jeudi 31 décembre 2009
mardi 22 décembre 2009
Littérature apocalyptique arménienne / Armenian Apocalyptic Literature
Tapisserie de l’Apocalypse, Angers, fin 14e siècle (détail)© http://spqr7.files.wordpress.com
Littérature apocalyptique arménienne
Conférence du Dr Sergio La Porta, Université de Fresno (Californie, USA), 12.11.09
par Hagop Ohanessian
Hye Sharzhoom, vol. 31, Déc. 2009
La notion de « fin des temps », telle qu’elle est présentée, par exemple, dans le Livre des Révélations, est commune à beaucoup d’autres œuvres littéraires dans différentes cultures. Ce concept n’était pas seulement un thème populaire dans la société européenne occidentale, mais aussi chez les Arméniens des temps anciens, en particulier du 5ème au 13ème siècle.
Jeudi 12 novembre 2009, le Dr Sergio La Porta, nouveau titulaire de la chaire d’études arméniennes Haig et Isabel Berberian à l’Université d’Etat de Fresno, a donné une conférence intitulée « L’Arménie en marge : l’imaginaire de l’apocalypse dans la tradition arménienne » à l’auditorium Peters.
Distinguant les termes d’eschatologie et d’apocalypse, le Dr La Porta rappela que le premier renvoie à des conceptions relatives à la fin du monde, tandis que le second constitue un genre littéraire. Comme la littérature apocalyptique traite souvent des événements qui surviennent à la fin des temps, les deux termes se sont confondus.
Dans son exposé, le professeur La Porta examina de quelle manière la perspective apocalyptique représente un thème dominant dans la tradition littéraire arménienne, expliquant que par perspective apocalyptique il entendait une perspective qui « est déterminée par la croyance dans une fin imminente et modelée par la tradition littéraire apocalyptique, à savoir une tradition qui s’inspire du langage mythique et symbolique des textes apocalyptiques. »
Il démontra l’impact de cette perspective dans les récits arméniens relatifs à la conversion au christianisme, aux invasions musulmanes et seldjoukides, et dans la création d’une idéologie monarchique pour le royaume de Cilicie. Le Dr La Porta émit en outre l’hypothèse que cette perspective ait pu ne pas se limiter aux milieux lettrés, et refléter des tendances plus larges dans la pensée arménienne. Pour cette recherche, il s’est appuyé sur des manuscrits et des matériaux imprimés.
Le Dr La Porta présenta tout d’abord la vision de saint Grégoire l’Illuminateur dans le récit de la conversion au christianisme du peuple arménien par Agathangelos. Il observa que cette vision est un exemple de littérature apocalyptique dans sa forme comme dans son contenu. Notant que le texte fut compilé dans les années 460 après J.-C., après la guerre de saint Vartan [Mamikonian], il se peut que cette vision soit une contribution personnelle de l’auteur à la vie de saint Grégoire. Selon le Dr La Porta, la conclusion de cette vision, dans laquelle les Arméniens chrétiens, décrits comme des agneaux, sont transportés au Paradis, tandis que les Arméniens et les Persans zoroastriens, décrits comme des loups, sont précipités en Enfer, souligne la nécessité pour les Arméniens contemporains de se convertir ou de rester fidèles au christianisme.
Le professeur La Porta étudia ensuite de quelle manière certains auteurs conçoivent l’arrivée de l’islam et, en particulier, l’irruption des Turcs seldjoukides, dans le cadre d’un scénario apocalyptique. Il cita des passages des historiens arméniens Sebeos, Ghevond, Matthieu d’Edesse et Aristakès Lastivertsi, notant dans ce cadre qu’un changement dans la perception arménienne est perceptible après l’arrivée des Croisés. Des textes tels que la vision de saint Nersès, intégrée dans sa Vie et dans le Traité sur l’Antéchrist, démontrent une attitude favorable aux Croisés et voient la victoire contre l’islam des forces combinées des Européens et des Arméniens.
Le Dr La Porta démontra enfin que le roi Léon Ier de Cilicie se décrivit lui-même comme le dernier empereur romain, soit une figure eschatologique pouvant conduire les forces chrétiennes à la victoire sur l’islam à la fin des temps. Il précisa qu’une recommandation rédigée par un théologien arménien révèle qu’en 1210 ce genre de croyance a pu devenir une interprétation officielle de la tradition littéraire apocalyptique arménienne.
Lors de la séance des questions et réponses qui suivit la conférence, le Dr La Porta expliqua qu’il s’est intéressé au thème de la tradition apocalyptique arménienne, après s’être rendu compte que peu d’attention avait été accordée à ce sujet. Il précisa aussi qu’avec le professeur Kevork Bardakjian, de l’université d’Ann Arbor [Michigan], une édition en deux volumes d’essais sur ce sujet, présentés lors de colloques à Jérusalem et Ann Arbor, est en cours.
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Cliché : http://spqr7.files.wordpress.com/2007/01/dragon.jpg
Traduction : © Georges Festa – 12.2009
Dali - 4
à Jorge,
Les marches du rail
Qui s’enfoncent
Entre deux lames
Germination du mur
Poils plante
Foisonnements
Déplier le bras
Etreindre
De nouveau
L’impalpable
Qui obéit
A ses métamorphoses
Glisse lui aussi
Les ombres bleuies
Tuiles
Incandescentes
Graffiti
En trompe l’œil
Juxtaposer
Les empreintes
Du rêve
Dans ce puzzle
Lire
Tes enfances
Tout n’est qu’affaire
D’instants
Premiers.
© Georges Festa – 12.2009
Cliché : http://www.art-for-pleasure.de/angebote/Dali/dali_02.jpg
Les Arméniens dans l'armée ottomane / Armenians in the Ottoman Army
Officiers arméniens dans l’armée ottomane© www.genocide-museum.am
Les Arméniens dans l’armée ottomane (du 14e siècle à 1918)
par Anahit Astoyan
http://hetq.am
Les Arméniens dans le corps des janissaires
Les nations chrétiennes sujettes de l’empire ottoman étaient considérées comme des éléments suspects et n’étaient donc pas enrôlées dans les rangs de l’armée, ni autorisées à porter des armes et, plus important encore, compte tenu de la charia, ne pouvaient pas servir dans « l’armée de la foi » du fait qu’ils n’étaient pas croyants.
Pour utiliser leurs sujets chrétiens à des fins militaires et pour que les sultans réalisent leurs perpétuelles ambitions militaires, les dirigeants ottomans ont commencé à mettre en œuvre le devshirme, mot turc signifiant réunion, qui dans ce contexte prend le sens de « rafles de jeunes garçons ». Les autorités du sultan se rendaient périodiquement dans les provinces peuplées de chrétiens afin de rassembler les jeunes garçons et les adolescents les plus beaux, les plus forts, les plus valides et les plus intelligents. Après les avoir convertis à l’islam, ils envoyaient ces garçons dans des détachements spéciaux de l’armée appelées acemi oglan (garçons étrangers). Là ces garçons apprenaient plusieurs savoirs et une expérience militaires, tandis qu’un certain fanatisme religieux leur était inculqué. Ils devenaient ainsi maîtres en arts militaires et des soldats prêts à rejoindre les rangs du corps des janissaires, guerriers loyaux du sultan et de la foi musulmane.
Le corps des janissaires (du turc yeni cheri, nouvelles troupes) fut créé en 1361-1363 sous le règne du sultan Murat 1er et devint une composante d’élite majeure de l’armée ottomane. Il se composait entièrement de chrétiens convertis par la force à l’islam. Au début, les rangs des janissaires étaient constitués de soldats ennemis capturés. Les habitants chrétiens capturés par l’empire ottoman étaient considérés comme des prisonniers de guerre et étaient vendus de force en se basant sur le système d’imposition par tête, le penj-yek, selon lequel un prisonnier sur cinq était remis aux Ottomans pour compléter les rangs de l’armée. Quand l’occupation des territoires était achevée, leurs habitants chrétiens devenaient sujets de l’empire ottoman et le devshirme pouvait leur être appliqué. D’après les écrits des chroniqueurs arméniens, la pratique des « rafles de garçons » débuta en Arménie occidentale en 1464. Au cours des trois siècles d’histoire du devshirme, ces rafles périodiques se firent plus fréquentes durant les périodes où l’empire ottoman était engagé dans des guerres expansionnistes.
L’on ignore l’étendue de l’élément purement arménien dans la foule des janissaires. Sur plusieurs générations, les représentants les plus prometteurs du peuple arménien furent arrachés à leur environnement national et servirent au nom de la victoire d’une nation et d’une religion étrangères. Certains éléments d’origine arménienne du corps des janissaires purent atteindre des positions de haut rang dans l’armée et le gouvernement ottoman grâce à leur bravoure et à leurs qualités.
