lundi 30 novembre 2009

Adana 1909 - Séminaire Université Sabanci

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Massacres d’Adana, 1909
Thème d’un séminaire à Istanbul

par Roland Mnatsakanyan

Massis Weekly, 21.11.09


L’université Sabanci d’Istanbul a récemment organisé un séminaire international intitulé « Adana 1909 : histoire, mémoire et identité sur un siècle » (6-7 nov. 2009). Ce séminaire regroupait des chercheurs venus des Etats-Unis, du Canada, du Royaume-Uni, de France, d’Italie et de Turquie. L’événement était soutenu par l’Institut Komitas de Londres, l’université Sabanci, le département d’Histoire de l’université Bilgi d’Istanbul, la Fondation internationale Hrant Dink et le département d’Histoire de l’université Bogazici. Une salle comble occupait l’amphithéâtre, comprenant des enseignants, des étudiants, des journalistes et le public. Une traduction simultanée en anglais et en turc était accessible. Les conférences présentées seront publiées dans des éditions anglaise et turque.
Dans leurs remarques introductives, Cengiz Aktar et Ara Sarafian accueillirent les participants et soulignèrent les opportunités nouvelles qui donnent lieu à de telles rencontres dans la Turquie d’aujourd’hui, expliquant que ce séminaire sur Adana 1909 fut organisé afin de marquer le centenaire des massacres d’Adana. Le projet débuta par un appel à contributions en turc, en arménien et en anglais, et les exposés présentés lors de ce séminaire ont reflété les intérêts multiples des participants.
Le premier exposé fut assez inhabituel, traitant des Turcs qui sauvèrent des Arméniens en 1909. Si le fait que les Arméniens furent massacrés est incontestable, l’intervenant présenta une étude remarquable sur des officiels turcs justes qui sauvèrent des victimes potentielles, et recourut à des archives ottomanes afin de montrer comment les Arméniens ottomans adressèrent une pétition à l’Etat afin de faire reconnaître l’un de ces officiels turcs pour son rôle dans le sauvetage de toute une communauté. Ce premier exposé désamorça en partie le malaise prégnant, l’assistance pouvant sympathiser avec les victimes arméniennes de 1909 sans pour autant vouer aux gémonies les « musulmans » ou les « Turcs » en tant que catégories. Les exposés suivants prolongèrent cette perspective.
Chaque session était présidée par un enseignant chevronné et suivie d’un débat. Le séminaire bénéficia en outre de la présence d’autres chercheurs reconnus, tels que Selim Deringil, Caglar Keyder, Mete Tucay et Hülya Adak.
Les organisateurs furent unanimes à considérer ce séminaire comme un succès.
Les exposés présentés peuvent être résumés comme suit (l’ordre de présentation diffère).

Des perspectives nouvelles

Abdulhamit Kirmizi donna une conférence très nuancée, présentant ces musulmans qui sauvèrent des Arméniens lors des massacres de 1909. Le rôle joué par ces musulmans fut de fait reconnu par les Arméniens ottomans après 1909. L’intervenant s’intéressa au major Hadji Mehmet Effendi et à ses hommes qui défendirent Sis, le siège du catholicossat arménien de Cilicie, contre les attaques des tribus et villages voisins. A. Kirmizi a recouru à des documents ottomans pour évoquer ces musulmans, dont beaucoup furent décorés par le gouvernement ottoman. Les actions de ces officiels allèrent à l’encontre d’autres officiels qui, eux, encouragèrent véritablement les massacres.
Un autre exposé tout aussi nuancé et probant concernait une chaîne complexe de différents facteurs liés aux massacres d’Adana, soulignant que certains de ces facteurs ne peuvent être étudiés que d’une manière exploratoire, mais pertinente à ce stade du débat. Parmi ces facteurs identifiés, la présence de dizaines de milliers de travailleurs migrants appauvris qui ne parvenaient pas à trouver du travail à Adana en avril 1909.
Sinan Dinçer (Université de la Ruhr, Bochum) évoqua ces travailleurs migrants dans la province d’Adana à cette période, laissant entendre qu’ils ont pu être entraînés dans les affrontements sans autre motif que de piller et spolier les biens des Arméniens. L’intervenant précisa qu’il ne prétendait pas que cela constituât un facteur majeur expliquant les massacres, mais que ce facteur a pu exercer une contribution significative.

Points de vue européens

Deux exposés traitèrent des archives françaises et allemandes liées aux massacres d’Adana. Vincent Duclert (EHESS) mit en parallèle la position du gouvernement français suite aux massacres hamidiens, à ceux d’Adana et au génocide arménien. Il fit remarquer que le gouvernement français fut réticent pour faire pression sur les autorités ottomanes après les massacres d’Adana, car de nombreux officiels français soutenaient le gouvernement Jeune-Turc. Bien plus, les autorités françaises minimisèrent l’affaire en France.
Dilek Güven (Université Sabanci) analysa les archives consulaires allemandes, ainsi que celles de la Compagnie ferroviaire du Bagdad. Documents qui témoignent des atroces souffrances qu’endurèrent les Arméniens en 1909. Elle nota qu’à cette époque la politique de l’Allemagne à l’égard de la Turquie ottomane était incertaine, en particulier lorsque les massacres de 1909 furent réputés avoir été commis par des partisans d’Abd ul-Hamid II – que les Allemands soutinrent jusqu’à la révolution de 1908.
Benedetta Guerzoni (chercheur indépendant) évoqua la manière avec laquelle l’imagerie des massacres d’Adana s’élabora dans les journaux occidentaux, se référant en particulier à la presse italienne et française.

Sources arméniennes

Ara Sarafian (Institut Komitas) et Zakarya Mildanoglu (chercheur indépendant) s’intéressèrent aux archives arméniennes liées aux événements de 1909. A. Sarafian présenta Hagop Terzian, qui publia un reportage saisissant en 1912 sur ces événements. Terzian inclut son propre témoignage dans la ville d’Adana, ainsi que d’autres témoignages dans des communes plus petites. A. Sarafian souligna avec quelle force de conviction le texte de Terzian remet en cause les comptes rendus officiels qui tentèrent de minimiser ces graves incidents, citant l’auteur afin de souligner le rôle dévastateur du journal Itidal en terme d’agitation et de fermentation de la violence à l’encontre des Arméniens.
Zakarya Mildanoglu présenta les massacres d’Adana à travers la presse périodique arménienne, avec de nombreuses illustrations provenant de différents journaux. Ses analyses ont inclus la satire comme outil puissant pour traduire ce qui arriva aux Arméniens. (Z. Mildanoglu organisa aussi une exposition à part de photographies représentant les massacres d’Adana. Ces images et ces textes furent exposés lors du séminaire.)

Témoignages américains

Le rôle des missionnaires américains fut abordé par Lou Ann Matossian (Fondation Famille Cafesjian) et Barbara Merguerian (Armenian International Women’s Association), qui présentèrent des exposés frappants, liés aux évènements dans les villes d’Adana et de Tarse.
Tarse fut aussi le thème de la communication d’Oral Çalislar, journaliste turc très connu, qui présenta le témoignage d’Helen Davenport Gibbons dans l’ouvrage qu’elle écrivit, The Red Rugs of Tarsus [Les Tapis rouges de Tarse] (New York, 1917). Çalislar, qui a publié une traduction turque de ce livre, évoqua ses réflexions personnelles sur sa Tarse natale. [L’Institut Komitas de Londres a récemment publié une édition anglaise critique de The Red Rugs of Tarsus.]

Pertes humaines et matérielles

La réalité des pertes subies par les Arméniens fut soulignée par Osman Koker, qui livra un exposé fascinant sur les communautés arméniennes dans la province d’Adana, illustré au moyen de photographies et de cartes postales. Il inclut des images d’Antioche, Alexandrette, Marash, Beylan, Sis, Adana, Tarse et Koz Olouk.
Sait Çetinoglu (éditions Belge Uluslararasi Yayincilik) présenta une communication convaincante sur l’organisation et le pillage des biens arméniens en 1909, tandis qu’Ali Çomu (Cambridge University) lut un exposé solide, fondé sur les registres du cadastre dans la région d’Adana autour des années 1920. Ces archives livrent des aperçus nouveaux sur la manière avec laquelle les biens des Arméniens furent morcelés et distribués à des réfugiés musulmans.
Le nombre réel des victimes arméniennes lors des massacres fut abordé par Fuat Dundar, qui posa certaines questions sur la démographie des massacres d’Adana, suite à ses recherches sur les massacres d’Abd ul-Hamid II et le génocide arménien.
Le sort des orphelins arméniens, après les massacres d’Adana, devint un sujet majeur de préoccupation pour les dirigeants de la communauté arménienne. Nazan Maksudyan lut un exposé poignant sur le sort de ces orphelins, en particulier dans les orphelinats « étrangers ». Un des problèmes clé était l’assimilation dans les orphelinats gouvernementaux, où la langue d’enseignement était le turc et non l’arménien.

Réponses littéraires aux massacres

L’héritage des massacres de 1909 ne saurait se résumer à la simple énumération des victimes ou des biens spoliés. La littérature représenta un moyen puissant de traduire le sentiment de violence, de perte et de traumatisme, qui accompagna ces événements et pesa sur l’existence des survivants. Marc Nichanian (Université Sabanci) et Rita Soulahian (McGill University) étudièrent les réponses littéraires aux massacres d’Adana, se référant en particulier à Arshagouhi Teotig, Daniel Varoujan et Zabel Essayan. (M. Nichanian ne put malheureusement être présent et son exposé fut lu par Hülya Adak, de l’université Sabanci.)

