mardi 12 janvier 2010

Les Arméniens dans la Delhi moghole / Armenians in Mughal Delhi

Taj Mahal, Agra

Les Arméniens dans la Delhi moghole

par le Dr Omar Khalidi

www.azad-hye.net


[La présence arménienne en Inde est attestée dès le 16ème siècle. A cette époque, les Moghols régnaient sur la plus grande partie du nord de l'Inde, tandis que des sultanats musulmans gouvernaient le Deccan et le Sud intérieur. (1)]

Le persan fut la langue de la Cour, du commerce et de l'administration dans le nord de l'Inde jusque dans les années 1830 et dans le Deccan jusque dans les années 1880. L'environnement commercial et culturel de l'Inde médiévale fut ainsi en bien des manières semblable à celui des régions avoisinantes à l'ouest de l'Inde et d'Asie centrale. Bien que certains Arméniens soient arrivés dans l'Inde pré-moghole par la route transversale nord, aucun document n'étaye cette affirmation (2).

La plupart des Arméniens qui arrivèrent en Inde en tant que marchands le firent depuis la Perse via les routes maritimes, pénétrant les ports de la côte ouest. La venue en Inde des marchands arméniens débuta lorsque l'empereur Shah Abbas Ier les déporta de Djoulfa vers un quartier d'Ispahan nommé La Nouvelle-Djoulfa, en mémoire de leur ville qu'il durent abandonner au début du 17ème siècle. Au cours du 16ème siècle, l'on pouvait trouver des Arméniens et quelques communautés en différents lieux de l'Inde, parmi lesquels Agra, la capitale moghole du nord de l'Inde, qui attira certains Arméniens.

Si la plupart des Arméniens vinrent en Inde pour commercer, certains le firent pour d'autres raisons. Du fait de leur aisance en persan et de leur familiarité avec la culture musulmane, beaucoup devinrent interprètes, émissaires et informateurs pour les compagnies commerciales de diverses nations européennes. Une poignée d'ecclésiastiques arméniens vinrent aussi pour répondre aux nécessités religieuses de la communauté. Le commerce arménien en Inde est maintenant mieux connu, alors que le patrimoine arménien n'est pas encore étudié, en particulier s'agissant de Delhi (3). Je me propose ici d'étudier les inscriptions arméniennes à Delhi et de débattre de l'identité contestée d'un édifice appelé par certains la chapelle arménienne et par d'autres le mausolée de Manuel D'Eremao dans un cimetière chrétien de la capitale indienne.

Les références concernant la présence arménienne à la Cour moghole dans les villes impériales d'Agra et de Delhi sont peu nombreuses. Domingo Pires, un Arménien qui adopta un patronyme portugais, transmit un firman - édit - de l'empereur moghol Akbar au provincial des Jésuites de Goa, lui demandant d'envoyer des chrétiens lettrés capables de renseigner le Grand Moghol sur le christianisme (4). Puis, il y a cette légende sur l'une des épouses de l'empereur Akbar, qui aurait été arménienne (5). Juliana, la sœur de l'épouse arménienne d'Akbar, aurait bâti la première église arménienne d'Agra en 1562. Son juge suprême aurait aussi été un Arménien, Abd al Hay, lequel utilisa sans doute ce patronyme arabe à son avantage, pouvant être aussi considéré comme un patronyme arménien, hay désignant un Arménien en arménien… Mirza Zulqarnain (1592-1656) occupa de hautes fonctions à la Cour moghole, sous l'empereur Djahangir (6).

D'après Muhammad Salih Kanbo (mort en 1674), l'auteur d'Amal-i Salih, connu aussi sous le titre de Shah Djahan Nama, un récit quasi contemporain du règne de Shah Djahan (1628-58), "dans cette ville, de nombreux et prospères marchands khatris et arméniens possèdent de magnifiques demeures", certaines "hautes de six à sept étages" (7). A l’époque de l’empereur Aurengzeb (1658-1707), Muhammad Said Sarmad, poète et mystique aux identités multiples, aurait été, selon certains érudits, d’origine arménienne (8). A la fin du 17ème siècle, Delhi figure sur une liste de villes indiennes comptant des communautés arméniennes ou servant de lieux d’échanges commerciaux pour les Arméniens. Costand (mort en 1702) est le compilateur de cette liste (9). Khwaja Manoor, un Arménien établi à Delhi, obtint deux édits de la part de l’empereur Farouksiar, valant sauf-conduit en 1713 pour une ambassade anglaise allant de Calcutta vers la capitale moghole (10).

