lundi 28 septembre 2009

Ara Güler - Lost Istanbul, années 50-60

© Ara Güler – Corne d’or

Ara Güler – « Lost Istanbul, années 50-60 »

Maison Européenne de la Photographie, Paris
Laura Serani, commissaire d’exposition
09.09 – 11.10.09

par Georges Festa


Être captif, là n'est pas la question,
Il s'agit de ne pas se rendre, voilà.
Nazim Hikmet (1)

Pour Jorge L.,

Les deux marins. Silhouettes sombres, précises. Dominant l’horizon. Tout près, le vapeur. Flou, glissant tel un cétacé. Travaillant les lames. Masse molle, étirée. Où le jour s’attarde encore. Pesant de tout son poids. Appel aux dérives. A l’oubli. Que se disent-ils ? Enfances, pêches. Départs, secousses. Les passeurs.

Vieux murs de la ville, 1969 – Les trois chevaux blancs. Ballet d’encolures sous le vent. Deux hommes, bras levé, main tendue. Comme égarés sur cette hauteur nomade. Sur la gauche, vestiges d’un édifice. Briques descellées. Perspective oblique. La lettre du basculement. Les cycles vont bientôt se refermer.

Corne d’or – Les arcades du pont. Devenu péniche, volute. La rive tangue, ondule. Observe depuis ses ouvertures. Boutre témoin. Eclaboussé d’ailes d’oiseaux. Dialogue de la nuée et du couple blanc. Les étoiles improvisées. Colombes de merci. L’un et le multiple. Flots du ciel. Plissures de l’onde.

Karaköy, 1959 – Proue dévorante, l’homme arc-bouté aux édifices. A la fois proches et lointains. Langue épousant dômes et minarets. Sur son flanc la barque minuscule. Les deux rameurs d’éternité. Rythmes et volumes. Viscosité, échouages. Lenteur. Depuis la rive déserte. Départ. Ce que le jour apporte.

Corne d’or, 1958 – La caravane fluviale. Pont contre nature. Entre deux mers. Dos sombres, luisants. Les territoires articulés. En toile de fond les incendies oubliés. En angle, un battement. Palpitation de l’oiseau. Istanbul s’éloigne, se rapproche. Distances. Mouvements sombres. Le rameur aux ailes brisées.

Pont de Galata, 1955 – Miroitement de facettes. Chevauchant les nuées sombres. Pyramide découpée. Les ciselures fixes. Etoiles, rondeurs, spirales. Ce pont emporte toute logique. Femme voilée, attendant sur la gauche. Les possibles. Vers où me conduira encore ce pont ? Rêver les passages. Encore.

Sirkeci, 1956 – Geste urbaine du cheval et du tramway. Oscillant tous deux parmi la ruelle encombrée d’enseignes. Fardeau de la charrette. Le trouble naît : marchandises, corps ? Souffrance et pesanteur. Cette scène mille fois répétée. L’homme guidant le cheval. Damier dérisoire des pavés. Incertains, fourbus.

Hacopulos Pasaje Beyöglu, 1958 – La ruelle à l’échoppe. Trois hommes assis sur des tabourets, devisant. Ecouter, échafauder on ne sait quelle hypothèse, tandis que le troisième se montre dubitatif. Mur écran de cinéma. Refaire le monde, plaisanter les puissants. Le vendeur de boisson. Escales familières.

Galatasaray, 1968 – Deux tramways se frayant une voie. Tels deux convois prêts à rompre. Sous la neige. Perforés de balles. Carrefour aux lignes courbes, effet de miroir. Perceptible. Les emprisonnements muets. Ce quotidien parcouru de contraires. Cellules grossissantes. Veine charriant un sang millénaire. Glisser.

Eminönü, 1956 – Rue oblique, file d’ouvriers assis, s’appuyant contre un mur. Surfaces floues, lézardées. Ecoulement, déclinaison d’avalanche. Hommes ou pavés, quelle différence ? Tous agglutinés, marqués. Réunis dans un même moule. L’homme au premier plan. Qui attend. Fuir. Les révoltes muettes.

Zeyrek, 1960 – La nuit venue, ruelle aux encorbellements et grilles pansues. Ici et là trois halos de lumière. Un couple âgé regagne son foyer. En toile de fond, l’anse des maisonnées sombres. Ils ont épuisé le jour, dévalé tous les vertiges. Ouvert tant de brèches. Raccompagner l’autre. Eloigner le temps. Qui reste.

Beyoğlu, 1965 – La ville et ses ondulations. Ruelle se perdant parmi les portes, les escaliers. Tel un fleuve remontant vers sa source. L’arbre étend sa ramure, lançant une voûte nouvelle. Maître d’œuvre. Vers lui se portent tous les regards, les murmures. Vers lui se conjuguent les brisures. Passants légers des contes.

Tophane, 1954 – Cour intérieure d’une maison. Fillette sur l’escalier. Drap bariolé, reliant les étages de bois. Du linge sèche. Visage sombre de la mère. Dans ce caravansérail quotidien, des enfances un moment immobiles. Chacun se demande ce qui arrive. Bientôt les portes s’ouvriront. Grand large. Sol lézardé.

Ankara, 1970 – Autre cour, extérieure. File d’enfants, livrés à eux-mêmes. Le garçon au pistolet factice. Mimant un suicide. La fillette aux trois pains. Quelles scènes les entourent ? Jouant ou travaillant déjà. Dans cette cour deviner un monde rétréci, chargé. Les codes invisibles. Où se modèle une jeunesse volée.

Allah – Mosquée Erdine, 1956 – L’autre empire du signe. Le mur yatagan. Aux calligrammes noirs. Zébrant le regard. Suivre la lettre. Scansion du souffle. Quand la pierre dicte. Femmes voilées, prolongement informulé. Fusion des corps. Disparaître, traverser les éléments. Les injonctions. Mêlées d’infini.

Eyüp, 1957 – La vierge à l’enfant. Auprès d’elle, profil de femme au foulard. Traits du visage. A la fois éperdu, inquiet. Se détachant d’un pilier ciselé. Les sourates en relief, nervures. Dévidant leur fil. Ce qui est dit. Maternité et contingence. Parmi le désordre du monde. Les absents, l’incertitude. Lancinante.

Beylerbeyi, Üsküdar, 1960 – La maisonnette de bois, troncs d’arbres, pierres tombales. Telles des totems oubliés, dansant. Epousant la vague profonde. Strates aux inscriptions, surmontées de cercles. Creux, germinations. Tout ce peuple oublié. Buissons ardents. Les esprits des forêts. Parcourues d’âmes.

Mausolée d’Eyüp, 1975 – Grille en fer forgé, composant des carrés réguliers. Boursouflures de métal. Autre grille sertie de calligrammes, sur fond de décor en moucharabieh. Débauche d’ouvertures, savamment calculées. Constellation de vides et de sphères. Visage voilé, au premier plan. Qui connaît les détours.

Pont de Galata, 1954 – Les trois fleuves, coexistant. Rangées de bateaux à gauche, passants et empressés, limousines sombres et tramway. Les trois pulsations de la ville. Echappant encore à la frénésie prochaine. Horizon mêlé de minarets et dômes. Ce qui s’en échappe, se déverse. Fumées, brouillards.

Pont de Galata, 1955 – Le vapeur à quai. Ombres en mouvement. Homme au balluchon, femme à la sacoche. Chacun se presse vers le fleuve ou rejoint l’autre rive. Car il s’agit encore et toujours de traverser, de lier. Permanence des passages. Croisement des destinées. Les miracles tus. Se chercher. Les autres.

Eminönü, 1959 - Route boueuse, une charrette. Trois silhouettes évoluant dans un décor de chantier. Automobile en suspens. Les désastres quotidiens. Autres minarets rappelant vers quelle transcendance. Cheval attelé. Les humbles. Hommes et bêtes emportés dans une même obscurité. Les asservissements.

Üsküdar, 1954 – La proue immense. Surgissant au milieu des vivants. Issue d’un naufrage d’opéra. Deux personnages devisant, complices. Bilan des jours, flottaison incertaine. En embrasure, la découpe frêle d’un mausolée, surmonté de sa pointe. Tel un sein au joyau. Pêches miraculeuses de l’instant. Accordé.

Kumkapı, 1950 – Les navigants. Comme rassemblés sur une nef de fortune. Nappes de bois éventrant le roulis. Regard fixe du pilote. Puis ces cordages enroulés, occupant le devant de la scène. Leur désordre animal. Où s’enroulent des filets imaginaires. Partir la nuit. Revenir à l’aube. Les cycles de la terre.

Karaköy, 1965 – Les silhouettes au béret. Fumées et nuages dominant la ville. Quel incendie se rappelle ? Les convulsions secrètes. Tandis que les bateaux amarrés veillent. Il sera toujours temps. Contempler ce chaos symphonique. Lieux de naissance et de maturité. Enchaînements. Ponctués de manques.

Sur le pont de Galata, 1956 – Trois hommes. De dos. Tous comptes faits. Les âges approximatifs, décrypter à plusieurs. Savourer un même regard. Nuées d’orages. Obscurcies, menaçantes. Tous ces éléments en fusion. Se croire amarrés. Instabilité sous-jacente. Le pont avance, zigzague. Au bord du gouffre.

Vieux pont de Galata, Eyüp, 1959 – Tandis que ce paquebot blanc avance. Masse lumineuse, parmi le tourbillon de fumées. Les promesses d’un ailleurs. Strié de lumière. Assister depuis la rive aux mirages. Partir, les terres nouvelles. Flancs de l’arche. Retour d’Eden. Ceux qui sont déjà partis. Revoir.

Sur le Bosphore, Kandilli, 1965 – Deux pliants face à la mer. Scène nocturne, absences. Un navire s’approche. Scintillements. Ce qui est fixe et mobile. Les spectateurs ont déserté. La fête s’est achevée. Ou commence vraiment. Libérée de ses derniers doutes. Le refuge secret des quais. Partager cette ombre humide.

Taşlitarla, 1959 – Jeunes filles lors d’un mariage. Le joueur d’accordéon. Décor nu, lacéré. Les murs de misère. Tournoiement de noir et de blanc. Sur la gauche, silence maternel. Projetant les attentes, les milliers de jours. La salle s’élargit, repousse les limites. Pour un temps danser l’espoir. Etre soulevé, emporté.

