatique hostile, faite de résolutions sur le génocide […] Accepter cette affirmation peut conduire dans les siècles à venir à mettre en question les droits souverains de la République de Turquie sur les territoires sur lesquels ces événements seraient prétendument advenus. » Du fait de ces intérêts en matière de sécurité nationale, le tribunal déclara que l’affirmation de génocide en 1915 ne relève pas de la liberté d’expression et que « l’usage de ces libertés peut être restreint en accord avec des objectifs tels que la protection de la sécurité nationale, de l’ordre public, de la sécurité publique. » (1)
La situation n’est guère différente ici aux Etats-Unis. Même si le 24 Avril a été déclaré « Journée nationale du Souvenir » pour le génocide arménien par une déclaration conjointe du Congrès le 9 septembre 1975, et que le Président des Etats-Unis soit autorisé et prié de publier une déclaration, depuis lors aucun président américain, excepté Ronald Reagan en 1981, n’a utilisé le terme de génocide. La raison principale de cette attitude est : « intérêts des Etats-Unis en matière de sécurité nationale au Moyen-Orient ».
Le même argument est utilisé à l’encontre des propositions en vue de reconnaître le génocide arménien dans l’enceinte du Congrès, propositions reconduites quasiment chaque année sous forme de résolutions. Les présidents américains, comme les opposants à ces résolutions sur le génocide, ont des arguments très similaires à la décision du tribunal turc rappelée plus haut. De fait, il semblerait que, comme le tribunal l’a déclaré, utiliser le terme de génocide « affecte défavorablement la sécurité nationale et l’intérêt national » de la Turquie et des Etats-Unis.
Nous sommes là en présence de deux types d’arguments qui sont avancés tout en s’opposant : sécurité nationale contre morale, ou, pour employer une autre phraséologie, « réalistes » contre « fondamentalistes moraux ». Les réalistes soulignent les intérêts relatifs à la sécurité nationale de leur pays. En Turquie aujourd’hui, toute tentative pour débattre ouvertement d’erreurs historiques est dénoncée comme une manœuvre indirecte d’un plan directeur visant à la partition du pays – une manœuvre, donc, contre la « sécurité nationale de la Turquie ». Ici, aux Etats-Unis, les réalistes considèrent la reconnaissance du génocide arménien par le Congrès ou l’utilisation de ce terme par le président comme étant « contraire aux intérêts stratégiques des Etats-Unis ».
L’on entend souvent dire : « La Turquie est un des nos proches alliés et nous ne devons pas la contrarier » ou « Nous ne devons pas compromettre nos intérêts stratégiques au Moyen-Orient à cause d’un problème moral, qui a eu lieu dans un passé lointain. » De l’autre côté, l’on trouve les moralistes fondamentalistes qui soulignent la suprématie de la morale sur les « intérêts véritables ».
Opposer des intérêts nationaux à la morale comme mutuellement exclusifs est une erreur. Toute politique de sécurité au Moyen-Orient qui fait abstraction de la morale ne peut aboutir. Et finit par saper la sécurité nationale. De fait, quand on connaît la Turquie et le Moyen-Orient, on se rend aisément compte que l’histoire et les injustices historiques ne sont pas des questions mortes héritées du passé : le passé est le présent au Moyen-Orient. Il existe une forte interconnexion entre sécurité, démocratie et faire face à l’histoire au Moyen-Orient. Un simple coup d’œil sur cette région révèle que les injustices historiques et le déni persistant de ces injustices de la part de tel ou tel Etat ou groupe ethnique ou religieux constitue une pierre d’achoppement majeure – non seulement pour la démocratisation de la région, mais aussi pour l’établissement de relations stables entre les différents groupes ethniques et religieux. Mon argument central est que l’échec d’une confrontation sincère avec l’Histoire est l’une des raisons majeures de l’insécurité et de l’instabilité dans cette région.
Pourquoi le débat sur les injustices historiques est-il perçu comme une menace pour la sécurité nationale de la Turquie ? Tentons d’examiner les racines de cette mentalité et essayons de montrer les raisons pour lesquelles celle-ci doit être modifiée. L’opinion selon laquelle une approche ouverte de l’histoire provoque un problème pour la sécurité remonte à la division de l’empire ottoman en Etats-nations qui débuta au 19ème siècle. Depuis la fin de l’époque ottoman jusqu’à aujourd’hui, il y a eu une tension constante entre le souci étatique de sécuriser les frontières et la nécessité pour la société de prendre conscience des abus concernant les droits de l’homme. Dans cette histoire, les abus sur les droits de l’homme et la sécurité et l’intégrité territoriale d’un empire en décomposition peuvent être comparées aux deux faces d’une pièce de monnaie – les deux faces opposées d’une même pièce causant l’émergence de deux discours historiques opposés.
Jusqu’à une date récente, le discours dominant faisait le récit de la partition de l’empire ottoman par les Grandes Puissances, laquelle s’acheva par son effondrement et sa désintégration totale. Si l’on devait recenser les livres en Turquie qui racontent ce discours, l’on serait bien en peine de trouver quelque référence aux massacres et au génocide durant la fin du 19ème et le début du 20ème siècle. Tout au contraire, les communautés chrétiennes sont présentées comme des agents séditieux au service des Grandes Puissances impérialistes, conspirant continuellement contre l’Etat.