Deux ans après, en juillet 1715, la Compagnie des Indes Orientales envoya une ambassade à l’empereur Farouksiar, composée de John Sarman [Surmon] et Khwaja Israel di Sahrad. A leur arrivée de Calcutta à Delhi, un prêtre arménien, le Rév. Stephanus, les reçut en habit de cérémonie (11). Ce qui amène l’historien Mesrop Seth à conjecturer qu’"il devait aussi y avoir une église, car quel que soit le lieu où les Arméniens s’établissaient en Inde aux 16ème, 17ème et 18ème siècles, la première chose qu’ils faisaient était d’ériger une église qui leur appartienne avec un prêtre pour y officier." (12) De fait, il y eut bien un prêtre, Crecour ou Krikor, qui mourut en 1807 et fut enterré au cimetière D’Eremao (13). Une inscription arménienne fut découverte à la fin du 19ème siècle, se rapportant à une maison bâtie par un certain Joseph Diphanos en 1781, livrant ainsi une preuve supplémentaire de la présence arménienne dans la capitale impériale (14).

Quoi qu’il en soit, "une bulle pontificale, émanant de la basilique d’Etchmiadzine, en date du 31 décembre 1850, est adressée aux Arméniens résidant à Calcutta, Tchinsura, Saeedabad, Dacca [villes toutes situées au Bengale], Agra, Gwalior, Cawnpour, Lucknow, Fatehabad, Lahore, Bombay, Surat, Hyderabad, Madras, Masulipatnam […]" (15), excepté Delhi, suggérant ainsi que la présence arménienne avait pris fin dans la capitale moghole au milieu du 18ème siècle.

Delhi subit de grandes dévastations lors de l’invasion persane de Nadir Shah en 1739 et du soulèvement de 1857, durant lequel de nombreux édifices et monuments furent détruits. Un cimetière échappa néanmoins à ces ravages. Celui connu sous le nom de cimetière D’Eremao, situé au-delà de l’enceinte de la ville, dans la partie nord de la capitale. Le premier écrivain moderne à faire mention de ce cimetière est probablement H.C. Fanshawe, haut commissaire à Delhi à la fin du 19ème siècle. Il écrit : "De l’autre côté du canal et bordé par la route qui part depuis cette porte [du Cachemire] se trouve un intéressant cimetière arménien, contenant plusieurs tombes parmi les plus anciennes tombes chrétiennes à Delhi. Il est connu sous le nom de la famille D’Eremao, qui fut jadis liée à la Cour impériale." (16)

Le cimetière D’Eremao intéressa George William De Rhe-Philipe et Miles Irving, les deux compilateurs d’une Liste d’inscriptions sur les tombes chrétiennes ou les monuments du Punjab, publiée en 1910 (17). Mesrop Seth eut probablement connaissance de ce cimetière et de ses tombes arméniennes, comme il le précise dans le compte rendu de sa visite : "En octobre 1919, tandis que nous étions en train de déchiffrer des inscriptions en arménien et d’autres dans ce cimetière désert et infesté de serpents, situé dans une jungle, à quinze minutes environ des minoteries de Ganesh à Subzi Mandi, nous vîmes un serpent énorme enroulé au pied d’un grenadier dans la partie inférieure du cimetière où les tombes ont disparu du fait de l’accumulation de l’eau de pluie, et en tentant d’échapper à ce reptile venimeux, nous sommes pratiquement tombés dans un puits profond au beau milieu du cimetière. Tels sont les risques et les dangers auxquels les chercheurs s’exposent parfois en poursuivant leur hobby. Mais ce ne fut pas la seule épreuve. Lorsque nous arrivâmes au cimetière, nous trouvâmes la porte fermée, le gardien étant parti en ville à cause d’une fête hindoue. Mais comme nous avions trouvé le lieu au prix de grandes difficultés, après un long et ennuyeux voyage, à travers des terres sauvages, juchés sur une charrette locale appelée ekka, qui vous brise le dos, nous étions décidés à voir cet endroit avec pour seul objectif de sauver de l’oubli quelque tombe arménienne dans ce cimetière. Sans nous démonter, nous escaladâmes le mur, pénétrant, tels des voleurs, dans ce cimetière, comme si un grand trésor y était caché. Il y a en tout vingt-quatre tombes, avec leurs pierres tombales, dans ce cimetière, la plus ancienne portant la date 1782." (18) Toujours enthousiaste quant aux réalisations des Arméniens en Inde, Seth mentionne aussi une structure en forme de chapelle. Alors qu’il commente la réception du prêtre arménien dans l’ambassade de la Compagnie des Indes Orientales en Inde, il note : "S’il y avait un prêtre, il devait y avoir une église." (19)