Fameux janissaire d’origine arménienne, Khalil Pacha fut au 17e siècle commandant de la Marine, grand vizir et ses actes de courage ont été glorifiés dans les annales de l’histoire ottomane. Il fut nommé grand vizir après être sorti victorieux en 1609 d’une bataille navale. Il s’opposa aux incursions des Kazakhs depuis Sinope et renouvela le traité de paix avec la Pologne et l’Autriche. Il combattit contre les Perses et força Shah Abbas à signer une trêve.
Suleyman Pacha (1605-1680), commandant et homme d’Etat ottoman, était d’origine arménienne. Grâce à ses dons reçus de Dieu, à son intelligence et à son courage, il réussit à s’élever de la condition de simple soldat et à devenir grand vizir et l’une des figures les plus fameuses de l’histoire ottomane. Suleyman Pacha ne fut ni le premier, ni le dernier Arménien à être converti de force à l’islam. Mais il fut peut-être le seul qui ne cacha jamais ses origines nationales et il utilisa toujours le terme Ermeni (Arménien) dans ses fonctions officielles, même en étant grand vizir.
On peut sans aucun doute affirmer qu’il y eut d’autres Arméniens, outre Khalil Pacha et Suleyman Pacha, qui furent convertis de force à l’islam et prouvèrent leur valeur au combat, mais qui sont rappelés dans les annales historiques comme étant turcs, simplement parce qu’ils servaient dans les rangs ottomans. Leurs noms ne sont pas parvenus jusqu’à nous ou bien les historiens turcs ont jugé préférable de ne pas mentionner leurs véritables origines nationales. C’est le cas de Sinan le Grand, l’architecte ottoman le plus fameux du 16e siècle. Longtemps, les érudits turcs et autres ont voulu dépouiller Sinan de ses origines nationales. Cette gloire fut finalement attribuée à la nation arménienne lorsqu’un document publié dans une revue scientifique turque en 1931 prouva l’extraction arménienne de Sinan. Selon ce document, Sinan servit comme ingénieur militaire dans un détachement de janissaires (composé de chrétiens). Ils participa aux guerres balkaniques de 1524 et à la campagne de Bagdad de 1534. Sinan est célèbre pour ses nombreux bâtiments militaires, des hôpitaux, des ponts, etc. Il amena l’architecture islamique à sa perfection et a gagné sa place dans l’histoire de l’art mondial comme l’un des plus grands architectes qui ait jamais existé.
Les mercenaires arméniens
Bien que les non-croyants ne pouvaient servir dans les rangs de « l’armée de la foi », les dirigeants ottomans, se fondant sur les intérêts de l’Etat, outrepassèrent ces normes religieuses et inclurent des chrétiens dans leurs forces militaires. Des mercenaires arméniens servaient à la fois dans l’infanterie et la cavalerie ottomanes. Les Arméniens étaient employés dans des unités militaires appelées salakhoran, pour ouvrir des routes. Ils étaient envoyés en tête de l’armée et dégageaient la voie pour les troupes en progression, abattant les arbres et comblant les marais. L’armée ottomane comptait des unités totalement arméniennes de soldats du génie, qui étaient considérées comme vitales durant les raids et les incursions. Beaucoup de ces unités se composaient d’Arméniens de Gesaria (Kayseri). Les soldats arméniens étaient aux avant-postes de l’armée ottomane qui avançait, avant d’assiéger une ville, et ils étaient seuls responsables du creusement de tranchées conduisant finalement aux portes de la ville. D’autres unités se composaient de tailleurs de pierre arméniens issus de villages, dont la tâche principale était de saper les murs de pierre d’un fort ou d’un château en creusant aux abords.
Des mercenaires arméniens servirent aussi dans la marine ottomane. C’est sous le règne du sultan Abd ul-Hamid 1er (1771-1788) que le nombre de ces mercenaires s’accrut, alors que l’amiral Cezayirli Pacha, d’origine arménienne, servait comme amiral de la flotte. 75 % des marins qui armaient les canons sur les navires ottomans étaient soit Arméniens soit Grecs. Des Arméniens servirent aussi comme porte-étendards sur les navires de guerre ottomans. Hasan Pacha Ghazi était issu d’une pauvre famille arménienne du quartier chrétien de la ville de Rodosto. Ses parents furent forcés de remettre le jeune garçon à un marchand ottoman comme domestique. Ce marchand donna au garçon le nom de Hasan. Il finit par faire son service militaire dans la flotte ottomane et se rendit fameux par de nombreux services qu’il rendit à la marine, dont sa participation au siège de Malte. Il gagna le surnom de ghazi (victorieux).
Les contributions des Arméniens à l’armée ottomane
Au cours des siècles, les contributions matérielles versées par les sujets chrétiens arméniens de l’empire pour renforcer l’armée ottomane ont atteint des montants considérables. Ces montants consistaient en impôts et autres contributions que les sujets musulmans de l’empire n’avaient pas à payer. Les sujets non musulmans pouvaient éviter le service militaire en payant une capitation (impôt par tête d’habitant). La plupart des impôts collectés à des fins militaires étaient prélevés sur les populations sujettes de l’empire, en particulier les Arméniens. Lors des périodes de guerre, les sujets chrétiens étaient contraints de subvenir aux dépenses militaires de l’empire au moyen de toute une série d’impôts et autres paiements. Même en temps de paix, les autorités ottomanes prélevaient plusieurs impôts sur les chrétiens afin d’entretenir leur armée. Etant donné que le montant de ces impôts et autres formes de contribution n’était jamais clairement défini, les sommes devant être collectées étaient laissées au bon vouloir des autorités locales. Souvent, les soldats ottomans confisquaient les croix et les Bibles des églises arméniennes et les vendaient pour couvrir les dépenses militaires. Les villages et les habitations des Arméniens étaient fréquemment pillés dans ce même but.
Les artisans arméniens au service de l’armée
Durant plusieurs siècles consécutifs, un grand nombre d’artisans arméniens servirent l’armée et la marine ottomane. Les armuriers arméniens étaient réputés, ils forgeaient des épées, façonnaient des canons, réparaient des armes endommagées et rendaient de nombreux autres services. Ces armuriers faisaient partie intégrante de l’armée et voyageaient avec les troupes à travers les diverses campagnes militaires. Des milliers de selliers, tailleurs, musiciens et autres artisans étaient aussi au service de l’armée ottomane.
Les Arméniens et les Grecs composaient la plupart des maîtres artisans constructeurs de navires de la flotte militaire ottomane. Du 18e au 19e siècle, les forgerons officiels de la marine furent la famille Demirjibashian. Au 18e siècle, Kevork Demirjibashian devint ingénieur en chef de la flotte et directeur de l’arsenal naval, dirigé auparavant par un autre Arménien, Mardiros l’artisan. C’est ce Kévork qui dessina l’ancre navale que nous connaissons et que les Européens ont adoptée.
Un siècle durant, les ouvrages de poudre à canon de l’empire ottoman furent entre les mains de la famille Dadian. Connus pour leur inventivité et leurs compétences, ils réussirent à faire de leur fabrique de poudre à canon la meilleure du pays et une institution d’Etat enviée.
Les armuriers arméniens forgeaient aussi des armes pour les troupes de janissaires. Les armuriers de Garin (Erzeroum) étaient considérés de haut niveau à Constantinople, la capitale. L’armurerie atteignit des sommets artistiques entre les mains du maître artisan Sarkis Adjemian. Il fut l’armurier officiel du sultan Abd ul-Hamid II. Les ouvrages de Sarkis Adjemian sont exposés au palais Topkapi d’Istanbul, au Metropolitan Museum de New York et au musée Benaki d’Athènes.
Les prestataires de service arméniens pour l’armée
Les marchands arméniens étaient ceux qui équipaient à la base l’armée ottomane. Apraham Chelebi Abroian équipa l’armée lors de la conquête de la Crète en 1646. Manoug Bey Mirzanian (1769-1817) fut conseiller de Mustafa Pacha Bayrakdari, qui commandait l’armée ottomane du Danube.
C’est à Manoug Bey que fut confiée la responsabilité des fournitures de guerre et des réparations lors de la guerre russo-turque de 1806-1812. Il obtint aussi le pouvoir d’entrer en négociations avec les Russes à la fin de la guerre. C’est grâce à ses qualités d’homme d’Etat que le traité de Bucarest fut signé en 1812, empêchant efficacement les projets de Napoléon Bonaparte d’entraîner les deux parties dans un conflit prolongé. Lors de la guerre de Crimée (1853-1856), Haji Ohan Yaghjian, de Kharpert, fut chargé de l’approvisionnement de l’armée ottomane. En 1865, Krikor Shabanian occupa le poste de directeur des Fournitures pour l’armée impériale. Durant la guerre russo-turque de 1877-1878, il participa aux délibérations de la commission chargée de tout l’équipement de l’armée ottomane.
