mercredi 13 janvier 2010

Daniel Jonah Goldhagen

© Public Affairs

Goldhagen examine les racines du massacre de masse au 20ème siècle

par Daphne Abeel

The Armenian Mirror-Spectator, 09.01.10


Daniel J. Goldhagen, ancien professeur de sciences politiques à l'université de Harvard, créa l'événement avec un premier livre, Hitler's Willing Executioners [Les Bourreaux volontaires d'Hitler], publié en 1996. Il y soutenait que ce ne fut pas seulement l'élite nazie, les SS, les Einsatzgruppen, qui perpétrèrent le massacre de millions de Juifs, connu maintenant sous le nom de Shoah. Ce furent aussi, dit-il, les citoyens allemands ordinaires, qui participèrent volontairement à cette tentative d’éradiquer les Juifs d'Allemagne.
Son nouveau livre, Worse than War, débute par une phrase qui heurtera nombre d'Américains. Il affirme que le président Harry Truman fut l'auteur d'un massacre de masse en raison de sa décision de larguer deux bombes atomiques sur le Japon. Il ne prétend pas que Truman fut un monstre tel que Hitler ou Staline, et ne soutient pas que ces bombardements atomiques constituèrent un génocide - à savoir, un effort concerté pour éliminer tel groupe ethnique ou religieux. Il est probable que Truman aurait largué une bombe sur toute autre nation avec laquelle nous eussions été en guerre. Il se trouve que ce furent les Japonais qui attaquèrent les Etats-Unis à Pearl Harbor.
L'auteur utilise néanmoins ces bombardements pour lancer un long examen détaillé sur les tueries de masse au 20ème siècle. Il utilise indifféremment le mot « éliminationisme » pour génocide ou massacre de masse, afin de décrire ces tentatives, qui commencent par celles des Allemands visant à anéantir la tribu des Hereros en Afrique du Sud, au début du siècle dernier. Il poursuit en étudiant le génocide arménien, la Shoah, le conflit des Hutus et des Tutsis au Rwanda et les massacres de Bosniaques par les Serbes dans l'ancienne Yougoslavie, explorant les raisons pour lesquelles certains groupes sont prêts à s'engager dans un massacre de masse ou l'éliminationisme.
Goldhagen postule que c'est la formation des Etats ou des entités nationales qui rend l'éliminationisme possible. Des dirigeants tels que Hitler, Staline et ceux de l'empire ottoman, furent capables de mobiliser des forces pour imposer leur volonté contre des populations considérées comme une menace pour l'Etat, lorsque certaines conditions sont réunies. Comme il le rappelle dans son exposé, c'est particulièrement évident dans le cas du massacre des Arméniens par les Turcs.
Cette lecture d’environ 600 pages (non compris les notes et les remerciements) est quelque peu décourageante. L'on y cherche en vain quelque chose de véritablement neuf sur le sujet. Les thèses et arguments de Goldhagen s'embrouillent parfois avec le propos sous-jacent, qui est de démontrer que toutes les sociétés humaines et tous les êtres humains qui les peuplent sont capables d'actes horribles de meurtres de masse. Il est aussi enclin à certains énoncés opaques, difficiles à déchiffrer. Par exemple, à la fin de son chapitre intitulé « Véritables mentalités, véritables mondes », il écrit : « Ce sont les véritables mentalités qui créent de véritables mondes. » Et comme le terme « véritable » n'est pas explicité, le lecteur en est réduit à se demander ce qu'il signifie.
Dans son premier chapitre, il postule cinq éléments différents concernant l'acte d'éliminationisme, ou « désir d'éliminer des groupes ». Ils comprennent : la « transformation », qui implique « la destruction des identités politiques, sociales et culturelles propres à un groupe et qui le définissent, afin de neutraliser les « qualités censées être nuisibles » de ses membres; la « répression », qui suppose le fait de « maintenir une population dans la haine, le mépris et la peur, à des fins territoriales, et de réduire, par une domination brutale, sa capacité à infliger un dommage réel ou imaginaire à l'encontre d'autres groupes »; la « prévention de la reproduction », qui entraîne le fait de chercher à « diminuer le nombre en interrompant le processus normal de reproduction biologique ». Dans ce dernier cas, le viol généralisé constitue un outil banalisé pour réaliser cet objectif. Cinquièmement, dans la liste de Goldhagen, l' « extermination ». « Par sa radicalité, note-t-il, le massacre suit souvent logiquement les croyances réduisant l'autre à une menace sérieuse, et même mortelle. Il annonce une solution qui n'est ni passagère, ni improvisée, non seulement « probable », mais « finale », pour reprendre cet euphémisme odieux, connu à travers le monde, pour désigner le massacre en masse des Juifs par les Allemands. »
Goldhagen signale que les massacres de masse sont ordinairement lancés dans un contexte politique et perpétrés par des dirigeants, qui suscitent délibérément la haine et le ressentiment dans l'opinion. La présentation par Hitler des Juifs comme polluant et parasitant l'Etat allemand, d'après Goldhagen (qui développe en détail cet argument dans Les Bourreaux volontaires d'Hitler) réveilla simplement une suspicion et une haine envers les Juifs longtemps contenue et qui perdurait en Allemagne. Bosniaques et Serbes vécurent côte à côte en voisins et amis, se mariant même parfois entre eux, jusqu'à ce que le régime communiste du maréchal-dictateur Tito, qui avait contenu de brûlants conflits méditerranéens, prenne fin. Immédiatement, d'anciennes haines ethniques et religieuses apparurent, s'exprimant avec force lors du massacre de nombreux Bosniaques musulmans par des Serbes catholiques.