L’autre discours a été développé par ces minorités ethniques et religieuses qui furent soumises à toute une série d’abus concernant les droits de l’homme durant cette période. L’histoire du 19ème siècle est principalement formulée en termes de droits de l’homme et d’intervention des Grandes Puissances, au nom de groupes minoritaires. Le contraste entre les deux positions est évident. Selon un point de vue, les Grandes Puissances sont dépeintes comme « mauvaises » et doivent être critiquées pour être beaucoup trop intervenues. A l’opposé, les Grandes Puissances sont présentées comme « positives » ou « bienveillantes » et sont critiquées pour ne pas être suffisamment intervenues.
Les polémiques en Turquie, s’agissant de l’histoire nationale, en particulier le génocide arménien, peuvent ainsi être interprétées en partie comme le déploiement de deux discours apparemment contradictoires qui s’opposent mutuellement. Chaque fois que les partisans d’une reconnaissance brandissent l’histoire des abus sur les droits de l’homme, ils sont confrontés à un discours opposé, à savoir le déclin et la dislocation de l’empire ottoman et les agents séditieux qui accélérèrent le processus.
De fait, il y a eu certains moments dans cette histoire où la sécurité nationale et les droits de l’homme devinrent inextricablement liés. Un de ces moments eut lieu immédiatement après la Première Guerre mondiale, entre 1918 et 1923.
Lorsque cette guerre s’acheva par la défaite ottomane, les décideurs politiques de l’époque se saisirent de deux problèmes distincts, bien que liés, tout en réglant les mesures d’un accord de paix – dont les réponses déterminèrent leurs diverses relations et alliances. Le premier fut l’intégrité territoriale de l’Etat ottoman. Le second fut les atrocités commises en temps de guerre par le parti Union et Progrès alors au pouvoir contre ses citoyens arméniens ottomans.
Les questions concernant le premier problème étaient : l’Etat ottoman doit-il conserver son indépendance ? pouvait-on permettre l’émergence de nouveaux Etats sur le territoire de l’Etat ottoman ? Si oui, comment définir les frontières de ces nouveaux Etats ? Les questions relatives au second problème étaient : que peut-on faire au sujet des crimes de guerre perpétrés contre les Arméniens et des responsables de ces atrocités ? comment punir ces responsables ? Ces questions liaient deux sortes différentes de problèmes qui n’étaient pas abordés séparément et étaient même inextricablement liés.
Les questions relatives à l’intégrité territoriale de l’empire ottoman conduisirent à la formation de deux points de vue différents. Le mouvement nationaliste turc, sous la direction de Mustafa Kemal, était partisan d’une souveraineté continue, dans le cadre de frontières réduites, définies par l’armistice de Moudros en 1918. Les Puissances alliées et les groupes ethniques et religieux tels que les Grecs, les Arméniens et, à un degré moindre, les Kurdes, défendaient à l’opposé l’établissement de nouveaux Etats sur le territoire occupé et non occupé de l’empire ottoman. Les traités successifs de Sèvres (1920) et de Lausanne (1923) reflétèrent ces points de vue divergents.
Conséquence de cette lutte pour le territoire durant la période républicaine, une interprétation courante de l’histoire émergea dans la Turquie moderne : Nous, les Turcs, qui nous considérons comme les successeurs légitimes de l’empire ottoman, avons défendu le seul territoire qui nous restait contre les Arméniens, les Grecs et, à un moindre degré, les Kurdes, qui tentaient de découper l’Anatolie en Etats-nations, avec le soutien des Britanniques, des Français et des Italiens. Le traité de Sèvres de 1920 régla la question territoriale en faveur des nationalités non turques. C’est ainsi que pour les Turcs, Sèvres reste une pierre noire dans notre histoire. Mais pour les autres groupes ethniques et religieux, la signification de Sèvres est toute différente. Bien qu’il ne reflétât pas entièrement leurs demandes territoriales, ce traité représentait une opportunité historique sans précédent pour résoudre en leur faveur la question territoriale. Inversement, le traité de Lausanne de 1923, qui garantissait la domination de la Turquie sur l’Anatolie, constitue un événement marquant et une validation de la continuité de notre existence nationale. Cependant, les autres nationalités le considèrent comme une injustice historique majeure.
Quoi qu’il en soit, ces deux traités ne sont pas seulement emblématiques d’un conflit territorial ; ils symbolisent aussi le traitement des injustices commises à l’encontre des Arméniens et des autres chrétiens durant la guerre. La question centrale concernait la manière avec laquelle seraient punis les responsables des abus sur les droits de l’homme durant le conflit. Bien que chacun, y compris les nationalistes turcs, reconnaissait que ces crimes ne devaient pas rester impunis, une incertitude demeurait quant à l’étendue de la peine. Les uns plaidaient pour le jugement et le châtiment de seuls quelques criminels de première main, ainsi que certains des dirigeants du Comité Union et Progrès. D’autres étaient partisans de traduire en justice des suspects précis, élargissant autant que possible le réseau, et de démembrer par représailles l’empire ottoman en Etats nouveaux créés sur son territoire.
La position des Puissances de l’Entente était que « les Turcs » (2) [sic] avaient organisé les massacres d’autres peuples, en particulier les Arméniens, durant la Première Guerre mondiale, et qu’il était donc nécessaire de punir collectivement « les Turcs » avant de sauver les peuples sujets (les Arabes, mais aussi les Grecs, les Arméniens, etc) de la domination turque. Punir « les Turcs » devait s’accomplir en deux phases. Premièrement, les membres du gouvernement ottoman et autres officiels devaient être traduits en justice pour crimes commis contre des communautés religieuses et ethniques. Deuxièmement, « les Turcs » habiteraient en conséquence un Etat rendu aussi restreint et faible que possible. Un télégramme envoyé à la Conférence sur la Paix de Paris, le 3 avril 1919, par le haut-commissaire adjoint à Istanbul, Webb, illustre clairement cette politique. Il est écrit :

« Afin de punir tous ces gens qui sont coupables d’atrocités contre les Arméniens, il est nécessaire de punir les Turcs en tant que groupe. Je propose donc que la punition s’opère à un niveau national par la partition de l’ancien empire turc, et à un niveau individuel par la traduction en justice de ces hauts responsables dont j’ai la liste, et cela d’une manière qui puisse servir d’exemple pour leurs successeurs. » (3)

