jeudi 28 janvier 2010

Eduardo Dermardirossian

Krikor Khandjian, Portrait, 1981
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Le génocide et son résidu. Souffrance et demande

par Eduardo Dermardirossian

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Ma génération est fille du génocide. Héritière des aventures et vicissitudes de ces immigrés en haillons qui débarquèrent sur les rives du Río de la Plata avec leurs valises, sans le sou, et leurs souvenirs peuplés de fantômes; ma génération, premier métissage argentino-arménien, est le produit hasardeux de ces malheureux paysans. Centaures dont nous étudions encore l'identité, entre ceux d'ici et ceux de là-bas.

Bientôt s'achèvera le siècle du génocide de nos aïeuls et trisaïeuls. Et nous emboîterons le pas, en nous demandant si nous devons vivre ce fait comme une tragédie ou s'il vaut mieux l'affronter jusqu'à son résidu psychologique de souffrance, comme une série d'événements non réglés qui méritent reconnaissance et réparation de la part du responsable.

Car les conséquences sont très différentes. Dans le premier cas, ce sera un deuil qui s'éternise, traverse les générations et laisse des séquelles psychologiques auxquelles il est difficile de remédier. Dans le deuxième cas, il s'agit d'un droit qui tire son origine d'un crime contre l'humanité, non encore reconnu par l'Etat responsable, ni jugé par la communauté internationale organisée.

Cet article se propose d'étudier cette distinction et ses conséquences.

Mémoire et mémoire

La mémoire se construit à partir de deux composantes. L'une, structurelle et prétendument objective, est le souvenir des faits advenus, des causes qui les ont provoqués et de leurs conséquences probables. L'autre est de l'ordre des superstructures et est contaminée par la subjectivité; il s'agit de la charge émotionnelle ou psychologique que ces mêmes faits apportent avec eux et qui se transmettent aux générations suivantes. La première composante est l'affaire des historiens, la seconde alimente le chaudron de nos rancunes et exalte la ferveur patriotique. L'une obéit à la science, l'autre à la passion et parfois aux armes.

Arrêtons-nous ici un instant pour analyser tel et tel aspect de la mémoire, revoir nos comportements individuels et collectifs pour les peser et déterminer quel type de mémoire domine en nous, lorsque nous nous occupons du génocide. Revoir notre comportement et nos projets à cet égard peut, à mon avis, favoriser les intentions dernières des Arméniens.

Classons à part ce que l'on nomme, non sans impudeur, une carrière politique, l'ardent désir de gravir les positions au sein des structures des partis et des gouvernements. Mettons de côté le sens hédoniste du pouvoir ou son propos utilitaire, qui se nourrit de la charge émotionnelle de l'histoire récente afin de conquérir des zones d'influence. Si nous examinons avec réalisme celles de nos demandes qui tirent leur origine du génocide, nous verrons qu'elles supportent une charge de souffrance et de colère qui, selon moi, ne conviennent pas à notre demande de justice et de réparation.

Je sais qu'en disant de telles choses je m'expose aux critiques des plus sensibles, à la réprobation de ceux qui ont des raisons de se plaindre de la mort et de l'exil injuste des victimes de 1915-1923. Les défenseurs les plus fervents des droits de l'homme auront beau jeu de m'accuser de déposer la bannière de la morale au nom du pragmatisme politique. Je leur réponds que les temps de la vengeance, comme recours ultime lorsque la justice se voit niée, sont passés et que ces comptes furent réglés dans les années 1920 par Soghomon Tehlirian, Archavir Shiragian, Missak Torlakian, Aram Yerganian et d'autres. Je leur dis qu'il est temps maintenant d'exprimer des demandes contre un Etat afin qu'il reconnaisse la vérité historique, propose de réparer le dommage commis et garantisse la sécurité et la libre circulation des personnes, des marchandises et des services à travers les frontières.
Complexités et subtilités des relations internationales qui ne doivent pas être contaminées par les émotions pour qu'une solution quelconque soit viable. A cet égard, le 20ème siècle est riche d'enseignements, pour les Arméniens comme pour les Turcs.

Les fils du génocide

Je le dis : nous sommes fils du génocide. Nous conservons dans nos mémoires arméniennes la tragédie des déportations, des tortures, de mille brimades et de la mort de nos prédécesseurs. Ces faits ont déposé en nous un résidu qui a amassé la boue de ce qui nous constitue et qui fait retour pour rétablir sa mémoire. Si ce résidu est psychologique et dès lors alimente la souffrance et ouvre une blessure, alors le génocide perdure et continue de ronger notre personnalité, d'ouvrir des chemins de malheur, nous enfermant dans le piège de la souffrance. Sociétés ruminantes qui s'acharnent à déclamer leur destin tragique.