Beylerbeyi, 1972 – Fendre les rides noires. Ballet de rames, sur la gauche. Donnant la mesure. L’homme au chapeau contemple un vapeur démesurément étale. Reptile carnassier ou inoffensif. Répétition anodine. Surprise toujours affleurante. Ce qui se joue là. L’entre-deux. Attendre. Se souvenir encore.

Kandilli, 1965 – Sur le quai. Les flancs dominants du navire. Hublots, cheminée crachant son souffle. Lumières des cabines. Ces libertés improbables, rejouées. Hors de contrôle. Vaisseau d’utopie. Débarquant ses fidèles. Casino de fortune. Où tu joues tes cartes maîtresses. Les illusions superbes. Nuits d’anonymat.

Beyoğlu, 1969 – Le théâtre des nuits. Joueurs de mandoline et de violon. Les deux matrones, au centre. Hublot, aérateur. Silhouettes masculines de l’assistance. Les codes convenus, attendre les flux. Paroles d’épousailles, d’exil ou de rachat. Les épopées séculaires. Faites de montagnes et de sources.

Beylerbeyi – Üsküdar, 1960 – La foule près du navire. Aux hublots sans fin. Cette transparence feinte. Tout se sait, s’observe. Jetée sinueuse. Comme si la perspective se troublait, s’immergeait. Terres en flottaison. D’un point à l’autre. Ces navigations vaines. Personne n’est dupe. Comédie convenue. Prestiges.

Pont de Galata, 1957 – Autre scène nocturne. Le vendeur d’eau, se déplaçant parmi les points lumineux. Au loin, la sarabande des dômes, aux minarets frémissants. Progresser dans cet entre-deux. Clairs-obscurs de tous les possibles. Où tu t’aventures toujours. Entre menaces et résignations. Sourires brefs.

Sur le vieux pont Galata, 1956 – Flot de berlines ventrues. Aux phares tourbillonnant en tous sens. Tels des animaux affamés. Rectangles, réverbères qui se mêlent à l’obscurité. Quelques halos résistent à cette débauche de vitesse. Pour un temps. Regarder, amusé, l’irruption moderne. Pacotille. Inaccessible.

Unkapane – Fatilı, 1954 – En superposition. Strates. Masse allongée d’un bateau, les ouvriers regroupés, tas de terre ou de minerai, barques côte à côte, silhouettes à quai. Ordre ou désordre. Tout dépend du moment. Scission des uns, départ des autres. Les éléments interdépendants. Du puzzle journalier. Attendre.

Kartal, 1956 – L’enfant près de la fenêtre. Le cadre flou. Café peuplé d’anciens. Vitrine aux vêtements entassés. Les générations muettes. Ce qui ne se transmet pas. Expliquer, tant expliquer. Celui qui partira. Tandis que les autres se sont déjà tus. Ressassent les étoiles perdues. Plâtre écaillé. Décor précaire.

Les portraits. 1954-2002. D’Orhan Veli à Chagall, entre Man Ray et Fellini, passant d’Orhan Pamuk à Dali, cette autre traversée de ponts, de quais. Regards de poètes, de cinéastes ou de peintres. Ces Istanbuls multiples. Disséminées en chacun. Invitant à tous les échanges. Ara Güler ou nos Bosphores. Solaires et nocturnes. S’éloigner, revenir. Orient-Occident des nostalgies.

Note
1. Nazim Hikmet, "Voilà" (1948) - trad. Hasan Gureh, in Anthologie poétique, éd. Temps Actuels, 1982, p. 105.

© Georges Festa – 09.2009

Maison Européenne de la Photographie
5/7 rue de Fourcy – 75004 Paris
site www.mep-fr.org


vendredi 25 septembre 2009

Olivier Mériel

© Olivier Mériel

Olivier Mériel

Paris-Palerme : dialogues de l’au-delà

Exposition de photographies
Les Catacombes, Paris

Jusqu’au 28.02.2010



1. Le petit homme blanc

Bras croisés. Vêtu de blanc. Aux orbites perpétuellement hurlantes. Comme enserré dans un fragment de colonnade. Que dépassent six vitrages aveugles. Hachés de métal sombre. La case fuyante du puzzle. Interchangeable. Erection du berceau premier. Formes indistinctes de part en part. Halos de bras. Boursouflures. S’éveillant ou disparaissant. Les sommeils impossibles. Grillage guillotine. Les alphabets mutilés.

2. Trois

Le couple à l’enfant. Silhouettes démesurément allongées. Enterrements du comte d’Orgaz. L’homme tient une pancarte. Ex-voto ? Vanité dernière ? Jambes de sirène noire. L’enfant à la tunique endimanchée. Comme souriant. Face au vide. Pied de nez. Simple succession des âges. La mort, une affaire de dés. Le ballet figé. Asexué. L’autre ange gardien. Penché, arc-bouté. Suspendu. Accroché. Parade familiale. Improvisations.

3. Le grand Songe

Autoportrait évidé. La pierre creuse. Masque de momie chevelue, lèvres émaciées. Epaules obliques. Le gardien des niches voisines. Où les ossements composent leur sarabande. Désordonnée, comme refusant les décompositions. Crâne inversé. Reflux des vertèbres, mutations, contaminations obscènes. Se couler dans le désordre. Accouplé à l’indicible. Ramasser ce qui reste. Soudain le vide. La disparition. Partir ailleurs.

4. L’Un et le Multiple

Compartiment voyageurs. Pour train sans retour. Adossé entre deux séries de couchettes. Homme ou femme ? Prêtre ou clerc ? Tout autour les signatures physiques. Etirant leur galbe, les plis. Devenus suaires. Blocs anonymes. Bras apaisés, mains crispées. Métamorphoses d’insectes. Ou de troncs. Sans cordages. Au hasard des tourmentes. Se laissant dériver. Les dix versions d’une même vie. Unions, sommeils.

5. Quatre

Dominant le visiteur. Drapés d’oubli et de morgue. Troués de balles. Ou dévorés de moisissures. Alternance de blanc et de noir. Mains croisées. Que l’on devine chargées de toutes les expiations. Aux défis d’amour et de guerre. Avoir joué, joui. Cambrés contre la muraille. Les marchands de vertu et de vice. Passant, que désires-tu ? Les écriteaux dérisoires. Finalement ce n’est que cela. Vivre la peur. La honte. Quatre postulations.

6. Etre debout

Revenir sur scène. Les tissus moirés. Une dernière fête. Les gisants repus, satisfaits. Car le banquet continue. Au plus profond des entrailles. De la terre. La putain magnifique et ses clients accoudés. Les cinq amants qui t’ont emplie de sève. Cuisses de paysan, manteau du voyageur. Serviette, bain. L’exhibition érotique. Où chacun cannibalise l’autre. Se lave le sang. Les corps alanguis, vidés. Devenus traces, giclées de muscles.

7. Le Moine

Parfois le Commandeur revient. Des places semblent vides. Champ de bataille inachevé. Qui réclame ses hôtes prochains. Renversement des codes. Nul n’est plus convié. Les silhouettes se détournent, lasses. Riant de cette énième mascarade. Erections. Puisque tout est dit, manipulé. Proclamé. Devenir paume, vague. Corolle. Les cercles de Babel. Finalement ce moine complice. Viens, le jeu n’est pas ce que tu crois. Sacrilèges lents.

8. Les couchés

Dépositions de hasard. Alors s’amuser. Une dernière fois. Gonfler le ventre, allonger les pieds. Mimer le plaisir. Ils ne comprennent toujours pas. Recommencent, réapprennent. Oublient. Dissimulent. Nous, les exhibés. Marqués de mort définitive. Les étages de déréliction. Figés dans ce cargo de l’Histoire. Donner à voir. Communion des anonymes. Foules agglutinées. Atomisation. Dans la vitrine. Vois. Le voyage commence.

© Georges Festa – 09.2009

Les Catacombes
1 avenue du Colonel Henri Rol-Tanguy
75014 Paris

Site d'Olivier Mériel : http://olivier.meriel.free.fr


Jacques Charrier / Kama-Sutra

© Jacques Charrier

Le Kâma-Sûtra : le Paradis perdu ?
Kama-Sutra : Paradise Lost ?

Exposition / Exhibition
Musée de l’Erotisme, Paris

04-10.09



Explorer le mouvement, la règle : de son expérience de cinéaste, de sa traversée du code d’Hammourabi, Jacques Charrier nous invite aux mille et un rituels d’étourdissement, de vertige. Les Indes tantriques, maïeutique d’oubli et de révélation intérieure. D’échange et de renversement. Où les mondes s’annulent, se multiplient. Puisqu’ils continuent à ne rien comprendre, enfermer, nier. Dans chaque cadre déplier ce que le luxe des corps, le mystère du vide et du plein, les alliances nourricières déploient de vie et de mort. Versions parme, or ou rose, tatouées de paumes et damiers rouges. Tapis de prières inavouées, murmurées, striées d’éclats noirs. Carapaces inédites, emmêlant pivots et vasques. Elephants et paons talismans. Labyrinthe savant aux vibrations jumelles. Serties de boucliers et médailles. Fontaine azur enchâssée de sable. Sur un tapis enflammé de rose le couple observe. Les huit glyphes du plaisir, signatures insectes. Se débattant, faisant la roue. Invitant à tous les chiffres. Cette autre union. Parmi les ondulations zébrées. Acajou magnétique, irradiant. Les touches sensibles. Ou bien ce centaure. Composé de corps arc-boutés, en tous sens. Apesanteur verte, ceinte d’oiseaux et de mains. Masque, pied. Trouer d’or les nues. Flottaisons éphémères. Aux amarrages définitifs. Exorciser les résistances dernières. Découpes, abordages. Les savoirs précieux. Animaux sacrés. A dos de chasse. S’incorporer la force, le muscle. Rejoindre les viscères. Homme et femme éléphants. Musique. Jacques Charrier ou les arches sulfureuses d’un Ararat inédit. Nos Indes secrètes, mouvantes.

© Georges Festa – 09.2009.