En résumé, élargissant le réseau autant que possible, les Puissances Alliées plaidaient pour les procès d’individus soupçonnés et pour le démembrement punitif de l’Etat ottoman en Etats nouveaux, créés sur son territoire. La raison la plus ostensible pour démembrer l’Anatolie entre les différents groupes nationaux était ainsi motivée par le désir des Grandes Puissances de punir « les Turcs » pour les actes de barbarie qu’ils avaient commis.
Quelle fut l’attitude de la position « turque » par rapport au châtiment des criminels ? Rappelons que la Turquie de l’après-guerre était gouvernée à partir de deux centres politiques : Istanbul, le siège du gouvernement ottoman, et Ankara, l’état-major du mouvement nationaliste arménien, dirigé par Mustafa Kemal. Les gouvernements d’Istanbul et d’Ankara reconnurent tous deux les massacres d’Arméniens et acceptèrent avec les Alliés que les responsables soient jugés et que ces procès soient considérés comme « justes et nécessaires ». Toutefois, Ankara et Istanbul s’opposaient vigoureusement à une partition punitive de l’Anatolie.
Ce fut l’une des questions centrales lorsque les deux gouvernements se rencontrèrent en octobre 1919 pour appeler à l’élection d’un Parlement ottoman, en accord avec la Constitution. Ils signèrent cinq protocoles afin de régler le processus des prochaines élections. Le premier et le troisième protocole étaient directement liés à notre sujet. Le premier protocole déclare : « 1. L’Ittihadisme (le Parti Union et Progrès) [qui organisa le génocide contre les Arméniens] ou toute allusion à son réveil est politiquement très nuisible […] 4. Il est judiciairement et politiquement nécessaire de punir ceux qui ont commis des crimes en liaison avec les déportations. » Dans le troisième protocole, les deux parties s’accordent pour que les membres en fuite de l’ « Ittihat », recherchés en liaison avec les atrocités commises durant la guerre, ne participent pas aux élections. Le protocole décrit les atrocités comme « les mauvaises actions » du Parti Union et Progrès. Les responsables sont présentés comme des gens « qui ont été souillés par les agissements néfastes des déportations et des massacres », et leur participation aux élections est ainsi qualifiée de « contraire aux intérêts véritables de la nation ».
S’adressant au Parlement, le 24 avril 1920, le fondateur de la Turquie moderne, Mustafa Kemal, qualifia les atrocités d’ « acte honteux ». Gardons cependant à l’esprit que Mustafa Kemal n’était ni un militant des droits de l’homme, ni un altruiste, mais un politicien. La raison sous-jacente de son ralliement au châtiment des responsables était ses attentes à l’égard de la Conférence pour la Paix de Paris, alors en cours ; les commandants des forces d’occupation britanniques et françaises à Istanbul saisissaient toutes les opportunités pour rappeler aux « Turcs » que s’ils attendaient une issue positive des tractations de paix à Paris, il fallait prendre des mesures contre les responsables de crimes de guerre. Si bien que le gouvernement dirigé par Mustafa Kemal à Ankara et l’administration en place à Istanbul crurent que les procès pour crimes de guerre étaient le prix à payer pour obtenir une souveraineté nationale. Dans un mémorandum adressé par Mustafa Kemal en septembre 1919 au gouvernement d’Istanbul, ce point est souligné on ne peut plus clairement : « Le châtiment des responsables, écrit-il, ne doit pas rester de papier […], mais doit être appliqué, car cela impressionnera favorablement les éléments étrangers. » En échange de cette concession, le dirigeant turc espérait un règlement de paix plus favorable, sans perte de territoire.
Cette stratégie échoua. En avril 1920, les dispositions de Sèvres furent connues, selon lesquelles il était proposé de punir « les Turcs » pour leurs crimes de guerre en divisant le territoire ottoman. Le même mois, la Cour martiale d’Istanbul, qui avait été instituée en novembre 1918 et qui était chargée de juger les responsables des atrocités commises contre les Arméniens, soumise désormais aux pressions des Puissances Alliées, commença à s’intéresser à presque tout l’appareil dirigeant national turc, et en premier lieu Mustafa Kemal, qui étaient opposés à la partition de l’Anatolie. Mustafa Kemal et une centaine de nationalistes furent condamnés à mort par contumace.
Lorsque les nationalistes turcs réalisèrent que leur soutien au châtiment des criminels de guerre n’empêcherait pas la partition de l’Anatolie, et conduirait en fait à leur propre mise en accusation et à leur condamnation, leur attitude changea. Comme l’écrit Mustafa Kemal le 20 août 1920 à Istanbul : « [Le] gouvernement ottoman […] continue de pendre les fils de la patrie sur accusations [d’avoir perpétré] des déportations et des massacres, ce qui devient maintenant totalement absurde. » (4) Mustafa Kemal voulait ainsi dire que la politique au nom de laquelle le gouvernement ottoman châtiait des Turcs pour ce qu’ils avaient fait aux minorités chrétiennes n’avait de sens que si la Turquie obtenait quelques résultats positifs en terme d’un meilleur traité pour garantir les territoires ottomans. Or, Sèvres avait été signé, la souveraineté ottomane non reconnue et les territoires ottomans répartis parmi différentes nations. Mustafa Kemal en concluait donc qu’il devait être mis fin à ces condamnations à mort.
Nous pouvons conclure que si les forces occidentales se fussent accordées sur l’intégrité territoriale en échange de procès pour « crimes contre l’humanité », nous parlerions d’une histoire toute différente.