Les médecins militaires arméniens
Grâce à la fois aux possibilités accordées par le Tanzimat (1839) et au manque de médecins turcs dans le pays, des médecins arméniens, formés dans des universités européennes, commencèrent à servir dans l’armée ottomane. Les Arméniens diplômés de l’Institut Impérial de Médecine Militaire commencèrent aussi à rejoindre les rangs des médecins militaires arméniens dans l’armée ottomane. Plus de 170 médecins militaires arméniens de haut rang se virent octroyer les titres honorifiques de pacha et de bey. Ceux qui avaient le rang militaire de maréchal ou de général étaient honorés du titre de pacha, et les colonels de celui de bey.
Les médecins militaires arméniens participèrent à plusieurs campagnes militaires et servirent dans de nombreux hôpitaux militaires, contribuant grandement à l’organisation des services médicaux. Beaucoup d’entre eux furent instructeurs à l’Institut Impérial de Médecine Militaire. Ils contribuèrent aussi de manière significative au développement de la science médicale. Grâce à leurs efforts fut créée l’Association Impériale des Médecins, qui comptait à ses débuts quelque 55 médecins arméniens. La Société du Croissant Rouge Ottoman vit le jour grâce aux efforts de Gabriel Pacha Sevian, Hagop Bey Tavutian et d’autres médecins militaires arméniens.
Outre les médecins militaires arméniens, les unités de l’armée ottomane comptaient aussi un grand nombre de pharmaciens et de vétérinaires arméniens.
Les officiels arméniens de rang militaire
Au milieu du 19e siècle, un vaste domaine s’ouvrit aux Arméniens désireux de servir le gouvernement. En plus des autres services de l’Etat, des Arméniens exercèrent des fonctions de responsabilité dans les ministères de la Marine et de la Guerre. Certains de ces officiels parvinrent à de hauts grades militaires durant leur carrière. Andon Yaver Pacha Tengrian travailla au service des traductions de la Sublime Porte, puis au département des paquebots. Il fut le secrétaire personnel d’Eomer Pacha, qui commandait les forces ottomanes durant la guerre de Crimée. Andon Pacha devint ensuite le directeur du département des paquebots, directeur de la Marine et directeur du service de la Correspondance en langues étrangères, rattaché au ministère de la Guerre. En 1875 il devint commandant militaire de la Roumélie, obtenant le rang de Beylerbeyi (terme turc ottoman pour « bey des beys », signifiant « commandant des commandants ») et fut honoré du titre de pacha.
Hovsep Pacha Vartanian servit au ministère ottoman de la Marine durant vingt-cinq ans. Lors de la guerre de Crimée de 1853-1856, il servit comme 1er traducteur rattaché à la Marine ottomane et reçut le titre de pacha. Toros Bey Gisak exerça aussi des fonctions officielles dans la flotte militaire ottomane avec rang de colonel.
Garabet Artin Pacha Tavutian et Hovhannes Pacha Kuyumdjian, gouverneurs arméniens originaires du Liban, eurent le rang de maréchal. Avant d’exercer les fonctions de gouverneur du Liban, ils occupèrent des postes diplomatiques, sans avoir aucun titre militaire. Détenir un rang militaire était peut-être une condition importante pour être gouverneur au Liban, étant donné que cette région était le lieu de combats inter-ethniques.
Autre Arménien ayant servi dans l’armée ottomane avec rang de maréchal, Ferdi Pacha Terdjimanian, pharmacien en chef de toute l’armée ottomane.
Le problème de la conscription militaire des Arméniens
Dans l’histoire des relations arméno-turques, il y eut quelques exceptions et des cas où les autorités ottomanes ont demandé une aide militaire aux Arméniens. Lors de la révolte de Jelali, quand Deli Hasan attaqua Sepastia en 1600, le pacha gouverneur local fut contraint d’armer les habitants de la ville, y compris les Arméniens, à cause du manque de troupes régulières.
En 1847, des Arméniens furent appelés sous les drapeaux lorsque les forces ottomanes combattaient des chefs kurdes en rébellion dans les provinces orientales.
Ayant subi de lourdes pertes en 1877 durant la guerre russo-turque, le gouvernement ottoman ressentit la nécessité d’enrôler ses sujets chrétiens dans l’armée et de demander l’aide de leurs patriarcats. L’écrasante majorité de ceux qui se rendirent à l’Assemblée Nationale des Arméniens à Constantinople, le 14 décembre 1877, rejetèrent l’argumentation du gouvernement.
Après la déclaration de 1908 rétablissant la Constitution ottomane, les Arméniens, ainsi que les autres sujets chrétiens, demandèrent au parlement ottoman à être conscrits dans l’armée et à bénéficier de droits égaux dans la carrière militaire. Les éléments conservateurs de la communauté arménienne étaient contre la conscription, tandis que la jeunesse était pour. Selon une loi votée au parlement ottoman en 1910, tous les peuples sujets de l’empire étaient soumis au service militaire. A l’annonce de l’avant-projet de loi militaire en août et septembre 1910, la jeunesse arménienne l’accueillit avec un grand enthousiasme car il libérait leurs épaules du fardeau psychologique d’être captifs, raya [bétail] et sujets.
Le domaine militaire s’ouvrit aux Arméniens. Profitant de ces possibilités, de jeunes Arméniens commencèrent à étudier à l’Académie militaire impériale Harbiye, faisant rapidement leurs preuves dans plusieurs domaines militaires. Appréciant grandement le caractère ordonné, la loyauté et la propreté des Arméniens, les officiers turcs commencèrent à remplacer leurs troupes turques par des Arméniens. Beaucoup de ces soldats gravirent rapidement les échelons. Les soldats arméniens accomplirent de nombreux actes de bravoure lors des guerres balkaniques et de la Première Guerre mondiale, et furent félicités par les plus hauts officiers militaires turcs, prouvant ainsi que les Arméniens n’étaient pas seulement des marchands et des artisans doués, mais aussi de courageux soldats.
Lorsque la Première Guerre mondiale éclata, environ 60 000 Arméniens âgés de 18 à 45 ans furent conscrits dans l’armée ottomane. Ils rejoignirent les rangs des Arméniens déjà engagés. Malgré les dures conditions qui les attendaient dans l’armée, les Arméniens furent prompts à remplir leurs devoirs avec un tel zèle qu’ils sauvèrent Enver Pacha de la capture sur le front de Garin. En retour, Enver adressa un message félicitant et remerciant les troupes arméniennes à S.S. Zaven Ter-Yeghiaian, patriarche arménien de Constantinople.
Mais, dès les premiers jours du conflit, de fausses rumeurs commencèrent à se répandre au sujet des soldats arméniens déserteurs. Ce n’était qu’un prétexte pour la mise en œuvre du plan prémédité des Jeunes Turcs en vue de l’extermination des Arméniens. Le 12 février 1915 débuta le désarmement des soldats arméniens et ces troupes furent rapidement organisées en bataillons de travail. Parallèlement, les officiers arméniens furent mis à l’écart et arrêtés. S’ensuivit la directive d’Enver Pacha, ministre de la Guerre, d’exterminer tous les soldats arméniens de l’armée. Plus de 60 000 soldats arméniens furent cruellement tués sur les lignes arrières.
De nombreux médecins militaires arméniens tombèrent aussi au champ de bataille, en servant dans les hôpitaux de campagne. Beaucoup périrent aussi après avoir soigné des soldats turcs qui avaient contracté le typhus. Et beaucoup furent massacrés simplement parce qu’ils étaient arméniens. Arrêté lui aussi au matin du 24 avril 1915, le poète et romancier Roupen Sevag servit aussi comme médecin militaire avec rang de capitaine à l’hôpital militaire de Makrigyugh. Il connut le même destin que les autres intellectuels arméniens cruellement assassinés au centre de l’Anatolie.
En détruisant le potentiel militaire des Arméniens occidentaux, le gouvernement turc visait à mettre en œuvre son plan prédéterminé d’extermination des populations arméniennes.
Voilà comment les Turcs ont remercié les Arméniens de plusieurs siècles de services diligents au bénéfice de l’armée ottomane. Ils continuent à exprimer leurs « remerciements » en éliminant les Arméniens de leurs livres d’histoire militaire ottomane, en prétendant que seuls les Turcs et autres peuples musulmans versèrent leur sang pour l’empire ottoman, et que les chrétiens, y compris les Arméniens, ne purent prospérer et se développer que parce qu’ils étaient exemptés de service militaire. Or des réalités historiques irréfutables prouvent que des siècles durant, les Arméniens, qu’ils aient exercé comme soldats, médecins, artisans, fournisseurs et officiels, ont été constamment présents dans l’armée ottomane, contribuant significativement à ce qu’elle devienne une force majeure dans le monde.
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Source : http://www.hetq.am/eng/politics/7975/
Repris in : http://hetq.am/en/politics/osm_army/
Traduction : © Georges Festa – 04.2008
Précédemment publié en 2008, après accord de l’éditeur.