D’après une note de l’Archaeological Survey of India [Panorama archéologique de l’Inde], en date du 13.12.1922, il est clair que le cimetière attira l’attention des autorités car il fut enregistré dans un inventaire, même s’il ne pouvait être protégé (20). Un officier de l’armée coloniale, le général de brigade Humphrey Bullock (1899-1959), était historien de l’armée britannique en Inde. En 1936, il visita le cimetière D’Eremao où, écrit-il, "autant que je m’en souvienne, il y avait beaucoup plus que six inscriptions monumentales", au lieu des six retranscrites par Seth lors de sa visite en 1919 (21).

Au moment de leur départ d’Inde, au milieu de l’année 1947, les Britanniques ne se préoccupèrent pas de savoir ce qu’il adviendrait des cimetières européens. En fait, ils en ignoraient probablement le nombre. Le général de brigade Bullock fut chargé par le gouvernement de recenser ces cimetières. Ce qui lui demanda deux ans. En mars 1949, le Secrétaire d'Etat britannique déclara que les cimetières européens passaient sous la responsabilité de son gouvernement et que 50 000 livres sterling seraient consacrés à leur protection et entretien. La superficie des cimetières - y compris D’Eremao – appartenait au gouvernement indien, mais leur entretien relevait d’un Haut Commissariat (ambassade) du Royaume-Uni à New Delhi (22). Mais le bouleversement lié à la partition de l’Inde déracina un grand nombre de gens à Delhi et au Punjab, suite aux violences entre hindous et musulmans. Des milliers de réfugiés trouvèrent refuge dans les tombes et les cimetières, y compris celui D’Eremao. Ceux qui s’y installèrent étaient des Indiens chrétiens de confession méthodiste (23).

Dans un rapport sur le cimetière, suite aux événements cataclysmiques du milieu de l’année 1947, Bullock écrit : "Toutes les plaques en marbre ont été volées, et des dommages injustifiés (peut-être fortuits) ont été infligés à de nombreuses tombes et au vaste mausolée D'Eremao, qui compose le principal ornement du cimetière […] Les récentes déprédations qu'il a subies sont probablement dues au fait qu'il a été pris pour un cimetière musulman et ce mausolée pour un lieu saint ou un tombeau musulman, bien qu'il y ait de larges croix noires gravées (hautes d'environ 1 mètre) sur les murs de ce mausolée et que la majorité des tombes arborent des croix nettement visibles […]" (24) Pour la première fois, nous entendons parler d'un mausolée, et non simplement de tombes ou de tombeaux. Un responsable des services du Haut Commissaire adjoint, Chandler Bhan, écrit : "Le contrôle de la chapelle et du cimetière resta sous la tutelle du gouvernement central jusqu'en mars 1948. Puis cette tutelle fut transférée au Haut Commissaire du Royaume-Uni avec pour date d'effet le 1er avril 1948. En 1951, le Haut Commissaire annonça qu'il n'assumerait plus cette charge. Et en 1952 cette tutelle fut confiée à l'administration de Delhi." (25)