Aujourd’hui, nous pouvons dire que la Cour martiale d’Istanbul symbolise ces deux fils entrelacés et néanmoins distincts de l’histoire turque : « territoire et frontières », ou dit autrement, « sécurité nationale » d’un côté, et « droits de l’homme » ou « faire face à l’histoire et traiter les errements historiques » de l’autre. Le fait est que la tentative de démembrer et de diviser l’Etat comme forme de punition pour les atrocités commises en temps de guerre, et la proposition de châtier ses dirigeants nationalistes en quête d’intégrité nationale pour leur Etat ont créé l’opinion, répandue aujourd’hui en Turquie, selon laquelle toute référence aux errements historiques du passé est une question de sécurité nationale.
Le produit de cette mentalité est ainsi la croyance que la démocratisation, la liberté de pensée et d’expression, un débat franc et ouvert sur l’histoire et la reconnaissance des méfaits du passé constituent une menace pour la sécurité nationale. Ceux qui invitent la société à s’engager dans un examen ouvert du passé sont donc qualifiés de « traîtres », devenant la cible de campagnes diffamatoires et poursuivis en justice pour « outrage à l’identité turque ». C’est ce type de mentalité qui présida au meurtre de Hrant Dink en 2007.
Reconsidérer l’histoire de la Turquie de ce point de vue révèle quatre nouvelles perspectives importantes. Tout d’abord, la condamnation par Mustafa Kemal des massacres d’Arméniens est diamétralement opposée à la politique officielle actuelle de déni de la Turquie. Sa position durant les difficiles années de guerre pourrait être un point de départ positif pour un règlement. Pour devenir véritablement démocratique, la Turquie doit se confronter à ce « sombre chapitre » de son histoire, cet « acte honteux », comme l’a qualifié Mustafa Kemal.
Deuxièmement, jusqu’à présent, le problème turco-arménien a été perçu dans le cadre du vieux paradigme qui a produit ces antagonismes, à savoir l’effondrement de l’empire ottoman et l’affrontement de différents groupes ethniques ou nationaux au sujet des territoires et des frontières. Nous devons changer cette façon de voir. Nous avons besoin d’un paradigme nouveau, tout comme nous avons besoin de repenser le conflit arméno-turc. Il nous faut repositionner le conflit arméno-turc dans le cadre du paradigme nouveau de la justice transitionnelle, c’est à dire comme faisant partie d’un effort de démocratisation dans le cadre des Etats-nations existants. Ce conflit ne devrait pas être considéré comme un litige territorial, mais plutôt comme une question concernant les droits de l’homme et un problème d’injustices historiques devant être réparées, afin d’établir une société juste et démocratique.
Troisièmement, le concept de sécurité nationale turque doit être revu et changé. Le défaut essentiel de ce concept est sa perception selon laquelle la promotion de droits démocratiques élémentaires tels que l’égalité au regard de la loi, la réforme sociale et la liberté d’expression sont une menace pour la sécurité nationale. Dans le passé, l’émergence d’une soi-disant « question arménienne » résulta des demandes d’égalité et de réformes sociales exprimées par les Arméniens, demandes qui eussent pu conduire, peut-on penser, à une société ottomane meilleure. Leurs demandes et les Arméniens eux-mêmes furent considérés comme une menace nationale, les amenant à être la cible de massacres et de déportations. Aujourd’hui, la demande d’une approche sincère de l’histoire est gérée de la même manière : comme un problème de sécurité.
Le comble dans cette criminalisation des enquêtes historiques pour des raisons de sécurité nationale, c’est qu’elle ne constitue pas seulement un énorme obstacle sur le chemin menant à la démocratie, elle est aussi contreproductive et conduit directement à de réels problèmes de sécurité pour le pays. Cette « prophétie autosuffisante » se manifeste non seulement dans le cas du génocide arménien advenu par le passé, mais aussi dans le problème kurde aujourd’hui. Tout comme les Arméniens et leurs demandes d’ordre social et politique pour une société plus juste furent considérés jadis comme une menace, un avenir démocratique pour les Kurdes aujourd’hui est de même considéré comme une menace pour la sécurité nationale de la Turquie. Si bien que, au lieu de résoudre le problème kurde en recherchant des solutions pouvant conduire à une société plus démocratique, l’ancien – et, oserai-je dire, désormais inutile – concept de sécurité a été ressuscité et proclame que les demandes des Kurdes représentent surtout un problème de sécurité nationale.
Tant que la Turquie continuera de considérer les principes moraux (entre autres, faire face à l’injustice historique d’une manière loyale) et la sécurité nationale comme deux pôles opposés s’excluant mutuellement, et qu’elle refusera de s’accorder avec son passé pour des raisons de sécurité nationale – en fait, tant que la sécurité nationale de la Turquie sera définie en opposition avec une approche intègre de l’histoire -, d’autres problèmes vont apparaître.
Quatrièmement, les Etats-Unis doivent changer leur politique concernant la reconnaissance du génocide arménien et du concept de sécurité vis à vis de la Turquie. La meilleure manière de résumer pourquoi, c’est le concept français de « Bon pour l’Orient ! », traduit par « It’s good enough for the East. » Au 19ème siècle, ce concept légitima le colonialisme français et apporta une justification à l’égard des humiliations des pays orientaux qu’il colonisa et des actes qu’il y commit. Les Etats-Unis doivent se défaire de ce patronage colonial classique. Si c’est bon pour les Etats-Unis, alors il faut demander la même chose à la Turquie.
L’idée de criminaliser le débat sur l’esclavage en Amérique ou le traitement des Américains d’origine pour des « questions de sécurité » ; ou de maintenir des sites internet du gouvernement fédéral où ces événements historiques seraient uniformément présentés comme « soi-disant » ou « prétendus » et emplis d’une propagande ouvertement raciste, haineuse ; ou d’obliger des enfants américains à voir des films niant que l’esclavage des Africains ou que l’asservissement des Américains d’origine aient jamais eu lieu - tout cela serait considéré comme une mauvaise plaisanterie aux Etats-Unis. Or les acteurs de la politique étrangère des Etats-Unis n’ont aucun problème à soutenir la Turquie, un pays qui a virtuellement agi de la sorte durant des décennies, allant jusqu’à établir une commission de coordination entre les différents ministères, afin de coordonner la lutte contre les « allégations du soi-disant génocide arménien ».
Le gouvernement des Etats-Unis doit reconnaître que tout argument ici, aux Etats-Unis, qui brandit l’intérêt national de l’Amérique comme un motif pour rejeter la reconnaissance officielle du génocide, reviendra à soutenir ceux qui en Turquie continuent à abattre des intellectuels, parce qu’ils s’opposent à cette mentalité inhumaine et raciste.
Il existe aussi un aspect sécuritaire du problème. Une Turquie non démocratique, autoritaire, crée un problème de sécurité, lorsqu’elle fait du déni des injustices historiques une partie intégrante de sa politique de sécurité. C’est précisément cette attitude qui non seulement retarde toute démocratisation dans la région, mais aussi déstabilise les relations dans un Moyen-Orient volatil.
Principal problème dans la région, l’insécurité que ressentent entre eux différents groupes, conséquence des événements passés. Si vous intégrez le déni des ces actes emplis de souffrance à votre politique de sécurité, cela est vecteur d’insécurité pour autrui. Voilà pourquoi je qualifie la sécurité de dilemme : ce que l’un fait pour accroître sa propre sécurité provoque une réaction qui, à la fin, peut amoindrir cette même sécurité. Souvent, les hommes d’Etat ne réalisent pas cette issue probable ; ils ne soulignent pas le fait avec leurs voisins et n’ont pas conscience que leurs propres actions peuvent apparaître comme menaçantes. Le sentiment existant de méfiance, qu’engendre le déni, fait obstacle à la création d’un climat de sécurité dans la région. Voilà pourquoi tout concept de sécurité, toute realpolitik dans et pour la région, ignorante de la morale et oubliant de traiter les errements de l’histoire, est vouée à l’échec.
Ainsi, au lieu d’aider ceux qui nient les injustices passées, la politique des Etats-Unis devrait intégrer une confrontation loyale avec l’histoire dans le cadre d’une politique d’intérêt national au Moyen-Orient.
Enfin, il existe quelques raisons pragmatiques pour que la politique actuelle des Etats-Unis à l’égard de la Turquie change. Premièrement, ce drame théâtral (ou comédie, terme plus approprié) que toutes les parties jouent chaque année et qui commence à vieillir. Il est temps de mettre un terme à ce scénario déshonorant. Comme on sait, chaque fois que l’administration ou le Congrès voient arriver la question du génocide arménien sur la table, ils ne votent pas pour/contre ce qu’ils pensent des événements de 1915. Ils finissent par nier tel jour ce qu’ils croient les 364 autres jours de l’année. Toutes les parties impliquées savent très bien ce que l’administration et le Congrès pensent de 1915, mais la Turquie leur demande de raconter un mensonge durant un seul jour. Je n’ai jamais compris pourquoi le gouvernement turc retire autant de satisfaction à faire mentir les Etats-Unis durant un seul jour. Je trouve d’ailleurs cela totalement déshonorant. Non seulement ce mensonge fait échouer toute résolution, mais il bloque inutilement tout débat. Toutes les parties engagées, censées user toute leur énergie et tous leurs efforts, attendent ce seul jour et se bloquent totalement sur un seul mot qui puisse ou non être utilisé par le Congrès ou le président. Placer autant d’attentes et d’énergie sur un jour spécifique et autour d’un seul mot pouvant être prononcé par le gouvernement des Etats-Unis crée une tension incroyable. Cela conduit à un embouteillage impénétrable qui empêche toute solution. Les Etats-Unis devraient cesser d’être cet embouteillage qui entrave un règlement. Le temps est venu pour les Etats-Unis de cesser de se prêter à un tel rôle.
Si les Etats-Unis déclarent ce qu’ils croient être la vérité et s’y tiennent, non seulement ils gagneront un certain respect de soi à ce sujet, mais ils libéreront à la fois les Turcs et les Arméniens, ainsi qu’eux-mêmes, dans ce processus.
Après avoir déclaré ce qu’ils estiment être la vérité, Les Etats-Unis pourraient cesser d’être une partie du problème et s’engager dans un rôle de médiation. Cela aurait comme conséquence, pour les parties opposées, que la solution réside en eux, et non à dépenser toute leur énergie à tenter de faire qu’un président des Etats-Unis déclare telle chose ou reste silencieux. La frontière entre les deux pays pourrait être immédiatement rouverte, des relations diplomatiques établies à nouveau, et toute une série de réunions programmées où tous les sujets, non seulement historiques, puissent être discutés et débattus. La Turquie doit cesser de traiter le débat historique comme un crime. Ce ne sera possible que si les Etats-Unis mettent un terme à cet embouteillage et se montrent intègres quant à leurs déclarations sur l’histoire.
Le problème comporte un autre aspect important. A une époque où la Turquie s’efforce d’engager une médiation en politique étrangère entre Arabes et Israël et tente d’être considérée comme jouant un rôle sur la scène internationale, cela pourrait lui ouvrir les yeux que de comprendre que brutaliser et menacer autrui n’est pas le comportement d’un acteur international. La Turquie ne peut continuer cette même politique intérieure répressive à l’égard de son histoire et de ses minorités – sous couvert de sécurité nationale. Elle ne peut continuer à menacer d’autres pays qui expriment ce qu’ils pensent de 1915, tout en prétendant être un pays démocratique. Une reconnaissance tout officielle par le gouvernement des Etats-Unis pourrait contraindre la Turquie à comprendre qu’exercer un chantage et menacer d’autres Etats, supprimer et persécuter ses propres intellectuels ne proposent pas de solutions aux problèmes hérités de l’histoire ni pour sa sécurité.
Je crois que nous entrerons dans une ère nouvelle où morale et realpolitik ne seront pas considérées comme mutuellement exclusives – à condition que le président Barack Obama mette un terme à ce problème en suspens et libère chacun dans ce processus grâce à une reconnaissance officielle du génocide.

