mercredi 27 janvier 2010

21ème siècle et génocide / 21st-century and genocide


Le 21ème siècle face au défi du génocide

par Henry C. Theriault

The Armenian Reporter, 23.05.09


WASHINGTON - Henry C. Theriault, professeur associé de philosophie au Worcester State College [Massachusetts, USA], exposa les remarques suivantes le 22 avril 2009, lors de la commémoration du génocide arménien organisée par les co-présidents du groupe de travail sur les questions arméniennes au Congrès, qui s'est tenue dans le local du groupe à la Chambre des Représentants.]

Je suis profondément honoré qu'il m'ait été demandé d'ajouter mes humbles paroles aux éloquentes déclarations que nous avons déjà entendues et de partager ce soir un espace de cette même tribune avec d'importants responsables religieux et politiques.
Les membres dirigeants du Congrès, aujourd'hui présents, incarnent de manière exemplaire un engagement remarquable envers les valeurs américaines et la justice universelle, à travers : 1) leur promotion inébranlable de la reconnaissance du génocide arménien, 2) leur engagement en faveur des droits de l'homme à travers le monde, et 3) leur action plus large au nom de tous les Américains sur tant de sujets qui nous concernent tous.
Je témoigne aussi ma gratitude la plus profonde envers ceux qui, dans l'assistance, sont issus de la communauté arménienne et au-delà, en particulier ceux qui ont survécu au génocide et ont permis à la communauté arménienne de renaître.
Vous avez tous choisi une belle soirée printanière pour faire face à l'un des aspects les plus horribles, les plus traumatisants de l'histoire humaine, à savoir le génocide. En particulier pour les Arméniens ici présents ce soir, il s'agit d'un processus inévitablement douloureux. Et pourtant nous voici tous rassemblés pour témoigner des souffrances de ceux qui survécurent et de ceux qui périrent, et pour donner la parole à tant de tombes anonymes perdues pour l'histoire.
En nous réunissant ce soir, rappelons-nous d'abord et avant tout que les Arméniens ne furent pas les seuls à être la cible du Comité Union et Progrès, qui contrôlait l'empire ottoman. Les Assyriens et les Grecs Pontiques firent face à un même dispositif génocidaire, en même temps souvent que les Arméniens. Aussi puissantes que puissent être la dissimulation et la négation des morts et des souffrances des Arméniens, le déni est pourtant plus efficace encore en empêchant tout débat quant au destin de ces communautés.

Le déni efface la mémoire des Turcs justes

Deuxièmement, tout en réfléchissant aux préjugés horribles et à la haine qui motivèrent par milliers les responsables, nous devons aussi nous souvenir de ces nombreux Turcs, Kurdes et autres musulmans, qui résistèrent au génocide et qui, au nom de l'amitié, au nom de la justice et de la vie humaine, et respectueux des véritables principes de l'islam, refusèrent d'exécuter les ordres émanant des responsables en vue de commettre un génocide, ou encore ceux qui abritèrent des Arméniens, souvent au prix de grands dangers pour eux-mêmes.
Conséquence malheureuse du déni de la Turquie, l'effacement de la mémoire de nombreux justes à tous les niveaux de la société ottomane, tel que l'héroïque Ahmed Riza qui, en sa qualité de membre du Parlement ottoman, s'exprima publiquement et courageusement en 1915, combattant une politique d'extermination. La reconnaissance du génocide arménien aidera peut-être la nation turque à découvrir ces véritables héros, ces résistants au génocide qui sont sa plus grande gloire.
Et nous devons garder à l'esprit les nombreux Turcs et Kurdes aujourd'hui, qui proclament fermement leur reconnaissance du génocide arménien et appellent à un changement quant au traitement des Arméniens - certains allant même jusqu'à soutenir des réparations au titre du génocide.