Musée de l’Erotisme
72 bd de Clichy – 75018 Paris
www.musee-erotisme.com


Xavier Lucchesi

© Xavier Lucchesi – R11

Xavier Lucchesi ou la transgression du regard

X rays – Xavier Lucchesi

LM Galerie, Paris
10.09 – 15.10.09

par Georges Festa


Nothing exists until or unless it is observed. An artist is making something exist by observing it. And his hope for other people is that they will also make it exist by observing it. I call it creative observation. Creative viewing.
William S. Burroughs


Qu’en est-il du voir ? Donner à traverser, dépasser. De la série des androïdes au bestiaire de Buffon, des collections du Quai Branly aux décryptages de Picasso, de ses péniches abstraites aux radioportraits hallucinatoires, les « thermographies » de Xavier Lucchesi déroulent un itinéraire visionnaire, à la fois surgissement et dévoilement. Une esthétique de l’apocalypse, ombres inédites et mises à nu, décomposition et effraction.

R11 – De son regard métallique l’homme suspendu à des crocs. Invisibles. Squelette recomposé, désarticulé. Avatar de Frankenstein. Poumons noirs, à l’encre diffuse. Fragments de bras, tronc haché de vertèbres coupantes. Puzzle médical. Convoqué une dernière fois. Je te salue, passant. Ou victime. Autoportrait de morgue. Les Saints Suaires d’après-Auschwitz. Préparés pour le massacre. Fulguration ocre. Conjugaison d’éclairs. Entrelacés. Mélange.

S 06 – Sphère bleuie du crâne. Auréolée de vibrations tactiles, radioélectriques. Allongé ou debout. Réduit à l’état de flaque humaine. Seuls les deux globes pulmonaires. Gonflés, luisants. Poches lactées. Se substituant à toute autre fonction. La machine respiratoire. Masses de ventricules extrapolés. En apesanteur. Les superpositions. Cachant bras et paumes. Dernière prière d’avant la disparition. Immersion. Ou lévitation dans la nuit. Transcendance.

S 07 – Visage ovale, ampoule. Les éléments mécaniques, imbriqués. Décapitation blanche. De ses mains noircies. Ce robot gonflé d’eau. Juché sur d’invisibles ressorts. Quel exorcisme s’annonce ici ? Parade muette. Pivot bleu du dos. Transparence des fluides corporels. Dissection polaire. Essence sphérique de volumes disparus. Gouffre se substituant au nez. Reconstitution ou amputation. L’Eve future. Grammaire muséale. Enième pantin bionique.

C-CA – L’humain violoncelle. Bleui d’éclairs. Attirant à lui une forme animale. Indistincte. Masses sombres, étagements. Les circulations d’affects. Deux univers improvisant l’accolade. Les courbes se fondent, s’opposent. Fusion d’effroi. Hécate et ses chiens. Silhouette consumée de cendre et de pluie. Surbrillance de la vision. Gnose pythique. L’asservissement amoureux. Rectangle aveuglant. Au bord du gouffre. Les ultimes vitraux. D’Hiroshima.

C-Cela – Le couple béant. Ou l’alphabet imaginaire, corporel. Lettre déployant ses volutes. En déplacement incessant. Prélude. Ou hurlement. Molécule démesurément agrandie, élément d’architecture ? Bétonneuse ou corps replié ? Ce qui ressort de l’informulé. L’étrangeté première des métamorphoses. Se fondre dans ce vaisseau ganglion. Protubérance éjaculée de quelque matière. Flexible. Gueule dans les ténèbres. Les Enfers oubliés de Jérôme Bosch.

ClaudeB23 – Se détachant d’un trait fin. La silhouette intestinale. Composé d’entrailles et de dépliés. Chaque élément se détache, fait sécession. Yeux, organes. Bras qui dégoulinent. Les origines lointaines. Trop proches. Ce qui s’imprime, s’exprime. L’autre, cette totalité disparate, pleine. Vide. Spongieuse. Effacer la trace. Redessiner les contours. Signature blanche et bleue. Les corpogrammes inassouvis. Les spectres reviennent hanter. Certitudes.

ClaudeB25 – Attaché au poteau. Le cadavre vert, sanglé pour tous les souffles. Les aspirations. Croisant ses vertèbres de mains. Ou bien l’homme accoudé. Lors de quelque célébration. Apprivoisant la menace prochaine. Cette succession de formes, d’instantanés. Qui s’accumulent, se métamorphisent. Rouleau de prières ou chevalet ? Mannequin de cire ? Tel un comble radiographié. Dans lequel s’effacent les frontières, les marques. L’autre en toi.

C-Flocheur – Hypothèse d’un insecte. Autre mécanique animale. Ou industrielle. Dans cette torsion de griffes et de chaînes. Masses en suspension. Les incandescences rituelles. Buste ou globe que soutient une pointe. Glacis azur. Ce monstre familier. Quel montage reflète-t-il ? Esthétique du monstre. Décalogue, palimpseste. Résumé et clef. Ce qui s’entrecroise, se pénètre, s’annule. Les états de sidérations. De jouissance. Ready-made issu des abîmes.

C-Tebé – La chèvre de Pablo. Qui échappe aux définitions. Les étiquettes illusoires. Par-delà les taxinomies convenues. Affaire de point de vue. Renverser les perspectives. Déconstruire les lignes. Creuser, évider. L’encolure isthme. Panse coquillage. Oreilles poissons. Pattes falaises. Rencontre des éléments. Désorganiser le chaos. Repartir des destructions. Matricielles, nourricières. Un résumé des mondes. Archéologie du geste. Pétroglyphe bleu.

Ça-052 – Cette Vénus factice, en érection. Mannequin de foire. L’exhibition, détaillant poutrelles, rajouts. Pylône du bassin en torsion. L’effigie anonyme. Quels éléments ont disparu ? Supportés par l’enchevêtrement. Barres, tiges. Se prêtant à tous les sacrifices. Usée jusqu’à la corde. La scène trop lue. Repartir à l’assaut. Union des contraires. Rassembler les ombres. Désarticuler une dernière fois. Ces cuisses creuses. Béance sacrilège. Réceptacle.

Caresh137 – Vu de dos. Massif, strié. Les gammes de caractères. Etagées de part et d’autre. Alvéoles légères des poumons. Cavités du crâne. Comme repoussant les émissions. Traverser le mur de lumière. Devant toi les villes immenses. Nocturnes. Laves du trafic. Accoudé à ta fenêtre. Stridences, ivresses. Le regard s’embue. L’autre, présent, absent. Cet assemblage mat. Tête prise en étau. Scanner les ténèbres. Vérifier, repousser. Domination. Les prophéties.

© GeorgesFesta – 09.2009

LM Galerie
13 rue Charlot 75003 Paris
www.lm-galerie.com

site de Xavier Lucchesi : http://www.x-lucchesi.com


Perihan Mağden - Interview

© Perihan Mağden

Perihan Mağden : « Si les gens attaquent mon pays, je me sens Turque. »

Entretien avec Perihan Mağden

par Marjan Terpstra

http://powerofculture.nl


Le dernier roman paru de Perihan Mağden (Istanbul, 1960), Biz Kimden Kaçıyorduk Anne ? [Maman, qui fuyons-nous ?], évoque les angoisses qu’elle éprouva lorsqu’elle fut poursuivie en justice et ridiculisée pour avoir soutenu un objecteur de conscience. « Je craignais pour ma vie », précise Mağden lors d’un entretien sur ses livres, sa vie et son pouvoir d’éditorialiste.

- C’était effrayant, dit-elle en se souvenant de son procès en 2006, lorsque la foule au tribunal la traitait de putain. Dans mon pays, c’est très courant, précise-t-elle. Tous les six mois, il se passe quelque chose. Maintenant cela fait partie de ma vie. Au moment du procès j’étais très déprimée et le livre était devenu lui aussi déprimant. Il parle d’une mère et de sa fille qui fuient quelque chose. Le lecteur ignore ce qu’elles fuient. La mère est « sur-maternante ». Elle essaie de protéger sa fille de ce monde cruel. A la fin, la mère est abattue par des militaires et lorsqu’elle gît à terre, elle est frappée par un des soldats. Sa fille est assise là et regarde. Voilà comment le livre s’achève. Quand j’y pense, j’en ai froid dans le dos. A l’époque, je craignais pour ma vie. En prenant d’assaut ton procès ils te marquent au fer rouge. Tu deviens une célébrité nationale, une putain nationale. J’ai écrit la dernière scène de mon livre pour abréger ma peur. A ce moment-là je pensais que cela me perturberait. Maintenant je ne ressens plus du tout cette peur. Notre relation avec la Turquie est cyclonique. En Turquie les choses deviennent tendues, puis la pression se relâche, on a l’impression qu’elle se relâche, et c’est alors qu’une chose horrible arrive de nouveau. Alors on a cette fausse apparence de calme, une période paisible. Actuellement c’est paisible.

- Marjan Terpstra : Aujourd’hui, tu peux sortir sans crainte ?
- Perihan Mağden : Oui. D’ailleurs ils ne connaissent pas mon visage. En tant qu’individu, je ne suis pas si connue. Je donne rarement des interviews et dans mes portraits j’ai l’air autre. J’ai fait le choix de ne pas me faire connaître de cette manière. Je suis suffisamment connue. Je me protège en n’apparaissant pas à la télévision. Ce qui me permet d’écrire ce que je veux. Après l’assassinat de Hrant Dink, les gens avaient réellement peur et ils ont commencé à s’autocensurer dans leurs écrits. J’ai fait le contraire. Je suis devenue comme un chien enragé. Parce que cela m’exaspère. C’est injuste. Il a été probablement tué parce qu’il était Arménien. Ils ont toujours tué les Arméniens. C’est notre histoire et c’est très triste. Ils ne veulent pas admettre qu’il y a eu un génocide. Or, si tu ne l’admets pas, tu ne peux te confronter à cela. C’est ce genre de choses qui encombrent toujours l’évolution de la Turquie vers une réelle démocratie. La démocratie que nous avons maintenant est une démocratie d’une genre très étrange. J’appelle cela une démocratie militaire. Pas comme au Pakistan. Ce n’est pas aussi flagrant. Mais les militaires sont tout-puissants. Ils disposent d’un budget incroyable et n’ont pas de comptes à rendre. On n’arrive pas à savoir combien ils dépensent. Ils veulent que la Turquie fasse la guerre au sud-est, car cela justifie leur statut tout-puissant. D’une certaine manière, la bureaucratie, le système judiciaire et militaire ne veulent pas que nous fassions partie de l’Union Européenne. Mais nous allons dans cette direction, même s’ils y sont opposés.