NOTES

Cet article se fonde sur un exposé inaugural de l’auteur à l’Université Clark [Worcester, Massachusetts].

1. Arrêt du tribunal, Seconde Cour Pénale de Première Instance du district de Sisli, dossier n° 2006/1208, décret n° 2007/1106, poursuite n° 2006/8617.
2. Je place le terme « Turcs » entre guillemets. Bien que le terme était utilisé dans les débats à l’époque, il est clair que pour expliquer des événements historiques, des termes génériques de ce genre sont non seulement d’un usage erroné, mais aussi incorrects du point de vue de l’écriture historique.
3. Foreign Office 371/4173/53351, folios 192-3.
4. Bilal Simsir, Malta Surgunleri (Ankara, 1985), p. 334. La lettre est écrite au premier Grand Vizir de la période de l’armistice, Ahmet Izzet Pasa, afin que son contenu soit communiqué à la Haute Commission britannique.

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Source : http://www.hairenik.com/weekly/2009/04/16/denial-and-the-turkish-national-security-concept/
Traduction : Georges Festa – 06.2009 – Tous droits réservés


samedi 27 juin 2009

Helene Pilibosian

© Laura Kamian, Ser [Amour]



The 39 Letters


of Armenian words,
their 39 swords,
their 39 favors,
locked fingers in the group
like 39 dancers.
They'd never forget the songs
like lullabies
in and out of mountain crags,
on pollinated afterthoughts,
in the rain of chance,
in the clearing after snow.
They'd never forget
the enchantment of candles
stacked like stems
with fire the flowers,
fire the ancient worship
of a simpler earth.

Even the earthquake learned
the 39 letters
and all the words that spelled
a fractured vista,
learned the dances too,
the chances of blankets,
the trances of food.
The four flowers –
summer, fall, winter, spring –
learned the 39 letters best,
endowing them
with the mood of weather.

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Les 39 lettres


des mots arméniens,
leurs 39 épées,
leurs 39 grâces,
doigts serrés en groupe
tels 39 danseurs.
Jamais elles n’oublieront les chants
telles des berceuses
au sein des montagnes rocheuses
fécondant les pensées après coup
pluie de hasard
clarté qui suit la neige.
Jamais elles n’oublieront
la magie des chandelles
empilées telles des hampes
fleurs en feu
feu de l’antique croyance
d’une Terre plus simple.

Même la terre qui tremble connaît
les 39 lettres
et tous les mots qu’épelle
un horizon brisé
elle connaît aussi les danses,
les hasards des couvertures,
les transes des aliments.
Les quatre fleurs –
été, automne, hiver, printemps –
connaissent le mieux les 39 lettres,
les parant
de l’humeur du temps.

