dimanche 3 janvier 2010

Günter Grass / Yachar Kemal


Yachar Kemal et Günter Grass
Héraults de la diversité

par Ariana Mirza

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[Tous deux sont d’éloquents écrivains et polémistes. Les écrivains Yachar Kemal et Günter Grass se sont rencontrés à l’invitation de l’Académie allemande des Arts à Berlin. Le débat avait pour thème le rapport entre littérature et politique. Reportage d’Ariana Mirza.]

Ces dernières décennies, seuls une poignée d’écrivains ont été en mesure d’affirmer avec force la puissance de la littérature comme l’ont fait Günter Grass et Yachar Kemal. Leurs romans plongent les lecteurs à travers le monde dans des domaines et des situations inconnues jusque là. Se perdre dans les pages de leurs ouvrages revient à s’embarquer dans un périple dans lequel les frontières territoriales, tout comme les barrières invisibles séparant les barrières sociales visibles, se dissolvent.

Une critique sociale révolutionnaire

Grand œuvre de Grass, Le Tambour met en lumière le passé de l’Allemagne tout en assurant et en immortalisant dans la littérature ce trésor que sont la langue et la littérature cassubiennes, longtemps méconnues. Mèmed le Faucon, chef d’œuvre de Yachar Kemal, constitue de même une œuvre d’une grande beauté poétique, qui recèle parallèlement une critique sociale révolutionnaire.

La texture linguistique de l’œuvre de Yachar Kemal est si délicate et finement ouvragée que le lecteur va jusqu’à respirer le parfum des champs de thym de la plaine anatolienne de Çukurova.

Mèmed, le héros littéraire de Kemal, qu’il a créé en 1955, a longtemps assumé un statut aux proportions mythiques. On peut trouver aujourd’hui en Turquie quelque dix mille tombes supposées de ce rebelle romanesque. Beaucoup de gens pensent encore que Mèmed fut plus qu’un personnage de roman.

Eprouver la différence culturelle

Ces écrivains allemand et turc ne sont pas seulement liés par leur puissance narrative commune et une riche langue visuelle. En termes d’origines, ils sont de même tous deux des auteurs aux existences hybrides, familiers autant de l’existence tumultueuse des sociétés culturellement métissées que de la haine irréconciliable existant entre des groupes ethniques variés.

L’écrivain kurde turc et l’auteur cassubien allemand projettent leur expérience de la diversité culturelle dans leur œuvre littéraire – imprimant ainsi leur marque décisive sur le paysage culturel contemporain de leurs pays « à moitié » d’origine.

Avec autant de choses en commun, il n’est pas étonnant que Günter Grass et Yachar Kemal soient amis. Enfin, et ce n’est pas le moindre, ils sont réunis en tant qu’ « esthètes qui ont sombré dans les profondeurs de la politique », comme l’a noté assez crûment Grass lors de leur rencontre à Berlin. C’est Grass qui prononça en 1997 l’éloge de Kemal, lorsque celui-ci reçut l’important Prix de la Paix des Libraires allemands.

Rompre avec le serment d’une inimitié éternelle

Pour le socialiste Kemal, l’engagement social dans le passé ne fut pas sans conséquences. Il fut plusieurs fois emprisonné pour ses opinions. Lors de son dernier passage devant un tribunal turc en 1995, il se vit interdire d’écrire sur le problème kurde durant une période de cinq ans.

« Jamais je ne pardonnerai à cet Etat. », déclara Kemal deux ans après, lorsqu’il apprit que la justice avait de nouveau incarcéré Esber Yagmurdereli, intellectuel de gauche et non voyant.

Plusieurs années ont passé depuis et la Turquie a considérablement changé sur le plan à la fois politique et social.

Néanmoins, maints observateurs, et pas seulement en Turquie, furent étonnés lorsque Kemal fut annoncé [en 2008] comme premier lauréat d’un prix culturel, nouvellement créé par le président de la Turquie. Plus dérangeant encore à leurs yeux, le fait que Kemal ait accepté cet honneur de la part du président Abdullah Gül.

« Mon premier élan fut de refuser cette récompense. », reconnut ensuite Kemal. Mais après réflexion et, non des moindres, s’être laissé convaincre par des conseillers d’Abdullah Gül, il décida de suivre une voie d’espoir. « Ce prix doit être considéré comme un signe qu’un chemin vers la paix sociale est ouvert. »

Adieu à l’idée d’une monoculture

Il ne fut pas fait mention à Berlin de l’acceptation par Yachar Kemal de ce prix culturel turc. Comme s’il s’agissait d’un sujet tabou, ni Osman Okkan, modérateur du Forum Culturel Turc en Allemagne, ni le collègue littéraire de Kemal, Günter Grass, ne se sont référés à cette distinction. Au contraire, les participants ont débattu de quoi peut être faite la paix sociale dans les deux pays.

Les écrivains ont souligné le fait qu’il est temps, en Turquie comme en Allemagne, de dire adieu à une « idée monochrome de la société ». Dans aucun pays n’a existé une homogénéité culturelle ou linguistique. La diversité, ont-ils convenu, ne peut plus être niée, mais doit plutôt être reconnue comme un enrichissement.

Günter Grass souligna à quel point la littérature allemande a été enrichie par l’œuvre des immigrés et de leurs descendants : « Pourtant, une bonne part de ce grand potentiel pour la littérature et la société au sens large est perdu, à cause de l’exclusion. »

La reconnaissance des minorités culturelles

Yachar Kemal expliqua que, pour la Turquie, reconnaître ses différents groupes ethniques est une question de survie. « Cela s’applique autant aux Turcs qu’aux Kurdes. »

En tant qu’écrivain, Kemal se considère bien placé pour apprécier dans quelle mesure la langue kurde a souffert de sa longue interdiction en Turquie. « Voilà pourquoi il n’existe pas de véritable littérature en langue kurde dans ce pays. » Il dut se tourner vers la riche culture linguistique turkmène pour créer son œuvre. Société et littérature sont étroitement liées, ont souligné les deux écrivains. « La littérature a toujours abordé les crises sociales et la politique. », a rappelé Grass.

La force des écrivains et des penseurs

Ces deux grands seigneurs de la littérature contemporaine ont irradié un esprit de jeunesse et de combat à Berlin, acclamés de leurs lecteurs dans une salle comble et lors de la séance de signature qui suivit. Agé de 81 ans, Grass dirigea essentiellement ses critiques contre le gouvernement allemand et condamna le traitement par la Turquie du massacre des Arméniens, que ce lauréat du Prix Nobel qualifie de génocide.

Pour sa part, Kemal, 85 ans, rappela à l’auditoire que « la prison est l’école des écrivains turcs ». « Aux yeux des puissants, nous demeurons leur bête noire. », a-t-il déclaré. Et, pour reprendre son idole, Cevat Sakir, le « pêcheur d’Halicarnasse », il ajouta : « Ceux qui écrivent les chants du peuple sont bien plus puissants que ceux qui font les lois. »

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Source : http://en.qantara.de/webcom/show_article.php/_c-310/_nr-647/i.html
Traduction : © Georges Festa – 01.2010
Avec l’aimable autorisation de Lewis Gropp, Comité de rédaction Qantara.de
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