En avril 1962, le ministère indien de la Défense prit contact avec le Haut Commissariat du Royaume-Uni, pour tenter d'obtenir son aide afin de protéger le cimetière. Le Haut Commissaire lui répondit : "La question de l'avenir des tombes et des monuments, qui existent encore dans ce cimetière, a été soigneusement étudiée, mais compte tenu de l'état présent de ces monuments et du fait qu'il s'agit principalement de personnes d'origine arménienne, le coût de leur déplacement n'a pas été jugé justifié. Le Haut Commissaire en exercice serait donc heureux de voir l'Etat de Delhi assumer ce cimetière tel qu'il existe." (26) Les choses restèrent en l'état jusqu'à ce qu'un Arménien de Delhi, Joseph Nahapiet, visite le cimetière, le 16 mai 1958, en compagnie du Père Terenig Poladian (27). Nahapet créa à Delhi une section de l'association arménienne alors active à Calcutta. Avec l'aide de l'organisation mère, il lança une action pour prendre possession du cimetière et de la chapelle, six ans après avoir visité le cimetière (28). Comme première mesure, son association décida d'installer une plaque déclarant "Chapelle et cimetière arméniens, Rama Bagh, Kishangunj Delhi" et "Bureau de l'Association Arménienne, 5 Outram Street, Calcutta-16" sur la structure censée être une chapelle arménienne. Cette plaque fut préparée suite à la visite de Sa Grâce Monseigneur Assoghik Ghazarian, délégué apostolique de Sa Sainteté Vazken Ier, catholicos de tous les Arméniens, dans ce cimetière, le 14 septembre 1962 (29). Apposée sur le mur Est de la chapelle-mausolée du cimetière D'Eremao, le vendredi 12 avril 1963, cette plaque précisait : "Cimetière arménien" (sic) et sur la deuxième ligne "Bureau de l'Association Arménienne, 5 Outram Street, Calcutta-16". L'on ignore pourquoi le mot chapelle fut omis, car cela aurait fortement appuyé la thèse arménienne selon laquelle l'édifice est en fait une chapelle, et non un mausolée, comme l'affirmait Bullock.

Dans une lettre à Nahapiet, C.A. Martin, le secrétaire de l'association arménienne, précise : "Les tombes arméniennes constituent la preuve matérielle de notre intérêt et de notre droit de propriété, qui ont été acceptés à la fois par la Municipalité de Delhi et le Haut Commissaire adjoint de Delhi." (30) Pour étayer juridiquement sa demande, l'association engagea des poursuites devant le tribunal d'instance additionnel du 3ème District, près le tribunal Tis Hazari à Delhi, le 16 septembre 1963, contre les occupants afin d'obtenir leur éviction. Les réfugiés qui occupaient le cimetière firent appel. L'affaire en resta là. En Inde, l'appareil judiciaire surchargé met des années à auditionner des affaires et cette instance ne fit pas exception à la règle. Pendant ce temps, d'autres tentatives de l'association arménienne depuis Calcutta, par l'entremise de Nahapiet, restèrent de même vaines. Par dessus le marché, l'Autorité du Développement de Delhi (DDA) informa l'association, le 19 juillet 1969, que "la chapelle et le cimetière arméniens de Kishangunj n'ont jamais été placés sous la tutelle de l'association arménienne. Le terrain concerné appartient au gouvernement […] Veuillez prendre contact avec le gouvernement de l'Inde […] afin que cette propriété puisse être remise à votre association, après l'expulsion des intrus." L'association écrivit au ministère de la Défense du gouvernement indien, le 24 mars 1971, mais rien ne semblait arriver, tandis que les occupants continuaient de vivre sur le cimetière. Avec le climat grandissant de crise à Delhi, il n'était guère étonnant que ces malheureux indésirables, comme titra un journal local, "prospèrent sur la terre des morts" (32).

Le cimetière et sa chapelle-mausolée sombra dans l'oubli, y compris parmi les historiens et les défenseurs de l'environnement. Dans cette ville riche de splendeurs de l'architecture musulmane et bénéficiant d'un plan moderne, les monuments et cimetières de Delhi étaient mieux connus que dans la plupart des autres villes indiennes. Il est toutefois surprenant de le voir ainsi délaissé, y compris dans une étude telle que Delhi - The Built Heritage - A Listing [Delhi - Le patrimoine architectural - Inventaire] (33).