Comment améliorer les relations

Le déni demeure puissant, malheureusement, comme peuvent en témoigner, j'en suis certain, d'expérience chacun des membres du Congrès ici présents. Une résolution du Congrès aiderait à coup sûr grandement à changer le climat de déni entourant le génocide arménien. J'applaudis nos responsables élus pour leur initiative, qui n'est pas simplement une question de témoignage pour des faits appartenant à l'histoire, mais qui est nécessaire pour qu'advienne quelque changement significatif dans les rapports entre l'Etat et la société turque avec les Arméniens vivant à l'intérieur et hors de ses frontières.
Seule une relation fondée sur la vérité peut aboutir. Les relations ont été bloquées aussi longtemps à cause du refus de la Turquie de renoncer au déni, en dépit du fait que de nombreux Turcs appellent aujourd'hui leur gouvernement et leur armée au changement.
L'initiative d'une résolution du Congrès - étant donné l'autorité morale des Etats-Unis et nos relations concrètes avec la Turquie - constitue une opportunité très réelle d'occasionner un véritable débat éthique en Turquie et d'ouvrir un espace à l'intérieur de la société et de l'Etat turc pour que le peuple turc aborde cet période sombre de son histoire d'une manière responsable, sans crainte de stigmatisation sociale ou de poursuites pénales. Dans cette enceinte du Capitole des Etats-Unis, nous discernons maintenant les lueurs d'un avenir dans lequel ce n'est désormais plus un outrage envers l'identité turque et un viol de la loi que de débattre du génocide arménien à Istanbul, mais l'honneur de citoyens turcs, bâtissant une nouvelle et positive identité nationale turque.

Le déni est une diversion

Dans cette période d'espoir, nous devons cependant prendre soin de ne pas succomber à l'illusion du déni. Le déni n'est qu'après tout qu'une diversion. Il est difficile de s'en rendre compte, car, durant des années, face à une campagne en millions de dollars, impliquant des centaines d'universitaires et de personnels diplomatiques, les Arméniens et tous ceux que concernent cet événement terrible ont dû dépenser un immense effort physique et émotionnel, et sacrifier leurs faibles - et essentielles - ressources financières et autres pour simplement exercer un droit humain fondamental et la nécessité de s'exprimer publiquement au sujet de cet événement. Avec autant de gens dévoués à cet effort pour préserver la vérité et la mémoire du déni, beaucoup ont fini par réaliser que la victoire du déni constitue le principal problème, qu'elle concerne ce qu'est le génocide aujourd'hui.
Mais là n'est pas l'affaire. Mettre fin au déni suppose une étape qui éclairera, ne pourra qu'éclairer un espace nous permettant de traiter le génocide en tant que tel. Le génocide arménien, comme chaque génocide, a eu un impact dévastateur sur le groupe victime, avec des conséquences qui sont encore lourdes aujourd'hui et qui, de fait, se sont renforcées au fil du temps. Les dommages infligés sont nombreux et profonds :
1. la perte des vies des Arméniens qui furent tués,
2. les Arméniens à venir qu'auraient pu être leurs enfants, petits-enfants et au-delà,
3. les privations, la déshumanisation, la torture physique et psychologique, y compris la violence sexuelle endémique, la perte des enfants et d'autres membres de la famille, le fait d'avoir été témoin des tortures et de l'assassinat de ses proches, et bien d'autres choses vécues par ceux qui moururent et ceux qui survécurent,
4. le traumatisme récurrent de souvenirs obsédants, et parfois des désordres psychologiques, chez les survivants,
5. une souffrance traumatique transmise aux générations suivantes d'Arméniens, à laquelle s'ajoute le traumatisme second de faire face à un déni qui célèbre le génocide et tourne en dérision ses victimes,
6. les biens mobiliers, des milieux modestes aux riches familles, aux vêtements, au mobilier, au bétail et aux outils,
7. une quantité considérable de terres, maisons, entreprises, fermes et autres édifices, dont un grand nombre d'églises arméniennes, laissées à l'abandon ou, pire, délibérément détruites, et
8. les pertes cumulées de tous ceux qui furent tués ou, du fait de n'avoir pu naître, eussent pu produire sur le plan matériel, artistique et politique.
Il y a plus.
9. La destruction ou la réduction significative des structures familiales, communautaires, politiques, éducatives, littéraires/artistiques et religieuses, ont aussi un effet dramatique sur la cohésion sociale et familiale, l'identité et la cohésion culturelle arméniennes, exigeant une lutte continue contre leur érosion.
10. Une population amoindrie, des pertes territoriales significatives, des dommages individuels physiques et psychologiques, et des structures sociales affaiblies ont réduit de manière significative la puissance politique, la sécurité, ainsi que l'importance globale et régionale de l'Arménie. Cette dernière perte, en terme de signification politique et de sécurité de l'Arménie, s'est accompagnée d'un accroissement de la puissance politique et militaire de la Turquie, suite au génocide arménien - consolidation d'une puissance incontestée de la Turquie en Anatolie, appropriation du territoire arménien visant à créer une Turquie significativement plus grande, et qui n'eût pas existé autrement, expropriation des richesses et construction de l'économie turque contemporaine en partie sur ces bases, etc.
De ces pertes qui n'ont jamais été traitées - et qui, en fait, acquièrent de l'importance avec le temps, comme, par exemple, le fait que l'influence politique réduite des Arméniens les contraint à d'autres réductions de la part d'une Turquie forte, et que son pouvoir politique de plus en plus affirmé est à la base d'une puissance grandissante -, de ces pertes émane une juste indignation et un sentiment d'injustice parmi les Arméniens et tous ceux qui sont sensibles à leurs difficultés. La quête de justice qui en résulte dépasse le fait de triompher du déni et constitue ce qui devra être traité, une fois le déni vaincu.