Le Parlement ottoman

Anastasia Iliena Moroni (EHESS et Université Panteion, Athènes) exposa de quelle manière les massacres d’Adana furent présentés au Parlement ottoman.

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Source : http://www.massisweekly.com/Vol29/issue42/pg11.pdf
Traduction : © Dr Georges Festa – 11.2009


dimanche 29 novembre 2009

Alexandre Chirvanzadé - Dans la fournaise de la vie / Arampi

Sam West et Helena Bonham-Carter – Howards End, réal. James Ivory (1992)
© The Kobal Collection

Alexandre Chirvanzadé
Dans la fournaise de la vieArampi
In Œuvres choisies – Erevan, 1986-1988

par Eddie Arnavoudian

www.groong.org


I. Dans la fournaise de la vie – L’autobiographie d’un romancier arménien


Le premier volume de l’autobiographie de Chirvanzadé, Dans la fournaise de la vie (Œuvres choisies, Erevan, 1988, vol. 5, pp. 6-223), est parsemé d’observations avisées et spirituelles, lesquelles ne sont pas sans évoquer les conditions d’alors et font revivre certains hommes et femmes qui contribuèrent à la politique et à la culture arméniennes dans l’Arménie orientale et le Caucase à la fin du 19ème siècle.

Dès sa prime jeunesse, Chirvanzadé est révolté par la pauvreté et l’exploitation sociale dont il est témoin lorsqu’il part à Bakou en 1875. Il espère y gagner quelque argent afin d’aider sa famille demeurée dans la ville voisine de Shamakh, ancienne capitale provinciale qui ne se remit jamais du tremblement de terre de 1872, lequel la dévasta, réduisant à la misère de nombreux habitants, dont son père. Les premiers articles de Chirvanzadé exposent le mépris et la cruelle indifférence des riches à l’égard des pauvres et de leur situation critique. Décrivant le quotidien terrifiant des ouvriers dans les champs de pétrole alors en pleine expansion de Bakou, ces articles possèdent ce souci du détail, du concret et ce ton véhément qui rappellent celui d’Engels dans La situation de la classe laborieuse en Angleterre, lequel, même en ces temps de l’après-socialisme, demeure une référence sur l’histoire sociale anglaise pour les étudiants britanniques. Cette rencontre avec la pauvreté et les souffrances extrêmes laissa chez Chirvanzadé une marque indélébile, lui inspirant une carrière littéraire à l’origine d’une fine analyse de la vie urbaine dans le Caucase et d’une critique de cette nouvelle bourgeoisie philistine.

Bien que la misère le contraignit tôt à abandonner ses études, Chirvanzadé développa une passion dévorante pour les livres. A peine âgé de vingt ans, il prend l’initiative de créer l’une des premières, et par la suite la mieux achalandée et la plus réputée, librairies arméniennes de Bakou. C’est là qu’il se mit à écrire pour des journaux arméniens et russes. En 1884, il part à Tbilissi, pôle d’alors de la vie intellectuelle arménienne au Caucase.

A Tbilissi Chirvanzadé se lie d’amitié avec, semble-t-il, l’ensemble des personnalités littéraires arméniennes de l’époque – des hommes comme le journaliste et éditeur Krikor Ardzrouni, le romancier Raffi, le poète et pédagogue Ghazaros Aghayan, le dramaturge Gabriel Soundoukian, le poète nationaliste Kamar Katiba, le célèbre acteur Bedros Atamian, le romancier Berj Broshian et bien d’autres. Fait significatif, Hovaness Toumanian est absent de cette galerie de personnages dépeints grâce à tel trait de personnalité, tel penchant intellectuel ou simplement quelque anecdote amusante.

Dans ce volume, Chirvanzadé essaime aussi commentaires et points de vue personnels sur la nature et l’objet de l’art. Lesquels mettent en question cette vision traditionnelle selon laquelle il écrirait des romans à des fins sociales ou politiques. Chirvanzadé était certainement un être conscient sur le plan social et politique, et de fait un homme de gauche, toujours sensible aux vicissitudes des miséreux et des opprimés. Mais s’il se passionnait pour la politique, il se passionnait davantage encore pour l’art qu’il ne considéra jamais au service de la politique. Certes, ses romans exposent les maux de la société. Mais il n’entreprit jamais de les coucher par écrit en ayant cela en tête.

Chirvanzadé déclare à plusieurs reprises qu’il ne s’est tourné vers l’art que pour reproduire et disséquer l’existence des gens qui l’entouraient. Le fait qu’il décrive la laideur urbaine, le côté sombre de la richesse bourgeoise, la dure réalité de l’oppression féminine, la violence de l’existence des miséreux ne résulte pas d’une ambition politique, mais reflète son souci de réalisme, son profond humanisme et l’époque qu’il dépeint.

Selon ses propres dires, Chirvanzadé ne fut qu’accidentellement et fortuitement un militant politique, un simple compagnon de route. Or même cet éphémère engagement politique lui coûte parfois sa liberté, lorsqu’il est emprisonné quelque temps et aussi contraint à l’exil. Des démêlés avec les dirigeants de la Fédération Révolutionnaire Arménienne (FRA), nouvellement créée, provoquent son hostilité à l’égard de ce qu’il considère comme un nationalisme extrême, déséquilibré. Soulignant sa préférence pour l’activité littéraire, Chirvanzadé récuse à maintes reprises l’invitation de Kristapor Mikaelian, fondateur de la FRA, lui proposant de contribuer à l’œuvre journalistique de la FRA. Suite à ses contacts avec la FRA, Chirvanzadé rejoint les socialistes hentchaks, à nouveau comme sympathisant, mais ne mettant aucunement sa plume d’écrivain au service du parti. Il ne se joignit à eux que pour répondre à l’esprit de l’époque et parce que, dit-il, il souhaitait interrompre quelque temps son activité littéraire. Revenant à l’écriture, il créa une dizaine de pièces qui furent considérées parmi les meilleures de son temps.

L’hostilité de Chirvanzadé à l’égard de la FRA fut si implacable que le lecteur en vient à se demander s’il ne se fit pas l’écho de la politique officielle de l’Etat soviétique. Après tout, il écrivit Dans la fournaise de la vie en 1928 dans une Arménie et une Géorgie qui se caractérisaient alors par une hostilité officielle envers la FRA. Pourtant, son opposition ardente et personnelle à ce qu’il considérait comme un nationalisme extrême ne se confirme que beaucoup plus avant, dans la description qu’il livre de son engagement visant à assurer une réconciliation entre Arméniens et Azéris, suite aux sanglants affrontements de 1905 à Bakou et dans le Caucase. Le premier volume s’achève peu après le départ de Chirvanzadé pour un long périple en Europe, dont le récit occupe le volume suivant.


II. Arampi – Le roman d’un amour blessé


Dans Arampi (Œuvres choisies, vol. 2, Erevan, 1986, pp. 178-213), son second roman, publié pour la première fois en 1887, Chirvanzadé nous livre à nouveau des scènes de la vie quotidienne dont la qualité durable est assurée par l’aptitude conséquente de l’auteur à caractériser habilement son récit, porter son regard sur tel détail révélateur, ainsi que par sa capacité à traduire dans la narration et le dialogue une part significative de la situation émotionnelle et psychologique de ses personnages.

Arampi traite le même sujet abordé par Namus, le premier roman de Chirvanzadé, éclairant à la fois la situation de subordination des femmes et la façon avec laquelle cela est légitimé et renforcé par le préjugé, une morale sociale arriérée et le dogme religieux. Or Chirvanzadé n’ajuste pas son art à quelque couperet social ou politique qu’il aurait à aiguiser. Dans Arampi, l’hostilité de la société à l’égard du droit des femmes au divorce et à la séparation surgit naturellement à travers le constat d’un récit qui nous éloigne de la Shamakh rurale et isolée de Namus pour nous transporter dans la capitale géorgienne relativement urbaine et cosmopolite, sous occupation russe, qu’est alors Tbilissi.

Arampi se déroule autour d’un groupe de locataires qu’héberge leur propriétaire, Natalia Petrova. Stepan Rostomian, jeune homme timide et solitaire, réalise d’un coup la vacuité de son travail, lorsqu’il rencontre Varvara, 26 ans, qui vient juste de louer, avec son père commerçant, un appartement chez Natalia. Stepan et Varvara, deux êtres victimes du chagrin et de la solitude croisent leurs chemins vers la promesse d’un amour et du bonheur. Mais le préjugé social ne permet pas à leur amour de s’épanouir. Dès le début, l’on pressent une tragédie. Ignorant le passé de Varvara, Natalia se met en tête de la marier à Stepan. Or Varvara se révèle être une femme déjà mariée qui a fui son mari débauché. En dépit de son innocence, la société la condamne comme immorale et lui interdit d’avoir de nouvelles relations avec d’autres hommes.

Hrant Tamrazian note avec raison qu’Arampi manque d’une intrigue dramatique comparable à celle de Namus. Mais il a tort d’y voir un défaut. Dans Arampi l’intrigue n’est pas l’essentiel. Grâce à un sens aigu de l’observation psychologique, Chirvanzadé crée des personnages qui retiennent l’attention du lecteur jusqu’à la fin du récit. Son talent pour décrire la sensibilité de ces êtres, leurs émotions et leur souffrance psychologique permet de peser l’effet dévastateur du préjugé, lequel, tel une bruine persistante, pénètre chaque recoin de la société, jusqu’au plus intime de ses victimes.