- Marjan Terpstra : Penses-tu jouer un rôle dans ce changement ?
- Perihan Mağden : Peut-être. Je ne sais pas. Je plaisante sur l’armée, les fanatiques et je reçois tout un tas de messages haineux sur internet, mais je m’en fiche. Comme si je grattais un grand bloc de glace. Un jour, il craquera.

- Marjan Terpstra : C’est cela le pouvoir d’un éditorialiste ?
- Perihan Mağden : Je pense qu’en Turquie les éditorialistes ont un pouvoir énorme. Tout le monde a hâte de lire les articles. Ils veulent des opinions. Peut-être parce qu’il n’y a pas beaucoup de bons journalistes. Les lecteurs trouvent des choses dans les éditoriaux qu’ils ne trouvent pas dans les articles et ils y prennent goût. Pour moi, c’était incroyable de devenir un faiseur d’opinion, c’est une grande responsabilité. Quand Radikal m’a demandé d’écrire une rubrique pour eux, je me suis engagée politiquement.

- Marjan Terpstra : Qu’est-ce qui te pousse à faire tout cela, en tant que mère célibataire ? Te demandes-tu : « Dois-je faire ceci ou cela ? » ?
- Perihan Mağden : Parfois. Cet hiver, mon visage est paru dans un gros titre avec ces mots « Donnez à cette mauvaise femme ce qu’elle mérite ! », quelque chose dans ce genre. A ce moment-là, je me protégeais, je me sentais très mal. Je m’inquiétais pour sa sécurité. J’ai décidé de partir à l’étranger. J’ai consulté internet pour chercher des points de chute. Après le meurtre de Hrant Dink, j’ai voulu partir en Amérique, et puis j’ai décidé de rester. Le problème c’est que je trouve normal tout ce que j’écris. Pour des Européens tout ce que j’écris est des plus normal. Je suis un écrivain très pro-démocratique, pro-européen et antimilitariste.

- Marjan Terpstra : Comment es-tu devenue « non turque », pour ainsi dire ?
- Perihan Mağden : Je ne sais pas. Tout d’abord, j’ai été élevée par une mère seule, très bohème, très différente, à part, mais très intéressante. Puis j’ai fréquenté une école anglaise et américaine en Turquie. Ma mère a divorcé lorsque j’avais dix ans et nous sommes devenues comme des parias. On appartenait à la classe moyenne supérieure et on ne voulait pas de nous. Un divorce était quelque chose de choquant. Qui dépassait les bornes. Je pense que le fait d’avoir été mise au ban de la société turque m’a peut-être libérée de leurs normes.

- Marjan Terpstra : Cela me fait penser au narrateur de Meurtres d’enfants messagers, qui est aussi un paria et la seule personne à voir les choses autrement, alors que les autres mentent constamment.
- Perihan Mağden : On dit qu’un premier livre est toujours biographique et c’est mon premier livre. Comme le narrateur, je reviens après un long voyage et, de retour à Istanbul, j’éprouve ce sentiment horrible d’étrangeté, de n’appartenir en aucune façon à l’identité turque. Je voulais savoir comment m’intégrer à cette ville. En voyageant en Asie, je pensais qu’il me fallait démarrer une vie sérieuse, avoir un travail, une famille, me marier. Mais je ne le voulais pas vraiment. Je retardais ça. Je me suis mise à boire et à écrire. Le livre est surtout une réflexion sur mes sentiments à cette époque. Je ne voulais pas faire un livre turc. Ni même que ce livre soit celui d’une femme turque. J’ai écrit ce livre en dehors de tout lieu, de tout concept, du temps, comme un reflet de ma vie. Il s’agit d’un meurtre mystérieux. Des dangers présents au sein d’une société.

- Marjan Terpstra : Parmi les thèmes du livre, l’amour obsessionnel, le désir de mort et d’aliénation. Quel est le plus important pour toi ?
- Perihan Mağden : Pour moi, cela montre aussi comment des êtres supérieurs comme ces garçons messagers sont aliénés par leur société. Le fait qu’ils n’arrivent pas à s’adapter à elle et désirent mourir parce que leur existence est ennuyeuse. C’est peut-être aussi le reflet de mon passé, car j’étais l’enfant projeté par ma mère. Tu sais, je suis allée dans les meilleures écoles. En un sens, j’étais supérieure à la société, j’étais comme un garçon messager. Mais je me sentais si à part, si déprimée en quelque sorte.

- Marjan Terpstra : Tu pensais aux Turcs qui vivent en Allemagne et aux Pays-Bas, en partie coupés de la société ?
- Perihan Mağden : Non, pas du tout. Je ne connais personne dans ce cas. En fait, l’idée des garçons messagers vient d’un projet nazi. Ils prenaient de belles femmes blondes et les accouplaient à des soldats allemands pour fabriquer une race aryenne idéale. Les enfants étaient éduqués par les nazis et non par leurs mères. C’étaient les enfants d’un projet. J’ai lu un article dans une revue sur ce programme des Lebensborn. Dans mon enfance j’en avais entendu parler par un ami de ma mère disant qu’elle avait mis au point son projet d’enfant en Allemagne. Ça m’a toujours fascinée.

- Marjan Terpstra : Tu te sens plus Turque, depuis ton retour d’Asie ?
- Perihan Mağden : Je n’ai pas l’impression d’être plus Turque. Je suis trop stambouliote pour me sentir Turque. Je pense qu’Istanbul devrait être une ville-Etat. En un sens, je suis tout à fait coupée de la société. Je n’arrive pas à m’imaginer en faire partie. Mais si les gens attaquent mon pays, je me sens Turque. Je n’aime pas que des non-Turcs haïssent mon pays. En tant que Turque, j’ai une relation de haine et d’amour avec mon pays.

Source : http://powerofculture.nl/en/current/2008/december/perihan-magden
Traduction : © Georges Festa – 09.2009


mardi 15 septembre 2009

Djoulfa - V

Cliché : Jurgis Baltrušaitis, 1928
© www.djulfa.com


Les deux tours
soleils oscillant
Arches traversées
D’âme
Portes aux mille résiliances
S’appuyer contre
Le mur ouvert
Comme les doigts d’une main
Tout autour
Le vide
Ce qui reste
Des villes immenses
Englouties
Totalité en insurrection
Résumé
Des générations
Infinies
Naissance
Piliers d'origine
Où se mêlent ruines
Et ramures
La vie renaît
Surgir des cendres
De la boue
Dire non
Le seuil ultime
Paradis


© georgesfesta – 09.2009


Joan George - Interview

© www.gomidas.org

Entretien avec l’historienne Joan George

par Louisa Culleton

Armenian Voice, Issue 55, Summer 2009


Joan George, auteur de Merchants in Exile : The Armenians in Manchester, England, 1835-1935 [Marchands en exil : les Arméniens à Manchester, Angleterre, 1835-1935], a donné une suite à cet ouvrage en étudiant l’autre communauté arménienne d’Angleterre, celle de Londres, produisant à nouveau un livre qui fera date, célébrant notre communauté, de ses origines à l’époque actuelle. Merchants to Magnates, Intrigue and Survival : Armenians in London 1900-2000 [Des Marchands aux magnats, intrigues et survie : Arméniens à Londres 1900-2000] propose un exposé historique détaillé, tout en livrant un aperçu plus intime sur plusieurs personnalités et familles, certaines très connues et célèbres, d’autres inconnues et oubliées, mais qui ont néanmoins joué un rôle important tant dans la vie communautaire arménienne de Londres qu’en Grande-Bretagne.

L’ouvrage est riche en information, récits, anecdotes et biographies. Un incontournable pour les Arméniens de Londres aujourd’hui – s’ils veulent apprécier les efforts de nos prédécesseurs et l’héritage de notre communauté, oubliant parfois ou même ignorant cette survie jour après jour d’une petite minorité au sein d’une grande ville et d’une société multiculturelle. Des personnalités importantes du monde des affaires et de la politique aux figures héroïques des Arméniens qui combattirent pour la Grande-Bretagne durant les deux guerres mondiales, nous découvrons la « richesse » de la communauté arménienne de Londres au siècle dernier, qui survécu et prospéra, et comment elle continue à vivre et s’épanouir, tout en contribuant à l’Arménie et aux questions arméniennes sur un plan global.

En tant qu’auteur de ces sources définitives sur les Arméniens de Grande-Bretagne, Joan George est l’une de ces personnalités auxquelles les Arméniens de Grande-Bretagne témoignent leur reconnaissance.

Entretien

- Louisa Culleton : Qu’est-ce qui vous a poussée à écrire ce livre et à donner une suite à votre livre sur les Arméniens de Manchester, Merchants in Exile ? Votre ouvrage couvre un espace si vaste, depuis l’époque précédant le génocide de 1915, les deux guerres mondiales, jusqu’au tremblement de terre, le Karabagh et la période actuelle. Comment avez-vous procédé ? Et quel était votre point de départ ?
- Joan George : Mon objectif principal, lorsque j’écris au sujet des Arméniens, est de leur donner une publicité des plus nécessaire. Les Turcs ont réussi à anéantir non seulement un peuple, mais son identité. Dans la Grande-Bretagne multiculturelle, l’identité des Arméniens est particulièrement menacée, car ils composent une petite minorité. La diversité de ma recherche est née en allant d’une chose à l’autre, plutôt qu’en fouillant dans l’histoire d’une famille. En écrivant l’ouvrage sur Manchester, j’avais deux contacts à Londres. Le Dr Vrej Nersessian m’aida à trouver des documents à la British Library, tandis qu’Andrew Kevorkian, un journaliste arménien américain basé à Londres, me fit rencontrer des personnalités intéressantes, qui m’amenèrent à connaître d’autres membres clé de l’ancienne génération. S’agissant des faits historiques, les travaux d’Akabi Nassibian et Christopher Walker m’ont été très précieux, ainsi que les nombreuses biographies de Calouste Gulbenkian et les écrits inédits de Tiran Nersoyan, aimablement communiqués par le Séminaire Arménien St Nersès de New York. Chose étonnante, de nombreux livres anglais, écrits durant la Seconde Guerre mondiale, m’ont fait découvrir des noms arméniens figurant en index, que je pouvais ensuite rechercher.