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Helene Pilibosian a été rédactrice en chef de The Armenian Mirror-Spectator. Elle a publié deux recueils de poésies, Carvings from an Heirloom et At Quarter Past Reality, couronné par un prix, aux éditions Ohan Press. Ses poèmes ont fait l’objet de nombreuses anthologies et ont récemment paru dans North American Review, Willow Review et The Cape Rock.

Site des Editions Ohan Press : http://home.comcast.net/~hsarkiss/

Source : http://groong.usc.edu/tlg/tlg-20030208.html
Traduction : Georges Festa – 06.2009



Margaret Ajemian Ahnert - Interview


Margaret Ajemian Ahnert – Interview (21.04.2009)

www.azad-hye.net



Margaret Ajemian Ahnert est la fille d’une survivante du génocide. C’est aussi une journaliste et une écrivaine américaine arménienne, dont le dernier livre sur les Mémoires de sa mère, Ester Minerajian, The Knock at the Door [On frappe à la porte] (2007), a reçu un large accueil de la part des médias.

Ester avait 15 ans lorsqu’elle et les membres de sa famille partirent pour fuir l’unique endroit qu’ils connaissaient : là où ils vivaient. Elle se retrouva finalement l’unique survivante d’une nombreuse famille. Sur sa route vers un havre de paix, elle endura de multiples souffrances.

L’auteur, qui s’efforce de s’accorder avec ce récit en tant que fille de survivante, met en lumière l’histoire de sa mère des débuts jusqu’à l’époque la plus récente, évoquant ses dernières années dans une maison de retraite arménienne à New York.

Ester taisait ses souffrances et en parlait peu. Les orphelins, se sentant impuissants et abandonnés, s’encourageaient mutuellement afin d’oublier ce douloureux passé et commencer une nouvelle vie.

Finalement, Ester n’arrivait pas à oublier la souffrance qui lui fut infligée, ainsi qu’à ses co-survivants. Sa fille Margaret trouva l’opportunité de consigner les mémoires de sa mère. Elle savait que ce que sa mère allait lui dire importait pour les générations à venir. Apprendre cela les aidera à alléger leur souffrance, au lieu de vainement essayer d’oublier.

Dans son ouvrage, Margaret Ajemian Ahnert encourage le lecteur à se souvenir, et non à oublier.

Sur la dernière page du livre figure une photographie d’Ester, disparue en 1999, à quelques semaines seulement de son 99ème anniversaire. Ce livre lui rend hommage. Il raconte comment elle échappa à la mort et recommença une vie nouvelle dans un autre pays.

Ester est partie il y a longtemps maintenant, mais ses paroles résonnent à travers les pages du livre d’Ajemian Ahnert, en particulier maintenant où l’étape finale de la commémoration semble plus proche que jamais.

- Azad-Hye : Vous avez écrit un livre où l’histoire d’une famille est étroitement liée à celle de toute une nation. Cela vous créait-il une responsabilité particulière et comment cela a-t-il affecté votre œuvre ?
- Margaret Ajemian Ahnert : Mon livre retrace jour après jour les actions de ma mère Ester durant les marches vers la mort en 1915 qu’elle vécut. Mon livre n’est pas un cours d’histoire, c’est la version d’un témoin oculaire de première main. Bien des historiens ont beaucoup plus écrit à ce sujet d’une manière approfondie. J’ai choisi de montrer le génocide vu par ma mère, non par un historien.

- Azad-Hye : Votre mère Ester est malheureusement décédée huit ans avant la publication de cet ouvrage. Quelle eût été sa réaction si elle était encore en vie ?
- Margaret Ajemian Ahnert : Ma mère savait que j’écrivais ce livre sur sa vie. Elle en était heureuse et disait souvent : « Margaret, tes enfants et petits-enfants connaîtront ce que j’ai vécu. Je suis heureuse que tu écrives sur ce qui m’est arrivé, à moi et beaucoup d’autres. Tant n’ont pas survécu ! Je suis l’une de ces miraculés. »

- Azad-Hye : Le livre a obtenu une couverture très importante aux Etats-Unis et à l’étranger. Quel est son message et pensez-vous qu’il ait été exaucé ?
- Margaret Ajemian Ahnert : J’ai remporté le Prix 2007 du meilleur livre américain et le Prix 2008 du Festival du Livre de New York pour les meilleurs Mémoires historiques. Du fait de cette reconnaissance, on m’a demandé de m’exprimer dans de nombreuses universités importantes. Harvard, Yale, Nova, Florida Atlantic, Fordham Law School sont quelques-unes des universités qui m’ont invitée à prendre la parole, me donnant l’opportunité de diffuser le message qu’il y a bien eu un génocide des Arméniens en 1915, un fait dont beaucoup de gens ne sont pas conscients. Ma mission est de parler à ceux qui ne savent pas et de convaincre ceux qui n’y croient pas.

- Azad-Hye : Pensez-vous que l’opinion aux Etats-Unis est actuellement davantage informée au sujet du génocide qu’en 1999, lorsque votre mère est décédée ?
- Margaret Ajemian Ahnert : Oui. Le grand public aux Etats-Unis est mieux informé aujourd’hui, mais je rencontre encore des gens qui me disent : « Quel génocide ? Et les Arméniens ? »

- Azad-Hye : Deux ans après sa publication, avez-vous des informations sur le lectorat majoritaire du livre, Arméniens ou non Arméniens, et sur leur tranche d’âge (si vous en avez connaissance) ?
- Margaret Ajemian Ahnert : Je suis sûre que cette histoire d’une mère et de sa fille a attiré des gens de toutes origines. Grâce à cette façon de raconter l’histoire, j’ai été accueillie par des gens de toutes nationalités, ce qui était mon but. Des étudiants, des mères de famille, des filles et des étudiants d’histoire de nature curieuse, qui connaissent l’Histoire tout en appréciant les mémoires de première main. Mon livre a été comparé au Journal d’Anne Frank par Levon Sevunts, un journaliste et animateur de télévision au Canada. « Pour beaucoup de gens, aujourd’hui, Anne Frank est le visage de la Shoah. Margaret Ajemian Ahnert a donné aux Arméniens leur Journal d’Anne Frank. Elle donne un nom et une voix à toutes ces victimes du génocide. Ce ne sont plus des chiffres sans visage dont débattent les historiens. Les Arméniens ont Ester Ajemian pour parler en leur nom. »

- Azad-Hye : Vous avez présenté votre livre lors de conférences dans quelques villes aux Etats-Unis. Quelle a été la réaction du public et aimeriez-vous faire des commentaires sur la réaction de certains Turcs présents lors d’une de vos lectures et qui nécessitèrent l’intervention de la police ?
- Margaret Ajemian Ahnert : Lisez le New York Times, du 2 mai 2007, à la rubrique Metro, qui raconte cette histoire en détail. J’étais paniquée et depuis cette conférence je me déplace avec un garde du corps. Durant cette tournée littéraire, en plusieurs endroits, j’ai été huée par des Turcs présents dans l’assistance. Je garde mon calme et je continue à raconter mon histoire. Suis-je inquiète ? Oui ! Arrêterai-je de parler de mon livre ? NON !