Ndt : Signalons l’importante exposition en ligne « Armenians in the Ottoman Army / Service and destruction » [Les Arméniens dans l’armée ottomane – Services rendus et destruction] du Musée-Institut du Génocide arménien d’Erevan - http://www.genocide-museum.am/eng/online_exhibition_8.php
Uğur Ümit Üngör - Interview
Le Dr Uğur Ümit Üngör est assistant à l’université de Sheffield. Il est né en 1980 et a étudié la sociologie et l’histoire aux universités de Groningue, Utrecht, Toronto et Amsterdam. Son principal domaine d’intérêt est la sociologie historique de la violence de masse et du nationalisme dans le monde moderne. Il a publié sur le génocide en général et sur les génocides rwandais et arménien, plus particulièrement. Il a achevé sa thèse de doctorat, intitulée L’organisation sociale par les Jeunes Turcs : génocide, nationalisme et mémoire en Turquie orientale, 1913-1950, auprès du département d’Histoire de l’université d’Amsterdam.
J’ai rencontré le Dr Üngör lors du congrès international « Le génocide arménien et le droit international », organisé par l’Université Haigazian et le Comité National Arménien pour le Moyen-Orient. Il m’a accordé l’entretien qui suit via internet.
- Vahram Emiyan : Quand vous êtes-vous intéressé au génocide arménien et pourquoi ?
- Dr Uğur Ümit Üngör : Mon intérêt pour le génocide arménien s’est développé à partir de mon intérêt pour la Shoah. Je m’intéressais toujours à la Shoah lorsque, en licence de sociologie à l’université, j’ai lu le livre Rethinking the Holocaust [Repenser l’Holocauste] de Yehuda Bauer. Ce livre est une analyse théorique de la Shoah, établissant dans l’un de ses chapitres des parallèles avec d’autres génocides, dont le génocide arménien advenu en Turquie en 1915. Je n’avais jamais entendu parler d’un tel événement et cela a éveillé ma curiosité. En conduisant mes recherches, j’ai été frappé par le décalage entre la négation de l’histoire officielle en Turquie et ce que la population ordinaire de Turquie orientale sait au sujet du génocide. J’ai voyagé en Turquie orientale et j’ai interviewé de nombreuses personnes âgées, qui m’ont parlé ouvertement des Arméniens massacrés par le gouvernement.
- Vahram Emiyan : D’aucuns affirment que le génocide arménien fut commis durant la période ottomane et que la Turquie moderne ne peut donc en être tenue pour responsable. Quel est votre point de vue ?
- Dr Uğur Ümit Üngör : C’est une question difficile. Tout dépend de ce que vous entendez par « responsabilité » : tous les auteurs sont morts et ne peuvent être poursuivis. Mais à l’intérieur de la société turque il existe beaucoup de familles, sociétés et institutions qui ont historiquement profité du génocide, et dans mes recherches j’ai identifié certains de ces groupes. Juridiquement, l’on peut dire qu’en 1923 la république de Turquie rompit clairement avec l’empire ottoman, mais sociologiquement je soutiens qu’il y eut une même et continue dictature Jeunes-Turcs, laquelle dirigea le pays de 1913 à 1950 et commit de graves violations des droits de l’homme, y compris des actes de violence de masse à l’encontre de ses propres citoyens. La responsabilité concerne ce régime-là.
- Vahram Emiyan : Que pensez-vous du rapprochement arméno-turc ?
- Dr Uğur Ümit Üngör : Le protocole signé entre l’Arménie et la Turquie est intéressant car il offre des parallèles historiques potentiels. A cet égard, le cas de l’Ukraine et de la Pologne est instructif, je pense. Comme nous le savons grâce à d’excellents travaux de recherche, les nationalistes ukrainiens massacrèrent en 1943-45 plus de 60 000 Polonais à l’ouest de l’Ukraine, et en 1947 le gouvernement polonais tua et expulsa en représailles plus de 200 000 Ukrainiens de Pologne. Des années durant, les relations ukraino-polonaises furent aussi mauvaises que les relations turco-arméniennes, mais lorsque des intellectuels polonais (puis le gouvernement polonais) acceptèrent les frontières entre les deux pays après l’effondrement de l’Union Soviétique, un espace s’ouvrit pour l’amélioration des relations. Les frontières s’ouvrirent et Ukrainiens et Polonais commencèrent à se connaître mutuellement. Dès 1994, des chercheurs ukrainiens et polonais organisèrent un colloque et débattirent ouvertement de la nature de la violence. En 2007, les présidents polonais et ukrainien reconnurent l’entière réalité des événements. L’on souhaiterait que Turcs et Arméniens aillent aussi loin que les Polonais et les Ukrainiens, mais malheureusement nous ne sommes qu’au début d’un tel processus. (La symétrie relative du cas polono-ukrainien n’est peut-être pas applicable au cas turco-arménien, mais son exploration est néanmoins intéressante.) Ce protocole offre donc des fenêtres d’opportunité pour améliorer les relations. D’autre part, en tant que chercheur, voir des gouvernements s’impliquer dans des débats historiques ne m’enthousiasme guère ; l’on court le risque de transformer l’histoire objective en compromis entre deux Etats. Par exemple, nous n’avons pas vraiment besoin d’une « commission historique » pour nous apprendre ce qui s’est passé en 1915 – nous le savons déjà grâce aux recherches méticuleuses de nombreux collègues.
- Vahram Emiyan : Que pouvez-vous dire à propos du génocide culturel ?
- Dr Uğur Ümit Üngör : Le génocide culturel est autant la destruction physique d’une culture matérielle qu’une agression à l’encontre de la culture immatérielle de groupes ethniques et culturels. Entre autres exemples historiques, l’agression infligée aux cultures des peuples indigènes et autochtones des continents américain et australien, la destruction de la littérature juive et des synagogues par les nazi, et le dynamitage des mosquées par des unités paramilitaires serbes en Bosnie. Les approches du génocide culturel se répartissent entre deux extrêmes : d’une part, la banalisation de la destruction et la perte irrémédiable d’une culture ; d’autre part, la sacralisation, sinon une conception sentimentale, des cultures indigènes. Dans le cas arménien, il existe des traces indubitables à la fois de destruction et de négligence à l’égard du patrimoine culturel arménien, ainsi que d’agressions délibérées à l’encontre de l’identité culturelle des orphelins lors du génocide de 1915. Mais il convient d’être prudent. Ma définition du génocide se limite à la destruction physique de vies humaines ; l’on ne peut ranger une assimilation linguistique ou religieuse forcée dans la même catégorie qu’un massacre de masse.
- Vahram Emiyan : Quel est le rapport entre violence, victimisation et vengeance ?
- Dr Uğur Ümit Üngör : La relation entre victimisation et une violence potentielle plus grande est évidente, mais nécessite d’autres recherches. Des recherches détaillées ont montré que les unités paramilitaires qui ont tué les Arméniens en 1915 furent souvent recrutées parmi des catégories de civils victimisés et persécutés. Il s’agissait de réfugiés musulmans ottomans, originaires des Balkans, qui furent enrôlés dans des escadrons de la mort paramilitaires lors du génocide arménien. Or les survivants arméniens d’Anatolie, eux aussi, formèrent des unités paramilitaires dans le Caucase durant la guerre civile russe. L’histoire de ces unités paramilitaires composées de réfugiés et de survivants soulève donc aussi d’importantes questions quant aux motifs des auteurs de violence de masse. Comment et pourquoi des sentiments collectifs de revanche naissent au sein des groupes victimisés, et comment dégénèrent-ils en violence ? La crainte d’une victimisation prochaine contribue-t-elle à l’intensité de la violence ? Il est nécessaire de traiter ces questions pour mieux comprendre les processus de violence de masse.
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Source : http://www.aztagdaily.com/interviews/Ugur.htm
Traduction : © Georges Festa – 12.2009
NdT : Signalons l’article d’Uğur Ümit Üngör, « Seeing like a nation-state : Young Turk social engineering in Eastern Turkey, 1913-50 », Journal of Genocide Research, 2008, 10(1), March, p. 15-39 - http://www.ermenisoykirimi.net/Ungor.pdf
lundi 21 décembre 2009
Orhan Veli - 4

Libres
Libres nous vivons
Libre est l’air, libres sont les nuages
Libres sont les vallées et les montagnes
Libres sont la pluie et la boue
Libres sont les extérieurs des voitures
Les entrées des cinémas
Et les vitrines des magasins
Le pain et le fromage coûtent de l’argent
Mais libre est l’eau stagnante
La liberté peut te coûter la tête
Mais libre est la prison
Libres nous vivons
Quelque chose doit exister
La mer est-elle aussi belle chaque jour ?
Le ciel est-il toujours ainsi ?
Ce meuble, cette fenêtre
Sont-ils toujours aussi adorables ?
Non,
Dieu merci non,
Quelque chose doit exister derrière tout cela, quelque part.
Tout d’un coup
C’est arrivé tout d’un coup.
Tout d’un coup la lumière du jour frappe la terre ;
Ce fut le ciel tout d’un coup ;
Tout d’un coup de la vapeur se met à surgir du sol.
