jeudi 7 janvier 2010

Auschwitz-Birkenau

Camp de concentration d'Auschwitz-Birkenau, mai 1945
© Deutsches Historisches Museum

Nul oiseau ne survole Birkenau
Réflexions personnelles sur un lieu de mort

par Tamar Kevonian

The Armenian Reporter, 08.09.2007


« Pourquoi Cracovie ? », me demande le douanier.
Je lui réponds : « Pourquoi pas ? » Il s’agit d’un petit aéroport secondaire avec deux bâtiments des douanes et c’est là l’essentiel des questions que l’on m’ait jamais posées en tentant d’entrer dans un pays. Je voyage alors en Europe de l’Est. Il n’arrive pas à croire que quelqu’un veuille visiter sa ville.
Un petit incident assez drôle, ou qui aurait pu l’être, si ce n’est ce qui suivit. Il me rend mon passeport, tout en le tenant fermement dans sa main, et m’indique le mot Liban. « C’est quoi ? », me demande-t-il.
« C’est un pays. » Mon lieu de naissance, après une existence passée aux Etats-Unis, continue de m’identifier – même si c’est un pays dont je n’ai qu’un vague souvenir. Il me regarde comme si je le faisais marcher en lui parlant d’un lieu imaginaire. Il n’en a jamais entendu parler. Est-ce possible, surtout en ce mois juillet, quand le conflit est diffusé à travers le monde 24 heures sur 24 ? La Pologne est-elle si isolée ?
Après bien d’autres questions, l’avoir assuré que je ne suis là que pour voir Cracovie, lui avoir prouvé que je partais dans quatre jours et présenté ma réservation d’hôtel, j’obtiens finalement mon autorisation de séjour. Je suis la dernière à quitter la zone douanière et, à travers l’entrée, je m’aperçois que la plupart des passagers ont déjà réclamé leurs bagages et quitté l’aéroport.
J’arrive en ville à 7 heures du matin, je dépose mes bagages et je me dirige vers l’ancienne place de la ville, située à trois pâtés de maisons. Il commence à faire chaud et la journée promet d’être ensoleillée et humide. Cracovie entame à peine ses rituels matinaux – installer les tables des cafés pour le petit déjeuner, des gens promenant leur chien, des vendeurs d’obwarzankis (un bretzel en forme de couronne) roulant leurs chariots, quelques touristes déambulant à travers les abords du centre historique, avec leur sac à dos, et toute une agitation sur la place (la plus vaste du Moyen-Age en Europe), en prévision du week-end. Je respire la pulsation de la ville, lente et languissante, tout en contemplant mon programme de la journée.
Lors de mon périple, explorant les capitales de nombreux pays de l’ancien bloc communiste, je m’étais interdit de visiter leurs vénérables et célèbres quartiers juifs pour plusieurs raisons personnelles, entre autres le fait que je voulais pas voir une ville fantôme – un rappel en trois dimensions de ces horreurs que des êtres humains infligent à leurs semblables. Mon éducation m’a exposée aux horreurs que subit ma famille au début du 20ème siècle et j’ai eu ma part d’images et de récits terribles, advenus jadis.
Quelque part, cependant, j’ai un besoin urgent de voir Auschwitz. Un lieu qui mérite le qualificatif de ville fantôme. Un lieu non pas de vie, mais de mort. Le voyage en car dure une heure et demie, dans la chaleur et la poussière, à travers la campagne. Finalement, on nous dépose juste devant les portes grillagées et nous parcourons les 300 mètres qui restent. A mesure que nous approchons de l’entrée, l’endroit paraît modeste, un agglomérat de bâtiments en briques, et un portail en fer arborant la devise « Arbeit macht frei » (Le travail rend libre) qui couronne le tout, des rues, des lampadaires, tous des plus civilisés telle une ville miniature.