L'approche d'un règlement du conflit

D'aucuns défendent aujourd'hui une approche d'un règlement du conflit via le règlement de la question du génocide arménien. Les plus avisés savent qu'une reconnaissance pleine et entière du génocide constitue un pré-requis, mais se méprennent sur la situation. Ils présentent le processus à venir comme une négociation mutuelle entre deux parties avec un rôle et une position égale. Croyant, semble-t-il, qu'en en finissant avec le génocide arménien, les deux groupes - responsables et victimes - s'en libèreront et battront en retraite. Aujourd'hui, ils peuvent se réunir afin de négocier une relation qui puisse surmonter le passé.
Or la relation Arménie-Turquie n'a jamais été réciproque ou égale. Avant le génocide, les Arméniens vivaient en tant que sujets de classe inférieure dans un système d'apartheid, fait de discrimination juridique, de handicap politique et économique, et de violences, fréquentes et ciblées, de la part de citoyens musulmans de classe supérieure, agissant en toute impunité. Le génocide amena cette domination impériale, ce déséquilibre des pouvoirs au niveau le plus extrême qui soit, grâce auquel les Turcs exercèrent leur pouvoir non seulement pour dominer, mais aussi pour détruire les Arméniens.
La fin du génocide ne mit pas un terme à cette domination, pas plus que la fin de l'esclavage aux Etats-Unis n'a signifié une égalité automatique pour les Afro-américains, anciens esclaves ou autres. De fait, le succès du génocide, caractérisé par le fait que l'Etat et la société turque en ont tiré tous les bénéfices et que les Arméniens n'ont obtenu rien d'autre qu'une justice partiale, éphémère et sans lendemain sous la forme des procès avortés de certains responsables majeurs, a gelé cette relation de domination extrême.
Le pouvoir évident de la Turquie à l'égard des Arméniens est flagrant, allant d'une campagne agressive de déni et du blocus de l'Arménie au dénigrement global des Arméniens et à une discrimination à l'encontre de ceux-ci au sein de la république de Turquie. Il se manifeste clairement à travers l'assassinat de Hrant Dink, qui osa, en tant qu'Arménien de Turquie, affirmer simplement sa qualité d'être humain à part égale.