Tout d’un coup des vrilles, des bourgeons.
Et il y eut des fruits tout d’un coup.
Tout d’un coup,
Tout d’un coup,
Tout d’un coup des filles, des garçons.
Des routes, des landes, des chats, des gens…
Et il y eut l’amour tout d’un coup,
Le bonheur tout d’un coup.
Orhan Veli
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Adaptations anglaises : B. Lewis, A. Mericelli.
Source : http://www.cs.rpi.edu/~sibel/poetry/orhan_veli.html
Traduction française : © Georges Festa – 12.2009
Nora Armani - Interview
© Levon ParianRéconcilier grâce aux arts : Arménie et Turquie
Entretien avec Nora Armani
par Barney Yates
http://newsblaze.com
[Dans l’entretien qui suit, Barney Yates, journaliste américain, et Nora Armani, actrice, dramaturge et productrice de festivals, évoquent l’apaisement possible des blessures entre Arménie et Turquie grâce à la « diplomatie douce » des échanges culturels.]
- Barney Yates : Pour la première fois depuis longtemps, des négociations sont en cours pour des protocoles entre Turquie et Arménie. Pourquoi est-il si difficile de parvenir à ce processus de paix ?
- Nora Armani : En fait, beaucoup de problèmes restent à régler entre Arméniens et Turcs, le plus important étant celui de la reconnaissance du génocide arménien. L’ouverture des frontières est une excellente chose, car il est important pour toutes les nations sous le soleil de vivre en paix avec leurs voisins et d’avoir des échanges normaux au niveau économique, social et humain. Mais ouvrir les frontières dans les conditions que la Turquie oppose n’est pas de nature à créer ce climat de paix qui est si souhaitable entre pays voisins. Cela ne peut qu’entraîner de la rancœur et encore plus de méfiance.
En faisant pression sur l’Arménie pour qu’elle accepte les protocoles aux conditions qui leur sont liées, et en esquivant la question importante de la reconnaissance du génocide arménien, la Turquie ne s’engage pas dans une action de paix, mais dans une action de déni. Comme si l’on niait la Shoah advenue lors de la Seconde Guerre mondiale.
Demandons-nous pourquoi ces voisins séculaires n’arrivent à pas à « se mettre d’accord ». Si la question qui a provoqué le conflit n’est pas réglée à la base, et que la Turquie, en tant que responsable, ne présente pas d’excuses aux victimes du génocide et à leurs descendants, vous pouvez ouvrir autant de frontières que vous voulez, mais cela ne créera pas de coexistence pacifique.
Voilà pourquoi la majeure partie des Arméniens de la diaspora (en fait, il y a plus d’Arméniens aujourd’hui en diaspora qu’en Arménie) sont totalement opposés aux protocoles. Ils ne sont pas opposés au dialogue avec la Turquie, mais ils s’opposent à la manière avec laquelle la Turquie s’approche de la table des pourparlers. Cette relation n’est pas égalitaire et profite totalement à la Turquie, car l’Arménie représente un marché pour les produits turcs, d’excellents artisans pour les manufactures turques, un vivier d’artisans doués (comme par le passé, durant des siècles) et plus encore.
Cela peut profiter individuellement à quelques Arméniens engagés dans ce commerce, mais en tant que nation, les protocoles ne peuvent que nuire à la nation arménienne et aux descendants des survivants du génocide, ainsi qu’à la mémoire de ses victimes.
On ne peut critiquer les Arméniens, car leur méfiance vis-à-vis de la Turquie provient de siècles de duplicité et d’intrigues concernant la manière avec laquelle la Turquie a traité les Arméniens.
- Barney Yates : Pensez-vous que les obstacles à une acceptation par la Turquie du génocide arménien se fondent plus sur un préjugé ethnique, ou bien sur des considérations financières telles que les réparations, le paiement d’anciennes polices d’assurances, etc ?
- Nora Armani : Je pense sincèrement que la question qui se pose ici se fonde beaucoup plus sur des considérations économiques et sur la « boîte de Pandore » que la Turquie craint d’ouvrir en acceptant sa responsabilité pour les actes du gouvernement qui l’a précédée, s’agissant des dommages causés aux Arméniens.
Il est vrai qu’Arméniens et Turcs sont racialement différents, alors que par leurs coutumes, leurs traditions et même la cuisine, leur vie quotidienne a beaucoup de choses en commun. Je ne parle pas des Arméniens qui vivent en Suisse comparés aux Turcs d’Anatolie, mais des Arméniens qui vivent de l’autre côté de la frontière avec la Turquie et des Turcs qui vivent sur les terres arméniennes ancestrales, actuellement occupées par les Turcs. Ces populations se ressemblent davantage qu’elles ne le pensent. Comme les Arabes et les Juifs en Israël et en Palestine, Arméniens et Turcs ont partagé une même partie du monde, les mêmes montagnes, ils ont foulé la même terre et bu la même eau durant des siècles. A mon avis, le conflit ne se pose pas au niveau humain, mais à un niveau politique plus large.
- Barney Yates : Je sais que la mémoire des massacres de 1915 est très vivante en Arménie. Existe-t-il une mémoire équivalente en Turquie, un mythe ?
- Nora Armani : La Turquie moderne est la création de Mustafa Kemal en 1923. Atatürk était membre des Jeunes-Turcs à la fin de la Première Guerre mondiale, lorsque la Turquie ottomane fut vaincue et démembrée, comme ce fut le cas beaucoup plus tard au 20ème siècle en Union Soviétique. Atatürk arriva au pouvoir et révolutionna la Turquie en essayant de la moderniser, allant même jusqu’à changer l’alphabet turc (les Turcs ottomans utilisaient l’écriture arabe) en alphabet latin. Ce fut un changement radical. Il avait pour maxime (maxime encore en vigueur aujourd’hui en Turquie) : « Heureux celui qui dit : « Je suis Turc. » » C’est ce comportement nationaliste et élitiste qui donna aux Turcs vaincus une identité nouvelle afin d’aller de l’avant. Et bien sûr, accepter la responsabilité du génocide arménien et du nettoyage ethnique infligé aux Arméniens (qui étaient des citoyens ottomans) aurait entaché cette approche idéalisée de l’identité turque.
Plus récemment, par une sorte d’auto-défense contre l’acceptation et la reconnaissance grandissante du génocide arménien de la part de nombreux gouvernements dans le monde, la Turquie a commencé à réagir en diffusant la rumeur selon laquelle des Turcs furent aussi tués durant la guerre de 1914-1918 et que c’était les Arméniens qui ont massacré les Turcs et non l’inverse. Or comment cela est-il possible, quand on sait que les Arméniens vivant sous domination ottomane n’étaient pas autorisés à porter des armes et que lors du déclenchement de la Première Guerre mondiale, ils furent dépouillés de toutes leurs armes et munitions, laissés totalement impuissants, telle une proie facile ?
- Barney Yates : L’animosité entre Arméniens et Turcs est-elle ancienne ou récente ?
- Nora Armani : Cette animosité remonte à des temps très anciens, du fait des maraudes et incursions constantes des Turcs et des tribus kurdes visant les villages et les fermiers arméniens. Mais ce n’était pas le fait du gouvernement jusqu’au 19ème siècle, sous le règne d’Abd ul-Hamid II, le « sultan rouge », qui, à la fin des années 1880 et 1890, commença à s’en prendre aux libertés dont jouissaient les Arméniens en tant que citoyens de l’empire ottoman. Les Arméniens étaient jusqu’alors membres d’une communauté hautement respectée et contribuaient en bien des manières positivement au développement de la Turquie. De fait, même les encyclopédies turques relèvent le fait que ce sont les Arméniens qui jetèrent les bases du théâtre turc moderne, que des actrices arméniennes furent les premières à lancer une tradition de jeu d’acteur pour les femmes (les musulmanes n’étant pas autorisées à se produire sur scène). Dans d’autres domaines, les célèbres architectes Balian bâtirent nombre de belles mosquées et palais des sultans ottomans. Autre nom qui vient à l’esprit, Sinan, dont l’identité arménienne est dûment attestée. Dans le domaine musical, nous avons Dikran Tchouhadjian, dont les opérettes connurent un grand succès et qui figurent encore aujourd’hui dans la tradition culturelle de la Turquie. Des siècles durant, les interprètes les plus importants et de hauts officiels de la Sublime Porte furent arméniens.
Le début du 20ème siècle, le déclin de l’empire ottoman et la perte de son influence dans le monde du fait de la résurgence des nationalismes (Balkans, Egypte, etc) et de la sécession de nombre de ses vilayets (gouvernorats), coïncida avec le changement de sa politique à l’égard des Arméniens qui s’efforçaient aussi à cette époque d’obtenir l’indépendance en tant que nation et de libérer les territoires arméniens occupés en Turquie orientale.