L’endroit était constitué à l’origine de baraquements pour l’armée polonaise. Puis les nazis le convertirent pour y héberger des prisonniers de guerre et des résistants polonais, que suivirent des prisonniers de guerre soviétiques. Ce n’est qu’ensuite qu’il devint un lieu d’internement pour des minorités indésirables dont les Polonais, les Roms (tziganes), les homosexuels, les prisonniers politiques, les handicapés mentaux et physiques, et les Juifs. L’échelle du lieu ne devient évidente que lorsque j’emprunte la navette et que j’arrive à la « Porte de la mort » de Birkenau (Auschwitz II), à quelque trois kilomètres de là.
Il s’agit de l’ancien village de Brzezinka, qui fut récupéré et transformé en camp sur ordre du Reichsführer SS Heinrich Himmler. Les bâtiments originels étaient des écuries qui hébergeaient entre 40 et 50 chevaux et qui furent finalement contraintes de contenir entre 300 et 800 personnes.
L’endroit est immense. Immense. Il défit toute description. Aucune lecture, aucun documentaire, aucune photo et aucun récit ne m’a préparée à l’échelle d'un tel dispositif : 212 hectares clôturés par une palissade de fil barbelé et électrifiée, renfermant 90 000 personnes (25 % des gens qui arrivaient réellement au camp) dans 350 baraquements, dont seuls quelques-uns demeurent intacts. Les structures restantes ont été démolies et seules leurs cheminées s’élèvent au-dessus du paysage, aussi loin que porte le regard, tels des troncs d’arbres rabougris. Il faut dix minutes pour marcher de la porte par laquelle les trains arrivaient, jusqu’à l’arrière du camp où étaient situés les chambres à gaz et les crématoriums. De chaque côté de la voie ferrée se trouvaient les camps – les femmes à gauche et les hommes à droite. Le craquement du gravier sous mes sandales est le seul bruit audible, tout le reste étant absorbé et assourdi par l’aridité du lieu.
Nul oiseau, dit-on, ne survolait Birkenau, à cause des fumées et de la puanteur causée par le camp et les fours crématoires. Soixante ans après, je n’en vois encore aucun. Des études nous montrent maintenant que les oiseaux sont intelligents ; ils ne répètent pas un comportement nuisible. Evitent-ils le lieu, dont le souvenir est transmis de la mère à l’oisillon ? Comme ces histoires que j’ai entendues de mes parents et grands-parents sur les horreurs durant le génocide arménien. Visiterai-je un jour le désert de Deir-es-Zor ou l’éviterai-je, de peur que ces images en noir et blanc, granuleuses, de ma jeunesse ne deviennent des réalités en couleur et en trois dimensions ?
Je repars à Auschwitz I pour voir le « Bloc de la mort », où officiait un tribunal, ainsi que des expériences médicales et des tortures. Situé au bout de la "rue", au bord du camp, près d'un mirador, il comporte une cour particulière contiguë aux portes. Regardant à travers l'entrée, j'arrive à voir à l'autre extrémité le "Mur de la mort", où les prisonniers étaient abattus - d'une balle dans la tête en rangs serrés - suite à leur condamnation par le tribunal de la Gestapo. Cela ressemble à un cadre en trois panneaux qu'on trouverait sur le bureau d'un directeur. Après