- Louisa Culleton : Quelles sont la ou les deux découvertes les plus intéressantes que vous ayez faites sur les Arméniens de Londres à cette période ?
- Joan George : A mon avis, les deux découvertes les plus intéressantes que j’ai faites concernant les Arméniens à Londres, sont la rapidité avec laquelle ils se sont établis, adaptés et développés, et durant les deux guerres mondiales, l’empressement et le courage avec lesquels ils rejoignirent les forces britanniques et combattirent pour les Alliés.

- Louisa Culleton : Que peuvent apprendre aujourd’hui de nos prédécesseurs les Arméniens de Londres ?
- Joan George : Je pense que l’adaptation est le maître mot que nous enseignent les premiers arrivants à Londres.

- Louisa Culleton : Il y eut nombre de scandales et d’affaires, par exemple la vie et les habitudes de Calouste Gulbenkian, la vente stoppée par Sotheby’s de manuscrits arméniens enluminés. Lesquels vous semblent les plus importants ?
- Joan George : Le déni du génocide par Nubar Gulbenkian est à coup sûr le scandale le plus frappant.

- Louisa Culleton : De tous les personnages excentriques présentés dans votre livre, lequel vous a le plus intéressée ?
- Joan George : Je ne saurais dire lequel m’a le plus intriguée. Nous sommes tous un peu bizarres, d’une certaine façon. Quand je juge des Arméniens excentriques, je prends toujours en compte leur histoire. Des siècles de répression par une culture incompatible conduisent inévitablement à ce genre de réaction. Calouste Gulbenkian fut élevé dans le préjugé qu’il était supérieur à tous les autres, dans un sens très oriental. Il était très intelligent et utilisa l’excellente éducation qu’il avait reçue pour accroître non seulement sa richesse, mais sa liberté de choix. Son fils, Nubar, réagit contre l’austérité de son père, mais partageait sa perspicacité de jugement et son sens aigu des affaires, si bien qu’ils se comprenaient mutuellement.

- Louisa Culleton : Le livre a pour titre Des Marchands aux magnats, Intrigues et survie : les Arméniens à Londres 1900-2000. Comment êtes-vous parvenue à ce titre et que vouliez-vous qu’il reflète ?
- Joan George : C’est ma petite-fille qui a épicé le titre plutôt terne que j’avais choisi Les Arméniens à Londres, 1900-2000. L’objectif est de vendre le livre !

- Louisa Culleton : Maintenant que le livre sur Londres a suivi celui sur Manchester, comment les deux communautés arméniennes d’Angleterre peuvent-elles se comparer ? Trouvez-vous des similitudes ? Quelles sont les différences ?
- Joan George : La différence essentielle entre les communautés de Londres et de Manchester était, et est, que la première est plus jeune et issue de différents pays hôtes, ce qui crée des antagonismes et des ruptures, tandis que la seconde est presque entièrement issue de l’Arménie ottomane, de Constantinople et de Smyrne, ayant prospéré à la même époque et possédant de nombreux intérêts en commun. Les différences y sont minimes.

- Louisa Culleton : En termes d’identité duale, étant à moitié anglaise et à moitié arménienne, vous sentez-vous autant Arménienne qu’Anglaise, ou davantage l’une que l’autre ? Qu’en est-il de l’identité des Arméniens de Londres en général ?
- Joan George : A mon avis, ce que partage la communauté de Londres c’est ce besoin de voir reconnue son identité.
S’agissant de l’identité arménienne, je pense qu’il est nécessaire de l’établir au Royaume-Uni, car la communauté est relativement réduite, et la propagande turque et azérie agissent en sorte que l’Arménie et les Arméniens soient rarement cités.
Il en allait tout autrement dans le dernier quart du 19ème siècle, lorsque la presse britannique, plus que toute autre, signalait régulièrement les atrocités commises à l’encontre des Arméniens dans l’empire ottoman. (J’aborde ce sujet dans mon ouvrage Merchants in Exile). A cette époque, une grande partie de l’Angleterre victorienne avait clairement conscience de l’identité des Arméniens, principalement en tant que martyrs chrétiens, puis comme réfugiés et orphelins. Plusieurs personnalités rassemblèrent des fonds pour leurs coreligionnaires chrétiens, tandis que Gladstone, comme vous le savez probablement, qualifia le sultan d’« odieux assassin ».
Le génocide qui suivit (présenté alors comme une extermination massive ou comme d’horribles massacres et déportations perpétrées par le gouvernement turc) fut rendu public au Parlement et dans la presse, malgré l’engagement de la Grande-Bretagne dans la Première Guerre mondiale. Les Etats-Unis, la France et la Grande-Bretagne promirent que l’Arménie serait libérée du joug turc après le conflit.
Actuellement, la communauté de Londres tend à prêcher des convertis – il serait d’ailleurs difficile, dans la situation actuelle, de ne pas le faire. Elle fait l’éloge du génie arménien, de son histoire, de son héroïsme, etc, dans ses journaux et lors de ses rassemblements, mais les injustices énormes subies par les Arméniens durant des siècles sont rarement évoquées dans la presse britannique.
Globalement, les Arméniens de Londres semblent avoir trouvé le juste équilibre entre maintenir leurs traditions et s’adapter à la vie britannique, en particulier dans le domaine éducatif. En ce qui me concerne, lorsque je suis parmi des Arméniens, je me sens plutôt britannique et réservée. D’un autre côté, lorsque je suis avec des Britanniques, je suis consciente d’appartenir à une civilisation bien plus ancienne. Quand ils pèsent le pour et le contre sur tel sujet, j’ai plutôt tendance à l’aborder comme un tout nécessitant une solution rapide.

- Louisa Culleton : Vous ne parlez pas arménien. Comment avez-vous vécu votre recherche et le fait d’écrire un livre avec ce handicap ? Cela vous a-t-il posé des problèmes ?
- Joan George : Les archives ecclésiastiques sont les seules que j’ai consultées en arménien. Le Père Shnork me les a traduites.

- Louisa Culleton : Vous évoquez votre rencontre avec la génération ancienne des Arméniens de Londres. Qu’en est-il de la deuxième et troisième génération des Arméniens de Londres ? Trouvez-vous des différences de comportement ou d’attitude, peut-être sur l’identité, la culture, la langue, etc, entre les générations ?
- Joan George : Il est difficile de généraliser à propos de la jeune génération des Arméniens vivant dans, et hors de Londres. L’école dominicale reste populaire et montre que de nombreux parents désirent que leurs enfants maintiennent la langue vivante et apprennent des chants arméniens, etc. D’autres, qui ont suivi le système éducatif anglais, favorisent une adaptation pour la carrière future de leurs enfants. Je connais aussi plusieurs cas où les conjoints anglais ont adopté avec enthousiasme les coutumes des Arméniens et soutiennent leur cause.
Comme je suis habituée à la médiocrité anglaise, le talent et l’habileté des Arméniens m’étonnent toujours. Bien sûr, il y a un talon d’Achille. On me parle de conflits internes et de jalousies futiles. On dirait que la nature a toujours besoin de freiner le génie. Si seulement les Arméniens du monde entier S’UNISSAIENT, leur avenir serait plus prometteur que leur passé tragique. Mais certains ne peuvent se libérer de l’influence et des préjugés de la génération précédente et les Britanniques n’ont d’autre alternative qu’un terrain glissant, malheureusement.

- Louisa Culleton : Un projet en vue ?
- Joan George : La publication du livre en 2009 coïncide malheureusement avec le cinquantième anniversaire de la mort de notre célèbre artiste local, Stanley Spencer. Je l’ai interviewé plusieurs fois en 1955 et publié un article sur lui l’année dernière. J’ai aussi d’autres matériaux inédits sur lui, si bien que la journaliste qui est en moi m’a dit : « Fais quelque chose pour ce cinquantenaire ! » Résultat, 50 Years on : some Memories of Stanley Spencer [50 ans : en mémoire de Stanley Spencer], une anthologie de souvenirs personnels et collectifs. Un travail urgent. Un ami m’aide pour l’auto-édition, pendant que les éditeurs traversent une passe difficile au moment critique. Mais c’est mon projet final !

[Des exemplaires de Merchants to Magnates, Intrigue and Survival : Armenians in London 1900-2000 peuvent être commandés auprès de l’association CAIA ou de l’Institut Komitas, éditeur.]

Source : http://www.caia.org.uk/armenianvoice/55/index.htm
Traduction : © Georges Festa – 09.2009


dimanche 13 septembre 2009

Ece Temelkuran

Armenian Institute, Londres :
conférence d’Ece Temelkuran sur son nouveau livre The Deep Mountain

par Louisa Culleton

Hamaink, 14.09.08

www.accc.org.uk


Ece Temelkuran, journaliste politique et écrivaine en Turquie, a présenté son tout dernier livre, The Deep Mountain, publié à Istanbul en mai 2008, devant une salle comble de la Société d’Etudes Arméniennes, où se côtoyaient Arméniens et Turcs.

Elle lut des extraits de cet ouvrage qui sera traduit en français, en allemand et, souhaitons-le, en anglais, puis évoqua sa vision des Arméniens et de la question arménienne en tant qu’écrivaine turque. Hrant Dink l’encouragea à écrire ce livre, basé sur des entretiens qu’elle a eus avec des Arméniens en Arménie, en France et aux Etats-Unis, et qui aborde des questions d’identité, de nationalisme, d’appartenance et de nation d’attache.

Cet ouvrage reflète véritablement son périple et son approche personnelle, en tant que Turque, de la question arménienne. Une approche très sensible de ce qu’est être Arménien et Turc, lorsque l’on aborde la question du génocide, et du fait que, malgré les problèmes entre les deux communautés, existe une empathie et un lien profonds, dus à leur proximité sur une longue période.

