lundi 25 janvier 2010

Cathie Carmichael

Cathie Carmichael
Genocide before the Holocaust
Yale University Press, 2009, 288 p

Le génocide avant la Shoah

par Piotr A. Cieplak

The Armenian Mirror-Spectator, 23.01.10


Le mot "génocide" fut inventé en 1948 par Raphaël Lemkin, un avocat juif né en Pologne. Tirant ses racines du grec et du latin, il définit le massacre ou la destruction ciblée et intentionnelle d'un groupe racial, ethnique ou religieux. Il intégra véritablement la langue du droit international en 1948 avec l'adoption de la Convention sur la prévention et la répression du crime de génocide par l'assemblée générale des Nations Unies.
Genocide before the Holocaust [Le Génocide avant la Shoah] de Cathie Carmichael étudie plusieurs exemples de violence ethnique, religieuse et nationaliste en Europe (définis au sens large et centrés principalement à l'Est) de la fin du 19ème siècle jusqu'en 1941. La plupart de ces exemples peuvent être décrits comme génocidaires de par leur nature et leur intention. L'étude de Carmichael ne tombe cependant pas dans le piège consistant à plaquer le terme d'une manière anachronique et arbitraire. Au contraire, elle s'applique à livrer une analyse détaillée d'événements historiques particuliers.
Carmichael écrit :"Nous ne pouvons réellement comprendre ces événements que dans leur véritable contexte historique, bien que des théories universalistes sur le comportement humain en situation extrême et sur l'impact de la propagande et des idées littéraires soient clairement des plus nécessaires à développer. En général, je demeure sceptique quant aux limites dans lesquelles nous pouvons comparer des génocides ou, de fait, la souffrance humaine." Ce qui ne l'empêche pas, cependant, de parvenir, note-t-elle, à des "conclusions provisoires" quant aux idées de race, religion, nationalité, citoyenneté, ainsi qu'à la place et à la condition des minorités dans un monde toujours plus globalisé.
L'ouvrage impressionne par sa dimension géographique et historique. L'accent mis sur la violence de masse ethnique, religieuse et nationale oscille entre le déclin et l'éclatement des empires Habsbourg, ottoman et Romanov. Dans ce cadre, Carmichael s'intéresse tout particulièrement à la situation critique des Juifs dans la Russie et l'Ukraine impériales, ainsi qu'aux Arméniens et aux musulmans du Caucase et des Balkans.
L'auteur étudie différentes manifestations de discours ethniques et culturels, parmi lesquels : le déclin des empires; le besoin de définir un citoyen et/ou un membre d'une nation; le discours colonial (bien que ce débat eût pu être davantage développé) et la gouvernance, proche de l'apartheid, d'Etats soumis; la religion; l'inspiration et le traitement littéraire de la violence de masse, ciblée sur des groupes; ainsi que les questions de la dimension juridique du nationalisme, de l'exclusion, du préjudice et de la persécution institutionnalisés.
Carmichael note : "A mesure que les régimes changent, en Russie, en Turquie et dans les Balkans, les notions de citoyenneté changent aussi. Ce qui ne s'est pas produit seulement dans ces régions. Cela questionne la nature même de la modernité. Dans un système de plus en plus globalisé - expression qui décrit assez bien la longue évolution du 19ème siècle vers la Première Guerre mondiale -, quelqu'un pouvait être citoyen d'un Etat et avoir simultanément des intérêts dans tel autre."
L'accent mis sur les définitions différentes, parfois opportunistes et dangereuses, de la citoyenneté et de l'appartenance culturelle et historique permet à l'auteur d'examiner toute une série de points de vue et d'aperçus quant à l'origine de ces notions. Ce qui ne l'empêche pas, néanmoins, de parvenir à des conclusions plus générales :"Si la globalisation implique des mouvements de population, des idées religieuses et politiques, un capital, une culture et plusieurs loyalismes, l'élimination d'une population représente alors une attaque de grande ampleur contre ce même processus de globalisation."
Principale faiblesse de l'ouvrage, des longueurs et une référence inadéquate aux œuvres littéraires de second rayon, bien que celles-ci puissent être considérées comme emblématiques d’une entreprise tentant de couvrir un matériau historique et géographique aussi vaste et divers. L’argumentation de l’auteur s’égare parfois dans une multitude de citations directes et de présentations d’idées par d’autres historiens. Il serait fascinant de voir ces idées commentées plus en détail dans un ouvrage plus ambitieux.
Quoi qu’il en soit, Genocide before the Holocaust livre un panorama érudit, utile et perspicace des persécutions ethniques et religieuses à l’égard des minorités lors de la période en question.

[Piotr A. Cieplak est doctorant au Département de Français, Université de Cambridge. Cette recension est parue à l’origine dans le Higher Education Supplement du Times de Londres.]

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Source : http://www.mirrorspectator.com/pdf/Jan%2023,%202010%20ARTS.pdf
Traduction : © Georges Festa - 01.2010