un examen plus attentif, je réalise qu'il est fait d'un compost de sciure de bois, de copeaux et de morceaux de textile rassemblés avec une espèce de mélange de colle. Dans certains coins et fissures des gens ont déposé des offrandes, des bougies, des fleurs, des pierres, des morceaux de papier avec des témoignages personnels. Au toucher c'est à la fois lisse et rugueux. Je peux m'imaginer un prisonnier se tenant contre le mur ou appuyé contre celui-ci, murmurant une ultime prière ou dans une dernière pensée de défi, ou bien encore se souvenant d'un enfant ou d'une épouse ou d'un proche, ou ne pensant peut-être à rien de tout cela, simplement paralysé par cette expérience atroce et désireux d'en finir.
Le bâtiment ressemble à tous les autres. J'en visite certains, où je découvre des milliers de chaussures, de lunettes, enchevêtrées dans un tas de fils de fer, des centaines de prothèses et de béquilles, tels des souvenirs démembrés des corps qu'ils soutenaient, une pièce emplie des ustensiles de cuisine que les prisonniers apportaient avec eux dans l'espoir que la promesse d'un "relogement" fût vraie, des tonnes de cheveux détachés des cadavres et les rouleaux de tissu fabriqués à partir de ces boucles avec des traces du poison utilisé pour les gazer, incrustées dans les fibres. J'entre dans le bâtiment avec un groupe de visiteurs venus des Etats-Unis. La cinquantaine, Blancs, que j'imagine appartenir à la classe moyenne supérieure, vêtus de shorts de randonnée mal seyants et de tee-shirts marqués d'un logo (une marque de tuning), suivant leur guide tout en se plaignant de la chaleur et du manque d'eau potable disponible. Ils écoutent, fascinés, l'histoire d'un groupe d'enfants israéliens handicapés, lors d'une récente visite, qui apprirent comment ceux qui arrivaient dans le camp et étaient handicapés et Juifs subissaient ainsi une double peine de mort, condamnés à mourir pour ces deux raisons. En entendant parler d'un destin auquel il n'avait échappé que soixante ans après, un jeune garçon fut inspiré et se leva pour chanter l'hymne national d'Israël. Les Américains écoutent cette histoire, réagissant par un Oh ! de circonstance, tandis que leur guide adresse à son public un sourire bienveillant, toute satisfaite d'avoir transmis une histoire convenue émouvante et d'avoir reçu un retour approprié de son auditoire. Le sentiment lancinant que ce bâtiment doit être visité seul, comme les prisonniers qui vécurent l'horreur d'être là et leur mort sans fanfare, me pousse à m'éloigner du groupe et à poursuivre de mon côté.
En descendant dans le souterrain froid, je découvre le silence rompu par un autre guide touristique, qui tente désespérément de maintenir organisé son groupe d'adolescents. Je progresse dans le corridor, observant les différentes cellules où les condamnés devaient attendre jusqu'au moment de leur exécution. Beaucoup ont tenté d'inscrire leurs marques sur les murs et les portes. Des images religieuses, des noms avec des dates et des adresses, de courtes notes à l'attention de la famille ou quelques précisions prouvant leur existence. Autant de signes de l'esprit humain exprimant un Sens, avec un grand S, et qui donnèrent un sens à leur vie. Il s'agit de personnes bien réelles qui ont souffert à cause de leurs opinions, qu'elles soient religieuses, politiques ou humanitaires.