L’auteur évoqua le cycle de l’identité arménienne, de la reconnaissance du génocide et du nationalisme turc – d’un côté, les Arméniens contraints de se souvenir du génocide, de l’autre les Turcs contraints d’« oublier », à cause d’une politique et d’une idéologie ultranationalistes. Selon elle, il existe un problème de vide psychologique dans la mentalité turque sur la question arménienne, du fait que le peuple turc ne veut pas y penser et que tout le processus en Turquie a été d’oublier, au lieu de se souvenir. Elle souligna la difficulté d’appartenir à un régime responsable de ces crimes, quand le mécanisme ou la réaction automatique est le silence, même lorsque les personnes ne sont pas elles-mêmes nationalistes. Et bien sûr le problème qu’après 1915, il y eut un cycle de haine entre les deux communautés, lequel créa une absence de dialogue, dialogue des plus nécessaire pour surmonter ce problème, pour les Arméniens comme pour les Turcs.

Ce « déracinement », plus que la mort des Arméniens lors du génocide, est selon elle une véritable souffrance pour les Arméniens actuellement. Le processus de pardon devra s’inspirer de l’approche de Hrant Dink, si l’on veut ébranler les mentalités établies de chaque côté et se frayer un chemin. Je ne suis pas sûre d’être totalement en accord avec elle sur le fait que ce soit le déracinement, plus que la réalité du génocide, qui fasse le plus souffrir les Arméniens aujourd’hui, mais il entre certainement pour partie dans cette souffrance.

Questions intéressantes présentées avec éloquence et affabilité par Ece Temelkuran, et qui ont suscité de nombreuses questions et propositions de la part du public. Le titre de l’ouvrage vient de l’une des personnes interviewées, disant : « Pour vous, c’est une question de hauteur ; pour nous, c’est une affaire de profondeur. » - concept intéressant, s’il en est.

_________

« Ece Temelkuran dissèque le processus par lequel s’élaborent de vraies et fausses mémoires nationales et pourquoi celles-ci perdurent… Un ouvrage qui fait de cet ancien litige entre Arméniens et Turcs un drame humain. » - Theodore Zeldin

Ece Temelkuran est l’une des journalistes et commentateurs politiques les plus connues de Turquie, écrivant régulièrement pour le journal turc Milliyet et animant une émission politique très suivie à la télévision. Elle a publié plusieurs ouvrages et remporté de nombreux prix, dont le Prix de la Paix du PEN et une distinction en tant que journaliste turque de l’année.

Ece Temelkuran. The Deep Mountain. Verso Books, publication prévue : mars 2010. 288 p.
ISBN-13 : 978 1 84467 423 7

Sources :
http://www.accc.org.uk/HAMAINK%20Issue14%20Sept%202008.pdf
http://www.versobooks.com/books/tuvwxyz/tuv-titles/temelkuran_ece_deep_mountain.shtml
Traduction : © Georges Festa – 09.2009

Site d’Ece Temelkuran : http://www.ecetemelkuran.com/


Hrayr S. Karagueuzian / Yair Auron

© www.transactionpub.com


[A Perfect Injustice révèle de nouvelles preuves à l’appui des accusations concernant les massacres et les pillages longtemps passés sous silence, advenus en Arménie.]

A Perfect Injustice, de Hrayr S. Karagueuzian et Yair Auron, est une contribution essentielle pour comprendre pourquoi la question de la spoliation des biens des Arméniens est demeurée sans solution durant tant d’années – un sujet traité pour la première fois dans cet ouvrage.

Excepté une courte période après la fin de la Première Guerre mondiale et l’armistice qui s’ensuivit, la Turquie n’a cessé de nier avoir jamais pratiqué une politique intentionnelle d’anéantissement des Arméniens. Le recensement de 1913-1914 évalue le nombre des Arméniens vivant alors en Turquie à près de deux millions. Aujourd’hui, seuls quelques milliers d’Arméniens sont encore présents à Istanbul, tandis qu’ils ont disparu du reste de la Turquie. Les lieux arméniens en Turquie, dont les églises, sont laissés à l’abandon, profanés, pillés, détruits ou réquisitionnés à d’autres fins, tandis que les noms des lieux d’habitation arméniens sont effacés ou modifiés.

Comme pour la Shoah, les biens des Arméniens qui furent saisis ou volés n’ont pas été restitués. Plus de soixante et quatre-vingt-dix ans après ces événements terribles, les victimes juives et arméniennes et leurs héritiers continuent de lutter pour récupérer leurs biens. Quelques restitutions partielles ont été opérées dans le cas des Juifs et pratiquement aucune pour les Arméniens.

« Les auteurs ont accumulé un à un les matériaux et ont commencé à rassembler les fragments d’une injustice de masse qui frappa les victimes du génocide… Une enquête fascinante, un livre riche en détails et en documents. », note Dickran Kouymjian, titulaire de la chaire Haig et Isabel Berberian d’Etudes arméniennes à l’université d’Etat de Californie à Fresno.

Aucune réparation à la hauteur des actes commis à l’encontre des Arméniens ne pourra jamais être opérée. Mais répondre à leurs demandes par respect pour les biens volés est un geste symbolique dû aux victimes et à leurs héritiers. Il s’agit d’une affaire toujours en cours pour les survivants de la Shoah et leurs héritiers juifs, comme pour les Arméniens.

Pour commander un exemplaire de A Perfect Injustice, contacter Transaction Publishers au 888-999-6778 ou commander en ligne sur http://www.transactionpub.com. Les éditeurs intéressés par une recension de l’ouvrage dans une publication universitaire peuvent adresser leur demande, accompagnée d’une fiche de renseignement, à marketing@transactionpub.com.

Fondées en 1962, les éditions Transaction ont bâti leur réputation d’excellence en tant qu’éditeur en sciences sociales grâce à un programme d’édition toujours plus actif et par une grande diversité de collections et de publications, allant de la politique sociale aux relations internationales.

Hrayr S. Karagueuzian et Yair Auron. A Perfect Injustice – Genocide and Theft of Armenian Wealth [Une Injustice totale – Génocide et spoliation des Arméniens]. Transaction Publishers, 2009, 203 p. ISBN-13 : 978-1412810012

Source : http://www.prlog.org/10331158-perfect-injustice-unveils-the-effects-of-the-genocide-which-occurred-in-armenia.html
Traduction : © Georges Festa – 09.2009.


samedi 12 septembre 2009

Marine Dilanyan - Interview

© www.peoples.ru

L’art naît lorsque s’efface le bruit
Entretien avec Marine Dilanyan

par Nune Hakhverdyan

www.168.am


Une indépendance intérieure est nécessaire si l’on veut vivre en paix et créer dans cette vie, emplie de contraintes et de violence. La véritable indépendance ne résulte pas d’intrigues et de rumeurs, c’est quelque chose de calme et de conscient. L’indépendance intérieure est un trésor, de la plus haute importance pour tout artiste et que les artistes médiatiques ne partagent pas vraiment. Les œuvres d’art ne peuvent avoir quelque influence que si elles sont créées hors du mensonge et de l’illusion (ou plus dangereux encore, l’auto-illusion). Lorsque l’on découvre les oeuvres de la peintre Marine Dilanyan, l’on réalise que son art est bien réel et très fragile, car l’on peut dialoguer avec ses créations, en saisir le silence et la sagesse, tandis que les « habitants de ses tableaux » vous racontent leur histoire. Les tableaux de Marine Dilanyan nous reflètent, notre ville, notre mythologie moderne, nos rêves et notre musique (La Ville, Le Pianiste, Le Musicien, Oiseaux).

Nul besoin de parler des tableaux de Marine Dilanyan ; parlons des impressions qu’ils font naître. Cette impression nous habite longtemps et nous encourage à trouver notre voie. Une dame âgée emplit une tasse de thé, sa chevelure est aristocratique, son cou penché. Pour elle, emplir cette tasse de thé est un rituel, qui répond à ses traditions et à sa famille. L’être humain n’agit pas en sorte que le monde extérieur lui obéisse, mais agit pour ce monde extérieur.

« Ceux qui agissent, créent possèdent beaucoup de dignité. Aujourd’hui, ceux qui sont capables d’agir et de créer ne sont plus parmi nous, ceux qui en ont le désir ont disparu, note Marine. Lorsque j’essaie de parler de mes tableaux en toute sincérité, j’ai honte. Je ne suis pas une philosophe et je ne peux expliquer des tableaux et la vie, je les peins, voilà tout. Celui qui choisit et décide ce que montrent mes tableaux, c’est celui qui les voit. »

Marine dit apprécier le style artistique archaïque. Il semble qu’elle emprunte une même voie que les maîtres du Moyen Age. « L’esthétique que l’on aime doit nous quitter, de toute façon. Je ne prends jamais des personnages du Moyen Age en leur faisant partager notre vie. Voilà ce que me dicte ma conscience. », précise-t-elle. Les tableaux de Marine sont classés en fonction de leur logique, de libertés multiples et de la culture, elles-mêmes classées telle une scène de théâtre, comportant des détails petits et grands, un langage unique, reliant le spectateur à d’anciens mythes et émotions. Ce genre d’émotions ne surviennent pas graduellement ; elles sont bien réelles et ont un sens.

« Pour moi, peindre est un langage. Certains poètes écrivent de très beaux poèmes, se servent de mots magnifiques, tandis que d’autres tentent d’inventer de nouveaux mots. C’est pareil en peinture. Certains très bons peintres créent de nouveaux langages et ce langage est très proche de l’archaïsme. Le peintre est quelqu’un qui ne parle pas ; peindre est sa seule manière de communiquer, en donnant à voir idées et sentiments au moyen des couleurs et des lignes. L’esprit est très souple et a besoin de mots différents. », ajoute-t-elle. Peintre introvertie, Marine refuse ouvertement les styles modernes. Celui qu’elle crée est davantage subtil et naturel. « Je peux avoir beaucoup d’idées en tête, mais je ne me sers pas du quotidien. Ce qui m’intéresse, c’est l’être humain et tout ce qui le concerne. » Elle se concentre, semble-t-il, sur ce qui est éternel. Dans son tableau intitulé Les Habitants, un groupe de gens et des personnages mystiques s’avancent, entourés d’oiseaux. Le paysage a disparu sous leurs pas et ils décident de poursuivre leur chemin sur un mode mystique. Peut-être est-ce une fuite ou un progrès. Il semble que le véritable tableau de notre époque soit cette alternative, même si l’auteur ne le pense pas. Car chaque oeuvre d’art trace sa route.