Mon arrière-grand-mère paternelle, sentant sa sécurité et celle de ses quatre filles menacée, suite à la mort de mon arrière-grand-père (d’une infection au coccyx, suite à un voyage à cheval durant des jours, de l’Egypte à Kayseri – Césarée – au centre de la Turquie), vendit tout et, suivant les pas de son mari, partit en Egypte. Elle fut épargnée par le génocide de 1915. Mais ma grand-mère maternelle, qui était la fille d’un prêtre de Kayseri, fut déportée avec ses trois sœurs et sa mère, après que mon arrière-grand-père ait été pendu.
Avant que le sultan Abd ul-Hamid II ne commence à s’en prendre à leurs libertés, les Arméniens étaient des sujets ottomans très respectés. Ils étaient les meilleurs artisans, architectes, intellectuels, marchands, politiciens et interprètes des sultans et de la Sublime Porte (l’empire ottoman).
Mais le conflit inhérent était toujours présent, du fait des jalousies, des inégalités économiques et sociales, des maraudes des Turcs et des tribus kurdes dans les provinces orientales où l’existence des populations arméniennes locales était devenue de plus en plus invivable au fil des siècles.
En sociologie, la théorie des conflits postule que toute société possède un niveau inhérent de conflit, même dans les périodes les plus pacifiques. De fait, ce genre de conflit constitue même un ingrédient sain qui participe au bien-être et au fonctionnement de chaque société.
Dans ma thèse de mastère, en utilisant ce modèle conflictuel de la théorie sociale qui postule que le conflit est un ingrédient inhérent et même nécessaire à toute structure sociale saine, je soutiens qu’il existe certaines conditions dans lesquelles des niveaux de conflit inoffensifs par ailleurs peuvent accéder à des degrés potentiellement violents, débouchant sur un génocide, une guerre civile ou d’autres formes d’expression du conflit. Parmi ces conditions, l’inégalité économique ou l’instabilité politique, qui étaient réunies dans une certaine mesure dans le cas de la Turquie ottomane et du génocide arménien.
Dans ma thèse, je dresse un parallèle entre le génocide arménien et la Shoah, à la lumière des théories sur le conflit. Dans les deux cas, la minorité victime était très visible, prospère, jouissant d’une certaine stabilité économique, même dans les villages pour ce qui est des Arméniens. Ce type de situation engendre de la jalousie, de l’envie et de la frustration qui, une fois libérées, se transforment en colère et en agression. Ajoutez à cela l’opportunité unique d’une guerre en toile de fond, vous avez alors les ingrédients parfaits pour qu’un conflit dégénère et mue en violence génocidaire, en particulier le fait que dans ce genre de situation, celle-ci est souvent « légitimée » par les ordres du pouvoir en place. Qu’il suffise à l’élite au pouvoir menacée de « donner l’ordre » légitimant cet acte, vous avez alors l’étincelle nécessaire pour lancer un génocide de grande ampleur. Les exemples de purification ethnique, qui ont caractérisé l’Europe de l’Est ces dernières décennies, abondent. L’on peut étendre le parallèle avec la situation au Rwanda, où un groupe a été victimisé par un autre et où ce genre de victimisation fut en quelque sorte légitimé par des ordres venant « d’en haut ».
Il faut se rappeler que l’empire ottoman déclinait déjà lors des massacres hamidiens, lors des massacres d’Adana en 1909 et lors du génocide de 1915-1918, la seule manière pour les Turcs de trouver une rédemption et de préserver leur puissance étant de substituer à leur empire multi-ethnique et culturellement diversifié un Etat basé sur une relative unité ethnique et culturelle, d’où leurs idéaux pan-touraniens d’un empire turcique s’étendant du Bosphore aux républiques turciques d’Asie Centrale.
Naturellement, il existaient de nombreux obstacles à un tel plan, dont le « moindre » était les Arméniens qui se trouvaient au beau milieu de leur chemin et qui, à leur tour, commençaient à nourrir des idées d’indépendance. Cet obstacle « mineur » sera traité au moyen du génocide. L’obstacle majeur était le communisme. C’est lui qui a véritablement décapité les Turcs et mis fin à leurs rêves impérialistes.
Les idéaux d’indépendance arméniens ne cessèrent pas sous la période hamidienne. Il y eut des réactions plus vives encore aux conditions insupportables faites aux paysans arméniens dans les provinces turques orientales et à la nécessité inévitable de leur assurer de meilleures conditions d’existence. Mais la Turquie avait une guerre à mener, un empire en déclin à rafistoler et un nouveau rêve pan-touranien à poursuivre. Dans tous les cas, les Arméniens se trouvaient en travers.
Et comme la peur alimente l’agression, ce que démontre amplement le corpus des théories sociopsychologiques, la crainte d’une défaite et de pertes entraîna l’escalade des différents degrés de conflit, atteignant le niveau de violence caractéristique de chaque génocide.
Quant à se demander comment cela aurait pu être anticipé et empêché, je répondrai en demandant comment la Shoah aurait pu être anticipée et empêchée. Comme on sait, Adolf Hitler déclara au début de son invasion de la Pologne : « J’ai donné des ordres à mes unités de mort d’exterminer sans merci, ni pitié, les hommes, les femmes et les enfants appartenant à la race parlant le polonais. C’est seulement de cette manière que nous pourrons acquérir le territoire vital dont nous avons besoin. Après tout, qui se souvient aujourd’hui de l’extermination des Arméniens ? »
Ce n’est qu’en nous souvenant et en agissant à ce sujet que les génocides et la Shoah pourront réellement être empêchés. Non en « éradiquant les causes » et certainement pas en les niant ou en les justifiant aux yeux des négationnistes pour quelque raison que ce soit et quel qu’en soit le bénéfice.
- Barney Yates : Comment les échanges culturels entre Turquie et Arménie peuvent-ils être facilités ?
- Nora Armani : Ces dernières années, plus que jamais, il est devenu banal de voir des films, des réalisateurs et des prix attribués à des films arméniens lors de festivals du film turcs, et réciproquement. Même chose dans les domaine de la musique et du théâtre. Il s’agit d’un processus naturel, car comme je l’ai expliqué plus haut, ces peuples ont plus de choses en commun que le contraire. L’une des personnalités les plus connues de l’opérette turque (en tant que style) est Dikran Tchouhadjian, un compositeur arménien des années 1860, dont le premier opéra, Arsace II, a été représenté en première mondiale, cent trente ans après sa composition, à l’opéra de San Francisco en 200, grâce en grande partie aux efforts de Gerald Papasian.
Une autre opérette de Tchouhadjian, Leblebidji Hor Hor Agha [Hor Hor Agha, le vendeur de pois chiche], eut tant de succès qu’elle s’intégra au répertoire turc et l’on trouve aujourd’hui encore des acteurs ou des artistes qui se souviennent de certains de ses airs. Gerald travaille actuellement à une version française de cette opérette et une collaboration avec des théâtres turcs autour de ce projet n’est pas exclue.
J’aimerais produire la pièce de théâtre que j’ai créée avec Gerald Papasian, Sojourn at Ararat [Le Chant d’Ararat], ou mon one-woman show, On the Couch with Nora Armani [Sur le divan avec Nora Armani], en Turquie dans un avenir proche. Un collègue arménien de France [NdT : Gérard Torikian] a déjà produit son one-man show à Dyarbekir (une ville de Turquie, principalement peuplée de Kurdes). C’est maintenant possible, bien plus qu’avant.
Je pense que les deux pays devraient s’efforcer de faciliter ce type d’échange, avant même de songer aux questions frontalières ou à des protocoles. Ce n’est que grâce à une connaissance mutuelle que les questions en jeu pourront été résolues.
- Barney Yates : Est-il question d’échanges culturels dans les négociations menant aux protocoles pour ouvrir les frontières ?
- Nora Armani : A titre personnel, je pense qu’il est difficile d’imaginer quelque négociation que ce soit entre des nations sans les accompagner par des échanges culturels. Les Soviétiques excellaient en la matière, infiltrant en quelque sorte le monde occidental grâce à l’art russe (et soviétique, dans une moindre mesure). Les Etats-Unis font de même à travers leur cinéma. Pourquoi croyez-vous que le monde entier rêve de venir aux Etats-Unis et croit dans le rêve américain ? Ce qu’ils voient dans les films leur fait croire que c’est un pays de cocagne. Naturellement, nous savons, vous et moi, la différence qui existe entre la vie américaine normale et un tournage à Hollywood !
- Barney Yates : La langue ferait-elle barrière aux échanges culturels entre Turquie et Arménie ?