Un échange entre Catty, la fille de Natalia, et son mari, empli de sarcasme et de mépris, exprime l’aspect violent de la rumeur sociale qui suit la découverte de la situation difficile de Varvara. La souffrance de Natalia, la propriétaire, illustre l’impact personnel des heurts entre la sensibilité humaine et le préjugé social. Natalia sait que Varvara est innocente et ressent profondément qu’il devrait lui être permis d’avoir une nouvelle opportunité d’être heureuse. Mais, en même temps, elle se sent impuissante face aux conventions sociales et espère qu’au nom de cette loi d’airain qui doit alors être respectée, Varvara et Stepan résisteront à consommer leur amour. Le préjugé contamine même les deux amants, provoquant culpabilité et crainte d’une mise au ban de la société. Il obscurcit leur jugement, influence leurs décisions et finit par détruire leur amour.

Comme Namus, Arampi souffre du réalisme naturaliste propre à Chirvanzadé, qui ne parvient pas à proposer une explication quant à l’origine et la fonction de l’hostilité sociale à l’égard du droit des femmes au divorce et à la séparation. Or, à travers le personnage du père de Varvara, Minas Grillitch, il avance quelques raisons. Grillitch contraint, malgré elle, sa fille à se marier, dans le seul but d’accroître son statut social et sa position financière. En dépit de l’expérience ultérieure de Varvara, désireuse d’échapper à l’opprobre public qui s’ensuivra, il n’a de cesse qu’elle retourne chez son mari. Il aime sa fille, ressent son infortune. Mais la crainte de l’ostracisme social et son aspiration au conformisme se révèlent plus fortes.

Concernant le monde intérieur opposé du père de Varvara et de Natalia, il n’est peut-être pas inutile de rappeler le rejet plutôt peu imaginatif d’Arampi par le célèbre historien et critique littéraire Léo. Incapable de saisir la réalité vivante d’individualités déchirées par des sentiments contraires tels ceux du père de Varvara, il cite celui-ci, entre autres choses, pour preuve de l’échec de Chirvanzadé à développer des personnages cohérents. Or, dans les deux cas, se manifeste l’affrontement intérieur entre la probité inhérente à ces deux personnages et les pressions qu’exerce sur eux une société arriérée, affrontement qui fait d’eux des êtres pleins, vivants et bien réels, les distinguant sur le plan artistique.

En narrant ce récit, Chirvanzadé saisit les dispositions, les sentiments et les sensations de l’amour dans ses manifestations subtiles, nuancées et délicates. Il dépeint avec émotion la condition de l’amour que menacent de sombres forces et restitue bien la psychologie d’un amour en proie à l’effroi et considéré comme illégitime par la société et la religion. Enrichissant son récit, il l’entoure d’observations et de commentaires sur la vie, l’hypocrisie et le préjugé, sur la solitude, la tristesse et l’ambition. Certes, le récit tend vers une fin plutôt inégale, sur-dramatisée, à propos de laquelle Léo ne manque pas d’ironiser. En dépit de cette conclusion, Arampi livre toutefois un aperçu neuf et émouvant sur le monde émotionnel et psychologique d’êtres humains, dont les existences sont rétrécies par des contraintes sociales rétrogrades.

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Eddie Arnavoudian est diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester, Grande-Bretagne. Il anime la rubrique littéraire arménienne de Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).

Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20041108.html
Traduction : © Georges Festa – 11.2009


Lorenzo Mattotti

© Lorenzo Mattotti

Lorenzo Mattotti – Hänsel et Gretel
Jacob et Wilhelm Grimm
Traduit de l’allemand par Jean-Claude Mourlevat
Paris : Gallimard Jeunesse, oct. 2009
ISBN : 978-2-07-062562-8

Galerie Martel
17 rue Martel – 75010 Paris
18 nov 2009 - 09 jan 2010


musique : Hans Zimmer, Lisa Gerrard
Duduk of the North, Universal Music



Fuyons, ma sœur, ces vagues enténébrées. Cette jungle muette, où se déroulent des langues interminables, vénéneuses. Cannibales. Il existe peut-être quelque part. Ce coin de soleil, cette dune d’espérance. Où l’on pourra refaire l’autre monde, notre monde. Qui sait ? Nous échapperons à la gueule du monstre. Au sein de racines géantes, tourbillonnantes. Qui nous enserrent tels des bras étouffants. Ne pas se laisser piéger. Inventer d’autres chemins, suivre notre étoile cachée. Feuillages aux paupières closes. Entrouvertes parfois. Alors comme un mirage. Ces maisonnettes improvisées. Fragiles. De carton pâte. Où nous serons roi et reine. Même si tout menace au dehors. Dans ce miroir surgira quelque djinn. La main heureuse des gitanes de hasard. La porte impossible, si longtemps égarée. Les silhouettes démesurées, où plonge la mémoire. Que se disent-ils ? Quel pacte ont-ils conclu ? Repartir, tenir une main. Le fleuve nous conduira. L’aube vient. Gagner d’autres abords. Ils repousseront un temps la menace. Oublier ces chambres de diffraction. Aux échos de gouffre. Les frêles roseaux sont là. Opposant leur barrière. Tissée d’éclairs. Forêts des origines, où chaque pas viendra nous délivrer.


© georgesfesta – 11.2009

site de Lorenzo Mattotti : http://www.mattotti.com/

site de la Galerie Martel : http://www.galeriemartel.com/


Michael Bobelian


Michael Bobelian
Children of Armenia : A Forgotten Genocide and the Century-Long Struggle for Justice
[Fils d'Arménie : un génocide oublié et un combat centenaire pour la justice]
New York : Simon & Schuster, 2009. 308 p.

Children of Armenia : un éclairage sur la politique et la diaspora américaines concernant le génocide