Mais si nous comprenons le sens de l'histoire, que le temps est passé avec sa trame d'événements et son enchaînement de volontés, les unes réalisées et les autres frustrées, si nous voyons clairement que le présent est le lieu où convergent les pulsions du passé et les aspirations de l'avenir, alors nous serons en mesure de regarder la réalité d'un œil politique et dire qu'il convient d'adapter nos comportements afin que l'Etat responsable reconnaisse le génocide, en répare les conséquences, ouvre ses frontières et garantisse qu'il n'interviendra pas dans les affaires intérieures des républiques d'Arménie et du Karabagh.

Pour atteindre cet objectif, il me semble préférable de substituer à la vision psychologique du génocide une vision essentiellement politique. Un changement de cette nature n'entraîne aucunement l'oubli. Au contraire, un tel changement suppose de conforter la demande par le souvenir des faits advenus et l'évaluation du dommage occasionné.

Ce réalisme politique n'a pas pour habitude de se lier à quelque exaltation spirituelle. Les avocats ont pour coutume de ne pas agir en leur nom. Ils confient la défense de leurs intérêts personnels à d'autres avocats, peut-être moins habiles qu'eux, mais, quoi qu'il en soit, étrangers à la charge émotive du litige. En disant cela, je me souviens d'un passage du film Le Parrain 2, de Francis Ford Coppola, où le protagoniste conseille à l'un de ses acolytes de ne jamais haïr son ennemi, car la haine obscurcit l'intelligence.

En résumé, la charge émotionnelle qui supporte le souvenir du génocide, bien que compréhensible, empêche de prendre des décisions réalistes pouvant conduire à la réparation du dommage, à la défense des deux républiques arméniennes et à éviter qu'à l'avenir se produisent des violations des droits de l'homme dans d'autres régions du monde. Car, de fait, la haine, outre qu'elle obscurcit l'intelligence, s'enroule sur elle-même et s'ancre dans la souffrance et la mort.

Notre prêche, nos intérêts

Quand je lis la presse arménienne, quand j'écoute nos experts et que je vois les actions de diffusion et de propagande qui sont menées à partir des institutions communautaires, je constate que l'effort visant à revendiquer les droits des Arméniens est semblable à ce qui se fait pour dénoncer les manquements intérieurs de la Turquie et le caractère arbitraire de son système politique et judiciaire. Procédés que je désapprouve.

Je pense qu'une autocritique pourra illustrer ma réflexion. J'étais à peine sorti de l'adolescence que je me proposai d'enseigner à un garçon moins âgé. Je l'asseyais à mes côtés et lui racontais des histoires censées nourrir ses sentiments arméniens. Et ces histoires, dont je garde encore en mémoire certaines d'entre elles et d'autres que me rappelle ce garçon aujourd'hui devenu adulte, étaient des fictions qui s'efforçaient plus de dénigrer les Turcs que d'exalter les Arméniens. C'était la forme que j'avais choisie pour métaboliser la souffrance et la colère, c'était le résidu psychologique du génocide, dont j'avais hérité et que je transmettais à la génération suivante. Aujourd'hui, je reconnais mon erreur et je regrette d'avoir plus appris à ce garçon à haïr plutôt qu'aimer.

Aimer l'arménien, aimer la langue et la culture que nos anciens rapportèrent dans leur mémoire nomade et revendiquer les droits des Arméniens est salutaire pour construire cette identité métissée que l'histoire a voulu nous donner; haïr et dénigrer, en échange, est non seulement nuisible pour traverser l'existence, mais paralyse l'activité politique, retarde les accords qui aujourd'hui même concernent l'Arménie pour qu'elle soit une république viable, et paralyse aussi l'effort visant à la reconnaissance du crime de génocide de la part de la communauté internationale et de l'Etat turc.

Ma confession

Ces choses émanent de ma raison et de ce que l'histoire m'a enseigné, émanent d'idées qui se doivent d'être réalistes. Ces choses n'habitent ni mon cœur, ni mon âme. Mon cœur est peuplé d'autres êtres, bien plus semblables aux séraphins et aux démons, se livrant un combat sans fin. J'avoue donc que ma raison a dû vaincre mes sentiments pour énoncer de telles choses, peser et choisir entre l'apaisement que recherche mon esprit et l'équilibre qui s'accorde à l'intérêt national. Voilà pourquoi je puis comprendre ceux qui réagissent autrement sur ce même thème.

Il convient néanmoins de comprendre que les questions politiques, surtout lorsqu'elles doivent être réglées dans un contexte international, doivent être examinées sans passion et avec un sens de la réalité dont les humains sont parfois dépourvus.

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Source : http://caucasoypampa.blogspot.com/2010/01/el-genocidio-y-su-residuo-dolor-y.html
Traduction : © Georges Festa - 01.2010