Au bout du couloir, une salle à la porte entrouverte, qui me fait signe d'approcher. J'en éprouve la force. Instinctivement, mon corps se refuse à aller plus avant. Je lutte contre cette sensation, me disant qu'il s'agit d'une pièce comme une autre et que ça ne peut être pire que ce que j'ai déjà vu. Je suis seule dans le corridor. Le silence est profond, le bruit de ma respiration retentit sur les parois voisines des murs. J'entre dans une pièce aussi grande que les autres, excepté le fait qu'elle contient trois alcôves en briques, chacune large de soixante centimètres, et bien que leurs sommets se trouvent dans différents états de démolition, il est clair qu'elles s'élèvent à une hauteur de plus de deux mètres. Il y a deux portes de fer à hauteur du genou. A l'intérieur un passage muni de barres et à l'extérieur une solide porte en fer avec un loquet. La seule manière d'entrer dans cette alcôve est de ramper à l'intérieur et de rester là.
Ce sont des chambres de torture où les prisonniers étaient obligés de rester dans le noir durant des heures et des jours, peut-être sans nourriture, ni eau ou quelque subsistance que ce soit.
Un sentiment de claustrophobie me saisit à la gorge. Je n'arrive plus à penser intelligemment, je ne peux qu'éprouver le nœud d'émotions qui vrille mon estomac. J'essaie de respirer profondément pour me calmer, mais tout ce que j'arrive à faire est d'éprouver davantage encore l'angoisse qui suinte de la pierre. Je me retourne pour sortir et m'approche de la porte. Je ne peux aller plus loin et je m'appuie contre la paroi, luttant pour retenir mes larmes et les sanglots qui menacent à tout moment, essayant de garder mon calme. Je ne suis pas aussi sereine que je le pense, une dame glisse sa tête dans le couloir, tentant de trouver l'origine du bruit. Elle m'aperçoit et fait marche arrière, mais revient la seconde qui suit. Nous nous faisons signe du regard. Elle s'avance vers moi, ne sachant si elle va s'approcher ou non. Aucun mot n'est échangé. Je peux voir son indécision, qui disparaît ensuite, tandis qu'elle s'approche de moi avec confiance, m'entourant d'un bras. Je me penche vers son épaule, puis, sans retenue, je libère mes larmes. Après quelques instants, je me relève enfin, elle recule et me laisse passer devant, le long du couloir, jusqu'à l'escalier et au dehors, à l'air libre et au soleil. Nous n'avons pas échangé la moindre syllabe.
Il est temps de quitter ce lieu où même la chaleur et l'humidité oppressantes semblent prolonger la dureté du souterrain du Block 11. Je commence à marcher vers l'entrée et je tombe sur un groupe d'étudiants, leurs épaules couvertes du drapeau israélien, chantant leur hymne national, tandis qu'ils passent devant une rangée d'édifices dédiés aux vingt et une nationalités différentes qui périrent dans cet endroit. Chacun d'eux renferme une exposition spécifique, retraçant leur population et les luttes qu'ils endurèrent. Cette visite à Auschwitz montre toute la diversité des peuples affectés par la politique nazie.
De l'immensité de Birkenau à l'étroitesse d'Auschwitz I, aux limites claustrophobes du souterrain du Block 11, l'horreur devient chaque fois plus intime. On ne sait précisément combien de gens ont péri ici, car le recensement fut au début des plus sommaire et à la fin hasardeux; mais certaines choses sont très claires : des centaines de milliers de gens sont morts ici, et cela ne concerne pas la situation politique d'aujourd'hui. C'est la souffrance et l'angoisse de tous ces êtres qui passèrent ici, et ce que nous avons encore à en apprendre, qui importent le plus.

La candeur du douanier contraste ironiquement avec le caractère profondément terrestre d'Auschwitz. Même si Cracovie n'est qu'à soixante kilomètres, l'agitation et la vivacité de la population sont rafraîchissantes. J'arrive enfin à respirer, plusieurs heures après avoir quitté Auschwitz. M'attabler sur la place avec un grand verre de bière, contemplant l'activité qui m'entoure. Etre aussi près de tant d'exactions, connaître leur existence et aller de l'avant pour créer une ville et une existence agréable et plaisante, sans perdre sa propre innocence, constitue un signe encourageant.
J'ai choisi de voyager à Cracovie sur un coup de tête, n'ayant aucune idée de ce qui m'attendait. Je suis maintenant captivée par sa beauté, son histoire, sa population amicale, sa vodka et son charme. C'est une ville sans prétention où touristes et habitants du lieu se mêlent à l'aise dans les cafés et les restaurants entourant la place, où chaque nuit il y a un concert, des musiciens ambulants et de gens qui passent en général du bon temps.
C'est la Vie, avec un grand V.

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Source : The Armenian Reporter, 08.09.2007
Traduction : © Georges Festa - 10.2007
Cliché : Deutsches Historisches Museum, Berlin Inv.-Nr: BA F 78/275