Traiter les inégalités

Ce n'est qu'en traitant les inégalités matérielles et structurelles rappelées ici que l'on parviendra un jour à un règlement durable, significatif, du génocide arménien, pouvant apporter quelque justice au groupe victime.
Dans le cas contraire, une soi-disant solution se limitera probablement à des mots sans le moindre effet quant à l'oppression des Arméniens. Or, à travers elle, le peuple turc et son Etat s'ouvrent réellement une voie, une réelle seconde chance de réparer en quelque sorte les dommages causés et d'établir des relations positives. Le chemin ne sera pas aisé. Il exigera de reconstruire l'Etat et les institutions culturelles afin d'éliminer les éléments négatifs mis en place par les responsables du génocide et ceux qui n'ont pas changé de comportement, de modifier les pratiques et les attitudes nocives du gouvernement et de la société envers les Arméniens et d'autres groupes. Autrement dit, cela dépend d'une véritable transformation de la Turquie, en terme de droits civiques.
Tout cela requiert davantage encore. L'Etat et la société turque devront être prêts à assumer une part du fardeau du génocide, sacrifier ne serait-ce qu'une part de leurs richesses, des terres et du pouvoir politique obtenu grâce à lui, afin de montrer une véritable sincérité, rendre le présent quelque peu plus juste pour les Arméniens et alléger en partie le fardeau du génocide qui pèse sur eux.
Bien qu'il s'agisse d'un défi ardu, mon propos n'est pas de dire que la Turquie aura seule l'obligation d'y faire face. Je n'ai pas pour but de stigmatiser ou de diaboliser la Turquie. Malheureusement, l'histoire humaine est marquée par une présence continue du génocide. Tout comme la Turquie doit faire face à sa responsabilité passée et à son impact actuel, le Japon doit enfin traiter les massacres de Nankin et le système des femmes de réconfort; l'Australie, son génocide des peuples aborigènes; l'Allemagne, sa destruction des Hereros, des Roms et autres groupes; plusieurs pays européens, comme la Pologne, leur rôle véritable et direct dans la Shoah; la Grande-Bretagne, les génocides et autres violences de masse commises en Asie, en Afrique, en Amérique du Nord et en Irlande; l'Espagne, la destruction de millions d'âmes et de tant de civilisations aux Amériques; les Russes, leurs agissements en Ukraine et ailleurs; la Chine, ceux du Tibet et dans sa propre société; et ainsi de suite.
Outre le fait de reconnaître le génocide partout ailleurs, sans, comme les citoyens des Etats-Unis, faire face à notre propre défi moral, nous devrions finalement assumer notre responsabilité pour le rôle des Etats-Unis dans le génocide au Timor Oriental, celui des Mayas au Guatemala et d'autres situations - et surtout pour notre traitement génocidaire des Américains autochtones à travers le continent.
Comme si cela ne suffisait pas, une autre obligation nous incombe. Plus que tout, nous avons le devoir solennel d'arrêter la venue d'un génocide aujourd'hui et à l'avenir. Dans le monde actuel, les génocides et autres violences de masse abondent. La communauté mondiale est restée largement passive, par exemple, lorsque le gouvernement du Soudan et les milices Janjaweed ont perpétré un lent, tortueux et méthodique génocide contre des millions d'enfants, de femmes et d'hommes au Darfour, dont la seule faute fut de se trouver là, au beau milieu d'une guerre civile. Si aujourd'hui nous pouvons stopper ce génocide, ainsi que d'autres, il ne sera plus nécessaire de nous demander demain comment réparer les dommages causés par le génocide au 21ème siècle, comme nous devons le faire pour le 20ème, le 19ème, le 18ème et ainsi de suite.
Je vous remercie pour votre aimable attention.

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Source : http://www.reporter.am/pdfs/AE052309.pdf
Traduction : © Georges Festa - 01.2010
Cliché : © www.asbarez.com