par Richard G. Hovannisian

The Armenian Mirror-Spectator, 17.10.09


L’un des premiers enseignements dans les écoles de journalisme, dit-on, est que les premières pages d’un manuscrit jouent un rôle essentiel dans son acceptation ou son rejet. Ces pages introductives doivent capter l’attention du lecteur professionnel, du critique littéraire et enfin du public qui achètera l’ouvrage. Si telle est la norme, Michael Bobelian a réussi son pari. Son avant-propos présente Gourgen Yanikian se préparant à l’impensable dans les années 1970 – un plan soigneusement chorégraphié ciblant des autorités consulaires turques. Ce survivant d’âge mûr, bien éduqué, espère alors attirer l’attention sur le crime énorme, resté impuni, commis contre le peuple arménien en s’engageant dans une action frappante de violence contre des individus eux-mêmes innocents, excepté le fait d’être les représentants d’un Etat criminel et négationniste. Grâce à un sens éprouvé de l’intrigue et utilisant l’approche de Samantha Power et d’autres essayistes reconnus, l’auteur tient son lecteur en haleine quant à ce qui arrive véritablement ensuite. Bien plus, au lieu de se remettre à démêler le mystère beaucoup plus avant dans son récit, il revient à l’histoire du génocide arménien et aux efforts des groupes de défense arméniens américains pour obtenir une reconnaissance et une condamnation du Grand Crime et une sorte de réparation et de justice. Et il le fait à l’aide d’un style littéraire attachant et d’un vocabulaire vivant, entrelaçant faits historiques et anecdotes personnelles.
Les cinq premiers chapitres livrent un panorama historique du génocide arménien ; le simulacre de justice dans les cours martiales de la Turquie d’après-guerre ; les actions de vengeance des Arméniens qui ciblèrent plusieurs hauts responsables du génocide ; le combat pour créer une république d’Arménie indépendante, et les campagnes en ce sens menées par le Comité Américain pour l’Indépendance de l’Arménie, mobilisant toute une liste de personnalités politiques, religieuses et universitaires des Etats-Unis, sous la direction de l’infatigable avocat Vahan Cardashian. Il analyse aussi les stratégies des gouvernements turcs successifs visant à supprimer la mémoire du génocide arménien, une politique qui eut tant de succès que cette catastrophe était virtuellement devenue un « génocide oublié » lors du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, à peine deux décennies plus tard.
Si ces développements qui s’étendent de 1915 aux années 1940 sont généralement bien connus de ceux qui étudient cette période, les quatre chapitres constituent une utile introduction à l’objet central de cette étude. Or, comme il advient parfois, la plupart des erreurs historiques mineures et autres bévues apparaissent dans cette section introductive (inexactitudes ou inconséquences dans la datation, les distances géographiques et la terminologie, la chronologie des événements, les statistiques utilisées et l’identification correcte). En outre, de nombreux passages, avec ou sans attribution, semblent trop familiers ou dérivés. Si elles ne diminuent pas grandement la valeur d’ensemble de cet essai, ces quelques faiblesses eussent pu être évitées grâce à la collaboration d’un historien spécialiste de l’Arménie moderne et peut-être aussi au regard plus perspicace de quelque secrétaire de rédaction…
Ces remarques mises à part, l’ouvrage est captivant et d’un intérêt particulier pour quiconque s’intéresse à la politique étrangère des Etats-Unis, à l’histoire de la communauté arménienne américaine, ainsi qu’aux succès et aux maladresses des défenseurs de la cause arménienne, en particulier au Congrès des Etats-Unis. Non seulement Bobelian en livre une vision pénétrante grâce aux nombreux interviews de personnalités clé, mais il est aussi le premier, à notre connaissance, à avoir utilisé les dossiers concernés, aujourd’hui déclassifiés, du Département d’Etat et d’autres institutions pour la période allant des années 1940 jusqu’à nos jours. Il est ainsi parvenu à fouiller en coulisse pour mettre au jour les véritables opinions et attitudes d’officiels, dont les subtiles déclarations publiques se révèlent à l’occasion bien différentes de leurs opinions privées plus abruptes, sinon désapprobatrices.
Il apparaît clairement, suite aux chapitres introductifs, que la politique des Etats-Unis, à commencer par la présidence d’Harry S. Truman et la formulation de la doctrine Truman visant à bloquer l’expansion soviétique en soutenant la Grèce et la Turquie, ne fut plus dictée principalement par des intérêts économiques, mais également et plus encore par des considérations idéologiques, géostratégiques et militaires propres à une superpuissance. Cette posture opposa de grands obstacles aux tentatives quelque peu mal assurées pour défendre la cause arménienne, considérées comme des perturbations indésirables par des officiels de haut rang de toutes les administrations à partir des années Truman. Cette redéfinition de la politique des Etats-Unis est clairement mise en évidence dans un mémorandum du Département d’Etat dès novembre 1945 : « Ce gouvernement ne défend pas actuellement la position adoptée par le président Wilson [...] Ce gouvernement ne favorise pas la création d’un Etat national arménien indépendant aux dépens de quelque pays que ce soit. » Un autre mémorandum instructif du Département d’Etat, qui fait entendre un son encore familier de nos jours, observe que « l’affaire arménienne […] pèse trop lourdement sur l’histoire et les massacres. » Autrement dit, les Arméniens n’ont ni le pouvoir ni les moyens d’influencer le cours des événements. En clair, les facteurs humanitaires et historiques n’étaient plus – et ne sont plus – au centre de l’élaboration de la politique étrangère fondamentale des Etats-Unis.
Mis à par cette conclusion négative, 1965 fut une année décisive pour un nouveau départ de la cause arménienne, grâce désormais à une nouvelle génération née en Amérique qui découvre les moyens de prendre part au processus politique américain. Bobelian rappelle l’avancée que constitua l’érection d’un monument commémoratif arménien dans la municipalité de Montebello, en Californie, les âpres et vifs débats publics qui la précédèrent et l’inauguration finale du monument à Bicknell Park en 1967, en présence de milliers se survivants et de leurs descendants. Il signale aussi les réactions de plus en plus stridentes des gouvernements turc et américain.
L’Assemblée des Arméniens d’Amérique fut créée en tant qu’organisation cadre en 1971-72 et devint le vecteur essentiel de la cause arménienne à Washington, D.C., tandis que le Comité National Arménien s’y établit dans les années 1980. Grâce au soutien d’un petit groupe de membres sympathisants du Congrès, dont certains représentants d’électeurs d’origine arménienne, le lobby arménien fut en mesure de faire voter des résolutions commémoratives à la Chambre des Représentants en 1975, puis à nouveau, sous l’égide du mémorable président de cette même Chambre, Thomas « Tip » O’Neill, en 1984, une autre résolution en mémoire des « victimes du génocide perpétré en Turquie ». Bobelian présente à la fois ce qui apparaît dans les documents officiels et, grâce à des entretiens personnels, ce qui se passait en coulisse, évaluant les facteurs qui permirent aux Arméniens de voir leur cause avancer par deux fois en une décennie, en dépit des pressions grandissantes du pouvoir exécutif américain, ainsi que des groupes de pression et affairistes stipendiés par le gouvernement turc.
La cause arménienne perça véritablement après 1984, tandis que la mobilisation de certains éléments, profitant de relations cordiales avec la Turquie, obtenaient le puissant soutien du Département d’Etat, du Pentagone et de la Maison-Blanche, et que chaque président successif reniait ses promesses de campagne concernant la reconnaissance du génocide arménien.
Bobelian relate avec force détails la poussée majeure de la cause arménienne au Sénat des Etats-Unis en 1989-90, sous l’impulsion du sénateur républicain et futur candidat à la Présidence Robert Dole et de ses collègues démocrates, Edward « Ted » Kenedy et Carl Levin. Même si l’administration de George H.W. Bush, appuyée par nombre de compagnies américaines, tenta par tous les moyens de saborder cette résolution, la législation progressa grâce à la Commission sénatoriale à la Justice, plus clairvoyante. C’est alors qu’une pression politique et économique grandissante de la part du gouvernement turc et une inquiétude quant aux bases militaires américaines en Turquie, à l’impact économique sur l’industrie américaine de la Défense, la sécurité de la communauté juive en Turquie et d’autres questions firent chorus pour priver les défenseurs de la cause arménienne du nombre de voix minimum nécessaires pour surmonter la menace d’une obstruction parlementaire. D’autre part, ces débats furent significatifs en ce sens que les opposants brandissaient des arguments d’ordre pragmatique et que, contrairement aux années précédentes, plus personne ne mettait en doute la réalité du génocide arménien, ainsi que de la douleur et des souffrances du peuple arménien.
Bien que Bobelian achève en 1990 l’aspect parlementaire de son étude, bon nombre de ces thèmes ont perduré sous l’administration Clinton, lorsque le président lui-même dut intervenir directement afin de retirer de l’agenda de la Chambre des Représentants une résolution commémorative sur le génocide arménien, et jusqu’au 21ème siècle, quand le président Barack Obama dut trouver un moyen de contourner la question dans sa déclaration d’avril 2009.
Depuis les années 1990, les défenseurs de la cause arménienne cherchent aussi de nouvelles modalités d’action. L’une d’elles, suivant en cela le modèle juif, consiste à entamer des poursuites judiciaires à l’encontre de compagnies ou de gouvernements ayant un lien avec le génocide arménien. Exemple abouti, l’enregistrement d’un recours collectif en justice contre la New York Life Insurance Company au nom d’ayants droit de titulaires de polices d’assurance disparus lors du génocide. L’affaire se conclut par un règlement négocié de quelques millions de dollars, qui furent versés aux descendants des victimes, ainsi qu’à plusieurs organisations humanitaires, caritatives et éducatives arméniennes. Approche étendue depuis à d’autres cas.
Michael Bobelian apporte ainsi une contribution significative à la compréhension du potentiel et des limites des groupes de défense de la cause arménienne, qui peuvent détenir une haute légitimité morale, mais ne possèdent qu’une force économique, démographique et politique limitée. Il s’agit d’une saga faite de persévérance contre des forces supérieures, qui récolte parfois des bénéfices suffisamment édifiants et prometteurs afin que le combat pour la justice se poursuive.

[Le professeur Richard Hovannisian enseigne l’histoire arménienne moderne à l’Université de Califormie de Los Angeles. Une version légèrement différente de cette recension paraîtra dans le prochain numéro de décembre 2009 du Journal of the Society for Armenian Studies, édité par le Dr. Joseph Kéchichian.]

Source : http://www.mirrorspectator.com/pdf/Oct%2017,%202009%20ARTS.pdf
Traduction : © Dr. Georges Festa – 11.2009


jeudi 26 novembre 2009

Chirvanzadé - Oeuvres choisies


Chirvanzadé – Œuvres choisies
Erevan (Arménie), 1982, 368 p.

par Eddie Arnavoudian

www.groong.org


[Le romancier arménien Chirvanzadé (1858-1935) est parfois considéré avec un dédain immérité, y compris par moi ! Ce que suggère du moins la lecture de trois œuvres publiées dans ce recueil : un roman – Namus, une pièce de théâtre – Au nom de l’honneur, et une longue nouvelle – L’Artiste.]

I.

Namus (1884) est le premier roman de Chirvanzadé. Le traitement qu’il réserve à certaines conséquences du culte primitif de l’honneur, cause de si nombreuses tragédies locales dans les communautés arméniennes à la fin du 19ème siècle, est impressionnant. Shamakh, une ville voisine de Bakou, ancienne capitale provinciale désormais sur le déclin, est le lieu d’un drame qui engloutit deux familles, leurs enfants et bien d’autres êtres. En narrateur habile, doué d’un sens du dialogue dramatique, Chirvanzadé décrit bien les résultats horribles de préjugés sociaux rétrogrades. Et c’est avec un regard aiguisé qu’il capte l’essentiel des rapports et choses dépeintes.

Les parents respectifs de Sussan et Seyran arrangent leur mariage, alors qu’ils sont encore enfants. Mais Sussan, par respect pour la tradition admise, une fois arrivée à l’âge nubile, est enfermée à la maison, se voit interdire de voir quelque homme que ce soit, y compris son futur époux avec lequel elle jouait librement dans sa prime jeunesse. Défier cette tradition est susceptible de frapper les deux familles du plus grand déshonneur. Tradition que transgressent Sussan et Seyran. Mais ils sont découverts et une tragédie s’ensuit. Se sentant profondément déshonoré et humilié, le père de Sussan, Parkhoutar, la bat sauvagement, rompt sa promesse et met fin à des années d’amitié avec le père de Seyran, Hayrabed. Hayrabed renie son fils, tandis que les liens entre les mères des deux enfants se brisent aussi. Le culte de l'honneur demeure omniprésent, dans sa toute-puissance intouchable, incontestée. Son emprise destructrice se révèle dans un monologue de Sussan questionnant une sagesse divine qui permet à des codes moraux d'être la cause de tant de souffrance. Pourtant, elle aussi éprouve des sentiments et se retrouve impuissante face à ce code, n'ayant d'autre choix que de se plier à la volonté de son père et d'attendre la mort comme une libération.