- Azad-Hye : Un interview de vous est récemment paru dans un périodique arménien francophone (NdT : Nouvelles d’Arménie Magazine). Votre livre a-t-il été traduit en d’autres langues ou avez-vous l’intention de le faire traduire ?
- Margaret Ajemian Ahnert : Mon livre a été traduit en italien et est disponible sous le titre Le Rose di Ester, aux éditions Rizzoli. Des éditions en arménien, ruse, hollandais, espagnol, français et turc sont en cours.

- Azad-Hye : Compareriez-vous votre livre avec les récits d’un autre témoin oculaire, Thea Halo, une Américaine d’origine grecque, dont les Mémoires ont été recueillis par sa fille ? Avez-vous eu la chance de lire ce livre avant de publier votre ouvrage ?
- Margaret Ajemian Ahnert : J’ai rencontré Thea Halo et j’ai lu son livre, que j’ai beaucoup aimé. Sa mère grecque a souffert autant que ma mère Ester et bien d’autres. Ce fut un plaisir de la rencontrer et de parler avec elle.

- Azad-Hye : Pensez-vous que votre livre puisse être adapté au cinéma ?
- Margaret Ajemian Ahnert : Alain Terzian, un célèbre producteur de films français, est venu m’écouter à Paris. Il m’a applaudie et a beaucoup aimé mon livre, m’a-t-il dit. Oui, je crois qu’on pourrait en faire un film intéressant.

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Margaret Ajemian Ahnert : The Knock at the Door : A Journey Through the Darkness of the Armenian Genocide. [On frappe à la porte. Journal d'un périple à travers les ténèbres du génocide arménien] Beaufort Books, 2007. 240 p. ISBN : 978-0-825305-12-2


Site de Margaret Ajemian Ahnert : http://www.margaretahnert.com

Site des Editions Beaufort : http://www.beaufortbooks.com/

Voir aussi cet interview de Margaret Ajemian Ahnert sur YouTube :
http://www.youtube.com/watch?v=LQHgTux0gCs

Traduction : Georges Festa – 06.2009 – Tous droits réservés.


Arméniens en Amérique Centrale - I

Club Social Hondureño Arabe, San Pedro Sula, Honduras
© www.clubarabe.com


Les Arméniens en Amérique Centrale - I

par Pablo R. Bedrossian

http://blogs.clarin.com/guiaarmeniamenc/



L’Amérique Centrale est l’une des régions les moins peuplées par la diaspora arménienne. Selon un article de Wikipedia, l’encyclopédie la plus consultée sur internet, seuls 40 descendants d’Arméniens résident au Costa Rica, entre 20 et 50 au Guatemala et entre 10 et 20 au Nicaragua. Il n’est pas fait mention du Salvador, ni du Panama. L’article affirme qu’au Honduras – le pays où je me trouve – vivent quelque 900 Arméniens, mais il ne cite pas de source, et à mon avis le chiffre n’est pas conforme à la réalité.

Je dirais sans exagérer que parler ici des « Arméniens » est presque un euphémisme. Commençons par un fait curieux : l’existence d’un petit village bordé de plages sur l’Atlantique, nommé Nueva Armenia, à trente minutes en voiture de La Ceiba, troisième ville du pays. Si l’on s’imagine quelque lien génétique, l’on se trompe. Nueva Armenia (voir région n° 12 sur la carte du département Francisco Morazán) est une communauté Garinagu. Les Garinagu sont un mélange d’Arawaks, de Caraïbes insulaires et d’esclaves Noirs africains des Antilles, que les Anglais déportèrent depuis l’île de Saint-Vincent à la fin du 18ème siècle. Leur appellation populaire est Garifounes [Garífunas], qui est le nom de leur langue. Or le Honduras n’est pas le seul à compter des populations dont le nom rappelle nos origines. Au Salvador se trouve aussi une municipalité dans le département du Sonsonate, appelée Armenia, qui possède son propre site web. Elle se trouve au nord-est du Salvador, tout près de l’océan Pacifique. Et pour être exhaustif quant aux noms et à la topographie, l’on doit mentionner un domaine appelé Armenia, plus précisément Armenia Lorena, à San Rafael Pie de La Cuesta, à San Marcos au Guatemala, connue pour ses chutes de La Trinidad. Reste à savoir comment et pourquoi ces trois endroits reçurent cette dénomination commune.

Pour revenir à la question des descendants, des Arméniens du Honduras, terminons l’année 2007 par ce moment de joie : Marathon, l’équipe dirigée par Manuel Keosseian, a remporté le championnat de football en 1ère division. Ce technicien, né en Uruguay, fut contacté pour diriger l’équipe en 2006 et, en dépit des difficultés rencontrées durant la compétition, il parvint à l’emporter en digne champion qu'il est.
En dehors de lui, qui a résidé temporairement dans ce pays, je ne connais que deux Arméniens.
Le premier, ce fut à travers une revue qui sert de guide touristique officiel, Honduras Tips, laquelle mentionnait le fait que, dans les environs de La Ceiba, à Sambo Creek – une communauté Garinagu, à dix minutes seulement en voiture de Nueva Armenia -, un Nord Américain, d’origine arménienne, était propriétaire d’un restaurant réputé. Je rejoignis le lieu par une chaude soirée en 2006 et lorsque j’ai demandé à le voir, on m’apprit qu’il avait vendu son commerce, mais qu’il vivait toujours là. Tout le monde le connaissait. Quand je lui ai expliqué le motif de ma visite, il me fit entrer très aimablement. C’était un homme âgé de plus de 60 ans, qui ne parlait qu’anglais. Lorsqu’il me demanda mon nom et que je lui répondis Bedrossian, il fut tout ému et s’écria : « Mais c’est le nom de ma famille ! » Il m’expliqua qu’il était à 50 % Arménien et qu’il ne connaissait aucun autre compatriote au Honduras. Lorsque je revins le voir en 2007, on m’apprit qu’il était retourné aux Etats-Unis pour s’y fixer définitivement. Apparemment ses enfants résident toujours au Honduras et n’ont plus de patronyme arménien, ni de lien avec la nationalité.
Il y a peut-être un troisième cas. En septembre 2007, le journal La Prensa, dans sa rubrique Société, fit mention d’un Manassarians. Bien que le patronyme finisse par un s, il sonne arménien et, comme chacun sait, les bureaucrates changent parfois les noms des immigrés, à leur arrivée, selon ce qu’ils entendent. J’écrivis au journaliste en lui demandant plus de précisions, mais je n’ai pas obtenu de réponse. J’insisterai.