Ignorée des compilateurs de cette œuvre majeure, Ingeborg Bottrall, une chercheuse allemande, résidant en Inde de 1986 à 1990, rejoignit la Delhi Conservation Society [Association pour la Protection de Delhi] (DCS), afin de les aider à protéger le patrimoine architectural, y compris le cimetière D'Eremao. Elle travailla avec la DCS et l'association arménienne pour protéger les tombes du cimetière. Dans des notes préparées en 1989, elle découvrit qu'aucune mesure n'avait été prise depuis 1972 par l'association arménienne, l'ASI, ni qui que ce soit, pour expulser les occupants du cimetière. Bottrall souligna avec raison la nécessité d'établir le droit de propriété et de contrôle par l'association via une décision de justice. Or, malgré ses efforts, ceci ne se produisit pas. Des politiciens affirmant représenter les occupants, l'absence de documents juridiques clairs attestant ce droit, des tribunaux surchargés - autant de raisons qui expliquent clairement pourquoi l'association ne parvint pas à ses fins.

La chapelle et les sépultures arméniennes du cimetière D'Eremao

Afin d'étudier le cimetière et la chapelle-mausolée, j'ai visité le cimetière D'Eremao, le 31 décembre 2005. Un officier de l'armée à la retraite et historien, le lieutenant général S.L. Menezes, qui s'était rendu sur place en 1987, m'accompagnait. Situé hors de la Old Rohtak Road, à environ 180 mètres de la gare de Kishanganj, le cimetière se trouve dans le quartier chrétien St Jacob, connu aussi sous le nom de quartier de l'Eglise. Le secteur est habité par des Indiens chrétiens de confession méthodiste.

Louis M. Jacob, né en 1947, est l'actuel président de la Société de Bienfaisance Chrétienne (fondée en 1965, enregistrée en 1990) qui défend les intérêts des habitants du quartier, 55 familles au total, exceptées trois familles hindoues et trois autres musulmanes. M. Jacob est entrepreneur dans les chemins de fer et me parle en ourdou, tout étonné au départ et curieux, ainsi que les habitants, du but de notre visite. Il nous apprend que les familles se trouvent là depuis les années 1950. J'ai visité à nouveau le cimetière, le 16 mars 2006, en compagnie de William Dalrymple, l'auteur de White Mughals [Le Moghol blanc].

Semblable à un tombeau, un vaste édifice carré, en briques et mortier, s'élève au centre de ce qui est aujourd'hui un cimetière totalement occupé. Ses briques minces indiquent qu'il fut construit au 18ème siècle, lors du déclin des Moghols. Un dôme surmonte l'édifice, orné d'une croix latine ou arménienne, bien distincte, sous laquelle se trouve un lotus, laissant supposer qu'il puisse s'agir d'une structure moghole de style hybride. Les quatre angles de l'édifice possèdent de petites coupoles. A l'intérieur, sur les quatre murs, se trouvent des croix noires gravées (hautes d'environ un mètre), exactement comme le général Bullock les avait décrites. Cette chapelle-mausolée comptait quatre ouvertures ou portes, maintenant obturées. J'ai trouvé la chapelle-mausolée encombrée de matériel cassé et d’autres fournitures appartenant à M. Jacob.