Or une faiblesse se manifeste ici. Chirvanzadé n'arrive pas à proposer un tableau des relations ou du contexte pouvant indiquer la cause, les origines ou quelque but social présidant à ce préjugé empoisonné. Il saisit bien les apparences, sans aller plus avant. Nous ressentons profondément l'humiliation, la haine et la violence que le culte de l'honneur provoque, mais nous n'en percevons pas la raison. Le problème de "l'honneur" semble n'avoir aucune logique sociale, apparaissant comme externe aux relations sociales, purement arbitraire ou subjective - un problème de préjugé irrationnel sans aucun but social apparent. Il en comporte pourtant un - celui de légitimer moralement et de renforcer l'oppression des femmes. Il agit comme une chaîne morale liant les femmes aux hommes tels des meubles physiques.

Si la première partie de Namus narre la douleur causée par le culte de l'honneur, la seconde aborde l'hypocrisie, la cruauté et la barbarie des mariages arrangés. La tradition des mariages arrangés n'était pas au premier abord un obstacle tant pour Sussan que pour Seyran. Ils avaient de la chance, s'aimant mutuellement. Or, plus tard, ils ne peuvent même pas échapper à sa brutale emprise. Espérant redorer son patronyme, Parkhoutar tente de marier une seconde fois sa fille. Sa réputation étant "souillée", il doit engager de l'argent dans cette opération et utilise Shebbanik, une femme retorse, cupide, vénale, portée sur la boisson et louche, qui exerce les services de marieuse. Après plusieurs échecs, elle parvient à organiser un mariage avec Rustam, le fils nanti d'une veuve locale.

Shebbanik s'avère être la seule à tirer profit de cet arrangement, tous les autres personnages se retrouvant piégés dans un tissu d'humiliation, de haine et de haine de soi. Sussan dépérit au sein d’une union qu'elle abhorre. Le chagrin de Seyran se mêle à l'humiliation de ne pouvoir empêcher son aimée d'être mariée à Rustam. Par vengeance, Seyran amène Rustam à croire que sa femme nouvellement épousée est infidèle. Rustam devient alors un meurtrier. Le roman s'achève par le deuil des familles de Sussan, Seyran et Rustam. Un culte primitif de l'honneur et le système des mariages arrangés ont dévasté et gâché de précieuses vies humaines.

En dépit de toutes ses imperfections, dont une fin assez peu mémorable - scènes inondées de sang lorsque Seyran se suicide et que Rustam tue Sussana - Namus demeure éminemment lisible. Son approche sans concession des mariages arrangés et du culte irrationnel de l'honneur se déroule dans le cadre d'une condamnation passionnée d'une brutalisation généralisée de l'existence des femmes. Des tableaux frappants de l'émotion, de la psychologie et de la perception individuelles confèrent aux personnages une profonde qualité humaine, assurant par là même leur durabilité. L'avenir de ce roman très stimulant serait mieux assuré si une part substantielle de ses dialogues en dialecte arménien de Shamakh, aujourd'hui incompréhensible, fussent restitués en arménien moderne.

II.

Au nom de l'honneur, une tragédie en quatre actes, écrite par Chirvanzadé en 1905, transporte le lieu de l'action de la provinciale Shamakh dans la nouvelle capitale pétrolière de Bakou. Chirvanzadé y dépeint avec réalisme le monde sordide des parvenus, accumulant des richesses au moyen de la fraude et de la tromperie, richesses justifiées sans aucun égard pour l'honneur ou la probité. Une intrigue complexe et néanmoins parfaitement crédible entoure les efforts d'Andreas Elizabarian, un homme d'affaires autodidacte, afin de contourner la menace visant à réduire de moitié ses richesses de la part d'Artashes Otarian, le fils de son associé en affaires qu'il a escroqué sans pitié. L'entreprise est complexe. Margaret, la fille d'Andreas, est amoureuse d'Artashes. Ne pouvant accepter les accusations d'Artashes selon lequel son père puisse être malhonnête, Margaret exige des preuves. Ce que fournit promptement Artashes sous la forme de documents qu'il lui remet, mais avec la ferme promesse de les rendre intégralement. Découvrant ces documents, son père les détruit et, animé par la cupidité, sacrifie les sentiments profonds de principe et d'honneur chez sa fille.

Des dialogues tranchants, écrits avec un souci du détail révélateur, reconstituent dans leur épaisseur les relations sociales et familiales contemporaines - ce Caucase de la fin du 19ème siècle et du début du 20ème, en transition vers le capitalisme. L'existence de la famille Elizaberian dévoile les tensions et les contradictions d'un monde dans lequel "la conscience, en dépit de son mérite, est de plus en plus asservie à l'argent". Les modes et préférences occidentales commencent à pénétrer dans les familles et la vie publique, causant des ravages dans leurs valeurs traditionnelles. Or, tandis que la vie économique et sociale s'adapte aux plus récentes avancées technologiques et industrielles, dans la sphère privée Andreas demeure un tyran féodal, ne traitant guère mieux son épouse et sa fille que ses domestiques.

Andreas est le représentant typique d'une étape précoce du développement industriel, parvenant au summum de l'opulence sans se soucier de légalité ou de probité. Or son fils Bagrat tient ces richesses pour acquises et rejette les objections quant à leur origine illicite, proclamant que "tout ça c'est du passé". Partial, bien décidé à devenir "un puissant financier, l'un de ces géants qui contrôlent de nos jours les forces essentielles du capital", Bagrat n'a aucun scrupule moral. "Après tout, quel père est celui qui n'a pas escroqué tel ou tel ainsi ou autrement ?" Il n'existe qu'une seule différence, selon lui : "La vieille génération truandait à l'ancienne, la nouvelle à sa façon."

Tel est le cadre présidant à l'affrontement entre la soif d'argent et les principes moraux, illustré par les relations entre le père et sa fille. Portons au crédit de Chirvanzadé que le mérite de cette dernière est montré comme étant lié non à son sexe, mais à l'accent mis sur la nécessité de relations interpersonnelles intègres. Le conflit de Margaret avec son père est d'autant plus forte qu'il souligne combien, en dépit d'une tyrannie patriarcale, l'esprit d'indépendance subsiste dans l'identité opprimée de la femme. Outre le père et la fille, une foule d'autres personnages entrent en scène, soulignant les contradictions et la tension sociales au cœur de ce drame.

Le rusé associé en affaires d'Andreas est un maître d'hypocrisie, se remplissant les poches tout en se pavanant, comme s'il était au service désintéressé et dévoué de son maître. Relevant sur un mode banal que "notre argent étant sale, ce n'est pas un péché de le gaspiller". Souren, le cadet d'Andreas, illustre une nouvelle justification radicale aux dépenses dissolues de la jeunesse dorée. Rosalia, jeune fille désargentée, aux biens de consommation ostentatoires et singeant à bon marché les modes parisiennes, nourrit comme nombre de ses contemporains un mépris hautain à l'égard des Arméniens et Arméniennes modestes, qualifiant d'"ours" ses domestiques arméniens et réclamant, au contraire, que "l'on engage des étrangers".

Inscrite dans une intrigue dramatique aux personnages finement dessinés, la vision morale de Chirvanzadé donne vie aux conséquences corrosives d'une submersion des relations humaines par des considérations financières. Malgré tous ses défauts, pris au second degré par quelque metteur en scène efficace, Au nom de l'honneur reste très actuel par les questions qu'il pose.

III.

L'Artiste, de Chirvanzadé, charme le lecteur par son tableau aimable du jeune Levon, épris d'opéra, de théâtre et de musique. Doué d'une fine sensibilité et créativité, il est néanmoins piégé par des circonstances contraires à ses ambitions. A travers la mère de Levon, une femme plutôt fragile, peut-être brisée, Chirvanzadé résume bien une certaine hostilité plébéienne à l'égard d'une personnalité artiste, souvent considérée comme inutile, incapable de gagner son pain. Dans son cas, cette attitude est renforcée par une expérience personnelle. Car la passion de son mari pour le théâtre l'a conduit à s'éprendre d'une actrice extérieure à sa classe sociale, qui l'a ensuite conduit à la boisson et à la ruine. A l'instar de nombreuses mères, elle préfèrerait que Levon s'engageât dans une voie solide plutôt que celle risquée de l'art. Aussi place-t-elle devant lui toutes sortes d'obstacles.

Même s'il décrit bien le tempérament artiste de Levon, ce n'est pas un roman sur la personnalité artiste. Il s'agit plutôt d'un récit sur un talent et une jeunesse victimes des caprices, du caractère imprévisible et des accidents de la vie. Pour échapper à l'emprise étouffante de sa mère et voyager en Italie où sa chère Louisa est repartie, Levon délaisse sa passion du théâtre et se met à gagner quelque argent facile en chantant pour des marins dans les bars miteux des quais d'Odessa en Russie, cadre du récit. Chirvanzadé révèle son aptitude à exprimer la réalité matérielle de l'existence dans les "bas-fonds". L'on ressent presque la crasse et les odeurs de tabac et d'alcool émanant de bars bondés de marins avinés et bagarreurs.

Le sacrifice et le dévouement sans bornes de Levon aboutissent à une impasse. A deux doigts de se laisser corrompre par l'alcool, il économise finalement assez d'argent pour partir en Italie. Il est enthousiaste, certain de voir son ambition et sa passion comblées. Mais, un soir, il est agressé et dépouillé de tout, y compris de ses chaussures et celle de droite dans laquelle il dissimulait ses 150 roubles. S'ensuit un tableau déchirant du désespoir de Levon, s'engageant dans une vaine recherche pour recouvrer une paire de chaussures usées, lesquelles finissent par incarner tous ses espoirs et ambitions. Chirvanzadé évoque avec une maîtrise incomparable la concentration d'émotion et de douleur dans cette tragédie personnelle. Pour ajouter à son malheur, Levon découvre que Louisa n'est plus éprise de lui et a épousé un autre homme en Italie.