- Nora Armani : J’ignore pour ce qui est des Turcs, mais la plupart des Arméniens de diaspora, y compris moi-même, en particulier ceux qui sont originaires de Turquie (ou leurs ancêtres), parlent déjà le turc. C’est peut-être du turc un peu daté et ottoman, mais c’est du turc. Je vais vous raconter une anecdote. J’étais interviewée dans une émission turque sur RFI (Radio France Internationale à Paris) et je parlais si bien le turc que mon hôte fut étonné et m’interrogea à ce sujet. Je lui dis que je l’avais appris de ma grand-mère qui était bien sûr 100 % arménienne. Elle parlait normalement en arménien et ne parlait en turc que lorsqu’elle avait besoin de dire quelque chose que les enfants n’étaient pas censés comprendre. Naturellement, les enfants finissaient par apprendre. Nous avons alors fabriqué une expression intéressante, la « langue de grand-mère ». Je peux donc dire que la langue de ma mère est l’arménien et que la « langue de ma grand-mère » (symboliquement, bien sûr, car elle était originaire de Turquie) est le turc !
Par un autre hasard historique, l’arrière-grand-père maternel de Gerald Papasian était Mihran Damadian, qui fut le « président d’un jour » de l’Arménie sous mandat français en Cilicie (au sud de la Turquie), juste après la Première Guerre mondiale. Les Français avaient promis aux Arméniens une patrie (comme les Britanniques le firent pour Israël) si bien qu’en 1919, de nombreux Arméniens partirent s’installer à Adana pour y établir un nouveau gouvernement sous mandat français. La grand-mère de Gerald avait alors 17 ans et accompagna son père. Dans son témoignage oculaire, elle nous racontait comment en une nuit les marchands turcs locaux apprirent des phrases en arménien afin de satisfaire à la population arménienne à nouveau de retour.
- Barney Yates : A quelle forme d’art turc ont accès les Arméniens ?
- Nora Armani : Comme je l’ai précisé plus haut, durant des siècles les Arméniens ont exercé une influence majeure sur le développement de l’art et de la culture en Turquie. Mais suite au génocide, ce développement fut interrompu. Malheureusement, l’on manque actuellement des deux côtés de canaux appropriés pour une communication artistique. Les Arméniens n’ont pas accès au meilleur de l’art turc et ne se voient proposer que de la musique populaire et des séries B qu’ils peuvent capter du fait de la proximité de la frontière. Un dialogue de type culturel devrait s’engager des deux côtés. Je suis sûre qu’il existe beaucoup de bons écrivains, comme Orhan Pamuk, l’auteur de Neige et lauréat du prix Nobel. Une autre anecdote me vient à l’esprit : je lisais Neige et j’étais frappée de voir à quel point les descriptions de Kars à l’est de la Turquie, la ville où se déroule l’essentiel de l’action, ressemblent aux villages et aux villes qui se trouvent juste à côté de la frontière, en Arménie. Il est inévitable de voir que les traditions et styles de vie (mis à part, bien sûr, les éléments musulmans, puisque les Arméniens sont chrétiens) sont si semblables entre les deux peuples.
Or il existe un certain degré d’ignorance, y compris parmi les Arméniens les mieux éduqués. J’étais chez des amis à Los Angeles, qui sont originaires d’Arménie et intellectuels, et ils étaient si méprisants ; ils ne pouvaient accepter qu’il y ait quelque similitude. Pour forcer le trait, ils s’étonnaient même que je lise un auteur turc. Or Orhan Pamuk n’est pas un auteur turc au sens étroit du terme, de même que notre pièce n’est pas une pièce arménienne, mais porteuse d’un message universel. L’œuvre de Pamuk est universelle, et de fait, il est même persécuté en Turquie pour s’être exprimé contre l’identité turque en 2005 et pour avoir dit qu’un million d’Arméniens avaient péri. Dans son roman Neige, Pamuk mentionne indirectement la présence arménienne à Kars avant le génocide, chaque fois qu’il a l’occasion de décrire l’artisanat arménien à travers l’architecture, les ouvrages de ferronnerie, etc. En savoir plus sur l’autre est mutuellement bénéfique. Lorsque j’ai rencontré Orhan Pamuk au PEN, il m’a interrogé au sujet de la diaspora arménienne. Au niveau des intellectuels, il existe une plus grande proximité qu’on ne le croit. Parmi les autres intellectuels turcs, qui défendent la cause de la reconnaissance du génocide arménien, figurent Taner Akçam et Recip Zarakolu. L’un des premiers Turcs à briser le tabou fut l’historien Halil Berktay. Fethiye Cetin, avocate turque, parle ouvertement de l’identité arménienne de sa grand-mère dans Ma grand-mère.
Je ne parle pas des intellectuels arméniens, car ils sont trop nombreux pour être cités.
- Barney Yates : Lorsque la diplomatie douce de l’engagement culturel s’exerce dans des capitales étrangères, a-t-elle quelque impact sur les pays d’origine, la Turquie et l’Arménie ?
- Nora Armani : Naturellement, dans le monde d’aujourd’hui, tant régi par les communications, il est inévitable que chacun s’influence mutuellement. Donc, plus il y aura d’efforts visant le rapprochement au niveau culturel et artistique, plus ils auront d’impact dans les deux pays d’origine et les diasporas respectives.
- Barney Yates : Wallace Shawn écrit : « Les artistes qui créent des œuvres d’art inspirant la sympathie et des valeurs positives ne changent pas l’existence des pauvres. » L’art politique peut-il être polarisé, neutre ou apaisant dans un tel contexte ?
- Nora Armani : Je ne m’y connais guère en art politique radical ou militant, parce que ce n’est pas ce que je fais. Celui qui milite prêche habituellement des convertis et se retrouve marginalisé par le plus grand nombre. Prêcher des convertis ne m’intéresse pas. Sinon je jouerais en arménien pour des Arméniens. Je suis très connue en Arménie, y ayant réalisé plusieurs films et pièces, et m’étant produite à la télévision. C’est si facile pour moi d’y diffuser un message, mais à qui apprendrais-je tout cela ? A des gens qui sont déjà au courant et d’accord avec moi. L’enjeu est d’atteindre des gens qui ne sont pas informés et changer leur manière de penser.
Je pense que ce que Wallace Shawn dit, si je ne me trompe (et prise hors de son contexte cette phrase peut être interprétée de bien des manières), c’est que le changement ne naît pas de la sympathie, mais d’une véritable connaissance et d’une volonté de faire quelque chose face à une situation. Bien que je doive avouer que la sympathie et les valeurs positives sont un début. Car si l’on n’éprouve pas de sympathie pour une cause, l’on n’est pas enclin à y prêter attention, encore moins à agir.
Des formes d’art politique trop simplistes peuvent s’avérer polarisantes. On peut tomber dans le piège du fondamentalisme et de l’extrémisme ; avant même qu’on ne s’en rende compte, une polarisation se crée. La neutralité n’est pas non plus une bonne chose, car c’est être assis entre deux chaises, ni ici, ni là. Je pense que l’art politique, s’il veut être réellement efficace, doit avoir un effet apaisant et instructif (éducatif) sur le public. La force de Sojourn at Ararat réside dans le fait qu’il est basé sur la poésie, qui en elle-même est une forme d’art possédant une grande capacité d’apaisement. Et la manière avec laquelle ces poèmes sont réunis met en avant des messages qui ont un effet apaisant concernant certains thèmes et problèmes.
- Barney Yates : Votre spectacle Sojourn at Ararat semble donner la parole à de grandes œuvres littéraires, tout en abordant un autre problème. Pourquoi s’attendre à ce que la littérature arménienne soit crédible en Turquie et vice versa ? Espérez-vous que la littérature turque ait quelque crédibilité en Arménie ?
- Nora Armani : Oui, la crédibilité est très facile à établir, dès que les deux parties entendent parler de leurs littératures respectives, car en profondeur elles sont tellement semblables ! Dans un autre spectacle intitulé Nannto Nannto (le dernier vers d’un haïku japonais), j’utilise des œuvres de Nazim Hikmet, l’un des (sinon le) plus grands poètes turcs du 20ème siècle, en les juxtaposant à celles de Gevork Emin, un poète d’Arménie soviétique, récemment disparu. Les poèmes en question s’intitulent « Memleketim » [Mon pays, dans le cas d’Hikmet] et « Yes Hay Em » [Je suis Arménien]. Dans le cas d’Emin, et lorsqu’on entend ces passages descriptifs, on se prend à penser qu’il s’agit d’une continuation d’un poème d’Hikmet, ou mieux encore, que les deux poètes s’inspirèrent et écrivirent sur un même objet, un même lieu… leur patrie ! C’est vraiment très étrange !
- Barney Yates : Les événements actuels ne font-ils pas écho en quelque sorte à cette pièce ?
- Nora Armani : Naturellement, il est temps, plus que jamais, d’entendre cette pièce. C’est une réponse aux négationnistes de la Turquie et de ses alliés (même ici), ceux-là même qui veulent nier la réalité du génocide arménien, tout comme ceux qui veulent nier la Shoah durant la Seconde Guerre mondiale.