Il n'existe aucune tombe, ni aucun vestige de ce type à l'intérieur de l'édifice. Les méthodistes utilisent néanmoins la partie centrale du bâtiment pour des offices chrétiens quotidiens, bien qu'aucun Arménien ne vive là. D'après le pasteur en exercice, le Rév. Samson Smith, l'édifice serait une chapelle depuis "des lustres" (34). Il y a un autel et des images modernes encadrées de Jésus et Marie. Cet édifice est-il réellement une chapelle arménienne ? Ou est-ce le mausolée de D'Eremao ? Seul un archéologue chevronné pourrait le dire, aidé par d'autres sources. George William de Philipe et Miles Long, qui ont compilé les inscriptions, n'ont pas noté de mention antérieure relative à la chapelle ou au mausolée. En juin 1989, J.D. Arathoon, secrétaire honoraire de l'association arménienne, jeta le doute sur le fait qu'il s'agisse d'une chapelle arménienne, alors que son association désirait prendre possession du cimetière et de la chapelle-mausolée. Il accompagna Ingeborg Bottrall lors de sa première visite du cimetière, le 27 février 1989. Lorsqu’elle lui fit remarquer que la chapelle ressemblait à une tombe musulmane, Arathoon répondit que l’édifice n’était pas en fait une chapelle, mais la tombe de Manuel D’Eremao (35). Les archives de l’Archaeological Survey of India à Delhi se contentent de citer le cimetière, sans aucune référence au mausolée ou à la chapelle (36).

La plaque en émail bleu de l’ASI, familière aux chercheurs et à ceux qui visitent les sites archéologiques, manque, bien que les occupants l’aient déplacée. Il est certain que tous ceux qui ont étudié ces tombes ont qualifié ce cimetière de cimetière D’Eremao. Toutefois, l’association arménienne continue de se référer à lui, en tant que chapelle et cimetière arménien, sans véritablement attester le fait. Le cimetière prit le nom du capitaine Manuel D’Eremao (mort en 1829), qui était lié à la Cour moghole (37).

J’ai localisé quinze tombes dans ce cimetière, toutes en mauvais état, couvertes d’ustensiles domestiques et de pots de fleurs. Deux d’entre elles sont en fait situées dans des pièces bâties au-dessus d’elles, sans qu’elles aient été démolies. Trois tombes possèdent des inscriptions en persan, dont deux seulement sont en partie lisibles. Sur le mur Est de l’édifice se trouve une plaque, plâtrée par les habitants du lieu. Un jeune homme gravit une échelle et gratta le plâtre, révélant une inscription en pierre, "Cimetière arménien" (sic), apposée par l’association arménienne, comme nous l’avons noté plus haut. A ma demande, les habitants ont déplacé du linge qui séchait sur les tombes afin de pouvoir prendre de meilleurs clichés. Enfants et poulets courant pendant ce temps à travers le cimetière, en fait complètement envahi. Que l’édifice soit une chapelle arménienne ou le mausolée D’Eremao, il est certain que des Arméniens furent enterrés dans ce cimetière, lequel prit le nom du capitaine. Les inscriptions arméniennes ont disparu, et celles en persan qui restent se détériorent rapidement.

Si des mesures immédiates ne sont pas prises pour reloger les occupants, restaurer les tombes et protéger la chapelle-mausolée, une part importante du patrimoine indien, arménien et européen sera perdue. Parmi les inscriptions en arménien et en persan, relatives aux Arméniens de Delhi, qui suivent, la première se trouve au Musée archéologique, les autres sur les tombes. Les inscriptions originelles en arménien furent publiées retranscrites à l’origine, dont celle en écriture persane qui figure dans les deux sources citées ici.

Annexe A
Inscriptions arméniennes et persanes à Delhi, relatives à des Arméniens

Annexe B
Plan de la chapelle et des sépultures arméniennes dans le cimetière D’Eremao.

Note :
J’aimerais remercier Ingeborg Bottrall pour m’avoir communiqué son précieux dossier sur les Arméniens en Inde. Toute ma gratitude au Dr Rosie Llewllyn-Jones, Sebouh Aslanian et à Beverly Hallam, pour leurs commentaires sur la préparation de cette étude.

Cet article a été publié à l’origine dans le Journal of the Society for Armenian Studies, 15 (2006), pp. 177-187. Reproduit in www.azad-hye.net, avec son autorisation.

NdT :
Notes 1 à 37 consultables dans le même article publié in Journal of the Society for Armenian Studies, 15 (2006), pp. 177-187.

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Source : http://www.azad-hye.net/article/article_view.asp?re=575gkg55
Traduction : © Georges Festa - 01.2010
Avec l'aimable autorisation de Hrach Kalsahakian, rédacteur en chef www.azad-hye.net.
Cliché : http://www.encyclopedie-gratuite.fr/encycloimage/taj-mahal.php