La prose de Chirvanzadé s'écoule avec aisance, lentement, ne se laissant pas démonter par des envolées poétiques ou par quelque pénétrante observation et notation personnelle. Elle suscite néanmoins une réaction émotionnelle et intellectuelle. Ce style simple, direct, en vérité narratif, presque monotone, en impose, évoquant véritablement le monde que décrit Chirvanzadé. Il s'agit d'un naturalisme qui, même s'il sacrifie la vision analytique du réalisme critique, est compensé par une approche sensible, sympathique et généreuse de personnages réels, mémorables. Les descriptions précises que nous livre Chirvanzadé d’êtres humains vivant des relations sociales et des circonstances qui nous sont familières nous permettent à chacun d’intégrer leur drame personnel, à mesure qu’ils luttent ou trébuchent, entraînés par leurs espoirs et ambitions quotidiennes.

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Eddie Arnavoudian est diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester, Grande-Bretagne. Il anime la rubrique littéraire arménienne sur Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).

Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20041207.html
Traduction : © Georges Festa – 11.2009


jeudi 19 novembre 2009

Dakhanavar, vampire d'Arménie


Dakhanavar : le vampire d’Arménie

par Liana Aghajanian

IanyanMag, 24.08.09


Les vampires, du moins dans le monde des loisirs, dépassent progressivement en nombre leurs homologues humains depuis quelque deux années. Citons la vague adolescente de Twilight, inondant le marché par toute une série de livres et de films qui s’en inspirent, et la charmante série de Sookie Stackhouse par Charlaine Harris, qui a lancé celle de True Blood chez HBO et dont la saison 2 en fait le programme original le plus vu depuis la fin de The Sopranos. Citons encore des films tels que Thirst, Let the Right One In, plébiscité par la critique, et l’adaptation de Fangland prévue pour 2011. La liste suivante ou précédente ne s’arrête pas là. La fascination des hommes pour le concept du vampire s’étend sur des millénaires, chaque groupe culturel ayant sa propre interprétation du mort-vivant, y compris les Arméniens.

Dans l’ouvrage Transcaucasie : esquisses des nations et des races situées entre la Mer Noire et la Mer Caspienne, publié en 1854 (trad. anglaise par J.E. Taylor), le baron August von Haxthausen rapporte cette anecdote transmise par son guide, Peter Neu, au sujet d’un cruel vampire arménien nommé « Dakhanavar » ou « Dashanavar », qui vivait dans les montagnes et possédait une façon étrange et inhabituelle de tuer ses victimes.

A notre droite, écrit Haxthausen, s’élèvent les glaciers d’Allagas et à trois kilomètres d’Erevan commencent les monts d’Ultmish Altotem, s’étendant sur une distance de quarante ou cinquante verstes. L’on dit qu’ils comptent 366 vallées, liées selon Peter à la légende arménienne suivante :

Dans une caverne de cette région vivait jadis un vampire, nommé Dakhanavar, qui ne supportait pas que quiconque pénétrât dans ces montagnes ou en dénombrât les vallées. Toute personne qui s’y essayait voyait durant la nuit son sang sucé par ce monstre, depuis la plante de ses pieds, jusqu’à ce qu’il meure. Mais le vampire fut finalement semé par deux compères plus rusés que lui : ils se mirent à dénombrer les vallées, puis, la nuit tombée, ils s’étendirent pour dormir, prenant soin de se disposer de manière à ce que les pieds de l’un se trouvent sous la tête de l’autre. Durant la nuit, le monstre arrive, éprouve les mêmes sensations et découvre une tête. Puis il se dirige de l’autre côté et découvre aussi une tête. « Sacredieu !, s’écrie-t-il. J’ai parcouru toutes les 366 vallées de ces montagnes, j’ai sucé le sang d’innombrables êtres, mais jamais encore je n’en avais trouvé qui eussent deux têtes et pas de pieds ! » Cela dit, il s’enfuit et l’on ne le rencontra plus jamais dans ce pays. Mais depuis la population sut que ces montagnes comptaient 366 vallées.

Contrairement aux récits de vampires en Europe de l’est et en Occident, il existe peu de sources documentées sur Dakhanavar, dont le nom pourrait dériver du mot arménien « dajan », signifiant cruel. Etant donné que de nombreux vampires populaires tels que Dracula et autres sont des créatures impitoyables, sachant comment abuser leurs victimes et ne renonçant pas aisément, Dakhanavar est, disons, plutôt incompétent comme vampire. Pourtant, Jonathan Maberry, auteur de Vampire Universe : The Dark World of Supernatural Beings That Haunt Us, Hunt Us and Hunger for Us [L’Univers des vampires : Le monde ténébreux des êtres surnaturels qui nous hantent, nous pourchassent et ont soif de nous] (Citadel Press, 2006), rappelle les superstitions encore associées au vampire arménien des montagnes :

Le dakhanavar est férocement territorial et attaquera quiconque tentera de lever une carte de ses terres ou même dénombrera les collines et vallées de cette région, redoutant à bon droit qu’une connaissance approfondie du paysage ne révèle tous ses lieux secrets.
Aujourd’hui encore, certains voyageurs en Arménie, en particulier ceux qui se rendent dans la région du Mont Ararat, prennent en général leurs précautions contre des êtres tels que Dakhanavar. Ils emplissent souvent leurs poches de petites gousses d’ail ou ils les écrasent et en frottent leurs chaussures. La nuit, s’ils campent en extérieur, ces voyageurs font un grand feu et jettent des têtes d’ail dans les flammes. La combinaison de l’odeur de l’ail et d’un feu ardent est censée éloigner de nombreuses espèces de vampires dans quasiment le monde entier.

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Source : http://www.ianyanmag.com/?cat=58
Traduction : © Georges Festa – 11.2009


Armenian Libraries / Bibliothèques arméniennes

Bibliothèque Matenadaran, Erevan, Arménie
© David Holt – commons.wikimedia.org

Succès du 1er Congrès international des bibliothèques arméniennes à Etchmiadzine

Suivi d'un entretien avec Rachel Goshgarian
par Taleen Babayan

The Armenian Mirror-Spectator, 26.09.09


EREVAN - La basilique d'Etchmiadzine a servi de cadre au tout premier congrès des bibliothèques arméniennes à travers le monde, qui s'est tenu du 25 au 27 août en Arménie, attirant plusieurs responsables des plus prestigieuses bibliothèques arméniennes au monde.
Sous les auspices de Sa Sainteté Karékine II, patriarche suprême et catholicos de tous les Arméniens, et avec le soutien de l'archevêque Khajag Barsamian, primat du diocèse oriental de l'Eglise arménienne d'Amérique, le Dr. Rachel Goshgarian, directrice du Centre d'information Krikor et Clara Zohrab, et le Révérend Père Asoghik Karapetian, directeur des archives de la basilique d'Etchmiadzine, ont organisé cet événement qui a stimulé un dialogue et un débat concernant aussi bien la bibliothéconomie et le catalogage que la conservation et la numérisation des ouvrages, entre autres thèmes liés. Ce congrès était le premier de plusieurs programmes culturels organisés en Arménie dans le cadre de la célébration des 500 ans de la création de l'imprimerie arménienne.
Ce congrès avait pour objectifs de : formuler des méthodes standardisées en matière de bibliothéconomie et de catalogage, créer des opportunités de débat sur la conservation et la numérisation des ouvrages, développer un système de prêt inter-bibliothèques au niveau international et créer un portail internet exhaustif des collections arméniennes. Les congressistes ont adopté une résolution et institué un groupe de travail afin de lancer la création d'un site internet, lequel apportera des informations sur les publications en arménien et dans d'autres langues dans le champ des études arméniennes en Arménie et dans la diaspora.
Ce congrès de trois jours s'est tenu à l'ancien Séminaire de Théologie de la basilique d'Etchmiadzine. Le premier jour consista en brefs exposés par la grande majorité des participants sur leurs collections spécifiques, détaillant l'histoire et le contenu de chacune d'elles, leur système actuel de catalogage, le programme de numérisation et les méthodes d'acquisition. Des exposés d'ordre universitaire ont été présentés le lendemain, abordant plusieurs thématiques : bibliothéconomie, diffusion des ouvrages, numérisation et conservation. Les participants se sont rendus le troisième jour au monastère de Noravank, où ils ont participé à une table ronde animée par le professeur Kevork Bardakjian.
Un dîner final à Erevan donna une autre occasion aux congressistes d'aborder plusieurs interrogations et thèmes apparus lors de cette session dans un climat plus décontracté. Sa Sainteté Karékine II fut présent à ce dîner et fit l'éloge des participants et de leur travail. Rappelant l'importance des bibliothèques dans son enfance, le catholicos livra quelques réflexions sur la nature sainte des livres. Clôturant ce dîner, M. Karapetian remercia tous les participants d'être venus et d’avoir partagé leur savoir et leur expérience, évoquant avec enthousiasme une future collaboration concrète entre les bibliothèques.
"Je trouve qu'il nous a été très utile, tout simplement, d'être tous réunis en un même lieu pour se rencontrer et se parler mutuellement. Travail en soi véritablement novateur et des plus profitables.", notait Michael Grossman, conservateur-adjoint au département du Moyen-Orient de la Widener Library, à l'université de Harvard.
Mme Hasmik Poghosyan, ministre de la Culture, et Mme Hranush Hakobyan, ministre en charge de la Diaspora, accueillirent les congressistes et assistèrent à cette manifestation. Les deux ministres se sont engagées à soutenir des développements futurs. Le 25 août, en soirée, Marie Yovanovitch, ambassadeur des Etats-Unis en Arménie, organisa une réception dans sa résidence d'Erevan en l'honneur des congressistes.
Le Révérend Père Nareg Louisian, de l'Institut Bzommar du Clergé catholique arménien au Liban, souligna combien il était sans précédent d'avoir un congrès regroupant des responsables de bibliothèques arméniennes venus du monde entier : "Ce congrès fut véritablement historique et très utile pour chacun de nous. En outre, je suis ravi de travailler avec des conservateurs de bibliothèques arméniennes à travers le monde."
Outre le fait que les participants s'étaient réunis pour la première fois afin de débattre de questions et de défis importants auxquels ils sont confrontés dans leurs bibliothèques respectives, cette manifestation a institué un cadre pour une future collaboration entre ces organismes.
"Après avoir participé à ce congrès, j'éprouve un sentiment neuf d'espoir en une collaboration entre les bibliothèques arméniennes et qu'un jour, chacun aura accès à des matériaux restés trop longtemps inaccessibles.", confiait Edward G. Matthews, représentant le Séminaire de Théologie arménienne Saint-Nersès [New York].
Dans les mois suivants, un fichier d'adresses à l'attention des participants, ainsi qu'un site généraliste pour les bibliothèques et les collections arméniennes, seront créés.
Nous joignons quelques extraits d'un entretien avec Rachel Goshgarian, co-organisatrice de ce congrès et directrice du Centre d'Information Krikor et Clara Zohrab. Taleen Babayan est responsable de projet dans ce même Centre et l'a assistée pour la préparation de cette manifestation.