Goldhagen passe en revue les nombreux actes de haine dont furent victimes plusieurs populations, en particulier la mise à mort de centaines de milliers de Tutsis par la tribu rivale des Hutus, les multiples viols de femmes bosniaques par des Serbes, les marches de la mort et les tueries organisées par les Turcs à l'encontre des Arméniens, et bien sûr la destruction de six millions de Juifs lors de la Seconde Guerre mondiale.
Plus utile peut-être, bien que non véritablement inédit, l'accent mis par Goldhagen sur l'inaction et la passivité de la communauté internationale lors de ces événements terribles. Les Etats-Unis, soutient-il, s'engagèrent dans la Seconde Guerre mondiale avant tout pour contrer les ambitions hitlériennes du « Lebensraum ». Le massacre des Juifs n'émut guère l'opinion américaine. La communauté juive parvient, avec plus de succès qu'aucune autre communauté, à commémorer et mettre en lumière sa tragédie grâce à la parution de nombreux livres de la part de ceux qui vécurent l'ère nazie, et aussi de films tels que La Liste de Schindler, largement diffusé.
L'on ne peut que souscrire à ces lignes : « Ils [Les faits de meurtres de masse] devraient être au centre des débats sur la sécurité aux Nations Unies et dans d’autres forums internationaux et internes liés à la sécurité, à l’ordre et à la justice internationale. Le fait qu’ils n’y soient pas montre à quel point notre vision du siècle dernier et celui qui vient de débuter sont biaisés. »
Même si de nombreux faits sont connus et ont déjà paru dans des reportages et autres livres, une grande partie de l’ouvrage reste d’une lecture difficile. Le témoignage oral d’une femme au Darfour, violée et sexuellement mutilée, est particulièrement atroce.
Goldhagen signale aussi plusieurs épisodes locaux de meurtres de masse, par exemple en république du Congo et au Darfour (Soudan), deux sites où ce genre de tueries se déroulent actuellement, à peine enregistrés sur l’écran radar de la communauté mondiale. En l’absence de facteur contraignant – pétrole, acquisition de territoire -, les autres pays se contentent de ne rien faire et d’observer.
Dans la dernière section de l’ouvrage, « Prologue vers le futur », Goldhagen cite l’islam politique comme « mouvement politique éliminationiste le plus dangereux de nos jours. Il possède les traits caractéristiques d’une civilisation éliminationiste – régimes tyranniques, dirigeants enclins à l’éliminationisme, visions eschatologiques de transformation, populations débordant de croyances et de passions éliminationistes, sentiment d’impunité et éliminationisme au centre de son répertoire politique normal et de sa pratique existante. »
Goldhagen exhorte les dirigeants du monde, en particulier le président des Etats-Unis, à articuler une vision morale pouvant mettre un terme aux massacres de masse.
Il conclut : « Un dispositif international fiable de prévention, d’intervention et de répression pour empêcher les Etats et dirigeants, auteurs de massacres de masse et éliminationistes, d’agresser leurs propres peuples et l’humanité, ainsi qu’un puissant élan international visant à démocratiser davantage de pays et supprimer les bases institutionnelles, politiques et culturelles servant d’option politique éliminationiste à leurs dirigeants politiques, constituent le fondement d’un système plus sûr, plus global, qui puisse véritablement mettre un terme à la violence de masse et à la nature destructrice des politiques éliminationistes. »
L’on ne peut qu’approuver Goldhagen, lorsqu’il rappelle les négligences d’une partie de la communauté internationale concernant les meurtres de masse, au siècle dernier. Et qui contesterait son appel à une coopération de la communauté internationale, afin d’en finir avec ces actes cruels et immoraux ?
Pourtant, ce volume ne laisse pas de déconcerter – d’une part, sa longueur, qui implique une certain répétitivité. Plus troublante, l’incapacité de Goldhagen à définir clairement son lexique. « Eliminationiste » - un mot dont il est peut-être l’auteur – est utilisé indifféremment en lieu et place de meurtre de masse et génocide, alors qu’il présente ce concept comme s’il s’agissait d’une nouveauté. Sans compter d’autres exemples de raisonnement confus et de manque de précision.
Pour un panorama général des atrocités des siècles passés, à l’attention en particulier des néophytes, il s’agit d’une œuvre utile. Mais des lecteurs mieux informés seront déconcertés, sinon irrités, par un manque certain de clarté et une présentation verbeuse.

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Source : http://www.mirrorspectator.com/pdf/Jan%209,%202010%20ARTS.pdf
Traduction : © Georges Festa - 01.2010

Daniel Jonah Goldhagen. Worse than War : Genocide, Eliminationism, and the Ongoing Assault on Humanity. Public Affairs, 2009, 658 p. - ISBN : 978-1-58648-769-0