Je m’éloigne un court instant du sujet pour commenter un fait peu connu. Parmi les puissantes familles du Honduras, beaucoup sont chrétiennes, originaires de Palestine, qui arrivèrent sur la côte Nord au début du 20ème siècle. Les Arméniens ne furent pas les seuls à subir le joug et les persécutions des Turcs ; beaucoup de Grecs et d’Arabes se virent imposer l’impie domination ottomane. Ici, comme en Argentine, on les appelle vulgairement « les Turcs », parce que, sous la férule de cet empire, ils arrivèrent munis de passeports portant cette nationalité. Néanmoins, provenant en majorité de Bethléem et de Jérusalem, aucun d’eux ne désirait être confondu avec leurs oppresseurs. Deux institutions regroupent en grande partie ces familles nombreuses et connues : le Club Social Hondureño Arabe, où des mets tels que le sarma, la kefta, le hoummous et le délicieux baklawa nous donnent l’impression d’être chez nous, les Arméniens, et l’Eglise Orthodoxe arabe, dont les rites sont semblables à ceux de l’Eglise Apostolique Arménienne. Ces Palestiniens ne s’installèrent pas seulement au Honduras. Nombre d’entre eux se fixèrent au Salvador ; signalons que l’actuel président de cette nation sœur, Antonio Saca, est d’origine palestinienne, de même que l’ancien dirigeant, aujourd’hui disparu, de l’opposition, Schafick Handal. Les Palestiniens munis de passeports turcs émigrèrent aussi en masse au Nicaragua. Ces immigrés s’intégrèrent à la vie sociale et économique avec une telle énergie qu’au Nicaragua l’on dit qu’ « il n’y a pas de Turc » pauvre.

Pour revenir aux Arméniens d’Amérique Centrale, d’après Ramón Gurdian, un de leurs descendants nés au Nicaragua, actuellement directeur commercial d’une importante société au Guatemala, il y eut trois jeunes Arméniens qui arrivèrent au début du 20ème siècle au Nicaragua et sont à l’origine d’une saga. Les frères Cástulo et Santos Gurdian s’installèrent au Nicaragua, tandis que le troisième, un cousin (Arturo ? Virgilio ?), émigra au Costa Rica. Bien qu’aujourd’hui les Gurdian des deux pays se reconnaissent comme parents, les générations suivantes – selon ses dires – ont perdu le contact avec leurs racines. Notons que certains Gurdian ont intégré la famille Ortiz Gurdian, doyenne d’un des groupes d’affaires les plus importants de la région. Ramiro Ortiz Mayorga et Patricia Gurdian fondèrent en 1996 la prestigieuse Fondation Ortiz Gurdian, mécène dans les domaine de la santé et de la culture. J’ai eu l’occasion de visiter le Musée d’Art que la Fondation possède à León au Nicaragua, et je m’enquis des origines des Gurdian : le guide qui s’occupait de moi démentit catégoriquement leur origine arménienne, affirmant qu’ils étaient de León. Néanmoins, lorsque je consultai de nouveau Ramón, il me certifia que les frères Gurdian, ainsi que leur cousin, arrivèrent en Amérique Centrale depuis le pays des pierres-croix et du Mont Ararat.

Finalement, en 2006, de passage au Guatemala, je suis tombé dans un des journaux les plus importants de ce pays, sur un reportage très intéressant dû à Samuel Berberian, doyen de la Faculté de Théologie de l’Université Panaméricaine de ce pays. Ce distingué théologien, né en Argentine, dévoilait dans cet interview une réflexion profonde et originale. Ses réponses me rappelèrent que la foi chrétienne pour notre peuple est bien plus qu’une tradition ; elle fait partie de son être. En l’an 301, l’Arménie se convertit, devenant le premier pays à reconnaître le christianisme comme religion officielle, et au cours de l’Histoire, une multitude de persécutions et un génocide, ainsi que ses martyrs, ont démontré la foi inamovible de son peuple en Jésus-Christ. Berberian est souvent consulté par des médias importants comme faisant autorité dans les domaines éthique et social.

Keosseian, Gurdian, Berberian ; bien qu’il n’y ait pas de communauté constituée en Amérique Centrale, il existe des Arméniens qui font l’Histoire. Ramón Gurdian estime que la population arménienne en Amérique Centrale se compose de quelque 150 descendants au Costa Rica, au moins 300 au Nicaragua, entre 20 et 30 au Salvador (où habite le pasteur évangélique Edgardo Surenian et sa famille, originaires d’Argentine) et seulement 15 au Guatemala, y compris les Gurdian.

Come on le voit, cette étude ne résulte pas d’une enquête exhaustive. Il s’agit plutôt d’un recueil fragmentaire, constitué par un descendant d’Arméniens dans le but de reconstituer l’histoire de la diaspora dans une région où il lui a été donné de vivre. Concluons par une perspective. Je souhaite connaître d’autres compatriotes dans ces pays grâce à l’information qu’ouvre cette étude, mais aussi raconter qui nous sommes, nous les Arméniens, et livrer ainsi une contribution envers la société d’Amérique Centrale qui soit digne de notre histoire.

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Source : http://blogs.clarin.com/guiaarmeniamenc/2008/2/22/-los-armenios-centroamerica-por-pablo-r-bedrossian-
Traduction de l’espagnol : Georges Festa – 06.2009 – Tous droits réservés.