- Taleen Babayan : Pourquoi avez-vous organisé ce congrès ?
- Rachel Goshgarian : Lorsque j'ai débuté comme directrice du Centre Zohrab, il y a un peu plus de deux ans, j'ai tiré un grand profit de discussions avec mes collègues dirigeant des bibliothèques similaires aux Etats-Unis. Peu à peu, j'ai réalisé que de nombreux responsables de bibliothèques et collections arméniennes n'avaient pas de contacts entre eux, alors que j'étais certaine que nous bénéficierions tous grandement d'échanges mutuels. J'ai demandé à mes collègues s'ils pensaient qu'un congrès soit une entreprise utile et chacun en a convenu.

- Taleen Babayan : Quels étaient les objectifs de ce congrès ?
- Rachel Goshgarian : Au niveau le plus basique, l'objectif était d’instaurer de meilleurs liens entre les bibliothèques spécialisées en langue arménienne dans la diaspora et en Arménie, et de créer un forum dans lequel nous puissions débattre de sujets importants pour nous tous. Lors de ce congrès, cette première étape a été atteinte et nous commençons à débattre de questions telles que la conservation, la numérisation des ouvrages, l'échange de doubles et l'envoi d'ouvrages de la diaspora vers l'Arménie et réciproquement. Le débat ne fait que commencer. Nous devons maintenant nous assurer que nos liens demeurent forts et que toutes ces questions continueront à être débattues en détail.

- Taleen Babayan : Quelles mesures avez-vous prises pour organiser ce congrès ?
- Rachel Goshgarian : Lorsque j'ai proposé tout au début cette idée à l'archevêque Khajag Barsamian, primat du diocèse oriental, il se montra très enthousiaste. Quand j'ai suggéré que le congrès se tienne en Arménie à Etchmiadzine, Monseigneur Barsamian en a discuté avec Sa Sainteté Karékine II, qui non seulement se montra intéressé, mais nous donna sa bénédiction pour continuer. Il chargea ensuite le Révérend Père Asoghig Karapetian, conservateur des archives de la basilique, d'organiser avec lui cette manifestation et nous nous sommes lancés.

- Taleen Babayan : Quel sens a ce congrès ?
- Rachel Goshgarian : Il s'agit d'une première étape importante. Un des constats les plus intéressants que nous ayons fait est que la plupart des responsables de bibliothèques ou collections arméniennes n'ont pas de formation en bibliothéconomie. Ils possèdent pour la plupart une formation universitaire élevée en histoire ou en littérature, mais, en matière de bibliothéconomie, conservation d'ouvrages, etc, nous nous formons pour l'essentiel soit par nos propres recherches, soit par des contacts avec des conservateurs chevronnés.
La tradition arménienne de l'imprimerie remonte à plusieurs siècles. Même la plus modeste de nos collections d'ouvrages compte un nombre impressionnant d'ouvrages et de publications. Tous les responsables de ces bibliothèques et collections arméniennes sont profondément soucieux du patrimoine et de la culture arménienne. Voilà pourquoi cette rencontre était à la fois utile et rassurante. On a souvent le sentiment, non seulement en Arménie, mais dans la diaspora et parmi les non Arméniens, que les livres et la lecture ont cédé la place à d'autres formes d'apprentissage et de technologies. Or, s'asseoir dans une salle avec d'autres personnes qui consacrent leur vie aux livres et rendent accessibles la littérature et l'histoire arméniennes, a constitué une expérience très forte, compte tenu, en particulier, du fait que nous étions réunis à la basilique d'Etchmiadzine.

- Taleen Babayan : Qui vous a aidée à organiser ce congrès ?
- Rachel Goshgarian : Mettre en place cette manifestation a été le résultat de grands efforts de la part de nombreuses personnes. Tout d'abord, Sa Sainteté Karékine II s'est montré enthousiaste, bénissant et encourageant ce projet. Monseigneur Barsamian soutint cette idée dès le début. Je suis très impressionnée par nos dirigeants religieux car ils continuent à reconnaître l'importance du savoir arménien.
Au Centre Zohrab, je n'étais pas toute seule. Dès le début, ma collègue Taleen Babayan s'est concertée avec moi et j'ai beaucoup appris en terme de logistique préparatoire. Travailler avec le monastère d'Etchmiadzine et réaliser le potentiel de cette génération de prêtres nouvellement formés a constitué une expérience vraiment enrichissante. Le Père Karapetian est très organisé et a effectué un excellent travail en ce qui concerne la collaboration avec la basilique. Le Révérend Père Mushegh Babayan nous a apporté tout son soutien et une direction enthousiaste. Ce congrès a vraiment représenté un effort collectif, que nous sommes fiers d'avoir organisé tous ensemble.
Les bibliothèques suivantes étaient représentées à ce congrès : la basilique d'Etchmiadzine, le catholicossat de Cilicie, les patriarcats de Constantinople et de Jérusalem, les monastères des Pères Mékhitaristes de Venise et de Vienne, l'Institut Bzommar du Clergé catholique arménien, la Réserve de manuscrits Mesrop Mashtots, la Bibliothèque nationale d'Arménie, les Archives nationales d'Arménie, la Bibliothèque Centrale de l'Académie des Sciences d'Arménie, l'Université d'Etat d'Erevan, la Bibliothèque Widener de l'université d'Harvard, l'université du Michigan (Ann Arbor), la British Library, la Bibliothèque Nationale de France, le musée d’art et de littérature Yéghiché Tcharents, la Bibliothèque nationale d'Arménie Abovian, la Bibliothèque Nubar de l'UGAB, l'Université américaine d'Arménie, la Bibliothèque nationale pour Enfants d'Arménie, la Bibliothèque centrale Avetik Issahakyan, l'Armenian Library and Museum (Etats-Unis), la National Association of Armenian Studies and Research (NAASR), l'Armenian Cultural Foundation, la Prélature arménienne (USA) et de nombreuses bibliothèques régionales d'Arménie.

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Source : http://www.scribd.com/doc/20181495/Armenian-Mirror-Spectator-9-26-09
Traduction : © Georges Festa - 11.2009

mercredi 18 novembre 2009

Les amiras

Pascal Carmont
Les amiras / seigneurs de l'Arménie ottomane
Paris : Salvator, 1999. 190 p.
ISBN 10 : 270670182X

Les amiras
Restituer aux Arméniens une part de leur histoire


par Christopher Atamian

The Armenian Reporter, 20.02.09



Depuis la petite cité d'Agn (l'actuelle Kemaliye), dans la province anatolienne d'Erzindjan, un groupe remarquable d'Arméniens entreprenants et ambitieux se hissèrent au premier rang de l'empire ottoman aux 17ème, 18ème et 19ème siècles. Sobrement qualifiés d'amiras (variante d'émirs), ces hommes issus de milieux provinciaux modestes accomplirent de grandes choses dans quasiment toutes les sphères humaines. Publié à Paris sous le titre Les amiras, seigneurs de l'Arménie ottomane, ce livre fascinant de Pascal Carmont comble un vide important dans les études arméniennes, à savoir l'histoire économique et sociale d'un large segment de la société de Constantinople qui subsista jusqu'à la fin du 19ème siècle. Le récit de Carmont s'achève par les massacres hamidiens et les signes de mécontentement à l'intérieur de l'empire, qui prendront finalement la forme monstrueuse d'un génocide maximal.

Les Arméniens ont toujours entendu dire qu'ils jouèrent un rôle clé dans l'empire ottoman, qu'avec les marchands et diplomates grecs ils étaient les sujets les plus brillants de cet empire, et pourtant aucun récit historique ou autre à l'appui de cette thèse n'avait raconté en détail cette histoire fascinante. La volonté d'anéantissement des gouvernements turcs successifs fit en sorte que cette histoire restât ensevelie près d'un siècle durant, constat qui reste en grande partie actuel. L'ouvrage de Carmont attire l'attention du lecteur sur des personnages et des événements bien réels dans un monde que l'on croyait disparu. La première réussite de l'auteur est ainsi de rendre aux Arméniens une part de leur passé, de les aider à réparer l'histoire d'un peuple que déchira une catastrophe.