Pour Marine Dilanyan, l’appartenance nationale n’est pas une affaire de vêtements ou de tapis nationaux. « La véritable appartenance nationale relève du tempérament, de la géographie, du sang et des gènes. Par exemple, dans les icônes russes, l’appartenance nationale est ce profond sens religieux que donnent des expressions minimalistes. Dans nos miniatures, il existe un profond sens dramatique. Chacun de leurs détails est national pour moi. », explique-t-elle.

Marine Dilanyan est un être d’harmonie, et même si des orages peuvent traverser son âme, elle trouve le moyen d’aider son monde intérieur à trouver l’équilibre et parler aux autres grâce au langage des arts. « Il existe beaucoup de bonnes choses dans notre vie. On fait beaucoup de rencontres, on discute beaucoup, après quoi certains pans de conversations, des visages, des souvenirs agréables ou tristes demeurent en nous. Notre caractère se forge à partir de toutes ces choses qui arrivent dans la vie, des êtres, de l’éducation et de l’expérience. Voilà comment les gens sont élevés. Ils entrent dans ce bruit et finissent par en faire partie. Mais, lorsque l’homme met fin au bruit et garde le silence, il/elle montre son âme véritable. L’âme véritable est plus profonde et divine. Par moments, on a l’impression que notre peau n’existe plus, que nous voyons les nerfs sous la peau. Voilà pourquoi nous devenons aussi sensibles. Par moments, le véritable visage des gens se dévoile. Quant à la peau, elle nous protège, et lorsqu’elle devient transparente, elle ouvre notre vrai visage, alors on est prêt à faire des choses dont on n’est pas capable habituellement. On est prêt à voir des choses que l’on ignorait auparavant. Par exemple, on peut voir une fourchette des milliers de fois et ne pas la voir. Et puis, un jour, tu regardes cette fourchette, tu t’aperçois que c’est une belle chose, tu penses aux gens qui l’ont tenue dans leurs mains avant toi. Autrement dit, sans que tu t’y attendes, quelque chose devient important pour toi. Ce genre de choses n’arrivent pas souvent, parce que nous avons une carapace dans laquelle nous nous cachons, comme des tortues, pour ne pas sortir et devenir fous. »

Lorsqu’un tableau rencontre celui qui le regarde, lorsque la question de l’autodétermination et de la connaissance de soi se pose, c’est toujours comme un miracle. Un miracle magnétique, que l’on ne peut expliquer. Les tableaux de Marine Dilanyan possèdent cette densité et ce magnétisme miraculeux, inexplicable. L’artiste expose souvent ses œuvres en Europe et de nombreux musées et collections privées en possèdent.

Il est souvent très difficile pour un peintre de faire connaître son nom et d’en faire une carte de visite. Certains peintres arméniens modernes ont une grande maîtrise artistique, mais ne sont pas connus à l’étranger. Pour Marine, apprécier l’art est aussi important que l’art en soi. « C’est à ceux qui soutiennent le peintre, au collectionneur ou à l’Etat de faire connaître un peintre. De tout temps, les collectionneurs ont réuni des tableaux qui n’étaient pas connus, mais qu’ils appréciaient beaucoup. Actuellement, les riches ne s’intéressent pas aux arts. »

Il existe en Arménie des artistes qui ne se résignent pas. Ayant pour règle de ne pas faire de publicité pour leur art et de fuir tout contact avec les autorités et ce qui s’apparente à de la hiérarchie. Ils continuent à croire que rien n’est perdu et que grâce à leurs efforts l’art existe dans notre pays. « Ce sont des êtres profondément sensibles, avec de grandes qualités, mais ce ne sont pas eux qui prennent les décisions. Il y a peu de gens comme eux. », note Marine Dilanyan. Elle a remarqué que des listes d’artistes et de tableaux très chers sont établies. Autrement dit, que les artistes sont classés. « Parfois, je pense que c’est une bonne chose de ne pas figurer dans ce genre de listes, ce qui signifie que je suis en marge », dit-elle en souriant. De nos jours, être sincère et professionnel c’est être en marge, et cela signifie que l’art joue un rôle essentiel.

_________

Source : http://168.am/en/articles/6428
Traduction : © Georges Festa – 09.2009.


vendredi 11 septembre 2009

Ayfer Tunç - Interview

© www.diziler.com

Entretien avec Ayfer Tunç

par Erdem Öztop

www.cumhuriyet.com.tr


- Erdem Öztop : Chère Ayfer Tunç, vous revenez à nouveau à la rencontre de vos lecteurs avec un nouveau recueil de nouvelles, Evvelotel. Pourquoi ce mot composé, au lieu de evvel otel [Il était un hôtel] ?
- Ayfer Tunç : Même si le titre du livre est un mot composé, dans le livre il est écrit séparément, car j’évoque le nom de l’hôtel. Mais je ne voulais pas que le titre du livre et de cette histoire se limitent au nom d’un hôtel. Je voulais réunir le caractère temporaire de l’hôtel en tant que lieu et le sentiment de totalité du mot evvel [premier, ancien, jadis]. Les attentes des lecteurs en général ou de la majorité d’entre eux au regard de la littérature ont tendance à diminuer. Ils aiment une histoire frappante ou fluide, sans trop se soucier du récit, grâce au sens lié au mot, qui constitue la véritable beauté de la littérature, pour son pouvoir de changer la vie. Ils n’aiment pas être obligés de penser et s’imaginent que la littérature n’est qu’un divertissement agréable. Mais je crois à l’intimité du lecteur auquel je m’adresse. Le mot evvel est la réminiscence d’une totalité qui est loin de nous, tout en surpassant notre imagination. Le mot evvel se rencontre surtout dans les contes où le temps est indéfini et où ce qui est révélé au début n’est pas limité par ce qui peut arriver. Le temps des contes et de notre imagination est vaste, plein d’opportunités. Mais une des choses qui est loin de nous est cette idée de totalité temporelle. Aujourd’hui, nous éprouvons le temps non comme une totalité, mais comme des fragments séparés les uns des autres. Il existe un thème sous-jacent auquel je veux amener le lecteur : nous sommes mortels. Quasiment chaque récit dans ce livre y fait référence. Des expressions telles que « le monde est une auberge, dont je suis le voyageur », prononcées avec résignation par des gens un temps insouciants, lorsqu’ils sont confrontés à des obstacles, expriment l’essence de cette aventure nommé la vie. Or maintenant, nous ne vivons plus dans le flux du temps, mais dans la domination de l’instant.

- Erdem Öztop : Dans la nouvelle homonyme, vous racontez une histoire qui se passe « il était une fois », mais reliée au présent. Et qui ressemble beaucoup à une situation « tel père tel fils ». Les abandons, les séparations se transmettent-elles de père en fils ? Ou y a-t-il plus que ce qui est donné à voir ?
- Ayfer Tunç : L’histoire des hommes, quelles que soient les circonstances, c’est l’histoire de fragments qui se séparent d’un tout. Devenir une personne commence à la naissance. D’un point de vue plus large, la naissance n’est-elle pas le traumatisme majeur que nous ayons à vivre ? Nous sommes séparés d’un tout. Il s’agit par essence d’un abandon et d’être abandonné en même temps. Nous quittons le ventre de notre mère, qui nous rejette. Quitter la personne qui nous a créé dans son ventre, être abandonné de sa mère ou de son père, décider de cesser d’être le fils ou la fille sont des étapes traumatisantes pour devenir un adulte. Ne pas réussir à les quitter est aussi un traumatisme continu, une tension qui nous éprouve et se répète. La relation mère-père-fils est ainsi une somme de relations traumatisantes qu’il nous faut travailler afin de prendre les bonnes décisions et faire fonctionner l’ensemble. D’autre part, être parent ne protège pas des traumatismes. Lorsqu’on devient parent, il faut se préparer à des relations difficiles et douloureuses avec des êtres qui émanent de nous ; et face à une levée de boucliers l’âme peut abandonner ceux qui émanent d’elle. Bref, les pères abandonnent leurs fils, les fils leurs pères et cela va continuer.

- Erdem Öztop : Vous écrivez dans Fierté que chacun est seul. Chaque être humain est-il vraiment seul en son for intérieur ?
- Ayfer Tunç : Pour moi la vie est une aventure entre la naissance et la mort, qui sont deux grandes solitudes. On peut essayer de combler l’intervalle avec ce que nous voulons, mais le début et la fin ne changent pas. La solitude est absolue. C’est une solitude ontologique que l’on ne peut compenser en trouvant d’autres amis, d’autres gens ou d’autres partenaires, ce que l’humanité moderne tente de faire. Cette solitude se manifeste dans les systèmes de pensée qui tentent de comprendre le comportement humain. Même si les Saintes écritures tentent de nous faire croire que nous ne sommes pas seuls, grâce au concept de Dieu se tenant perpétuellement à nos côtés, elles ne précisent pas si nous nous trouverons avec nos amis ou nos amours au paradis ou en enfer. Au contraire, elles soulignent combien nous sommes seuls lors de notre jugement et seuls responsables de nos actions.

- Erdem Öztop : Une des caractéristiques communes de vos nouvelles c’est que vos personnages tentent d’affronter leur passé.
- Ayfer Tunç : L’avenir n’a pas encore été vécu, si bien que tout ce que nous rencontrons réside dans le passé. Mais pour moi cela n’éclaire pas forcément le passé. Cela nous montre simplement que les choses qui nous constituent proviennent de notre passé. L’homme est un être qui accumule son passé. Quand on est jeune, on n’a guère rassemblé, aussi regarde-t-on vers l’avenir. La jeunesse est un âge d’attente, non de réflexion. L’expérience que l’on acquiert en vieillissant nous empêche de nous cramponner aux espoirs les plus ténus. Même lorsque nous faisons face à de nouveaux événements, c’est habituellement un film que nous avons déjà vu. Les jeunes ont des espoirs et les anciens des souvenirs. Mais je pense que la maturité, ce temps situé entre la jeunesse et la vieillesse, fait que le temps acquière davantage de sens. Si le temps n’existe pas dans la jeunesse, il est limité par la vie durant la vieillesse. L’idée de la vie arrivant à son terme crée parfois un sentiment de panique. L’âge intermédiaire est un temps où l’on fait face, où l’on réalise, qu’on le veuille ou non, des notions métaphysiques, profondément ressenties.