Mais la triste vérité est que les Arméniens n’ont pas encore obtenu leur Nuremberg. La Turquie doit des excuses aux Arméniens, afin que des relations normales s’établissent et perdurent. La Turquie doit s’excuser pour faire la paix dans son âme et pour le bien-être des générations à venir. Beaucoup de jeunes Turcs progressistes et d’intellectuels progressistes, un peu plus âgés, en Turquie, comme je l’ai rappelé, sont partisans d’un rapprochement au niveau humain et intellectuel. Ces gens sont lourdement persécutés en Turquie et même assassinés, comme ce fut le cas avec le journaliste arménien Hrant Dink, il y a deux ans. Il a été abattu en plein jour face à son bureau. Toute une génération en Turquie est consciente du fardeau que constitue le génocide et désire s’en libérer en sortant de l’ombre et en acceptant cette responsabilité, en présentant des réparations et en s’engageant vers la paix. Ce sont les forces en présence et les odieuses considérations politiques qui se mettent en travers. Par ailleurs, il n’est pas facile d’abattre des décennies de négationnisme et de dire subitement : « Ok, ok, on l’a fait ! » Quand on doit des excuses à quelqu’un, il est parfois plus simple de dire : « Je m’excuse. »
Tout comme La liste de Schindler critique avec éloquence la négation de la Shoah, nous espérons que des pièces comme la nôtre pourront maintenant dévier la négation du génocide arménien, en cette période cruciale où la normalisation des relations entre Turcs et Arméniens semble réellement possible. Plus le monde est informé, plus il est difficile d’alimenter de mensonges et, d’une manière ou d’une autre, la vérité doit émerger.
Sur Nora Armani
Actrice et dramaturge, Nora Armani a représenté le ministère arménien de la Culture au cinéma (de 1991 à 1993) et organise des événements lors de festivals internationaux du film en tant que commissaire invitée, promouvant le cinéma arménien à travers le monde (festivals du film de l’American Film Institute (Los Angeles), du Kennedy Center (Washington D.C.), de Portland, Denver, Paris, Londres et autres régions du Royaume-Uni). Elle est auteur et actrice, avec Gerald Papasian, de Sojourn at Ararat [Le Chant d’Ararat], production internationale de poésie arménienne en anglais. Site internet : www.sojournatararat.org.
Nora Armani est aussi l’auteur-actrice du one-woman show, On the Couch with Nora Armani [Sur le divan avec Nora Armani], qui aborde aussi des questions d’histoire arménienne à travers le récit de sa grand-mère. Site internet : http://noraarmani.com.
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Source : http://newsblaze.com/story/20091218171644jnyc.nb/topstory.html
Traduction : © Georges Festa – 12.2009
Avec l’aimable autorisation de Nora Armani.
jeudi 17 décembre 2009
Armenian Art / Arthur Sarkissian
© Arthur Sarkissian, Armenian Chronicle, 2006, huile sur toile, 95x120 cmArt et changement : l’art contemporain en Arménie
par Tamar Sinanian et Taleen Tertzakian
www.criticsforum.org
Pour comprendre où va l’art dans la république maintenant indépendante d’Arménie, il nous faut regarder d’où il vient, en particulier depuis les journées décisives de l’indépendance en 1991.
L’effondrement de l’Union Soviétique en 1991 entraîna des changements non seulement dans le sphère économique, politique et militaire des anciennes républiques, mais dans la liberté quotidienne de leurs populations. Les politiques sœurs de la glastnost et de la perestroika, mises en place à la fin des années 1980 par Gorbatchev dans ses faibles efforts pour sauver la structure soviétique, débouchèrent finalement sur une ère nouvelle. A l’époque, un petit groupe d’artistes organisèrent plusieurs expositions intitulées « Etage 3 », du nom de l’étage à l’Union des Artistes où ils exposaient. A « Etage 3 », les artistes expérimentèrent différentes formes et techniques artistiques, poussant au changement tout en annonçant la liberté de création à venir.
L’abondance de styles artistiques, qui émergèrent en Arménie durant cette époque tumultueuse de rapide transition, révéla un besoin anticipé de libération pour lequel luttait la communauté artistique. Cet « appel d’air » qui suivit l’effondrement s’était fait longtemps attendre. Les artistes d’Arménie s’affranchirent des contraintes que leur faisait subir un style de réalisme socialiste imposé par l’Etat, un style d’art représentatif au service du socialisme et du communisme, et se mirent à explorer d’autres techniques et formes d’expression. Désormais, les artistes n’avaient plus à restreindre leur thème d’inspiration et leurs buts dans leurs créations.
Cette liberté nouvelle fit que les artistes délaissèrent les images rebattues, convenues, de tracteurs, d’ouvriers et autres modèles prolétaires de l’art réaliste socialiste, pour découvrir de nouveaux thèmes d’inspiration, de nouvelles formes et techniques, étant eux-mêmes enfin autorisés à apprendre, étudier et découvrir en toute liberté l’art occidental. Les écoles de pensée abstraite et moderne, qui fleurirent dans la New York des années 1950 et 1960 (l’expressionnisme abstrait, suivi du pop art) et emportèrent dans leur tourbillon le reste de l’art mondial, devinrent plus accessibles et palpables pour ces artistes. Ils se mirent à étudier Rauschenberg, Rothko, Warhol et leurs pairs américains, ainsi que nombre de représentants du mouvement néo-expressionniste dans l’Allemagne des années 1980. L’influence de ces diverses écoles de pensée, corrélée au contexte social et historique entourant ces artistes, créèrent un nouvel horizon – et finalement une nouvelle école d’art arménien.
La dichotomie influence pré-soviétique et post-soviétique est très apparente dans l’œuvre de nombreux artistes qui occupent la scène artistique en Arménie aujourd’hui, parmi lesquels Arthur Sarkissian, basé à Erevan. Comme nombre de ses contemporains, durant les années 1980, Sarkissian se détourna du réalisme socialiste et commença à expérimenter l’abstraction. Dans un interview en 2005, il confiait : « Mon approche de la peinture est partie du désir de me libérer du réalisme socialiste. La pensée abstraite constitue un moyen de libre expression. Je n’ai jamais renoncé et j’ai toujours expérimenté. Ce qui fait que, maintenant, il n’y a plus de frontières pour moi ; je crée librement et à tout moment je peux revenir à l’art abstrait ou incorporer plusieurs styles. »
Cette notion de liberté, à laquelle aspire Sarkissian dans son désir de sortir des principes restrictifs du réalisme socialiste, est observable dans son style et sa technique. Souvent comparé à l’artiste américain Robert Rauschenberg, l’un de ceux qui l’ont le plus influencé, la méthode picturale, proche du collage, de Sarkissian juxtapose des sérigraphies sur un canevas au moyen de gestes pictorialistes. Dans son travail, il incorpore des signes, des textes, des manuscrits, des photographies, des vues intérieures et extérieures de différentes structures architecturales, ainsi que des images de l’art renaissant et baroque. L’inscription spontanée de ces images sur le canevas, parallèlement à des coups de pinceau expressionnistes, témoignent de la liberté d’expression qui anime aujourd’hui son art.
Dans l’Arménie actuelle, des artistes tels que Sarkissian expérimentent divers modes d’inspiration, états d’humeur, philosophies et points de vue, sans avoir à rendre hommage à quelque dogme idéologique que ce soit. Sarkissian s’empare de cette liberté et s’en nourrit. Et l’Occident prend note. Dans une recension de l’œuvre de Sarkissian, Peter Frank, critique d’art au Los Angeles Weekly, écrit : « Tout comme il peut passer du geste manuel au document photographique, son imagerie peut fluctuer selon son humeur, passant de l’allégresse et de l’harmonie à l’inquiétude et la gravité, de la fluidité et de la beauté à la désolation et la rudesse. Les changements entre tonalités peuvent être plus violents que les tonalités elles-mêmes. »
Comme Sarkissian, de nombreux artistes à Erevan s’emparent de la liberté de création dans cette ère nouvelle que traverse l’Arménie et changent collectivement le discours historico-culturel de la scène artistique arménienne contemporaine. Avec des débuts aussi prometteurs, nous sommes impatients de voir où nous conduiront ces artistes et leur art.
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Tamar Sinanian est titulaire d’un mastère d’art contemporain de l’Institut Sothebys à Londres. Elle est aussi la co-fondatrice de T&T art, une société de consultants artistiques.
Taleen Tertzakian est avocate et titulaire d’un mastère en études russes, est-européennes et eurasiennes de l’Université de Stanford. Elle est aussi co-fondatrice de T&T Art, une société de consultants artistiques.
Vous pouvez contacter chacun des contributeurs de Critics’ Forum à comments@criticsforum.org. Tous les articles publiés dans cette série sont accessibles en ligne sur www.criticsforum.org. Pour s’abonner à la version électronique hebdomadaire de nouveaux articles, aller sur www.criticsforum.org/join. Critics’ Forum est un groupe créé pour débattre de questions liées à l’art et la culture arménienne en diaspora.
Source : http://www.criticsforum.org/pdf/1201970293.pdf
Traduction : © Georges Festa – 12.2009
Avec l’aimable autorisation de Hovig Tchalian, rédacteur en chef de Critics’ Forum.
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