Qui étaient donc ces amiras, ces soi-disant seigneurs de l'empire ottoman, qui servirent si loyalement les sultans durant plus de deux cents ans ? Parmi ces grandes familles figuraient les Balian, qui devinrent architectes de la Cour et bâtirent ces chefs-d'œuvre que sont le palais Dolmabahçe, la mosquée Yildiz et le Collège impérial de Médecine, lequel héberge aujourd'hui le célèbre Lycée Galatasaray. Une autre famille, les Manasse, servirent comme portraitistes et miniaturistes à la Cour ottomane durant plusieurs générations. Leur travail était si admiré que les dirigeants ottomans leur commandèrent des portraits, contrevenant ainsi à la loi musulmane et qu'ils dissimulaient dans leurs appartements et oratoires privés au sein de leurs palais. Les dynasties bancaires des Momdjian et des Karakehia (d'où est issu Nubar Pacha, entre autres) contrôlaient l'essentiel des finances de l'empire. La famille Duzian occupait la fonction de surintendant de la Monnaie ottomane, tandis que les Arpiarian contrôlaient les mines d'argent. Les Dadian, connus sous le nom de Barutshi Bashuh ou grands-maîtres de la Poudre, parvinrent à contrôler les munitions et l'artillerie ottomanes, ce qui n'était pas une mince affaire dans un empire de la taille et de l'envergure de celui des Ottomans. Autres familles célèbres, les clans Duz et Noradoughian. Ces derniers approvisionnaient quotidiennement toute l'armée ottomane en pain.

Les amiras, nous apprend Carmont, vivaient dans de magnifiques palais et yalis [résidences d'été] longeant le Bosphore. Ils bâtirent aussi de somptueuses demeures dans Constantinople, prenant toujours soin, en tant que chrétiens dans un empire musulman, de superposer des enceintes et entrées d'allure modeste afin de ne pas s'attirer la jalousie de leurs voisins turcs. Quelle fut la réussite des amiras ? Remarquable. Ils jouissaient de la confiance des grands sultans, dont Mahmoud II. Ils participaient aux processions officielles et bénéficiaient de privilèges et récompenses accordées à nul autre dans l'empire. En moins d'un siècle, ils l'emportèrent et supplantèrent les Juifs, qui avaient émigré d'Espagne et de Portugal sous l'Inquisition, en tant que conseilleurs financiers et banquiers de la Cour ottomane.

Les amiras étaient aussi chargés de la collecte des impôts dans l'empire. En tant qu'Arméniens, ils s'efforcèrent souvent d'alléger les abus dans ce domaine qui frappaient leurs compatriotes en Anatolie, livrés aux officiels turcs et aux propriétaires terriens kurdes. Il y eut bien sûr des amiras corrompus, mais la plupart de ceux qui sont présentés ici furent industrieux, pieux et loyaux, du moins jusqu'à la fin du 19ème siècle, lorsque la situation commença à se défaire, comme il est de règle dans tout empire ou classe dirigeante. Les amiras devinrent aussi les dirigeants de la communauté arménienne, faisant le lien entre le palais du sultan et le puissant patriarcat arménien. Ils bâtirent nombre d'églises, écoles et hôpitaux arméniens et réglèrent maints litiges et affaires au sein de la communauté. Chaque fois que cela était possible, ils intervenaient aussi auprès de leurs maîtres ottomans, lorsque des Arméniens se trouvaient en difficulté dans la capitale ou en province, même si parfois ils ne purent rien pour les sauver.

Le récit de Carmont est fascinant sous bien des aspects, dont le moindre n'est pas la saga des Arméniens d'Agn, le fait véritablement surréaliste qu'une ville aussi petite (population actuelle estimée à dix mille habitants) ait pu produire autant de jeunes hommes aussi brillants et entreprenants. (Notons en passant que certaines familles d'amiras n'étaient pas originaires d'Agn, contrairement à la grande majorité.) D'évidence, un réseau exista parmi ces Agntsi grâce auquel ils s'aidaient mutuellement à gagner Constantinople et à se lancer dans les affaires et les arts. Ce qui n'explique pas pour autant l'aura de leur règne. A cet égard, Carmont ne propose pas d'hypothèse convaincante. Un résultat de leur éducation ou peut-être de quelques chefs charismatiques ? Un capital génétique exceptionnel ? Des facteurs endémiques ou extérieurs à cette communauté ? Détail intéressant, Agn fut aussi le berceau de Papken Siuni, qui dirigea l'occupation de la Banque Ottomane le 15 septembre 1896. En représailles, deux mille Agntsi furent massacrés par les autorités turques.

Très peu d'études sérieuses ont été consacrées à cette période véritablement remarquable de l'histoire arménienne et ottomane. Pascal Carmont n'est pas un érudit et n'aspire pas à ce titre. Diplomate chevronné qui exerça en qualité de consul de France à Johannesburg, São Paolo et Alexandrie (jusqu'en 1992), il est lui-même un descendant d'une famille amira. C'est de mémoire qu'il narre maints épisodes présents dans cet ouvrage. Certains possèdent une qualité adorablement désuète, le charme d'un style historique romanesque, tombé en discrédit depuis des lustres dans les milieux érudits et littéraires à l'Ouest. Quand il était enfant, par exemple, sa mère lui enseigna comment faire une révérence devant un thé parisien dans la demeure du persan Malcolm Khan. Ailleurs, il décrit ainsi le clan Dadian : "Leurs excentricités n'avaient pas de bornes. Durant les quarante jours du Lent [carême], la famille ne jeûnait pas, mais cessait de fumer et arborait des gants noirs. Madame de Hubtsch, un membre très important de la société à Constantinople, avait coutume de dire aux Dadian : "Vous êtes si particuliers ! Vraiment je vous adore, mais, tout de même, vous êtes particuliers…"" (p. 130)

Un grande partie de l'ouvrage de Carmont se lit comme les mémoires distanciés d'une famille ou ceux de plusieurs familles qui n'en feraient qu'une. Et bien que l'auteur livre une bibliographie de cinq pages, il ne recourt à aucun moment aux notes en bas de page ou en fin de chapitre, et n'apporte pas non plus d'explications alternatives à certaines de ses présentations plutôt tendancieuses. L'on se demande, par exemple, si tel ou tel amira fut réellement aussi charmant que le raconte Carmont ou si certains récits ne furent pas embellis, une fois transmis oralement par un ami ou un membre de la famille. La déférence de Carmont pour tout ce qui est aristocratique ou impérial semble quelque peu précieuse pour un lecteur contemporain et interfère peut-être parfois avec son sens de l'objectivité.

Malgré l'absence de notes en bas de page et une prose à la Fragonard, nous devons à Carmont une grande dette, car Les amiras fait revivre des noms, des lieux et des événements qui eussent pu disparaître à jamais. L'on se prend à imaginer les documents et détails sur les amiras accumulés dans les archives ottomanes. A ce jour, trois exemples seulement de travaux scientifiques ont abordé ce thème. Le premier est l'ouvrage de Levon Tutunjian, Harutiun Amira Pesdjian yev ir zhamaknere : anor tznndian 200-amiakin artiv 1771-1971 [Harutiun Amira Bezdjian et son temps, à l'occasion de son bicentenaire], publié au Caire en 1971. Le second est la thèse anglaise de Hagop Barsoumian, soutenue à l'université de Columbia en 1980, intitulée The Armenian Amira Class of Istanbul [La classe des amiras arméniens d'Istanbul], publiée par l'Université américaine d'Erevan en 2007. Le troisième est un article de Barsoumian, intitulé "The Dual Role of the Armenian Amira Class within the Ottoman Government and the Armenian Millet (1750-1850)" ["Le rôle dual de la classe des amiras arméniens dans le gouvernement ottoman et le millet arménien (1750-1850)"], paru in Christians and Jews in the Ottoman Empire [Chrétiens et Juifs dans l'empire ottoman], édité par Benjamin Braude et Bernard Lewis (New York : Holmes and Meier, 1982).

Puis les amiras perdirent le pouvoir. Carmont suggère que la combinaison d'une décadence grandissante chez certains amiras (comme dans toute classe dirigeante, ils finirent par perdre de leur éclat et travaillaient peut-être avec moins de diligence) et d'un changement du climat politique à l'intérieur de l'élite turque, accompagnée de la montée grandissante d'un sentiment anti-Arménien et anti-chrétien, conduisirent finalement une période glorieuse de l'histoire arménienne à son terme. Beaucoup reste à faire. Les possibilités semblent infinies, y compris une analyse sociologique des relations entre Turcs et Arméniens, dominants et dominés, en prenant peut-être en compte ce que Marc Nichanian a récemment écrit sur la notion de sacrifice dans l'empire. Il conviendrait aussi d'entreprendre une histoire commerciale de la période, dont les routes du commerce et l'histoire économique. S'intéresser aussi à l'impact des idées progressistes venues d'Europe et à l'émancipation grandissante des femmes dans la société ottomane; au rôle des amiras jusqu'à la période réformiste du Tanzimat; aux relations entre les communautés arméniennes, grecques et juives; et ainsi de suite. Une traduction anglaise de l'ouvrage de Carmont est peut-être en cours. Nous attendons de futures recherches sur les amiras, animées d'un esprit scientifique.

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Source : http://www.reporter.am/go/article/2009-02-20--the-amiras--giving-armenians-back-some-of-their-history
Traduction : © Georges Festa - 11.2009