- Erdem Öztop : « Manger trois fois par jour – garer ta voiture dans un parking – lire des livres à la lumière d’une lampe – ne pas être frustré – ne pas penser au suicide – aller chacun de son côté au cinéma – se coucher en même temps… » Résultat, tout cela met fin à l’amour. Parlons de ce point que tu décris si bien.
- Ayfer Tunç : L’amour est un état d’agitation, c’est un processus extraordinaire, mais le problème est que l’on ne peut vivre perpétuellement sur un mode agité. L’amour finit ainsi par disparaître. Lorsque l’amour anime notre existence, nous nous élevons spirituellement, nous aimerions que ce bonheur, ce bouleversement chimique durent. Ce que nous désirons ce n’est pas l’amour en tant qu’idée, mais les changements qu’il provoque.
Les clichés sur l’amour ne renvoient pas à la richesse de notre monde intellectuel. Au contraire, souligner ces clichés sur l’amour reproduit ces mêmes clichés. Le problème, ce n’est pas l’amour en tant que tel, mais sa disparition. De grands chocs laissent de grandes cicatrices. Aussi les histoires d’amour qui s’achèvent par de profondes blessures sont-elles plus fortes. Or les facteurs qui dévastent l’amour dans Fierté sont ces choses banales qui empêchent l’amour de devenir cette agitation, empêchant même l’amour d’exister. Lisons Cemal Süreya : « L’amour nécessite des actes. Ce que jamais tu n’as appris. » Je pense que l’homme moderne se préoccupe trop d’amour. Son existence devenant de plus en plus superficielle, la consommation qu’il en fait augmente et, son esprit s’appauvrissant, il désire davantage ce qui l’affecte plus rapidement, comme des drogues qui agissent vite. L’amour par exemple. Les clichés bâtis au fil des ans et les nécessités d’un ordre nouveau ciblant une vie matérielle ne nous permettent plus de croire à des histoires du genre Ferhat et Şirin ou Roméo et Juliette. Chacun peut le constater. Les industries, du type cinéma, télévision et littérature de gare, qui utilisent le récit comme ingrédient principal, ont des difficultés à créer des histoires d’amour pouvant entraîner les foules, car la vie devient monotone, rentre dans des catégories.

- Erdem Öztop : Vous écrivez : « Parfois quelque chose nous emporte… Parfois ce sont des choses banales qui en sont la cause, et parfois c’est l’ordre des choses… Je pense que des choses que nous croyons oubliées font à nouveau surface et nous poussent vers la souffrance et la confrontation… »
- Ayfer Tunç : A mon avis, oublier est l’un des meilleurs mécanisme de défense de notre moi. Nous ne pouvons vivre si nous n’arrivons pas à oublier. En naissant nous apprenons à exister, à nous adapter à la vie. C’est un effort très difficile et c’est cela être un homme. Comme le montre la psychologie, notre moi cherche les moyens de gérer la souffrance. Une de ces manières est de renvoyer, d’affronter notre souffrance à travers autrui. Par exemple, nous cultivons des rancunes, ce qui est le contraire d’oublier. Or cela provoque un état permanent de stress, c’est épuisant, exige beaucoup d’énergie. Alors qu’oublier apporte une tranquillité car notre âme cherche la « paix » dans ce monde. D’autre part, l’on ne peut oublier car l’on n’oublie pas vraiment, l’on refoule simplement au fond de la conscience. Si l’on fait face à quelque chose que l’on a oublié, c’est parce que la répression n’est pas une solution non plus. Il nous faut être plus faibles ou plus forts pour affronter un problème. L’on ne fait pas face à lui par hasard, il existe une raison à cela, les facteurs qui protègent notre moi au moyen de la répression décident qu’il est temps de se confronter. C’est alors que l’on se souvient.

- Erdem Öztop : Vous avez obtenu le Prix Yunus Nadi 1989 de la Nouvelle grâce à Ce qui est caché. Ecririez-vous aujourd’hui ce récit tel quel ou y aurait-il des modifications ?
- Ayfer Tunç : Pour moi, cela prouve la nécessité qu’Evvehotel change d’aspect. Dire que Ce qui est caché pourrait être écrit tel quel serait contraire à sa nature et à toute logique. Ce qui est caché est le reflet de l’être que j’étais autour de mes vingt ans, lorsque je l’ai écrit. Vingt ans après, j’arrive à Evvelotel. Dirais-je que je n’ai pas changé ? Non. Si bien que tout ce que j’ai pu écrire autour de mes vingt ans ne saurait se répéter.

- Erdem Öztop : Restons encore dans Ce qui est caché. Une dernière question : les fous dans ce récit sont-ils les autres qui croient que la tante élégante est folle ?
- Ayfer Tunç : Dans le dictionnaire folie signifie perdre son équilibre mental. Or, au fil des ans, la notion de folie a changé. Dans le théâtre ou la littérature le fou avait un rôle comique. Il comblait en quelque sorte l’écart entre le sain et le malsain. La première chose qui me vient à l’esprit c’est le personnage principal dans la pièce de Cevat Fehmi Başkut, Avant que la glace ne fonde. Il est fou ; la pièce critique la mentalité en question en disant que seul le fou peut régler les choses. La folie dénote aussi un courage extraordinaire, en ce sens qu’il faut être fou pour être capable de franchir certains obstacles. Mais cette notion a beaucoup changé aujourd’hui. Que ce soit du point de vue scientifique ou littéraire, la folie est perçue d’une manière très différente d’il y a vingt ans. Qu’appelle-t-on folie aujourd’hui ? Pouvons-nous prononcer ce mot aussi facilement qu’auparavant ? Pouvons-nous rire du fou comme nous le faisions ? Je ne crois pas, car nous rencontrons cette réalité, à savoir que nous pouvons, nous aussi, même brièvement, perdre la raison. Je ne considère plus la folie comme une notion pertinente. Avec notre perception contemporaine, il est donc impossible de dire : « Lui n’est pas fou, celui-ci oui. »

- Erdem Öztop : Même si, lors d’un entretien au sujet de ce livre, l’image de la famille se réduit, je dirais, à un sujet singulier, la « mère » est l’un des points de départ. Vous seriez d’accord ?
- Ayfer Tunç : La mère, comme archétype de tous mes écrits, est un sujet révélateur de soi, même si je ne veux pas l’aborder. Mais le père est tout aussi fort. Si, mettons, vous laissez de côté Roc-Papier-Ciseaux et Le Phénomène Aziz Bey et que vous regardiez Evvelotel, dans ce récit la mère est une compagne, tandis que le père est le personnage auquel on se heurte. Fierté est une histoire à la Caïn et Abel, le frère est un archétype aussi riche et ancien que celui de la mère. Dans Goût amer, la sœur et le beau-frère du narrateur sont sincères, le frère aîné est celui qui met en avant la question d’être soi-même, la véritable mère est quasi inexistante. Mais, comme vous l’aurez compris, cette relation mère-narrateur reflète un amour sexualisé mère-fils et se substitue avec force à l’archétype maternel. Dans Hélas, la mère est centrale, mais n’oublions pas le frère et le père dont les existences sont partagées entre vivre et ne pas vivre. Il s’agit ainsi d’un ensemble composé d’une mère, d’un père et d’un frère, d’une famille.

- Erdem Öztop : Dans la nouvelle A quoi ressemblent les révolutions ?, notre poète se compare à la révolution, à moitié brisé, et sa non existence à un simulacre meilleur ! Quel est votre position à ce sujet ?
- Ayfer Tunç : Le pouvoir de connotation des mots a toujours été la principale ressource de mes écrits. Pour moi, en termes de sens et de sonorité, aucun mot n’est invariable. En entrant dans un texte, une chaîne de connotation démarre et apporte aussi ses autres significations. Peut-être est-ce là la principale différence entre l’écriture et les autres arts qui racontent une histoire. Dans ce récit, je voulais utiliser la richesse de connotation du mot ihtilal [révolution]. Comme vous le savez, il dérive d’un mot arabe signifiant porter atteinte, briser. Son sens global est négatif et son caractère négatif augmente lorsqu’il est utilisé dans des syntagmes. Par exemple, ihtilal-i dimağ [révolution de l’esprit] signifie un dérangement de l’esprit, c’est à dire la folie. Mais cela signifie aussi un changement ou une innovation importante, véritablement nouvelle. Lorsque nous utilisons le mot « révolution » dans notre vie quotidienne, nous recourons à son poids sentimental, plus que politique. Quel est ce poids sentimental ? C’est une explosion violente et soudaine de l’ordinaire. C’est une élévation des sentiments, qui crée un puissant changement, et lorsqu’elle se produit, nous ne songeons pas vraiment à ses conséquences. C’est un pic, dont la nature est de décroître. Il attire car il est porteur d’un état d’excitation collective, parallèlement à ses significations négatives, destructrices. Dans le récit mentionné plus haut, le narrateur se compare à une révolution manquée. La révolution est donc le mot approprié pour son état d’esprit. Après avoir vécu le 12 Septembre (coup d’Etat militaire de 1980) et ses lourdes conséquences, j’ai pris mes distances avec le mot révolution.

- Erdem Öztop : Dernière question : mis à part ce dont nous avons parlé, « où est ton enfance » ?
- Ayfer Tunç : Vous évoquez le paragraphe ultime de Ce qui est caché. Chose intéressante, je mentionne mon aspiration vers mon enfance dans le dernier paragraphe d’une histoire que j’ai écrite à un âge plus proche de cette même enfance. Aujourd’hui je regarde en arrière et je ne pense pas qu’il y ait quelque nostalgie. Lorsque j’ai écrit Si tu es libre, mes parents aimeraient venir, j’ai vécu une catharsis et je pense m’être libérée de cette nostalgie. Je ne suis pas de ceux qui disent qu’un enfant existe en nous et que nous devons lutter pour le trouver. Je ne pense pas qu’il y ait un enfant en nous. Je pense que cet « enfant intérieur » est un alibi pour les fautes de notre volonté et nos erreurs. J’aime avancer en âge, vieillir. Je n’aimerais pas revenir à mes années d’enfance. Peut-être parce qu’écrire est le jouet de mon moi grandi (lorsque j’étais petite, c’était aussi mon jouet favori) et qu’il me comble immensément.

_________

Source : http://www.ayfertunc.com/erdemoztop_en.html
Traduction : © Georges Festa – 09.2009
Avec l’aimable autorisation d’Ayfer Tunç.